LA SIXTINE
Michel-Ange venait de terminer le carton de la Guerre de Pise, il en commençait la peinture, lorsqu'au mois de mars de l'année 1S05 il fut appelé à Rome, à la Cour des Papes. Jules II savait qui était Michel-Ange, et il le choisissait comme le seul homme capable de faire vivre dans le marbre les rêves de grandeur qui le hantaient. De 4 505 à 1312, pendant tout le pontificat de Jules II la vie de Michel-Ange est intimement liée à celle de ce grand pape. Tous les deux violents, tenaces, orgueilleux, deux forces de même nature, ils seront souvent en conflit, ils se heurteront, mais ils ne pourront vivre loin l'un de l'autre. Ils se complètent et, unis, ils donnent au monde ces merveilles de l'art qui sont le Moïse et la Sixtine.
Jules II commande à Michel-Ange son Tombeau^ colossal, monstrueux, semblable à la tombe d'un Pharaon, comme s'il voulait faire savoir à ses ennemis, par la grandeur de sa tombe, la puissance du chef de la chrétienté.
Mais Michel-Ange avait à peine commencé cette œuvre que Jules II concevait d'autres projets. Il avait compris quelle erreur, quelle folie c'était de gaspiller tant d'argent, inutilement, pour une fm tout égoïste, et, séduit par les projets de Bramante, il entreprenait la reconstruction de Saint-Pierre.
C'en était fait des beaux rêves de Michel-Ang-e, le tombeau allait êtfe abandonné. Ne pouvant supporter une telle disgrâce, il s'enfuit à Florence (17 avril 1506) et, quelques instances que fit Jules II pour le rappeler à Rome, il ne voulut rien entendre. Il ne fit sa paix avec lui que lorsque, entré vainqueur à Bologne, Jules II lui commanda sa Statue pour la façade de San Petronio. Malheureusement cette belle statue de bronze n'existe plus. Elle fut brisée dans la tourmente populaire qui suivit le retour des Bentivoglio à Bologne.
Les anecdotes relatives à cette statue méritent d'être citées, car elles nous éclairent sur le caractère de Jules II et sur l'art de Michel-Ange, tous deux animés des mêmes sentiments de violence et de lutte. Michel- Ange avait représenté le pape faisant d'une main le geste de bénir et il demandait à Jules II s'il mettrait un livre dans l'autre ? main. « Un livre, s'écria le pape, qu'ai-je à faire d'un livre?/ je ne suis pas un savant, il me faut une épée. » La seconde anecdote est plus significative encore. Le pape qui l'interrogeait sur le geste de la main levée, lui demandait si elle donnait la bénédiction; Michel-Ange répondit : il « Elle menace les Bolonais ». Voilà bien Michel- Ange : , même dans le portrait d'un pape, au lieu de bénir, il me- M nace. Sa nature le prédestinait vraiment à évoquer le Christj'i ' du Jugement dernier.
Jules II ne pouvait se passer de Michel-Ange, il le ramène à Rome avec lui et là, laissant toujours de côté ce tombeau auquel il ne veut plus penser, il lui demande
uno autre œuvre, il le charge de peindre la Sîxthie. Lesbiographes nous racontent d'une façon singulière cette phase de la vie de Michel-Ange, La commande de la Sixtine n'aurait pas (5tc un acte spontané de Jules II, agissant de son plein gré, ou sur le désir de Michel-Ange ; elle aurait été le résultat des intrigues des ennemis de ce maître, et notamment de Bramante qui ne pensait qu'à lui nuire, et qui, en le détournant deces travaux de sculpture dans lesquels il excellait, pour le tourner vers des travaux de peinture, comptait le discréditer dans l'esprit du Pape et faire plus ouvertement éclater la gloire de ses rivaux eUl surtout celle de Raphaël.
J'ai peine à accepter en leur entier les termes de ce récit.. J'y vois comme une coquetterie des biographes et du maître lui-même qui exagèrent son ignorance de la peinture et les difficultés de l'œuvre qu'on semble lui imposer et par laquelle néanmoins il a surpassé tous ses rivaux. Tout au moins je ne doute pas que si Jules II s'adresse à Michel-Ange pour peindre sa chapelle particulière, c'est, parce qu'il le juge plus que tout autre capable de l'ordonner, belle, sublime, conforme à ses propres pensées; c'est parce qu'il sait qu'il était non seulement un grand sculpteur, mais un grand peintre. Le carton de la Guei^re de Pise avait fait de Michel- Ange l'égal de Léonard de Vinci.
Quoi qu'il en soit, que Michel- Ange ait accepté avec joie ou avec quelque regret une telle tâche, du jour oii elle lui est confiée, il s'y livre avec le plus ardent enthousiasme, et l'on peut dire qu'il ne fit jamais dans sa vie aucune
Cliché Alinari,
(Palais du Vatican, chapelle Sistine.
couvre qui ait plus conv enu à son tempérament et à son idéal artistique.
Il y avait une raison secrète pour que la^peinture dût lui plaire, à lui dont la passion était de concevoir tant d'œuvres grandioses, à lui dont l'imagination inlassable semblait faite pour créer des mondes. Ne devait-il pas gémir de voir les procédés de la sculpture si lents à suivre la marche de sa pensée, et la vie même la plus longue eût-elle pu suffire à réaliser le projet formMable de la Tombe de Jules II? Ici au contraire il trouvait dans la peinture le vrai procédé qui lui convenait pour donner la vie à tous les rêves qui l'obsédaient, le seul qui fût assez rapide pour suivre le vol de son génie; et, dans le temps qu'il eût mis à sculpter quelques statues de marbre, ce sont des centaines de statues qu'il peignit, créant avec son pinceau le plus merveilleux ensemble de sculptures que jamais artiste ait enfanté.
La Sixtine tout entière, que l'on considère les Prophètes et les Sibylles, ou les figures décoratives qui les entourent ou les scènes de la Genèse, n'est en effet qu'un recueil de statues. Si Michel-Ange a accompli cette œuvre si facilement, s'il l'a faite avec une telle perfection, c'est parce qu'il ne sortait pas des habitudes de son esprit, qu'il n'entreprenait pas une œuvre anormale et nouvelle pour lui, c'est parce qu'il continuait à développer l'art qui avait eu jusqu'alors toutes ses préférences.
Et il semble qu'ici, en un jour, il ait dit tout ce qu'il avait d'essentiel à dire. Après cet effort colossal, malgré
lui ses forces demandèrent du repos. Son esprit, satisfait» devint moins actif, moins pressé de créer des œuvres nouvelles./ Dans les quelques années oij il travaille à la Sixtine il a vraiment condensé et vécu toute sa vie. /
Lorsque Michel-Ange commença la Sixtine, en mai io08 (1), la situation de l'Italie était bien différente de
!, ce qu'elle était au temps de sa jeunesse. Les^ armées étran- ' gères ont foulé le sol de la patrie et partout elles ont semé l'épouvante. On parait se réveiller comme d'un rêve et) la parole brûlante d'un Savonarole voit dans les malheurs
}. }\ qui fondeat sur l'Italie la juste punition des fêtes, des Woluptés, de l'irréligion du xv" siècle./ Michel-iVnge, déjà ébranlé par les prédications de Savonarole, trouve à Rome, en Jules II, l'homme qui achèvera de le transformer. Leurs âmes de patriotes et de chrétiens rêveront de libérer ritalie des envahisseurs et c'est aux U^res^aints qu'ils
deipanderont la force^Fdes conseils/ Ce n'est plus la Giostîm ou les Canti carnascialeschi que Michel-Ange lira désormais, mais le Dante et la Bible; ce n'est plus à un Combat de Centaines ou à un Bacchus ivre que s'attardera son âme indifférente, c'est avec la passion ardente des Prophètes qu'il écrira la grande épopée de la Genèse.
Inguiet dans son^ patriotisme^ mais encore plein/ de confiance/il crée son œuvre dans l'enthousiasme, reWisant sur la voûte de la Sixtine le rêve do grandeur, les espé-
(1) Quatre ans ont suiTî à Michel-Ange pour exécuter cette œuvre colossale. Le jour de la Toussaint 1512. le Pape disait la messe dans la chapelle terminée.
Cliché Alinari.