‹ Michel-Ange et RaphaelChapitre 3 sur 8 · ANDRÉ DEL SARTO · texte numérisé non relu

ANDRÉ DEL SARTO

.Te vais écrire en peu cle pages l’histoire d’un homme qui était né pour être le premier peintre de son siècle, le rival de Léonard, le vainqueur du Pérugin et de Correggio, l’égal du plus grand maître, du divin Raphaël; d’un homme dont la carrière eût été heureuse, brillante, enviée, si un amour insensé ne l’eût perdu fatalement.

Abreuvé d’humiliations et de chagrin, il a traîné ses jours dans la honte et le désespoir. De douleur en douleur, de faiblesse en faiblesse, de misère en misère, il est arrivé au

suicide moral, le plus affreux des suicides !

Il a vicié son talent, anéanti son caractère, souillé son nom. Il n’a pas craint, le malheureux I de s’avouer voleur pour une femme qui n’a pas pu lui rendre, en échange de tant d’abnégations, de tant de sacrifices, même un sentiment de pitié.

Si, parmi les Vies des peintres, ces mémoires plus instructifs qu'un livre d’art , plus accidentés qu’un roman, il en existe de plus curieuses et de plus agitées, il n en est certes pas de plus tristes et de plus touchantes.

C’est un terrible exemple , une grande leçon, un enseignement salutaire pour les artistes de tous les temps et de tous les pays.

Andrea Vannocchi, connu plus communément sous le nom d’André del Sarto, du métier de son père, naquit à Florence, le 26 novembre 1478.

Nous sommes arrêté dès le début de cette notice par une grave dissidence qui s’élève parmi les biographes.

Bottari, trompé apparemment par une inscription tumulaire consacrée à la mémoire de notre artiste dans l’église des Servi, a cru devoir corriger la date adoptée par Vasari et retrancher d’un coup de plume dix ans de la vie d’Andréa sur la foi d’un chiffre erro é.

L’historien Lanzi et plusieurs écrivains toscans ou étrangers ont suivi la correction de l’édition romaine de la Vie des peintres , s’en rapportant de confiance au zèle et à leruditionbien connue de Bottari. Mais il paraît hors de doute, d’après l’acte de baptême conservé dans les archives de Santa-Maria del Fiore, que la naissance d’André del Sarto doit être fixée au mois et à l’année que noua enregistrons plus haut.

Que le lecteur ne s’effraie pas de. notre exactitude : ceci est la première et la dernière discussion savante à laquelle nous nous livrons.

Ajoutons pour mémoire, et sans donner la moindre importance à des assertions qui ne

sont appuyées sur aucune preuve, qu’une famille de Bruxelles (les Wahinsen, je crois), prétend compter au nombre de ses ancêtres l’heureux tailleur qui a donné la vie et le surnom à André.

D’après cette version, le père de notre artiste aurait exercé la profession de tailleur dans la bonne ville de Gand, sa patrie, et c’est à Gand même qu’AndreaVannocchi aurait vu le jour.

Quoi qu’il en soit, le petit André fut placé par ses parents dans la boutique d’un orfèvre florentin pour y apprendre le métier de joaillier que Benvenuto Cellini devait élever peu de temps après à toute la hauteur d’un art.

André avait sept ans. Il savait à peine lire et écrire ; mais en sortant de l’école il n’avait eu garde d’oublier ses plumes et son encrier, et, par suite de cette contradiction éternelle qu’on remarque toujours entre le choix du père et l’inclination du fils, il se plaisait beaucoup plus à dessiner sur les cartons des figures bien sombres et des profils bien noirs

qu’à manier lor et l’argent : matières qui auraient dû au contraire éblouir les yeux et l'imagination d’un enfant.

Peut-être aussi que le ciseau et la lime lui paraissaient des instruments trop durs pour ses mains délicates , car il montra dès l’enfance un caractère faible et soumis; une vague tristesse, une sensibilité tendre et maladive, une douceur angélique, dont toutes ses paroles y tous ses mouvements, tous ses gestes étaient empreints , se révélaient de prime abord dans cette frêle nature, et ne présageaient que trop les malheurs qui, plus tard, devaient l’accabler.

Le maître d’André prit patience pour quelque temps, espérant utiliser son petit apprenti pour les besoins de son commerce ; mais, voyant qu’il ne pouvait rien espérer, ni de gré, ni de force, un jour que Jean Barde, peintre grossier et plébéien, comme dit Vasari, vint à entrer dans sa boutique, il lui proposa d’emmener cet enfant qui montrait une véritable vocation pour la peinture.

Jean Barile demanda à voir quelque ébauche de son futur élève, et, après avoir examiné deux ou trois dessins qu’André lui présenta en tremblant, content de son savoir faire il le prit avec lui.

Une fois livré à ses penchants naturels, l’enfant fît merveille. Il travaillait nuit et jour avec une telle assiduité, une telle persévérance, que son maître, craignant pour sa santé, fut obligé de contenir son ardeur et de lui ordonner le repos.

André montrait surtout un sentiment exquis, un goût très-prdnoncé pour les beautés de la nature. Il tâchait de reproduire sur la toile avec les plus vives couleurs les objets qui le frappaient. Si son dessin n’était pas trèscorrect, si ses conceptions n étaient pas d’un ordre élevé , on admirait cependant dans ses esquisses une grande pureté de couleurs, une suave harmonie de tons, une connaissance presque instinctive du clair-obscur et de la perspective qui étonnaient dans un enfant de son âge. Jean Barile n’en pouvait croire ses

yeux. Il se promenait clans les rues parlant tout seul et tout haut des progrès de son élève. Il prenait au collet les artistes de connaissance qu’il rencontrait^ et lorsqu’il les avait entraînés dans son atelier il leur demandait , en se croisant les bras, si c’était là la besogne d’un enfant de dix ans.

Bref les choses marchèrent si vite et si bien, que Jean Barile s’avoua, non sans un peu de confusion, que son élève en savait plus que lui. Ce brave homme, tout grossier et tout plébéien que Vasari voudrait nous le faire croire, mettant de côté son amour-propre, s’en alla trouver un matin Pierre di Cosimo, qui passait alors ptour un des meilleurs peintres de Florence, et lui dit brusquement :

— -Vous êtes, à mon idée, le premier artiste de votre école, j’ai un élève à qui j’ai appris le peu que je savais ; à l’heure qu’il est il pourrait me donner des leçons, à moi et à bien d’autres. Le petit ira loin, s’il est bien guidé. Le garder auprès de moi serait un vol , quoique j’en aie le droit par un marché en règle;

car je Fai nourri quand il ne m était bon à rien, et je pourrais maintenant prélever les deux tiers de ce qu’il gagne. Mais Dieu me préserve d’une telle infamie !

Je veux qu’il soit un grand peintre et qu’il fasse honneur à Florence. Voulez-vous vous en charger, maître?

C’était un singulier homme que ce Pierre di Cosimo. Placé réellement en première ligne parmi les peintres naturalistes du seizième siècle, sa vie était si étrange, ses idées si bizarres, ses goûts si excentriques , que ceux qui ne le connaissaient pas bien l’auraient pris

plutôt pour un fou que pour un enthousiaste.

Son amour de la nature était poussé si loin qu’il ne voulait pas que la main de l’homme osât toucher à l’œuvre de Dieu. Il laissait croître ses cheveux, sa barbe, ses ongles dans toute leur longueur. Jamais la serpe d’un jardinier n’avait touché à sa vigne , à ses arbres, à ses plantes; arroser les fleurs lui eût semblé une profanation sacrilège, un crime de lèse-nature. Son jardin présentait l’aspect

hérissé et sauvage d’un petit coin d une forêt des tropiques.

Il ne prenait jamais ses repas à la même heure, sous prétexte que les animaux , les seuls êtres raisonnables de la création, mangeaient quand ils avaient faim et non pas quand la cloche sonnait l’heure du dîner. La société, avec ses lois inflexibles et ses étroites convenances, lui était en horreur. Son plus grand plaisir était de voir filer les nuages. Il contemplait tout un jour durant, dans une muette extase, ces châteaux de* géants, ces cathédrales aériennes, ces Babels fantastiques qui s’élèvent au ciel en moins d’une seconde et qu’un souffle de vent disperse en moins d’un instant.

Un jour on le trouva immobile devant le mur d’un hôpital. Gomme un de ses amis, après l’avoir fortement secoué par le bras, lui demandait ce qu’il pouvait regarder avec tant d’attention, Pierre tendit l’index vers la direction de quelques taches jaunâtres et nauséabondes, et répondit gravement :

— Mon ami, voilà trois siècles que les ma-

lacies crachent sur ce mur; je n’ai jamais vu de dessins plus bizarres, de plus capricieux méandres, de plus poétiques dentelures. Il faut que fart humain s’incline et s’avoue vaincu devant l’œuvre du hasard. '

— Tu as raison, maître, dit l’ami en s’éloignant... Sa place n’est pas ici, elle est dans les cabanons de l’hôpital.

Outre ces manies et grand nombre encore dont je fais grâce au lecteur, Pierre di Cosimo détestait particulièrement deux choses : le son des cloches et le chant des moines.

Tel était le maître chez lequel fut placé André del Sarto. Jean Barile se donna beaucoup de mal pour mener à bout une négociation si délicate.

Il dut revenir plusieurs fois à l’assaut ; car l’atelier de maître Pierre n’était pas ouvert à qui voulait. Le jour où il put enfin emporter le consentement si long-temps sollicité, Jean Barile l’annonça à son élève comme une véritable faveur. Il l’embrassa sur le front, lui

donna quelques avertissements sommaires sur les habitudes et l'humeur de l'homme auquel il aurait affaire désormais, et, après l’avoir recommandé au nouveau maître avec les plus vives et affectueuses paroles, il se sépara de son cher André les yeux mouillés de larmes. Excellent Jean Barde ! il venait de s’apercevoir seulement alors qu’il aimait cet enfant comme un fils.

Nous n’essaierons pas de décrire tout ce que le pauvre André dut endurer pendant son long apprentissage sous un homme tel que Pierre di Gosimo ; lui, si modeste, si doux, si timide, forcé de se voir rudoyer jour par jour, heure par heure, par un caractère impérieux, fantasque, inégal.

Ij argile à côté du fer.

Ce n’est pas que maître Pierre témoignât à son élève de l’aversion ou de la froideur, bien au contraire: touché de sa docilité et de son respect , fier de ses progrès vraiment prodigieux, émerveillé de son talent, il l’avait pris en grande affection; mais ce fut de cette

affection même que le pauvre André eut le plus à souffrir. Au bout de quelque temps elle était devenue pour le jeune peintre un fardeau si lourd, une tyrannie tellement intolérable, que, s’il avait pu trouver ailleurs un morceau de pain et un abri, il n’eût point hésité à s’évader de l’atelier; ce qui n’était pas à cette époque une entreprise aussi facile qu’on pourrait le croire.

Quitter l’atelier du maître était alors pour un artiste ce que serait de nos jours pour un soldat de déserter son régiment.

Nous demandons la permission à nos lecteurs de les introduire dans la grand’salle du palais de Florence appelée le salon du Pape, où l’on avait exposé à l’admiration du monde entier les deux célèbres cartons de Léonard de Vinci et de Michel- Ange.

r; Nous laisserons parler André del Sarto luimême, ne mettant dans sa pensée et dans sa bouche que des sentiments tout à fait historiques, des paroles strictement conformes à

celles qu’il dut prononcer dans la scène qui nous est attestée par tous les biographes.

Le jour baissait, la foule des dessinateurs et des peintres venus de tous les coins de la terre pour étudier et copier les deux admirables des sins s était écoulé lentement. Il ne restait plus dans la salle que deux jeunes gens qui malgré l’heure avancée ne faisaient pas encore mine de quitter le travail. L’un était André, assis sur son banc, un carton sur ses genoux, il dessinait un groupe de Léonard; l’autre, debout devant son chevalet, tâchait de reproduire sur la toile le fameux soldat de Michel- Ange qui malgré tous ses efforts ne peut réussir à faire couler sur ses membres ses vêtements mouillés.

Ils continuaient en silence à faire aller l’un son crayon, l’autre son fusin, sans quitter des yeux leurs modèles , et comme si aucun des deux ne se fût aperçu de la présence de l’autre.

Mais un observateur attentif aurait remarqué à des signes imperceptibles que la pensée

des deux jeunes peintres si occupés de leur besogne en apparence se portait vers le même objet, et qu’il régnait dans leurs âmes une sympathie secrète en attendant quelle devînt de l’amitié.

Si le magnétisme eût été déjà inventé à cette époque, rien de plus facile que d’expliquer par un mot ce qui se passait dans le cœur des deux artistes ; mais au seizième siècle on se contentait de croire à la magie.

Depuis long-temps André avait distingué dans la foule des élèves ce jeune homme grave et studieux qui arrivait toujours le premier au salon et s’en allait le dernier.

L’honnêteté, la franchise, la sérénité inaltérable d’une conscience pure rayonnaient sur ses traits. André se sentait attiré vers ui par une puissance irrésistible ; mais sa timidité naturelle l’empêchait de faire le premier pas.

D’un autre côté l’inconnu aimait André d’une affection de frère sans lui avoir jamais adressé la parole.

Vingt fois il avait été sur le point de lui tendre la main , et de lui demander son amitié franchement et sans détour; mais la réflexion avait arrêté ce premier élan , et il avait toujours fini par se taire, un peu par discrétion, un peu aussi par la crainte d’être repoussé. Car rien ne ressemble tant à la fierté que la modestie et la réserve.

Cependant ce jour-là le jeune artiste avait

cru remarquer dans André des dispositions

singulières à la franchise et à l’abandon. A

plusieurs reprises , il avait saisi dans son

regard une expression craintive et presque

suppliante. Il attendit que tout le monde

se fût retiré, et lorsqu’ils furent seuls il se

décida à rompre le silence, et jeta en l’air

une phrase de monologue qui, sans exiger

directement une réponse , pouvait passer

pour un commencement d’entretien.

— Allons, dit-il tout haut, voilà qu’on n’y voit plus clair , il est temps de partir.

— C’est vrai , répondit timidement André.

L’inconnu posa sa palette et ses pinceaux,

rangea son chevalet et fit un pas vers André, qui, par une espèce de consentement tacite, s était levé à son tour et se disposait à serrer son dessin.

— Vous avez bien travaillé aujourd’hui, dit le jeune peintre en abordant décidément son camarade.

— J’ai fait de mon mieux, monsieur, répondit André en venant au-devant de lui.

— Voulez-vous me permettre de regarder votre travail?

— Très -volontiers , seulement je vous avertis que vous ne verrez rien de bon.

— Mais ceci est admirable, s’écria le peintre en jetant les yeux sur le dessin que lui tendait André. Je n’ai jamais vu une telle pureté de lignes, une telle suavité de contours, tant de charmes et tant d’élégance réunis à tant de précision, à tant de vigueur. Sur ma foi, camarade, vous devez être bien heureux et bien fier de votre talent. Il y a une fortune au bout de votre crayon.

— Hélas! fit le pauvre André en baissant les yeux avec tristesse.

— 11 me semble que vous avez soupiré.

Seriez-vous malheureux par hasard ?

— Oh! oui, monsieur, bien malheureux!

— En ce cas, touchez là, mon ami, nos cœurs sont bien faits pour s’entendre.

— Eh quoi ! vous aussi vous auriez à vous plaindre de votre sort? continua André en serrant avec effusion la main que lui tendait l’inconnu.

— Qui n’a pas ses chagrins dans ce monde! Mais ne parlons pas de moi , mon ami , d’où vous viennent vos malheurs ?

— J’ai un maître, fit André avec un nouveau soupir. Et les vôtres?

— Je n’ai plus de maître, répondit l’inconnu.

— Comment! et c’est là ce qui cause votre tristesse?

— Certainement, poursuivit le jeunepeintre

avec lenteur. Lorsqu’on a un abri et du pain, des couleurs toutes payées et de la toile pour rien, une voix pour vous diriger, une âme pour vous comprendre , un regard bienveillant ou sévère pour vous accorder le blâme ou l’éloge que vous avez mérité j lorsqu’on a une charmante jeune fille pour modèle et un peu pour maîtresse., une vieille femme pour essuyer vos pinceaux et pour allumer votre lampe, de joyeux camarades pour vous mettre en colère, et un méchant portier pour l’envoyer au diable , de quoi se plaindrait-on? on est presque en famille !

— On voit bien que vous n’avez jamais mis le pied dans notre atelier, répliqua tristement André , aux yeux duquel le poétique tableau tracé par son camarade offrait le plus frappant contraste avec la réalité de sa position.

— Quel est votre maître ?

— Pietro di Cosimo. Quel était le vôtre ?

— Mariotto Albertini. Pourquoi voudriezvous le quitter ?

— Parce que ma vie n’est plus tenable; et pourtant je suis fait à la patience, je vous le jure.

Il est certain que mon maître a toujours un peu l’esprit à l’envers; l’admiration farouche, exclusive, ombrageuse en quelque sorte, qu’il a toujours nourrie pour la nature, le faisait tomber dans des bizarreries, des excès , des transports désagréables et trèsdangereux pour ceux que la nécessité oblige de frayer avec lui ; mais avec les années ses humeurs noires prennent un caractère alarmant.

Il est fou , cela est clair. L’autre jour ne m’a-t-il pas traité de canaille et d’âne bâté, parce que j’ai marché sans le savoir sur une pincée de sciure de bois qui formait je ne sais quelle figure étrange, qu’il se plaisait à considérer depuis trois heures.

Hier, j’ai eu toutes les peines du monde à fempêcherVle sortir tout nu dans les rues de Florence, et, pas plus tard que ce matin.

comme les cloches de Santo-Spirito carillonnaient à triple volée, cela lui a donné un si grand accès de fureur qu’il voulait aller pendre le sonneur à la plus haute croisée de son clocher.

— Gela fait mal à penser qu’un si vaillant artiste, l’auteur du Couronnement de la Vierge, que nous avons tous admiré, soit sujet à de si déplorables faiblesses.

— J’ai eu tort peut-être de parler ainsi de mon maître, reprit André avec un ton de regret. Il faudrait jeter pieusement un manteau sur de tels écarts. Un maître n’est-il pas un second père? Mais vous m’avez paru si bon, si affectueux, si discret, que je n’ai pu résister au désir de vous conter mes chagrins. D’une autre part, si cela continue je serai bien forcé de quitter l’atelier , dussé-je me jeter dans l’Arno.

— Pauvre garçon ! dit le jeune inconnu en lui secouant fortement la main pour cacher son émotion. Mais c’est assez comme ça. Vous ne pouvez plus rester chez cet homme, cela

est sûr. Puisque nous voilà dans la même position , nous tâcherons de nous en tirer le mieux que nous pourrons. Deux infortunes font souvent un bonheur.

— C’est vrai , vous avez aussi quitté votre maître.

— Moi, c’est différent, c’est lui qui m’a quitté.

— Comment! il vous aurait renvoyé? Cela me semble impossible.

— Il a mieux fait que cela, il a planté là la boutique et le métier, il a jeté ses élèves à la porte , ses pinceaux par la fenêtre , et s’en est allé, vous ne devineriez jamais où, ni pourquoi faire.

— A Rome, à Venise, pour changer de manière ou d’école ?

— A la porte San Gallo pour tenir une taverne.

— C’est incroyable 1

— Ma foi, si le cœur vous en dit, nous pouvons souper ce soir à l’auberge de mon respectable maître.

— Le premier coloriste de lecoîe florentine !

— Vous le verrez avec un brave tablier de toile grise autour du corps, les manches retroussées jusqu’au coude, un énorme couteau de cuisine au côté, jouant aux cartes, ou aux dés, ou à la morci du soir au matin, et buvant à lui seul autant de vin que toutes ses pratiques.

— Si vous ne m’inspiriez la plus grande confiance, je croirais en vérité que vous vous raillez de moi. Mariotto Albertini un ignoble ta vernier ! qui eût pu s’attendre à une telle métamorphose en voyant sa sublime Visitation , ce chef-d’œuvre qui efface par la vigueur de tons, par leclat, par le relief* tout ce qu’on a peint à Florence de nos temps ? Pauvre cervelle humaine !

— - Insatiable gosier !

— C’est de la folie.

— C’est de l’intempérance. Cet homme a le génie dans le ventre. Mais parlons d'autre chose; car si je me représentais encore messire

Albertini tel que je l’ai vu ce matin , marchant comme un navire ballotté par les Ilots et sentant le vin à pleine bouche, mon cœur se soulèverait de dégoût, et le rouge m’en monterait à la figure.

— Aussi donc, vous voilà dans la rue, comme je serai demain, ce soir peut-être ?

— Avec cette différence que je ne parle pas de me jeter dans l’Arno, non, Dieu merci. Avec deux bras, une volonté, de la jeunesse, on se tire, toujours d’affaire. Je ne vous cache pas que dans les premiers moments cela m a paru un peu dur de me trouver seul et abandonné, sur la terre. J’ai regretté la maison, les serviteurs, les camarades et surtout la jolie Gilletta, notre charmante modèle. Mais puisque je vous trouve, nous vivrons, si vous voulez, comme deux frères; et si l’un de nous vient à tomber malade, l’autre le soi.gnera. Gela vous va-t-il ?

— Gomment vous exprimer ma reconnaissance ! s’écria André touché jusqu’aux larmes.

— Touchez là , et tout est dit !

— Mais, reprit André en hésitant, je ne possède pas la moitié d’un florin, et les logeurs ne voudront pas nous faire crédit. C’est un si mauvais métier que le nôtre !

— Qu’à cela ne tienne! J’ai un pourpoint tout neuf, une barrette et une plume quim’ont fait le plus grand honneur à la dernière procession de la saint Jean. Je la donnerai à compté de notre loyer. Pour la nourriture, j’ai une idée. Nous irons loger à la halle aux blés. 11 est impossible que quelquesuns de ces honnêtes marchands, en voyant notre enseigne au-dessus de la croisée — je m’en charge ; — il est impossible, dis-je, que les vénérables bourgeois ne soient pas tentés de se faire peindre tout vifs pour quelques méchants boisseaux de farine.

— Vous songez à tout !

— Je m’en flatte. Et, tenez* j’oubliais le plus important ; nous avons du travail tout prêt; si nous voulons, dès demain.

— Possible !

— J ai l’honneur, tel que vous me voyez, d’être un très-proche parent du sacristain de leglise dei Servi. Il m’a proposé vingt fois de lui peindre quelque chose de ma façon, sur les rideaux qui couvrent les tableaux du maître-autel. C’est une Déposition de Perrugino. J’ai refusé, vous comprenez. J’ai dit au sacristain , tout mon parent qu’il est : Mon révérend, je ne peins pas des torchons. C’est la besogne du teinturier. Quand vous aurez des tableaux à faire , vous m’appellerez.

J’aime mieux le fond que l’enveloppe. Tenezvous-en pour averti... et Deo gratins. » Mais à présent nous n’avons pas le loisir d’être fiers. Si ma proposition vous convient, un de ces rideaux est à vous.

— Vous êtes mon sauveur î

— Appelez-moi votre frère.

— Frère, dit André d’une voix solennelle, notre amitié ne s’éteindra que lorsque fun de nous aura précédé l’autre dans la tombe, et si j’ai le malheur de vous y voir descendre

le premier > je vous y suivrai bientôt, je vous le jure.

Et les deux jeunes gens émus, pensifs et heureux , sortirent bras dessus bras dessous, devisant de leurs projets et escomptant leur avenir , jusqu’à une heure très-avancée ; puis ils se séparèrent enfin en se donnant rendezvous pour le jour suivant.

— A propos, dit l’inconnu en se tournant sur ses pas ; votre nom ?

— Andrea del Sarto. Et le vôtre?

— Francia Bigio.

Le lendemain, les deux jeunes gens, fidèles à leur parole , étaient installés dans une petite chambre à la Piazza del Grano. Ils vivaient et travaillaient tout à fait comme Titien et Giorgione , à cette différence près que l’amitié d’André et de Francia se conserva pure de tout nuage jusqu a la mort de cè dernier.

Le sacristain des Servi, qui s’était résigné,

Dieu sait avec queiie douleur, à voir les grands rideaux de toile sans la moindre peinture, reçut son parent et le collaborateur quil amenait avec un ravissement d’autant plus sincère que leur visite était moins attendue.

L’ouvrage lut terminé en peu de jours.

André , plus modeste , peignit sur son rideau une Assomption.

Francia choisit par bravade le même sujet du tableau que la toile devait couvrir , et esquissa à larges traits une Déposition de croix.

Ces peintures à peine achevées firent beaucoup d’honneur aux deux jeunes artistes. La foule se porta à l’église des Servi. On admirait presque autant le travail de Francia et d’André que celui de Philippo et de Pietro Perrugino.

Il y en eut même quelques-uns , c’étaient apparemment des novateurs, qui, après avoir donrçé un coup d’œil distrait et ennuyé au

chef-d’œuvre de Perrugino, disaient au sacristain :

— Tirez les rideaux , le dehors vaut mieux que le dedans , - — au grand ébahissement du bonhomme.

La réputation des deux camarades s accrut rapidement. Bientôt les commandes arrivèrent de tout côté.

Les deux peintres ne suffisaient plus à l’ouvrage.

La Confrérie de Saint-Jean-Baptiste, appelée Compagnia dello Scalzo , parce que dans les processions solennelles un de ses membres avait coutume de porter le crucifix pieds nus, se réunissait alors à Florence au bout de la viaLarga, vis-à-vis les jardins de Saint-Marc. Il s’agissait d’avoir un endroit convenable pour les séances publiques et d’apparat. Les gouverneurs de la confrérie firent les choses largement.

Ils appelèrent tous les artistes et les maçons florentins qu’ils purent trouver dispo-

nibles, et bâtirent en peu cle jours, comme par enchantement , une très-jolie cour circulaire, qui posait sur des colonnes sveltes et peu élevées. Une fois les murs debout, il fallait les revêtir de fresques, et jeter sur les parois intérieures de l’enceinte une grande composition cyclique, où se déroulerait en plusieurs compartiments la vie du Précurseur, sous le patronage duquel la compagnie était placée.

On songea à notre André.

Vasari assigne deux raisons, l’une plus plausible que l’autre, pour expliquer le choix des recteurs. D’abord André del Sarto passait déjà pour un très-bon peintre, et ensuite la Confrérie dello Scalzo, fidèle à son nom (les va nu-pieds), était plus riche de courage que d'argent.

André accepta les conditions, quelque modiques quelles pussent paraître à tout autre artiste , et se mit immédiatement à l’œuvre.

André del Sarto a travaillé à sa fresque

quinze années durant, à plusieurs reprises.

11 suffirait donc de cette page pour rendre compte des progrès, des écarts et des différentes phases de son talent.

Sa composition entière fut partagée en douze compartiments. 11 débuta par le Baptême du Christ , suivant plutôt son inspiration que l’ordre chronologique; et bien lui en prit , car il est impossible d imaginer une peinture plus touchante , plus vraie , plus spontanée. A peine avait-il découvert ce premier essai, que déjà sa place était marquée parmi les artistes du premier rang.

On admirait chez le jeune peintre une correction de style assez rare même chez les maîtres les plus éprouvés, une grande simplicité d’ordonnance, une extrême pureté de dessin ; mais surtout la grâce virginale, la chaste et idéale poésie dont il savait embellir les figures des anges et des enfants.

Le second tableau est celui de la Prédication dans le désert.

Il y a un progrès remarquable dans la

composition et le coloris. Mais une critique trop minutieuse pourrait reprocher à l’artiste quelques réminiscences des Ghirlandajo et d’Albert Durer , entre autres une figure d’homme vêtu d’une large robe fendue des deux cotés, et une femme assise avec un enfant.

On voit que l’artiste encore indécis essaye de plusieurs manières pour se former un style à lui et cette individualité puissante qui le fera reconnaître entre mille pour la suave harmonie de sa couleur, pour l'expression angélique et divinede ses figures et pour cet inimitable dessin qui lui a mérité le surnom d’André sans reproche .

Le compartiment dans lequel est représenté saint Jean qui baptise la foule est déjà une œuvre de maître. C’est le troisième dans l’ordre chronologique.

Il ne laisse rien à désirer sous le rapport de l’invention et de l’exécution. Dans l’intervalle André avait peint à l’huile quelques tableaux de dévotion commandés par des

particuliers; une composition dont on ignore le sujet pour Filippo Spini, et qui s’est égarée malheureusement ; un Christ apparaissant à la Madeleine sous les traits de jardinier pour les Augustins de la porte San Gallo, et plusieurs fresques dont nous parlerons plus bas.

Les autres compartiments de l’histoire de saint Jean-Baptiste furent achevés plus tard, et marquent, comme nous lavons dit, par des jalons successifs la carrière de l’artiste.

Malgré la vénération séculaire dont ces peintures ont été constamment entourées, elles sont dans un état pitoyable.

La Confrérie dello Scalzo ayant été supprimée en 1785, le cloître peint par André fut confié à la garde du président de l’académie des Beaux-Arts. Mais le mal était déjà fait, à ce qu’il paraît. Un Français — nous sommes fâché de le dire — on ne sait si c’est par folie ou par méchanceté, les éclaboussa d’encre et de bitume, s’il faut en croire le récit de M. Léopoldo del Miglioro.

On voulut les retoucher ; mais le remède

fut encore pire que le mal, à en juger par ce que nous voyons aujourd’hui. On a pris les plus grandes précautions pour conserver précieusement ce qu'il en reste.

On ne pourrait se faire une idée de la joie de Francia et d’André en voyant leurs vœux les plus téméraires si promptement dépassés.

Quoique la plupart des tableaux fussent entrepris à vil prix, ils en retiraient nonseulement de quoi suffire à leurs modestes besoins , mais ils pouvaient se donner largement le surperflu.

André, en bon fils, secourait ses parents. Francia , d’un talent moins élevé mais d’un caractère plus ferme et d’une santé plus robuste, aidait consciencieusement son camarade et partageait fraternellement ses profits et scs travaux.

bientôt leur nouvelle aisance ne leur permit plus d’occuper leur petite chambre délia Plazza del Grano. On se mit en quête d’un h. 8

appartement convenable. Et comme les deux amis avaient affaire près du couvent de YAnnonciade alla Sapienza, ils se logèrent par là, dans une rue qui réunit la place Saint-Marc à celle de l’Annonciade, à quelques pas de l’atelier d’André Contucci, sculpteur.

Ce fut à cette occasion que notre peintre se lia si étroitement avec Jacques Sansovion, élève de Gontueci, qu’il ne pouvait plus vivre sans lui ni nuit ni jour, de sorte que l’amitié d’André del Sarto pour Francia, sans se refroidir un seul instant, en fut néanmoins un peu négligée. Nous verrons tout à l’heure quelles funestes conséquences résultèrentpour André et de ses nouvelles liaisons et du genre de vie agitée et plus libre tpi’il adopta parla suite.

Sansovino adorait son art avec passion , il en causait avec savoir et enthousiasme, et dans ses entretiens profonds et saisissants le jeune peintre puisait des enseignements précieux et une sainte ardeur. Mais Sansovino, comme tous les artistes de son temps, aimait

les plaisirs grossiers, les orgies bruyantes.

Il avait fait deux parts égales de sa vie, le jour au travail, la nuit à la débauche. André, naturellement disposé à l’insouciance et à la mollesse, contracta en compagnie de son nouvel ami des habitudes de désordre et de dissipation.

Nous dirons bientôt dans quelles étranges mascarades, dans quels festins pantagruéliques la fleur des peintres, des architectes et des statuaires du seizième siècle passaient le .temps qu’ils pouvaient dérober à leurs travaux.

Rien de plus curieux que le récit des incroyables saturnales dont Benvenuto Cellini et Georgio Vasari nous ont laissé le souvenir.

Le pauvre Francia avertit plusieurs fois son camarade qu’il faisait fausse route. André, s’excusant avec douceur, comme tous les ca ractères faibles, opposait aux conseils et aux remontrances de son ami une résistance passive. Ses visites à son père et à sa vieille mère

devinrent un peu rares. Il se dérangeait visiblement. Des besoins qu’il n avait point connus jusqu’alors éveillèrent dans son âme une passion qui lui était totalement étrangère, la cupidité.

Ses travaux se ressentirent d’une certaine hâte maladive, d’une impatience fiévreuse, d’une coupable négligence.

Francia lui reprocha sévèrement un jour qu’il commençait à ne plus travailler que pour de l’argent.

Ce reproche, extrêmement sensible au jeune artiste, le fit pleurer de dépit et de douleur. Son âme était encore vierge, le mal n’était qu’à l’œuvre. Pour donner un démenti à son compagnon, à son frère, il s’engagea dans une entreprise folle et inconsidérée dont les biographes nous ont conservé la relation curieuse.

Blessé au cœur par les paroles de son camaradejdont il s’avouait cependant la justesse, André se promenait tristement sous les arcades de la cour des Servîtes, et prenait un

amer plaisir à se rappeler les moindres détails de cet entretien, dans lequel il lui semblait que Francia avait pour la première fois outrepassé les pouvoirs de l’amitié.

— J’ai travaillé un peu vite dans les derniers temps, pensait-il ; je n’ai pas été fâché de montrer à Gontucci et â Sansovino que je savais gagner ma vie aussi hien qu’homme de Florence, et que, tous frais payés, il me restait encore quelques sequins pour avoir une robe neuve et un béret galonné, s’il m’en prenait fantaisie, ou pour souper joyeusement avec dix ou douze amis par un jour solennel. Gela est vrai; mais, de ce que j’ai un peu hâté l’ouvrage et que je n ai pas retouché vingt fois la même place, s’ensuit-il que je ne sois plus qu’un homme intéressé, sans conscience et sans vergogne, un peintre d’enseignes, un ouvrier à la tâche, barbouillant les murs à grande force de bras rien que pour l’amour de l’argent ! est-ce à dire que je ne suis plus un artiste ! que je n’ai plus nul souci de l’honneur et de la renommée ! Donnez-moi un sac d’écus et je m’accroupirai devant, les deux

genoux par terre, adorant le dieu Plutus, ni plus ni moins que Jonathas, le vieux juif du Pont-Vieux ! Par la vie de mon père ! c’est me traiter comme le dernier des misérables.

Et, s’animant par degrés, le jeune homme élevait peu à peu la voix, et pensait tout haut comme s’il n avait eu que Dieu et les murs du cloître pour témoins de son indignation et de ses plaintes.

— Ah ! messer Francia Bigio, sécriait-ilavec une véritable colère, vous me traitez de cupide et d’avare, vous dites que je ne travaille plus que pour de l’argent 1 eh bien î que je ne'puisse plus tenir un pinceau si je ne jette mes tableaux à la tête du premier venu et mes fresques sur la première muraille blanche qui me tombera sous la main ! Voyons, qui veut des Assomption, des Visitation, des Annonciation, des Sainte-Famille pour rien, pour rien du tout, entendez-vous, bourgeois et moines de Florence ?

— Ab ! je ne travaille que pour de l’argent 1

Au moment où le monologue d’André atteignait le diapason le plus élevé, frère Mariano, le sacristain du couvent, se leva de son petit banc, où il recevait les cierges et les autres offrandes des fidèles, et s’approcha doucement du jeune homme. Frère Maria no avait saisi les dernières paroles , et l’occasion lui avait paru trop belle pour ne pas faire tourner les dispositions de l’artiste à la plus grande gloire de Dieu et au plus grand profit de l’Église.

— * Que saint Philippe vous protège, mon enfant ! lui dit le moine d’une voix pleine d’onction en lui frappant paternellement sur l’épaule.

— Quel saint Philippe? répondit brusquement André comme un homme réveillé en sursaut. Que me voulez-vous, mon père? Où suis-je?

— Saint Philippe Benizzi, répondit flegmatiquement le moine, le saint patron de l’ordre des Servites fondé en 1 1 3 3 par sept jeunes Florentins aussi pieux et aussi jeunes que

vous, mon garçon ; vous êtes dans la cour de son couvent, et vous voyez en moi l’humble sacristain de l’église.

— Pardonnez-moi. mon père, j’ai parié peut-être trop haut, une préoccupation assez vive m’avait fait oublier le saint lieu où je me trouve; et si vous ne m’eussiez tiré par la manche de mon habit , il est probable que je suivrais encore le cours de mes divagations.

— Vous avez des chagrins, mon enfant?

— Pas précisément, mon père; mais je n’ai pas sujet d’être content d’un ami qui ma parlé un peu trop durement à mon avis, quoiqu’en véritéje l’aime autant que s’il était mon frère.

— Vous êtes peintre, je crois?

— Pour vous servir, mon révérend, répondit André en ouvrant de grands yeux ébahis; car il ne s’imaginait pas de porter sa profession écrite sur le front, ne se trouvant pas encore assez célèbre pour être montré au doigt par

les passants, et ne croyant pas avoir parlé assez haut pour faire connaître le métier qu’il exerçait à tout le inonde.

— En ce cas, mon ami, dit le sacristain eu le prenant familièrement par le bras, faitesmoi la grâce de me dire franchement ce que vous pensez de la fresque que voilà.

Et il l’entraîna à l’autre bout de la cour, devant la fresque d’Alesso Baldovinetti qui représentait uneNaissance du Christ; peinture assez médiocre et presque entièrement effacée par le temps.

- — Je pense, dit André par un sentiment de modestie et de réserve, quelle n’est pas assez conservée pour pouvoir en juger.

— Et que dites-vous de cette autre? continua le moine en lui montrant du doigt le saint Philippe commencé par Rosselli du côté opposé de la cour.

— Je dis, mon père, que Cosimo Rosselh a mieux fait que cela, et que si la mort lui avait laissé achever sa fresque il eût corrigé

certainement ce quon y voit cle trop sec , de trop dur et de trop anguleux.

— Bien jugé, jeune maître. Mais, hasarda 3e sacristain d une voix timide, vous sentiriezvous la force dentreprendre la décoration entière de ce cloître et de peindre sur ces beaux murs vides l’histoire de notre saint protecteur ?

— Pourquoi pas ! répondit André, dont les yeux étincelèrent d’un noble orgueil.

— Et que diriez-vous, jeune homme, si je vous choisissais pour exécuter un tel ouvrage?

— Je ferais tous mes efforts pour justifier la confiance que vous auriez placée en moi sans me connaître.

— N’est-ce pas que ce serait un travail à faire la réputation d’un artiste? dit frère Mariano.

— Et la fortune d un artiste, ajouta André.

— Hein ! s’écria le moine en reculant de trois pas, comment l’entendez-vous?

— Je dis, mon père, reprit André, qui venait d’oublier tout à coup son monologue, que, même en estimant ces peintures au prix le plus modique, il y aura de quoi enrichir l’artiste qui en sera chargé.

— Comment ! vous auriez la bassesse de marchander quelques toises de fresques à saint Philippe Benizzi?

— Ce n* est pas à saint Philippe que je prétends vendre mon travail; mais bien à vous, mon père, et aux religieux de votre estimable couvent.

— Mais songez, jeune homme, que nous faisons vœu de pauvreté.

— Mais songez, mon père, qu’il y a là pour quatre ou cinq mois d’ouvrage, et que je ne suis pas assez riche pour pouvoir travailler pour mon plaisir.

— Nous n’avons pas un sou , mon enfant.

— Aussi n’est-ce pas vous, mon père , mais bien les fidèles qui payeront ces peintures.

— L’aumône ne va pas, mon fils.

— Inventez d’autres miracles, mon père.

— C’est vous qui devriez me payer au contraire. Cette cour est continuellement ouverte au public ; des citoyens et des étrangers de tout rang et de tout sexe la visitent à toute heure, et le peintre qui aura le bonheur de signer son nom au bas de ces fresques sera l’homme le plus estimé, le plus illustre et le plus riche non-seulement de Florence, mais de toute l’Italie.

— Oui , mais en attendant il mourra de faim.

— Fi donc ! j’avais cru que vous visiez plus haut, et que vos désirs n’aspiraient qu’à une récompense céleste.

— Mais le tailleur, l’aubergiste, le marchand de couleurs ne se payent pas de cette monnaie, mon révérend, et jeserais bien reçu si, lorsqu’ils viennent me réclamer ma dette, je leur montrais le ciel pour toute réponse.

— Allons, je vois que vous n’êtes guère raisonnable.

— Pour vous prouver combien je le suis, je vais vous faire une proposition que pas un apprenti de Florence ne voudrait accepter.

— Voyons , fit le sacristain en le regardant fixement.

— Je ne vous demande que deux cents florins pour chaque tableau.

— Deux cents florins ! s’écria le moine d’une voix foudroyante.

— Il y a à peine de quoi payer mes journées.

— Deux cents florins !

— Je dépenserai presque autant en couleurs.

— On m’avait bien dit que vous n’étiez qu’un juif.

— Que dis-tu , frère ! s’écria André en devenant blême de colère.

— Que vous aimez l’argent par-dessus tout, par-dessus votre art, par-dessus la gloire, par-dessus le salut de votre âme.

— Eli bien! si vous trouvez un homme à Florence qui entreprenne ces peintures pour un sou de moins, je consens.

— Mais certainement , qu’il s en trouve, et des artistes de conscience et de talent, Dieu merci, qui me prient de leur allouer l ouvrage pour la moitié de ce que vous demandez; et, tenez, pas plus tard qu’hier, un de nos jeunes peintres les plus distingués est venu se mettre entièrement à ma disposition.

— Et quel est le nom de ce peintre ?

— Je n’ai aucune raison de le cacher. II s’appelle...

— Il s’appelle...

— Il s’appelle Francia Bigio.

André bondit à ce nom, il prit le sacristain par les plis de sa robe et lui répéta d’une voix saccadée :

— Vous dites que celui qui se charge de vos peintures, c’est...

— Francia Bigio, ne le connaissez- vous pas?

— G est mon meilleur ami.

— Est-ce que vous ne le croiriez pas capable de s’acquitter dignement de la commission ?

— 11 a quatre fois plus de talent que moi.

— A la bonne heure.

— Et quel prix vous a-t-il demandé pour chaque fresque?

— Mais , mais , balbutia frère Mariano pris au dépourvu... il ma demandé soixante florins par tableau.

— Francia Bigio?

— Francia Bigio.

— Eh bien ! alors je le ferai pour rien...

— Oh ! oh ! je ne prétends pas non plus...

— Pour rien , vous dis-je.

— Vous allez toujours aux excès.

— Ne suis-je pas maître de donner pour rien mes heures, mes journées, mes pinceaux, mes cartons, mes couleurs! s’écria

André emporté par la colère et se promenant à grands pas dans le cloître. Ah ! nous verrons, mon cher Francia, lequel de nous deux aura le droit d’adresser des reproches à l’autre. Vous demandez huit ducats à peu près pour des fresques qui en valent au moins cinquante; eh bien! je vais les faire pour rien du tout, moi, on verra lequel est le plus désintéressé de nous deux. Puis s’arrêtant tout à coup devant frère Mariano , qui le regardait avec une certaine inquiétude, craignant d’avoir à faire à un fou , il lui dit avec une grande volubilité : Voyons, que faitesvous là, droit et immobile comme un pilier de couvent, et qu’avez-vous à me regarder ainsi! Gourez donc chercher une plume et du papier et signons l’acte.

— Calmez-vous , mon enfant, je ne veux profiter des fatigues de personne.

- — Voulez-vous de moi, oui ou non? Je me nomme André del Sarto ; vous pouvez vous en informer dans les ateliers de, Florence. On vous dira que je suis homme à

tenir mes engagements , et à m’en acquitter aussi bien qu’un autre.

Frère Mariano, qui connaissait parfaitement le jeune homme, s’inclina avec une modestie hypocrite, comme s'il venait d’apprendre pour la première fois à qui il avait affaire , et répondit d’une voix doucereuse :

— Je n’ai pas besoin de prendre des informations sur vous , maître André : tout jeune que vous êtes, votre nom est assez connu à Florence, et il n’y a pas si loin de notre église à la Confrérie dello Scalzo, pour que je n aie pas admiré maintes fois votre Baptême du Christ et votre Prédication dans le désert. Voici que le cloître commence à se peupler de curieux, il n’est pas nécessaire que tous les dévots de la ville sachent nos arrangements. Veuillez me suivre dans ma cellule, et , puisque Dieu et saint Philippe Benizzi vous ont inspiré une si bonne résolution, c’est à moi à vous la rendre agréable et fructueuse autant que mes petits moyens me le permettent.

Et, saluant de nouveau, il montra 1 escalier au jeune peintre et se mit en devoir de le précéder jusqu a sa chambre. Arrivées dans la cellule, les deux parties contractantes furent bientôt d’accord : car André avait îiâte de se venger à sa manière des reproches de son ami, et frère Maria no n’en croyait pas ses yeux de se voir arrivé si promptement au but de ses désirs; seulement, pour empêcher qu’André ne se repentît plus tard de sa sotte équipée, et pour ne point paraître trop voleur aux yeux de la ville lorsque les conditions de ce singulier marché viendraient à s’ébruiter, le moine exigea formellement que l'artiste acceptât le prix de dix ducats ou quatrevingt dix-huit florins pour chaque tableau.

— Je sais que c’est un sacrifice énorme pour le couvent, ajouta le sacristain en poussant un long soupir, et que nos pauvres pères auront bien des messes à dire pour amasser une telle somme; mais on ne saurait trop faire pour un artiste tel que vous, et je prends sur moi la responsabilité d’une si lourde affaire.

André signa sans lire, séria la main au moine, lui dit: A demain, et courut chez lui, fier et joyeux, pour donner à son ami Francia Bigio une réponse à laquelle il éiait loin de s’attendre.

Le pauvre Francia, désolé de ne pas avoir mis plus de ménagements dans la rernonrance qu’il avait cru devoir adresser à son camarade, comptait les heures avec impatience et se promettait, dès qu’André serait de retour, de se jeter dans ses bras et de lui demander pardon de la vivacité et de l’amertume de ses paroles. Mais , voyant dans les yeux et sur le front de son ami une expression de fierté et de triomphe qui ne lui était pas habituelle, il le regarda avec surprise, et remit son explication à un autre moment.

— Bonjour, Francia, dit gaiement André en jetant sa barrette sur son bahut, que diton de neuf à Florence?

— Comme te voilà joyeux, mon ami !

— Comme un homme qui vient de con-

dure une excellente affaire , au bout de laquelle il y a de l’argent , beaucoup d’argent, répondit André avec intention.

— Écoute, mon ami André, tu es fâché de quelques paroles que je t’ai adressées hier au sujet des nouvelles habitudes que je te vois contracter. Pardonne-moi , je n ai pas cru t’affliger. Tu sais bien que c’est mon amitié pour toi , ma tendresse plus que fraternelle qui m’ont fait parler. Peut-être me suis-je trompé, peut-être ai -je été trop sévère. Oublions ce fâcheux moment, et qu’aucun nuage ne trouble plus notre amitié.

— Mais je ne t’en veux pas du tout, mon ami, et, pour te prouver que je ne demande pas mieux que de suivre tes conseils, j’entreprends dès demain un ouvrage très- long et très-sérieux qui me fera, je crois, quelque honneur.

- — Tu m’apprends là , mon cher André, une heureuse nouvelle , et quel est cet ouvrage ?

— Les cloîtres clés Serviles : il y aura une dizaine de fresques, qui seront vingt fois plus importantes que nos histoires de saint Jean.

— Tant mieux pour toi , mon bon André, ce travail ne peut manquer de redoubler ta renommée, et de t’assurer une large et commode existence.

— Ah! tu dis tant mieux! tu nés donc pas fâché que j’aie obtenu ces peintures ?

— Y penses-tu? pourquoi cette question?

est-ce une moquerie , est-ce une vengeance? tu es bien cruel, mon frère; n’importe, n’en parlons plus; et quelles conditions t’a-t-on faites?

— Magnifiques, dix ducats pièce.

— Dix ducats pour chaque composition?

— Qui aura quinze personnages , est-ce cher?

— Mais cela n’est pas possible : on n’a pas pu t’offrir dix ducats.

— Quatre-vingt-dix-huit florins, si tu aimes mieux.

— C’est un vol trop scandaleux , il t’en coûtera le double en couleurs.

— Que veux-tu ! il a fallu en passer par là, puisqu il se trouvait quelqu’un qui les aurait fait pour six.

— Tu te ris de moi, André! et quel était le fou ou letouffon qui a mis en avant une telle plaisanterie ?

- — Mais... un nommé Francia Bigio.

François se leva pourpre de colère.

— C’est pousser trop loin la raillerie, dit-il en s’avançant d’un pas, et tout autre que toi ne s’amuserait pas ainsi à mes dépens par le saint jour où nous sommes.

— Je te dis très-sérieusement qu’on vient de m’affirmer tout à l’heure, aussi vrai que je m’appelle André , que tu ne demandais pas mieux que de peindre le cloître au prix de soixante florins d’argent par chaque fresque.

— Quiconque a dit cela en a menti.

— C’est frère Mariano, le sacristain des Servîtes.

— 11 a voulu abuser étrangement de ta crédulité : mais le piège est trop grossier pour que tu t'y sois laissé prendre.

— -Comment! tu n’as pas vu frère Mariano ?

— Je ne lui ai jamais parlé de ma vie.

— Tu n’aurais pas entrepris ce travail à de telles conditions?

— Me crois-tu fou ?

— Ainsi donc ce moine...

— S’est moqué impudemment.

— Sang et furie !

— Eh ! mon Dieu, que veux-tu faire? Si c'était un homme, il y aurait de quoi s’en fâcher ; mais c’est un sacristain. Que cela te serve cf avertissement; une autre fois, lorsqu’il viendra te faire de ces contes, tu le renverras à son banc des chandelles .

— C’est trop tard, murmura le pauvre

André en rougissant de confusion et de honte.

— Que veux-tu dire ?

— Je viens de signer un engagement en toute règle, et je suis volé comme dans une église.

— Pauvre André ! lui dit Francia en lui serrant la main avec un sentiment d’intérêt et de compassion.

Il y eut un silence de plusieurs minutes : les deux amis regardaient le soi et s’adressaient chacun pour sa part de muets reproches.

— Allons , fit André en rompant enfin ce silence, ce qui est écrit est écrit , n’y pensons plus , cela m’apprendra à ne pas me défier de toi, mon cher Francia. Après tout, ajouta-t-il gaiement, je ferai, comme la dit le frère, ma réputation dans ce monde et mon salut dans fautre.

Et comme il était désormais impossible de revenir sur le passé , André (che dolce è buono uomo era /) se mit le lendemain même à l’ou-

vrage.

Le premier tableau a pour sujet la rencontre.du lcpreux à Buon Convento , et, quoique dans cette fresque André delSarto soit encore loin d’avoir atteint cette maturité de contours et cette harmonie de tons qui l’ont fait surnommer par Lanzi le Tibullc de la peinture, auprès de l’ouvrage de Rosselli l’ouvrage d’André était un chef-d’œuvre.

La fresque suivante, où l’on voit les blasphémateurs frappés de la foudre, est admirable de mouvement , d’expression , de couleur.

L’épouvante jetée dans la loule par ce châtiment de Dieu si 'terrible et si brusque, est rendue de main -de main de maître.

Deux de ces impies railleurs sont étendus par terre au pied d’un arbre sans mouvement et sans vie ; les autres se tenant la tête à deux mains, égarés, perdus de terreur , se précipitent sans savoir où , et poussent des hurlements que vous croiriez réellement entendre rien qu’à voir la contraction de leur bouche et la dilatation effrayante de leurs pru-

nelies: une femme, hors delie-mème, écrasée, paralysée presque par l’éclat du tonnerre, ne sait plus par où fuir.

C’est la nature prise sur le fait. Profitant du tumulte , un cheval a rompu son frein et par ses bonds furieux achève de mettre tout ce qui l’entoure en confusion et en déroute. Un seul homme est calme au milieu de l'émotion générale : c’est le saint.

A sa gauche et à sa droite sont deux humbles moines oubliés, je 11e sais pourquoi , par Vasa ri ,d an s lesqu el s A 11 d ré d el Sa r to a exprimé d’une manière inimitable la lassitude et la fatigue qu’a dû produire sur ces bons religieux une si longue montée. La scène se passe au sommet d’une colline , et le paysage est trèsbien traité dans ce délicieux tableau, dans lequel on ne sait ce qu’on doit admirer le plus, ou de la distribution des groupes, du choix des attitudes, ou de la perfection désespérante du coloris.

Le troisième tableau, dans lequel André del Sarto s’est encore surpassé, représente une

jeune fille exorcisée par saint Philippe. Les expressions manquent pour louer dignement ce chef-d’œuvre; car le progrès de l’artiste est toujours ascendant, et dès qu’on a employé le peu de mots que la langue nous prête pour exprimer l’admiration et l’enthousiasme on tomberait dans la monotomie et dans les redites.

André ne s’arrêtait pas cependant dans la noble voie qu’il s’était tracée. Son amourpropre satisfait le consolait de tous les sacrifices.

La pauvreté est belle et joyeuse lorsqu’un rayon de gloire vient dorer les haillons dans lesquels elle se drape plus fièrement qu’un roi dans sa pourpre.

Il fit sur une façade de la cour la mort du saint entouré de ses frères qui le pleurent: sujet d’une simplicité touchante, dans lequel il a su trouver un contraste d’un effet neuf et surprenant. Un petit enfant qui venait de mourir quelques heures avant le saint est jrorté par ses parents éplorés près de la bière

où le serviteur de Dieu repose dans la paix éternelle. A peine le petit cadavre a-t-il touché r arche sainte, qu’il est rendu à la vie et aux larmes de sa mère.

On le voit courir plus loin dans un autre plan de la fresque plein de santé et de force Cette peinture a l’avantage sur les autres d’ètre parfaitement conservée, et on ne saurait dire quel charme secret, quelle pieuse et céleste douceur s’empare à la fois de lame et des sens de ceux qui la contemplent. C’est un des plus consolants triomphes de l’art chrétien.

Le cinquième tableau n’appartient déjà plus qu’à l’apothéose posthume de saint Protagoniste : c’est celui qui clôt la série des sujets tracés par notre peintre sur le côté de la cour.

Le coloris en est parfait dans la plus stricte acception du mot.

Ce sont des frères servites qui posent la robe miraculeuse du saint sur la tête des petits enfants.

On ne saurait rien rêver de plus gracieux et de plus animé. Dans un coin du tableau André a placé la figure d’un vieillard au dos voûté, à la tête vénérable, vêtu d une robe rouge, et s’appuyant sur un bâton. C’est le portrait du célèbre sculpteur Andrea délia Robbia.

Une belle gravure de Girolamo Notto a reproduit récemment les traits de cette dernière composition, où laine du grand artiste a révélé ses plus riches trésors.

Le succès obtenu par cette partie du cloître des Servîtes a peu d’exemples dans l’histoire de l’art.

André del Sarto épuisa la coupe enivrante des louanges et des ovations publiques. Il faut cependant rendre justice à son cœur : au milieu de ce fracas si envié et si stérile qui se fait autour des triomphateurs, une poignée de main de son ami Francia, un sourire approbateur lorsqu’il rentrait au logis, une remarque éclairée et bienveillante étaient mille fois plus doux à André que tous les applaudissements de la foule.

L’amitié des deux artistes agitée par quelques dissentiments passagers était sortie de Fépreuve plus rayonnante et plus pure. Cette fois Francia Bigio s’applaudissait ouvertement d’avoir grondé son frère, et de l’avoir ainsi précipité par les deux épaules à travers le cloître du frère Mariano. Il est vrai qu’André avait été à deux pas de sa ruine. Mais quelle misère pourrait payer uue telle gloire !

Cependant, bon gré, mal gré, il faut vivre. Les ressources des deux amis, qui étaient loin d’etre considérables, s’étaient englouties dans le gouffre du marchand de couleurs.

Comment suffire à une si effrayante consommation de pinceaux et de brosses? Le crédit commençait à s’épuiser, et le pauvre André, nourri de gloire et de bénédictions, devenait d’une maigreur à faire envie aux saints gothiques.

Il fallut en finir.

Un beau matin, tandis que frère Mariano se frottait les mains en regardant les chefs-

d’œuvre qu’il venait de gagner à son église à force de génie et de ruse, tandis qu’il souriait avec une véritable béatitude en songeant au surcroît d’offrandes qu’apporter;; it à son couvent l’autre partie du cloître, lorsqu’elle serait achevée dans la même perfection et surtout au même prix que la première, André entra dans la cour plus frais et plus dispos que jamais.

— ■ Ab ! vous voilà, mon enfant, dit le sacristain en courant à sa rencontre, soyez le bienvenu. Le travail vous attend, 1 échafaudage est déjà dressé, et le crépi est tout prêt. Que Dieu et notre saint patron bénissent vos pinceaux et soutiennent votre bras comme ils l’ont fait jusqu’ici ! Allez î mon fils, je ne vous demande qu’une chose, c’est que la seconde partie de votre œuvre ressemble à la première.

— Àb çà ! frère Mariano, dit André d’un air moitié sérieux, moitié goguenard, regardez-moi bien en face. Vous souvient-il de ce que vous m’avez dit lorsque j ai commencé ces peintures?

* — Que vous ai-je dit, mon doux Jésus ! et où voulez-vous eu venir avec vos questions?

— Vous m’avez dit, sacristain de mon cœur, que je vous devais des remercîments et des chandelles pour m’avoir donné la préférence sur je ne sais combien d’artistes qui vous obsédaient nuit et jour pour peindre votre cloître.

— G était la pure vérité.

— Vérité de moine, mon révérend; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : vous m’avez ajouté que si je m’acquittais en confiance de la tâche que vous vouliez bien me confier, je ferais ma réputation sur la terre et mon salut dans le ciel. N est-il pas vrai, mon père?

— Vous ai-je trompé, mon fils ? votre nom n’est-il pas aujourd’hui dans toutes les bouches? n entendez-vous pas le chœur de bénédictions et d’éloges qui s’élève devant vos peintures? Moi-même et mes pieux confrères ne disons-nous pas des messes à votre intention?

— Vous trouvez donc que j’ai acquis quelque célébrité?

— Vous êtes le premier peintre de Florence.

— Et que mes travaux auront quelque poids dans la balance de Dieu?

— Jesuis convaincu, mon fils, que l’homme qui a si bien peint l’histoire de notre glorieux saint Philippe ne peut manquer d’avoir une place parmi les élus du Seigneur.

— Eh bien ! mon père, puisque de votre aveu je suis le premier peintre de Florence, puisque dans votre conviction j’ai gagné ma part de paradis, je ne veux plus travailler à vos peintures.

— Gomment ! Que dites-vous , malheureux ?

— C’est clair ! ma réputation est faite , et je ne puis plus rien gagner de ce côté-là. Mon salut est assuré, et on ne peut pas occuper deux places dans le ciel. Donc, recevez mes remercîments bien sincères et donnez-moi votre bénédiction.

— Un moment, mon maître, dit frère Mariano en l’arrêtant par un bout de son pour-

io

point, vous en parlez bien à votre aise. Vous oubliez, je crois, certain engagement signé dans ma cellule. Il suffira, pour vous le remettre en mémoire, de vous en répéter le commencement :

— Moi , soussigné , Andrea V annucchi del Sarto , peintre florentin...

— C’est inutile, mon révérend, vous savez bien par quelle ruse indigne vous avez abusé de ma bonne foi. J’irai devant les Huit, j’ai de bons témoignages. Francia Bigio, mon plus tendre ami, dont vous vous êtes fait une arme pour m’induire en erreur, dira aux juges que vous avez rêvé, pour ne point vous dire que vous en avez menti. Le contrat sera déclaré nul. Il y a encore une justice à Florence.

— Tout cela ne fait rien à l’affaire. N’importe de quelles raisons je me sois servi pour vous engager à accepter un travail qui en définitive a tourné à votre avantage, vous n’étiez pas un enfant, vous avez signé en parfaite connaissance de cause, vous serez condamné.

— Et quand même je le serais, y a-t-il une loi sur la terre qui puisse m’obliger à faire un chef-d’œuvre ?

— Mais l’honneur ?

— J’ai déjà fait mes preuves , je montrerai ailleurs ce que je vaux.

— Et la conscience ?

— Il vous sied bien d’en parler, mon père !

— Enfin, bien ou mal, vous achèverez ces peintures, cela vous regarde.

— Je m’en irai à Rome ou à Venise plutôt que de donner un coup de pinceau sur le mur que voilà.

Et André del Sarto, dont la colère s’était peu à peu échauffée, fit un mouvement pour s’éloigner.

— Voyons, mon fils, dit le sacristain en courant après lui d’un air suppliant, que fautil faire pour vous retenir? Nous sommes pauvres comme les plus pauvres mendiants, mais il n’est pas de sacrifice qui nous coûte pour la gloire de notre saint protecteur. Si

io.

vous m’aviez refusé lorsqu’il était temps, j’aurais avisé à d’autres moyens; mais maintenant que la moitié de l’ouvrage est faite, je suis bien obligé de vous donner l’autre moitié. Mettezvous dans le froc d’un pauvre sacristain. Toute la colère du couvent retomberait sur moi; et quand je devrais labourer la terre avec mes ongles, quandje devrais brûler des bouts d’étain pour bougie, je ne souffrirai jamais qu’on me reproche d’avoir manqué à mes devoirs. Allons, mon petit André, ajouta-t-il avec un soupir, vous touchez déjà pour chaque fresque dix ducats.

Ici frère Mariano fit une pause, comme s’il avait calculé mentalement combien de jours il fallait pour amasser, sou par sou. une somme si énorme.

André fit un nouveau pas vers la porte.

— Eh bien ! je prends sur moi , sur ma bourse, sur mes économies d’ajouter aux dix ducats que je vous ai payés bien exactement, vous me rendrez cette justice ? la somme de cinq florins en argent.

— Impossible, laissez-moi m’en aller.

— Dix !

— J’irai à Naples.

— Vingt !

— J’irai en France.

— Oh ! vous me serrez mon cordon à la gorge, vous abusez de ma position. C’est mal, c’est très- mal.

• — Ecoutez-moi, frère Mariano, dit André en riant, je ne viens pas ici pour vous marchander mon ouvrage, comme s’il s’agissait d’un quartier de bœuf ou d’une aune de soierie ; mais en vérité je ne puis plus m’endetter ainsi pour vous faire plaisir à vous et à saint Philippe Benizzi. Ce que je vous dis là n’est peut-être ni bien poétique ni bien orthodoxe; mais un peintre ne cesse pas d’être homme. Voilà six grands mois que je jeûne comme vous ne l’aurez jamais fait de votre vie.

Regardez ma figure auprès de la vôtre.

J’envie votre embonpoint et vos couleurs, et

je me taillerais volontiers un pourpoint neuf dans le drap bien chaud et bien luisant de votre froc.

— Achevez. Grand Dieu ! dit le sacristain avec angoisse, je vois que vous avez soif de mon sang.

— Dieu m’en préserve ! Je ne suis pas encore altéré à ce point. Non , mon père, vous ne me donnerez que quarante-deux florins de plus.

— A ïe !

— Pour que je puisse au moins me couvrir demes frais, et j’achèverai pour l’amour de Dieu ces malheureuses fresques. Si vous voulez, François Bigio m’aidera, et nous en sortirons plus vite à notre honneur. Seulement, je vous demande la permission de laisser un peu votre cloître se reposer. J’aurai le temps de bien préparer mes cartons et de faire des études. En attendant je travaillerai ailleurs.

Frère Mariano se récria sur tous les points; mais comme il était à la merci de

l’artiste, force lui fut d’accorder tout ce qu’on lui demanda.

André profita bientôt de la victoire, ou plutôt de la trêve qu’il avait pu obtenir. L’ouvrage ne lui manquait pas, Diep merci, et tout le monde ne réglait pas ses prix sur l’avarice du sacristain des Servîtes.

Le premier travail important qu’il entreprit à cette époque fut la décoration clu réfectoire de Saint-Salvi. André peignit dans la voûte saint Benoît, saint Giovanni Gualberto, saint Salvi et saint Bernard desUberti, appartenant tous' les quatre à l’ordre de Vallombrosa. Au milieu , dans un grand médaillon circulaire, il fit une seule figure à trois faces pour indiquer les trois personnes divines, manière un peu naïve de représenter là Divinité qui fut défendue dans la suite par une bulle expresse d’Urbain VIII.

Il n’avait pas fini son cénacle que Baccio d’Agnolo lui commanda de peindre à fresque une Annonciation sur un coin du Marcb Neuf. V-asari accuse André à ce sujet d descendu à de trop minutieux détail

voir péché par excès de travail ; mais le tableau est tellement endommagé par le temps qu’il en reste à peine quelque trace.

Baccio Barbadori , Lorenzo Borghini , et Leonardo del Giocondo ont possédé également des sujets religieux de la main d’André.

Carlo Ginori lui en demanda deux de grandeur moyenne, achetés par la suite par Oc ta vie n de Médicis et entièrement perdus aujourd’hui.

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A la même époque, appartiennent les trois Annonciations qu’on conserve dans le palais Pitti , l’histoire de Joseph qu’il fit pour Zenobi Girolani, le petit tableau de la Vierge entre saint Jean Baptiste et saint Ambroise pour la confrérie délia Neve , une Madone pour André Sansini,etla célèbreSainte-Famille de Giovani Goddi, chef-d’œuvre de grâce et de coloris dont Vasari fait le plus grand éloge.

Mais le lecteur nous permettra d’interrôm-

' le catalogue des nombreux tableaux de ion répandus en Italie et à l’étranger par

André del Sarto, pour raconter un événement qui eut la plus fatale influence sur la vie et le talent de notre artiste.

Un jour, comme André passait par hasard dans la rue de San Gallo, il vit sur le pas de sa porte une jeune femme d’une admirable beauté. A cette apparition inattendue, l’artiste s’arrêta net, ses genoux tremblèrent, son sang reflua vers son cœur, il sentit que quelque chose de froid lui pénétrait dans les os. C’était un de ces coups dont on meurt, qu’on peut éviter quelquefois , mais dont on ne guérit jamais. La belle Florentine, après avoir reposé long-temps sur le jeune homme ses grands yeux langoureux , changeant tout à coup d’expression , sourit dédaigneusement et rentra dans sa boutique.

André demeura comme frappé delà foudre.

C’en était fait de lui , le soleil de son âme avait disparu avec le regard de cette femme; il venait de l’apercevoir à peine et il sentait déjà qu’il ne pouvait plus vivre sans elle.

L’amour rend généralement gauche et ti-

mide; mais notre André avait peu à perdre de ce côté-là , car, ainsi que nous l’avons dit, il était modeste et craintif comme une jeune fille. Non-seulement il n’osa pas entrer dans le magasin, comme tout autre eût fait à sa place ; mais il s’empressa de quitter la rue, dont les pavés semblaient lui brûler la plante des pieds.

Ça nuit, lorsque la ville fut entièrement plongée dans le silence et dans les ténèbres, il vint errer comme une âme en peine devant cette maison , qui renfermait la destinée de sa vie , se promettant vingt fois que le lendemain il aurait plus de qourage; mais le lendemain, dès que le jour naissant vint éclairer sa pâleur , il s’enfuit comme un criminel surpris en flagrant délit.

Cependant ce regard, ce sourire qui avaient à jamais décidé de son sort, enfoncés dans sa poitrine comme deux flèches brûlantes, le suivaient partout sans repos ni trêve. Les pinceaux lui tombaient de la main s’il essayait de travailler; le plaisir se tournait en poison s’ü cherchait à se distraire.

Francia Bigio , inquiet de ce nouveau changement de son ami, lui adressa quelques questions qui restèrent sans réponse. Sansovino, dont les principes étaient moins sévères et la gaieté plus communicative, fit subir au pauvre André toutes les railleries imaginables sans pouvoir lui arracher un mot. Ce dernier, pour triompher de la mélancolie d’André,

I emmena à un souper de joyeux compagnons. On l’assaillit de toutes parts , on le pria mais son secret ne sortit pas de sa bouche.

Après dix ou douze jours d’hésitation et d’angoisses, André se décida enfin à prendre un parti. Il fallait lui parler ou mourir.

Poussé par cet instinct de conservation qui n’a jamais abandonné personne, pas même les amoureux , et transigeant en quelque sorte avec la peur, le pauvre peintre se hasarda de nouveau à traverser la rue San-Gallo en plein jour; mais à la seconde maison son courage s’évanouit , et il pensa tomber en défaillance.

Heureusement ou malheureusement pour

lui, si on considère les suites funestes de sa passion, une vieille femme d’une mine assez suspecte était assise devant la porte tout près de l’endroit où il avait failli se trouver mal.

— Qu’avez-vous donc? s’écria la vieille en joignant les mains, vous êtes pâle comme un revenant; entrez chez nous, mon jeune seigneur, vous allez boire un verre d’eau et vous reposer quelques instants.

— Merci, ma brave femme, lui dit André en acceptant l’offre de la vieille, car il sentait en effet que ses forces allaient lui manquer et qu’il lui eût été impossible de faire un pas de plus.

Dès qu’il fut remis André tira un florin de sa bourse, et, layant glissé discrètement dans les mains de la vieille pour son empressement, il allait se lever; mais en jetant un coup d’œil sur la chambre dans laquelle il se trouvait, et sur la vieille femme qui se confondait en révérences, André devina à peu près à qui il avait à faire. Il vit dans ce secours

imprévu que le ciel ou le diable avait mis sur sa route , le seul espoir de salut auquel il pût s’accrocher.

— De grâce, ma bonne mère, dit-il en se tournant vers la vieille et rougissant jusqu’au blanc desyeux, sauriez- vous me dire quelle est cette femme d’une si grande beauté qui demeure dans cette rue, en face et quatre ou cinq portes plus haut que votre maison ?

— Je sais de qui vous voulez parler, répondit la vieille avec un sourire équivoque. Il n’y en a pas une autre, ni dans la rue , ni dans le quartier, ni dans la ville, ni dans le paradis du bon Dieu, qui soit plus belle, plus fraîche, plus avenante que ma voisine.

— Vous la connaissez donc? demanda André, dont le regard brilla tout à coup, vous savez son nom ? qui est-elle?

— C’est madame Lucrezia del Fede , la femme du bonnetier Carlo Recanati.

— Mariée ! dit le jeune peintre avec un cri de douleur.

— Si ce n’est que cela qui vous tourmente.

reprit l’affreuse vieille avec une expression sinistre, le pauvre cher homme n’en a pas pour long- temps, un souffle suffirait pour remporter; d’ailleurs, il est à la campagne.

— Et crois-tu que sa femme veuille prendre en pitié un malheureux qui l’adore, et qui ne saurait plus vivre sans respirer l’air qu elle respire, sans se brûler au feu de ses regards, sans s’enivrer du son de ses douces paroles?

— Sans doute, si celui qui l’aime vous ressemble un peu, mon jeune seigneur !

— Va, cours, prends cette bourse, il y a une dizaine de ducats. Ce ne sont que les arrhes. Parle-lui de mon amour ; et si tu reviens avec une bonne nouvelle... ah ! ne me la donne pas trop vite... la joie me tuerait.

- — Permettez que je vous baise les mains, mon prince.

— N’es-tu pas encore partie? Songe que tu me laisses entre la vie et la mort.

Le lendemain , lorsque André del Sarto

parut au cloître des Servîtes il était radieux.

Il serra à plusieurs reprises Francia Bigio sur son cœur. Il parlait tout seul et tout haut en esquissant d une main rapide les admirables groupes de la Naissance de la Vierge. Sa joie débordait par tous ses pores; ses discours avaient quelque chose de heurté, d incohérent, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire ; puis de temps à autre il retombait comme dans une muette extase , et des larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

La journée finie, il disparut pour quelques heures. Lorsqu’il rentra vers minuit, ce fut un nouveau redoublement de joie et de transports; il frappa les murs de sa chambre, il répétait toutes les chansons quïl avait apprises dans son enfance. Aux questions que Francia lui adressait, il ne répondait que par ces mots :

— Je suis heureux ! ah ! mon ami , je suis heureux !

Francia Bigio respecta sa joie comme il avait autrefois respecté son chagrin, et il n’insista pas pour en savoir davantage.

— Cependant l’ouvrage avançait, quoiqu a vrai dire André se permît de longues absences. Bientôt son secret n’en fut plus un pour personne. Mais les amoureux sont comme les enfants : dès qu’ils ont mis la main sur leu.rs yeux ils s’imaginent être parfaitement cachés, et, parce qu’ils ne voient pas les autres, ils croient que personne ne les voit.

— Comment trouves-tu ces petits enfants qui jettent des fleurs? demandait-il à Francia Bigio qui peignait à côté de lui sa belle fresque du Mariage de la Vierge ?

Et Francia , sans lui demander d’où il venait si essoufflé, lui répondit simplement :

— Je les trouve charmants.

— Et les femmes qui préparent le berceau de l’enfant? et les amies, et les commères qui s’en viennent visiter sainte Anne ? et ce petit garçon qui se chauffe auprès du brasier? et le vieillard étendu sur son lit de repos ?

Francia ne tarissait pas en éloges ; car, réellement , la composition d’André était

magnifique, et jamais il n’avait déployé une telle grandeur de style, une telle grâce d’expression , une telle morbidcssc de coloris.

Un jour il vint prendre Francia sur son échafaudage et le pria de monter sur le sien. Il fît placer son ami au point de vue convenable, et découvrit avec une grande émotion une figure de femme quil venait d’achever.

— Qu’en dis-tu? demanda André d’une voix tremblante.

— Trcs-bien, répondit Francia.

— N’est-ce pas qu’elle est belle?

— Elle est parfaitement dessinée.

— Et son front, ses yeux , son sourire?

— On ne peut plus gracieux; mais je te conseille de retoucher un peu ces draperies.

— Et non , mon ami , je ne te parle pas de ma figure, elle a beaucoup de défauts; mais dis-moi, Francia, si une femme réelle et vivante ressemblait à cette esquisse, ne la

trouverais - tu pas cligne de l’amour des anges ?

— Je ne vois dans une œuvre d’art que les qualités et les défauts de l’artiste. Je ne sais si ta fi gure est un portrait ou un rêve; mais si c’est un portrait, avant de te donner mon avis sur l’original il faudrait le connaître.

— André ne répondit plus un mot, il était resté devant l’objet de son adoration muet et immobile comme un saint en prière. Il ne s’aperçut pas que Francia retournait à son travail en lui jetant un regard de pitié.

Une autre fois André montra à son camarade une Madone qu’il venait de terminer pour un noble Florentin. Lame de l’artiste était passée tout entière dans le chef-d’œuvre.

— Tu n’as jamais rien fait de si parfait, dit Francia sèchement; mais j’y trouve un grand défaut.

— -Lequel? demanda André avec étonnement.

— Pardieu ! tu ne vois donc pas que ta vierge est enceinte 1

André se mordit les lèvres ; il allait répondre, mais Francia lui prit doucement les mains et l’entraînant près d’une croisée:

— -Ecoute, lui dit-il, je lis depuis longtemps dans ton cœur aussi clairement que si tu me répétais à haute voix ce qui s y passe. Tu aimes et tu te crois aimé. Ne m’interromps pas, André, voici déjà vingt fois que tu me montres le portrait de cette femme, et tu crois que tes yeux, que tes paroles, que ton silence ne te trahissent pas ! Je ne sais si tu le fais exprès ou si ta main t’emporte malgré toi : mais cette femme est dans tous tes tableaux. C’est Lucrezia del Fede.

Je ne t’en aurais jamais parlé, si ta passion pour la bonnetière de la rue San Gallo n’était pas le sujet de toutes les conversations et la fable de tous les ateliers. Or tu ne connais pas Lucrezia. Laisse-moi dire jusqu a la fin: tu ne la connais pas , cela est sûr. Elle est fille d’un père vicieux et perverti. Parle à qui tu voudras de Baccio del Fede. On te dira qu’il est un ivrogne, un joueur, bien pis que cela, un coupe-jarret, bien pis encore, il

te vendrait sa fille et ses deux jeunes sœurs pour avoir de quoi payer une nuit de débauche. Tel père, telle fille. Parjure à son mari, crois-tu quelle te sera fidèle? Rentre en toi-même s il en est encore temps. Cetie femme sera le malheur de ta vie et la ruine de ton talent. Déjà tu sacrifies à tes penchants grossiers la beauté pure et idéale de l’art. Tu ne respectes plus ton pinceau. Tes traits de ta maîtresse souTdans tontes tes madones, et tu as poussé le scandale et le sacrilège jusqu’à la faire paraître sur l’autel des églises et aux yeux des fidèles révoltés, avec des signes très-visibles et très-avancés de grossesse.

Ici Francia s’arrêta et regarda son ami avec une vive anxiété pour voir quel effet produisaient sur lui ses paroles.

— As-tu fini? demanda André d’une voix brève.

— Pourquoi cela ?

— Adieu 1 — Et il s’élança vers la porte.

— Écoute- moi ! où vas- tu ?

— Si un autre m’avait tenu ce langage, il serait déjà étendu à mes pieds d’un coup de mon épée. Quanta toi, je n’ai qu’un mot «à te répondre : celui qui me parle ainsi de la femme que j’aime n’est plus digne de me toucher la main comme ami.

— Malheur à toi! malheur à moi! malheur,! malheur! dit Francia en sanglotant, et il cacha sa figure dans ses mains.

A dater de ce moment André del Surto fut perdu pour ses amis, pour l’art, pour la famille.

il recommença sa vie de travail immodéré et de bruyants plaisirs. Inquiet et fiévreux, agité sans cesse par la tourmentedesa passion, devenu le jouet d’une femme capricieuse, despote, insensible, évitant la conversation et les sages conseils de Francia avec la répugnance de l’enfant malade qui repousse la coupe amère, seul espoir de guérison, André courait chercher dans l’atelier de Contucci des distractions grossières ou folles avec Jean- François Rustici , Solomeo , Spillo, B iccell i

Robetta, orfèvre, Baccelli, chanteur et musicien, et Lippi, le plus grand rieur de lepoque.

— Cela se trouve à merveille, dit un jour Sansovino à Sanzulio, André a le vin morose et Famour larmoyant. Il est gai comme une nuit de vendredi saint; nous allons l’engager dans la Compagnie du Chaudron et celle de la Truelle.

Or voici ce uu’étaient ces deux estimables

Compagnies. Nous demandons la permission à nos lecteurs d’entrer dans quelques détails: c’est toute la vie des artistes au seizième siècle.

Celliui nous fait des récits pompeux de ce joyeux festin où il babilla en femme son élève Diego, et s’amusa des madrigaux et des baisers que lui adressait la vertueuse brigade. Yasari. le plus gourmé et le plus sérieux historien de l’art et des artistes d Italie, ne croit pas déroger a sa gravité en expliquant avec la plus minutieuse prolixité l’organisation secrète de ces Compagnies , et en nous conservant jusqu’au menu des banquets solennels donnés tous lés ans par les initiés.

La Société du Chaudron ( del Pajuoto) dans les salons de Rustici, à deux pas de l'appartement occupé par André. C était un original au premier chef que Rustici.

Sa chambre était remplie d’aigles privés, de corbeaux savants et de porcs-épics facétieux.

Le bourgeois qui avait affaire à messer Giovanni Francesco, avant d’arriver jusqu’à lui devait donc passer par une foule d’épreuves plus ou moins réjouissantes. Un grand aigle noir venait se poser sur son épaule et faisait craindre au malheureux le sort trop brillant de Ganymède. Le corbeau lui disait bonjour en trois ou quatre langues différentes, et le hérisson venait frotter à ses jambes familièrement bon nombre de petits dards aiguisés.

Après quoi le maître de la maison se levait gracieusement, prenait par la main ce visiteur et le menait dans une autre chambre bâtie en guise de vivier, où le pauvre homme se trouvait au milieu d’une multitude effrayante de serpents, de crapauds, de couleuvres qui

venaient jouer autour de lui et s’entrelacer à son corps avec des nœuds et des replis à faire envie au groupe de Laocoon. Au reste le bourgeois en était quitte pour la peur, car tous les animaux de Rustici passaient pour être parfaitement élevés, et le maître avait une réputation de jongleur tant soit peu entachée de sorcellerie.

Les membres du Chaudron ne pouvaient être plus de douze. Un provéditeur était élu tous les ans pour ordonner les repas et présider aux fêtes.

Chaque membre était tenu de porter un plat de son invention, tous sous une forme bizarre et différente, pour servir au service de ces monstrueux pique-niques.

Si deux convives se rencontraient dans le même plat et dans la même forme, ils payaient amende aux grands applaudissements de la joyeuse Compagnie.

Voici la description exacte et historique du souper de réception d’André del Sarto :

La décoration de la salle à manger représentait un immensechaudron au fond duquel étaient assis en rond les convives. La table était au niveau de l’eau bouillante, et de temps à autre les mets se soulevaient par un mécanisme intérieur et venaient à la surface. Le manche du chaudron, qui touchait à la voûte, était formé d’un grand arc illuminé qui répandait sur la table des torrents de clarté. Une musique invisible et souterraine imitait par des symphonies étranges le grésillement des tisons et le bouillonnement de la chaudière.

A un signal de Giovanni Francesco, qui remplissait les fonctions de provéditeur , un arbre poussa tout à coup du fond de l’eau, portant sur chacune de ses branches les différents plats en guise de fruits.

A chaque service l’arbre plongeait et reparaissait tout à coup chargé de nouveaux mets et de nouvelles fleurs.

Le maître de la maison avait apporté ce soir-là, pour sa part, un grand pâté en forme

de chaudière, dans laquelle Ulysse plongeait un père pour le rajeunir dans cette classique fontaine de Jouvence.

Quant au personnage chargé de jouer aux yeux , nous dirions à la bouche des convives le rôle du sage Ulysse, c’était tout bonnement un chapon.

Spillo présenta à la Compagnie un chaudronnier avec tous ses instruments pour étamer au besoin la chaudière.

Cet honnête ouvrier était une oie farcie d’olives.

Domenico Palizo habilla en servante une petite truie avec sa quenouille et son fuseau aux côtés.

Robetta apporta une tête de veau sous la forme d une enclume.

Enfin André del Sarto (pour ne pas trop abuser de la patience du lecteur) voulut se distinguer comme artiste et comme gastronome.

Son plat représentait un temple octogone ,

taillé exactement sur le patron de l’église San Giovanni; mais élevé sur des colonnes. La mosaïque du pavé était en gélatine, et les magnifiques saucissons de Bologne imitaient à s’y méprendre le porphyre des colonnes, dont les chapiteaux et les bases étaient en fromage de Parmesan. Des pâtes sucrées formaient la corniche, et la tribune se composait de massepains.

Sur un lutrin de veau froid se prélassait un missel en lasagnes poivrées de lettres et de notes, devant lequel des pigeons et des hecfigues,dans leurs surplis de graisse, chantaient la basse et le soprano.

Un éclat de rire olympien et un tonnerre d’applaudissements accueillit ce chef-d’œuvre de cuisine et d’architecture. Ce fut le seul ouvrage d’André depuis sa folle passion où il n’eût pas cherché à introduire le portrait de sa Lucrezia, et pour cause.

Au dessert ou chanta des odes et on lu t des stances. André del Sarto, qui, comme tous les artistes de son temps, se piquait de poésie,

chanta un petit poème héroï-comique, imité d’Homère , sur la bataille des rats et des grenouilles.

Ceux qui seraient curieux de juger par eux-mêmes du talent poétique de notre artiste trouveront ses vers dans les notices sur la Vie d’André del Sarto, publiées par Luigi Biadi.

Voici maintenant l’origine de la Société de la Truelle , qui a plusieurs rapports avec celle du Chaudron :

Un bossu, nommé Jeo d’Agnolo, spirituel et farceur comme tous les bossus, sou paît dans son jardin de Campanie avec scr Bastiano Saginalti, ser Raphaelo del Beccajo, ser Cocchino, Girolamo del Giocondo et Baya, tous plus ou moins mauvais plaisants et mauvais sujets comme lui.

Au moment où Ion servait la ricotta> espèce de fromage italien qui tient le milieu entre le fromage à la crème et le neufchâtel, Baya avisa dans un coin un morceau de mortier, et tandis que le bossu, les yeux fermés, la

bouche toute grande ouverte, attendait avec une volupté de gourmand une cuillerée de ricolla , on lui ferma la bouche avec une grande truellée de plâtre et de chaux.

Là-dessus les rires et les trépignements de la Société ne connurent plus de frein, on criait à tue-tête la truelle ! la truelle !

Le bossu se tordait par terre comme un possédé, et lorsque tous ces cerveaux fêlés furent un peu remis de leur gaieté, mais non de leur ivresse, ils fondèrent la Compagnie de la Cazzuola, et en rédigèrent gravement les statuts.

Ceci se passait en i5i2. En peu d’années la Société prit un développement merveilleux et étonna Florence par la richesse de ses costumes, le goût de ses fêtes et l’éclat de ses spectacles.

Les gentilshommes les plus puissants, les artistes les plus en renom se montrèrent jaloux de l’honneur d en faire partie. Les règlements de la Société n’admettaient c[ue vingtquatre membres.

La Compagnie était placée directement sous ie patronage de saint Jean- Baptiste, ce qui n empêchait pas la mythologie de jouer le premier rôle dans les fêtes quon y donnait, et les comédies de l’Arioste, de Machiavel, de Bibiéna (les plus obscènes compositions du siècle) d’obtenir un éclatant succès.

Il est vrai qu’on les jouait aussi au Vatican devant les papes et les cardinaux et que personne ne songeait à s’en formaliser.

Nous ne suivrons pas Vasari dans le compterendu de ces gigantesques bombances. Ceux de nos lecteurs qui y trouveraient plaisir n’auront qu’à consulter la Vie de Francesco Bustici.

C’étaient des mascarades d’une extravagance à dépasser les rêves de l’imagination la plus effrénée, des repas titaniques, des jeux, des surprises imités en partie des épreuves des francs-maçons.

Il n’y avait pas de festins sans pantomime, point de réunion sans mystère. Tantôt c’était Cérès à la recherche de sa chère Proserpine,

et tous ceux qui voulaient suivre la déesse du pain, pour ne pas mourir d’inanition, étaient obligés de passer dans la gueule d’un affreux dragon dont les dents affilées et tranchantes comme une hache menaçaient de se fermer sur le cou des convives.

Tantôt cetait un hôpital avec sa double rangée de lits, ses gardiens, ses médecins , ses malades, et les compagnons de la truelle affublés des plus sales guenilles et vomissant de leur bouche avinée tous les blasphèmes, les imprécations, les injures qui aient jamais embelli l’argot des proxénètes et des voleurs, jusqua ce que saint André en personne vînt les délivrer de leur hideux séjour pour les mener dans une salle somptueusement éclairée.

C’était une chambre pavée d’ossements humains, aux murs suintant le sang, au plafond lambrissé de têtes fraîchement coupées.

Au milieu de la chambre on voyait sur un lit de plume Mars et Vénus ayant pour tout vêtement le filet de Vulcain.

— ne —

C’était enfin le diable servant à ses botes dans un souper infernal tout ce que la nature ou l'imagination des hommes ont créé d'animaux et de monstres les plus dégoûtants et les plus difformes : monstres et animaux s’évanouissaient en fumée au moindre signe de Piuton et laissaient à leur place les fruits les plus exquis et les mets les plus délicats.

Dans cette atmosphère de corruption et de débauche, le peu de caractère qu’avait encore André del Sarto s’usa complètement.

Un nouveau malheur vint fondre sur lui et acheva sa perte.

Le mari de la Lucrezia mourut presque subitement, précipité peut-être au tombeau par 1 inconduite de sa femme.

André, sans consulter aucun de ses amis, épousa publiquement son indigne maîtresse, et reçut chez lui son père et ses sœurs. La ville entière s’émut à ce scandale; tous ses amis et ses élèves (à l’exception de Francia, dont l’affection était inaltérable) l’abandon-

lièrent à son sort. Ses pauvres vieux parents en moururent de misère et de douleur.

Accablé par le mépris général, triste, isolé de tous, dominé par cette femme indigne, le pauvre André travaillait beaucoup plus que ses forces ne le lui permettaient. Il s’épuisait nuit et jour pour jeter dans cet éternel abîme de l’or à pleines mains, sans jamais pouvoir le combler. Pour surcroît de honte, le portrait prosaïque et vulgaire de cette femme venait s’imposer comme un stigmate indélébile dans toutes ses fresques et dans tous ses tableaux.

La célèbre tête du Christ , la Madona di San Francesco , les trois Sainte Famille qu’on peut admirer dans la collection du roi de Bavière, et que les connaisseurs préfèrent de beaucoup à celle du Belvédère à Vienne , du palais Schiarra, du palais Borghèse et du palais Colonna , datent de la même époque, c’est-à-dire de l’année i5i5. Le seul défaut qu’on pourrait reprocher à ces peintures, c’est le manque de grandeur et l’impuissance II. 12

de plus en plus marquée de s’élever à l’idéalisme de l’art.

Vers le même temps il acheva son Adoration des mages dans le cloître des Servîtes et reprit les peintures de la confrérie dello Scalzo.

Il fut chargé de la décoration de je ne sais plus quel char de triomphe qui devait paraître dans la procession de saint Jean, et jeta plusieurs histoires en grisaille sur une façade en bois élevée par Sansovino devant l’église Santa Maria del Fiore à l’occasion des fêtes qu’on célébra à Florence pour recevoir Léon X.

Il multiplia les tableaux, les portraits , les miniatures, et descendit jusqu a colorier les meubles de François Borgherini...Mais, malgré ce travail opiniâtre et multiplié, la misère et le désespoir décrivaient autour de lui des cercles de plus en plus serrés, et l’enlaçaient dans des nœuds inextricables.

Ce dernier ouvrage qu’il fit avant de sex-

patrier fut un portrait de Baccio Bandinelli. Ce portrait n était , à vrai dire , qu’un prétexte. Baccio, connaissant la pauvreté d’André, l’avait fait venir chez lui pour lui acheter le secretdeses procédésdansla peintureà l’huile. Mais, malgré les traces profondes que l’a vilissementet le chagrin avaient laissées sur le front abattu de l’artiste, il y avait encore chez lui tant de noblesse et de résignation, que l’impudent Bandinelli , n’osant lui marchander son secret, préféra le lui voler.

Au premier coup de pinceau André devina son projet, il sourit amèrement, et se mit à confondre et mêler les couleurs avec une telle précipitation , que le portrait fut fini avant que Baccio eût pu rien comprendre au procédé de l’artiste.

Quelques tableaux envoyés en France avaient appris le nom d’André del Sarto à François Ier, ce noble souverain, qu’on a surnommé le roi-chevalier, et qu’on eût pu surnommer avec autant de justesse l’artisteroi.

Eu 1 5 1 8 , au moment de sa plus grande détresse, André fut appelé par François Ier à la cour de France. Il débuta par le portrait du dauphin, et ce seul ouvrage lui fut payé 3oo écus ; c’est-à-dire six fois autant que ses cinq premières fresques du cloître des Servîtes.

La protection du roi, l’intérêt que lui témoignèrent dès son arrivée Louis d'Angoulême et le connétable de Montmorency, l’admiration unanime excitée par ses tableaux relevèrent son courage abattu et rafraîchirent cette pauvre imagination, épuisée et malade, d’une rosée bienfaisante.

De tous les tableaux exécutés par notre peintre à cette époque, on n’en voit que trois au musée du Louvre : la Charité et deux Sainte Famille qui diffèrent entre elles par la composition et la disposition des personnages.

Le nom d’André del Sarto était déjà illustre en France, cette patrie adoptive de tous les grands artistes ; sa fortune s’élevait sur des

bases larges et Solides, il était en train d’achever un Saint Jérôme pour la reine-mère, et il avait envoyé déjà à Florence assez d’argent à sa femme pour bâtir une maison derrière l’Annunciade , lorsque Lucrezia del Fede, son mauvais génie, dont l’image l’avait poursuivi sans cesse, lui écrivit une lettre fatale clans laquelle ellelui donnait à entendre que, s’il ne revenait pas à la hâte, ne pouvant supporter son absence, elle se jetait dans l’Arno.

Ce fut un coup de foudre pour André. Il se présenta au roi et lui demanda en balbutiant la permission de faire une course à Florence.

François 1er, toujours grand, toujours bon, toujours nobler, non-seulement accorda le congé demandé; mais il confia à l’artiste une forte somme pour acheter des tableaux et des statues, pour engager de jeunes peintres à son service, pour encourager des artistes malheureux, pour remplir enfin la plus belle mission que jamais monarque ait donnée à un artiste.

Hélas! nous n’ajouterons plus qu’un mot qui brûle notre plume : — André garda l’argent et ne revint plus en France !

Après cet ignoble abus de confiance, la vie d’André ne fut plus qu’une longue suite de honte et de remords.

Nous glisserons rapidement sur ses dernières années , quoiqu’elles ne soient pas moins importantes pour l’histoire de l’art; mais le cœur nous manque pour assister au douloureux spectacle d’une nature avilie à ce point.

De retour à Florence, il se cacha dans le couvent de l’Annonciation; et en échange de l’asile qui lui était offert il peignit dans le jardin la parabole du Maître de ta vigne , un Christ qu’on dirait dessiné par Michel-Auge, et une Déposition de croix dont les différents personnages respirent une mélancolie touchante.

Dans les sept années suivantes il termina ses peintures de la confrérie dello Scalzo, exécuta beaucoup de fresques, parmi les-

quelles il faut citer la Madone de la porte Pinti , respectée par la soldatesque pendant le siège de 1629, et fut chargé de la décoration du palais Poggio a Cajano en compagnie de Francia Bogio et de Pontormo.

En i525, André copia un tableau de Raphaël, le portrait de LéonX, avec une fidélité tellement surprenante, que Jules Romain lui-même, qui avait travaillé à l’original, ne voulut pas croire que ce fût une copie.

Cette copie, si célèbre parle récit de Vasari, à en croire les trois quarts des biographes se (rouverait à Naples. Tout récemment encore il s’est engagé à ce sujet entre les savants napolitains et florentins une polémique si vive et si terrible, pour savoir lequel des deux tableaux était de Raphaël , lequel d’André del Sarto, que nous ne n’oserions pas intervenir dans ce nouveau jugement de Salomon.

Le chef-d’œuvre si célèbre sous le nom de Madona del Sacco , achevé vers la même époque, est le digne pendant de son tableau

à l’huile la Madona deSan Francesco , ce sont les deux merveilles du genre.

Il fit aussi , pour le même couvent de San Salvi dont nous avons parlé plus haut, une Gène digne, sous tous les points, de Teffet irrésistible quelle produisit sur les Florentins en 1529.

On avait abattu tous les édifices environnants avec une partie de l’église et du cloître pour empêcher que l’armée assiégeante ne s’en fît un rempart, lorsque les démolisseurs arrivés tout à coup devant le chef-d’œuvre s’arrêtèrent tous muets et immobiles d’admiration, comme si une puissance invisible avait paralysé leurs bras et leurs langues. Ce sont les expressions de l’historien Varechi.

Mais la guerre et la peste, ces deux terribles fléaux de Dieu, s’étaient déchaînés sur Florence. André partagea les malheurs de sa patrie. Un de ses derniers ouvrages fut le magnifique Sacrifice cf Abraham, par lequel le pauvre artiste espérait se réconcilier avec François Ier, et obtenir sa réhabilitation aux yeux du monde.

En i 529, Octavien deMédicislui demanda une Sainte Famille. André exprima dans ce tableau tout ce qui restait dans son âme de tendres sentiments et de grâce poétique.

Quelque temps après, le grand conseil, ayant condamné trois déserteurs à être pendus en effigie, trouva tout’naturel de transformer André del Sarto en bourreau. André accepta en silence cette dernière expiation.

Enfin , l’an 1 53o , frappé de l’épidémie qui désola Florence, au moment où la liberté de sa patrie rendait le dernier soupir, André del Sarto , lâchement abandonné par sa femme, isolé de tous (Francia Bigio, son fidèle ami, et Puligo, son élève bien-aimé, étaient déjà morts), pauvre, déshonoré et maudit, il expira à l’âge de quarante-deux ans sur son lit de douleur.

La confrérie de Saint-Jean-Baptiste l’enterra modestement par charité.

Dominique Gonti, un des élèves d’André, peintre très-médiocre, qui avait hérité des dessins et des cartons de son maître et qui se les fit

voler assez sottement, lui éleva dans leglise des Servi un petit monument consistant dans le portrait du peintre , scellé dans un pilier, et dans quelques mots latins composés par Pierre Vettori.

Mais des bourgeois susceptibles , fâchés qu’on eût osé mettre un tableau dans leur église sans leur en demander la permission, firent jeter à bas l’inscription et le portrait.

Ceci nous prouve — ajoute Vasari en terminant la Vie d’André del Sarto par cette belle et consolante moralité — ceci nous prouve que la destinée , non contente d’avoir influé sur notre vie, nous poursuit jusqu’au delà du tombeau.

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