LES POÉSIES
Plus fard, et ce furent ses dernières œuvrfisji^-p^iffture, il fit pour la chapelle Pauline la Chutede^aint Pjiul-oA le Crucifiement de saifiL-Mierr^. Mais que pouvait-il faire avec de tels sujets ? A Michel-Ange, il faut des motifs tels que la Genèse ou le Jugement dernier. Ici plus que
'UhivéVsrtaJ'
BIBLIOTHKÀ
lljamais ce ne sont que contorsions, gestes violents, études] ijd'anatomie; tout ce qu'il y avait de moins .pur dans sa' manière, tout le bagage qui fera la fortune ou plutôt la misère de ses imitateurs. Michel-Ange semble s'être rendu compte lui-même de l'infériorité de ces deux œuvres, car après les avoir faites il écrivait à Vasari : « La peinture, et surtout la fresque, ne convient pas aux vieillards. »
Il savait, cependant, encore sculpter et les deux dernières œuvres qu'il fit sont au nombre de ses plus belles, la Desceîite de croix de la cathédrale de Florence et la Pietà du palais Rondanini à Rome.
La Descente de croix de Florence a des caractères si particuliers, elle est si différente des œuvres qui la précèdent qu'elle peut être considérée comme appartenant à une manière nouvelle. Ici, Michel- Ange, après avoir cherché l'expression de sa pensée dans l'agitation des Tombes des Médicis et du Jugement dernier^ a prouvé lui-même que, pour exprimer des idées très émouvantes, il n'était pas nécessaire d'avoir recours à des formes outrées et que, tout au contraire, la mesure et la sobriété étaient des moyens plus sûrs pour dire nos douleurs comme nos joies, «t que l'art était d'autant plus grand qu'il était plus naturel, r En jugeant cette Ugscente de croix il ne faut pas dimi- «nuer sa beauté en disant qu'elle n'est pas terminée. Elle il'est beaucoup plus qu'il ne le semble au premier abord. ]La figure principale, celle du Christ, peut être considérée comme achevée : à peine manque-t-il quelques coups de ciseaux pour détailler la barbe et la chevelure; mais dans
le corps tout entier, il n'y a pas une incertitude ; il y a autant de science que dans le Génie victorieux et plus de beauté encore, parce que le mouvement est plus simple et la musculature moins à fleur de peau, parce que tout est plus près de la nature même. Complètement terminée est encore l'exquise figure de Marie-Madeleine qui, par la simplicité de son attitude, rappelle la Lia du tombeau de Jules II, et qui est plus belle encore, parce que la draperie est plus sobre, parce que le corps se devine plus librement et donne plus nettement la sensation d'une jeune fille dans le naturel de son vêtement. Quant à la figure de Nicodème qui couronne le groupe, figure largement massée, on ne désirerait pas la voir différente, tellement elle fait bien dans sa force robuste, dans ce grand parti de lumière et d'ombre qui la maintient au second plan. Vraiment il est à supposer que Michel-Ange n'avait pas l'intention de la traiter davantage. Seule la Vierge eût encore été travaillée par lui, et c'est l'unique partie qu'il faille regretter de voir inachevée. Mais en laissant tomber son ciseau, Michel- Ange avait déjà dit tout ce qu'il voulait mettre dans cette figure de tendresse, d'amour maternel et de douleur.
Jamais artiste n'a créé une œuvre plus profondément humaine, plus nôtre, disant plus le fond éternellement douloureux de la vie. La hauteur de la pensée s'est incarnée ici dans une forme sans défaut. On chercherait en vain une attitude, un geste entachés de maniérisme. Combien belle cette flgure du Christ si admirablement encadrée par les trois figures qui la soutiennent; combien noble dans sa
iOi MICHEL-ANGE.
détresse ce corps qui tombe, ne pouvant se tenir sur ses Jambes brisées ; combien touchantes les moindres nuances du drame, ce geste du bras du Christ qui entoure la tête de Marie et le geste plus intime de sa tète reposant sur celle de sa mère.
Pour ceux qui se demandent ce que l'art de la sculpture peut tenter dans la voie de l'expression dramatique, la réponse est là. Si Donatello dans sa Madeleine n'a pas donné une solution pleinement convaincante, Michel- Ange l'a fournie ici de manière à satisfaire les plus exigeants et les plus délicats.
Pour comprendre l'évolution de l'art de Michel-Ange, pour savoir combien les œuvres de son âge mûr toutes chargées de pensées sont supérieures aux œuvres inexpressives de aa jeunesse, il suffit de comparer la Pietà de Saint-Pierre de Rome, faite en 1497, avec cette Descente de croix, faite dans les dernières années de sa vie.
La Pietà du palais Rondanini, à Rome, tout en étant beaucoup plus inachevée, est non moins impressionnante. Le groupe composé de deux personnages, où les formes sont à peine ébauchées, est une des œuvres les plus parlantes du maître. Toute sa pensée, toute son émotion transparaît derrière ces deux fantômes. Quelques lignes, quelques coups de ciseau ont suffi pour dire la faiblesse du corps du Christ et la tendresse douloureuse de la Vierge. Qu^e trouvaille d'artiste que ce groupement étroit des deux corps, si serrés qu'ils semblent n'en faire qu'un; comme la mère presse étroitement contre elle ce fils dont
elle ne peut se séparer, comme le g'este de la main et de la tête exprime bien son ardent amour ! Et avec quel art, par quelques traits sommaires, il fait parler ses yeux perdus dans l'infini, ces pauvres yeux qui ont vu mourir son fils et qui désormais ne verront plus rien des choses de la terre ! On pourrait croire qu'Albert Besnard se souvenait de ce regard lorsque, étudiant l'œuvre d'un de nos maîtres modernes qui semble avoir ramassé le ciseau de Michel-Ange, il décrit « ces orbites au fond desquels nagent des yeux presque inutiles, humbles serviteurs qu'ils sont du cerveau qui seul voit tout (i) ».
Michel-Ange a laissé plusieurs statues inachevées et l'on en a cherché la raison dans le grand nombre de travaux dont sa vie fut surchargée. Toutefois, depuis quelques années, en regardant ces œuvres inachevées avec plus d'attention et en voyant combien elles étaient belles, on s'est demandé si Micliel-Ange ne les avait pas laissées telles à dessein; on a curieusement étudié cette singulière , ,
forme de son art et, de parti pris, /on s'est mis à l'imiter et ' ' f à créer une nouvelle école de sculpture, la sculpture de l'inachevé/
Essayons brièvement de dire sur ce point ce que les œuvres de Michel-Ange nous enseignent.
Il est d'abord une manière de laisser une statue ina- /chevée, qui consiste à terminer toutes les parties principales, en laissant dans l'indécision les parties secon-
(1) Préface du catalogue de lExposilion Rodin, l'JOO.
(laires; et ce système est d'une admirable logique, correspondant à cette méthode de subordination qui est une loi de l'art et à laquelle les peintres doivent leurs plus grands effets. De ce système, Michel-Ange nous a donné un véritable modèle dans le Génie victorieux, où nous voyons une figure de vaincu sculptée par larges masses, de façon à constituer comme un piédestal dont la rudesse fait valoir toutes les finesses de modelé de la figure principale, /il est un second système dans lequel on se contente de détacher une partie de la statue de sa masse de pierre, la traitant comme un bas-relief et se servant ici encore de cette gangue de pierre pour faire ressortir le modelé des figures. C'est le système adopté dans les Tombeaux des^ Médicis. j
Mais il est chez Michel-Ange une forme d'art bien autrement curieuse, plusjcontestable à pxfiniièi:e Yim3-Jnais-&us:r r ceptible^e4)r^d«H'e-d«s^^ffets-4jiî^eincomparable poésie,.
, et c'est là vraiment ce qui, dajis^es^tatuesinaçheYÊe s> a séduit les^ajlistesjnûderiifis. Michel-Ange, à l'opposé de la méthode précédente, termine avec soin les parties secondaires et laisse ébauchées les parties principales, la figure, les traits de la bouche et des yeux qui sont chargés de dire toute la pensée de l'artiste. C'est ce qu'il fait dans le Jour, dans la Descente de croix de Florence, et surtout dans cette Pietà du palais Rondanini qui est sur ce point la plus significative de ses œuvres.
/^ L'idée qui le fait agir est que trop de précision peut nuire à l'expression de la pensée; elle l'emprisonne et la
Cliché Alinari.