SAINTE FAMILLE
(Galerie des Offices, Florence.
Cliché Alinari.
œuvres qui s'emplacent dans l'espace d'une dizaine d'anne'es, la Guerre de Pise étant de 1503 et les Centavrcs ayant dté faits vers 1490, j'ai voulu suivre l'évolution ne Micliel-Ange dans les imitations qu'il a faites de l'antiquité; mais pendant cette période, il est toute une série d'œuvres religieuses qu'il est intéressant de grouper, pour voir comment Michel-Ange se comportait vis-à-vis de la tradition chrétienne et comment il tentait de concilier l'esprit religieux avec son amour pour l'antiquité.
Sa première œuvre chrétienne est celle qu'il fit pour la Châsse de saint Dominique à Bologne. Il semble qu'il lui ait fallu quitter Florence pour qu'il renonçât à sa chère antiquité. La mort de Laurent de Médicis, les troubles qui surviennent sous son fils Pierre, inquiétaient les artistes et les laissaient sans travail. Et peu à peu, les uns après les autres, ils s'éloignent de Florence. Michel-Ange part en 1494; il va d'abord à Venise, mais n'y trouvant pas à s'occuper, il revient à Bologne où il obtient une modeste commande, deux statues pour la Châsse de saint Dominique.
C^A ce moment, il est encore très jeune : il n'a vraisemblablement fait que les Centaures et le Bacchus, et il transporte dans l'art religieux les idées qui l'avaient guidé jusqu'alors. A vrai dire, il ne peut, sculptant un Saint et un Afiffe, dessiner des figures nues, mais sous les vêtements qui les recouvrent, c'est encore la musculature qu'il veut montrer, et il transformera sa figure d'ange en une sorte de petit Hercule. C'est lamême erreur qui.
grandissant avec le temps, au lieu de s'atténuer, lui fera créer les scandaleux groupes d'anges au Jug/ement dernier.
Il faut relever ici une singulière méprise de l'anciennecritique. Dans la Châsse de saint Dominique, on voit deux anges, dont l'un est de Niccolô dell' Arca et l'autre de Michel-Ange. Mais la tradition s'était perdue et Ton nesavait plus quel était celui de Michel-Ange. Dans celteincertitude, tout naturellement, on dut supposer que c'était le plus beau, et c'est l'ange de Niccolô dell' Arca qu'onprit longtemps pour celui de Michel-Ange. Aujourd'hui la vérité est rétablie : mais la critique ne doit pas se laisser égarer dans ses jugements et ne doit pas cesser de dire- . bien haut combien la statue de Michel-Ange, avec sesformes massives et ses traits sans expression, est inférieure-; à la figure angélique sculptée par le maître du xv« siècle.
Revenu à Florence, après le départ des troupes de-' Charles VIII, Michel-Ange ne put s'y fixer, et en juin 1496,.
J partit pour Rome oii il resta cinq années. Son œuvre principale fut le groupe de la Pietà qu'il fit en 1498, sur la commande du cardinal français Jean de la^ Groslaye. Ici il est à son aise : il peut, sans s'éloigner dudomaine de l'art religieux, satisfaire sa passion pour leS| nudités, et, avec toute son ardeur d'artiste, il sculpte le; beau corps du Christ étendu sur les genoux de sa mère. C'est une œuvre intermédiaire entre le Bacchus et le) David. Michel- Ange n'a encore arrêté aucun des traits qui constitueront sa manière. Comme^ le Bacchus, on. croirait imité de quelque statue antique ce Christ aux^
membres délicats, aux chairs molles, avec une grâce d'éphèbe qui e'veille le souvenir d'un Apollon ou d'un Adonis. Le faire propre de Michel-Ange est encore moins reconnaissable dans la figure de la Vierge, dont les draperies surcharge'es, aux plis minutieux et compliqués, rappellent le style mis à la mode par Verrocchio, style flue Michel-Ange n'adoptera qu'un instant et auquel il n /substituera ces draperies collantes, traitées par larges j limasses, qui seront une des plus grandes beautés de son-^ /art. Cette statue était si peu caractérisée que le public croyait y reconnaître la main de Cristoforo Solari, et Michel-Ange, pour en revendiquer la paternité, se crut obligé de la signer. Il s'est arrangé plus tard pour que de pareilles méprises ne fussent plus à craindre. /-
r" En 1501 Michel- Ange est de retour à Florence, oii il reste jusqu'en 1505. C'est pendant ce temps qu'il fait le David et le carton de la Guerre de Pise. C'est aussi dans celte période, soit un peu avant, soit un peu après, qu'il faut ranger un certain nombre de 3Iadones, dont il est difficile de proposer un rigoureux classement.
On doit considérer comme une de ses premières œuvres la Vierge enbas-rehef, du South Kensington de Londres, conçue dans un type délicat qui rappelle les œuvres flo- ! rentines de ses prédécesseurs immédiats et qui contraste par ! sa tendresse et sa vivacité avec la gravité qui marquera le style personnel de ses belles années. A ce moment il aime les motifs familiers, très naturalistes, cherchant à nous plaire par la grâce des formes enfantines.
C'est dans le même sentiment qu'il peindra pour An^elo Doni, dans les premières années du xvi* siècle, la Sainte^ Famille du Musée des Uffîzi qui est la plus ancienne pein- 1 ture que nous possédions de lui. Plus encore que dans v l'œuvre précédente, il s'intéresse aux jeux de l'enfance, ne cherchant pas à représenter une mère aimante, heureuse ' ou attristée, mais une mère jouant avec son petit enfant, se retournant, dans un mouvement plein d'élégance, pour ; recevoir sur ses épaules l'enfant que lui tend saint Joseph, Dans le lointain, à gauche et à droite, des groupes de figures nues, placées là, par le plus illogique des contresens, contribuent encore à faire perdre à cette Sainte Famille toute signification religieuse. Cette œuvre nous fait/ déjà connaître certaines des formules qui constitueront la manière de Michel-Ange. En vrai sculpteur, par des moyens ingénieux, il fait une masse de son groupe, mais pour atteindre à ce but, comme dans la Pietà de Rome, il donne aux draperies une importance excessive, élargissant et grossissant les vêtements de saint Joseph , qui forment comme un épais rideau sur lequel se détache la gracieuse silhouette de la Vierge. Ifcœuvre est de style beaucoup plus savant que la Pietà qui était si peu caractéristique de sa manière. C'est son art personnel que nous trouvons dans la figure de la Vierge, dans la positiop-^^s^ ^ras qu'il aime à dégager et à rapprocher du visag;ç^^ is ce mouvement de torsion diiî'corps dont il se sert si UiaMteTTiBtttr-pottt-ilxMTmjrnprils de souplesse et plus d'élan à
rS'ne se brisent plus, comme dans
la Pietà, en plis trop menus, et elles annoncent le stylo simple et grandiose que nous admirerons dans la Sixtine
r^ Si la Vierge de Manchester est une œuvre de Michel-
\ Ange, comme je suis porté à le croire, ce serait là» avec la Vierge des Uffîzi, la seule peinture que nous pos-
/ séderions de lui en dehors des fresques du Vatican (1).
' Cette Madone présente certains caractères qui ne se trouvent que dans une période déjà avancée de sa vie, tels que l'effacement des bras, laissant apparaître le corps comme une masse à peine équarrie, procédé auquel il devra quelques-uns de ses plus grands effets.
Plus dignes encore de notre admiration sont la Vierge de Bruges et la Vierge en bas-relief du Musée national de Florence, qui ont tous les caractères du maître et qui sont telles que lui seul a pu les exécuter. Dans ces deux œuvres c'est le même art souverainement grave et hautain : plus de sourires, plus de jeux, plus de banalités; une pensée puissante, sévère jusqu'à la tristesse, nous fait entrevoir ce que deviendra l'art de Michel-Ange lorsqu'il oubliera l'antiquité pour faire avec Savonarole, avec le Dante, avec la Bible, son éducation chrétienne.
(1) Plus tard, vers d530, il lit un autre tableau de chevalet, une Lèda^ qua fut acquise par François le', et qui est perdue.