LA S 1 U Y L L E L I U Y Q U E
(Palais du Vatican, cliapelle Si^tiae.)
f' rancesde victoire qui enflammaient alors tous les cœurs. Xl fW'^'^
Brusquement, pourainsi dire sans transition, Michel-Ang-e /^ kl^^ j transforme son art. Aux recherches inexpressives de sa / ^
jeunesse, aux froides imitations des formes païennes, succède un art plein de passion, un art tout empreint de la pensée chrétienne. Ce fut comme un arrêt dans ce mouvement de la Renaissance que lui-même venait de créer, arrêt momentané du reste, car la Renaissance re-/ prendra sa marche triomphante lorsque avec Léon X les traditions des Médicis feront de la Papauté le centre de' l'humanisme.
Sans dûute l'influence de l'antique^est encore notable dans la Sixtine. Elle se manifeste dans toutes lès figures accessoires, surtout dans ces ignudi qui peuplent les architectures; elle se manifeste d'une façon plus heureuse par la beauté des formes, par la pureté de style qu'elle met au ( service de Michel- Ange; mais, dans son essence même, par
I ses recherches expressives, par la force de la pensée, par son caractère chrétien, la Sixtine échappe à la Renaissance
I I et, dans l'histoire de l'art, se relie à la grande tradition religieuse du moyen âge. Elle est une des œuvres les plus belles que le christianisme ait créées,
Quelles que soient les nudités qui la peuplent, il faut les oublier, car la Sixtine est avant tout la peinture des âmes. Ce que l'on entend ici est plus impressionnant que ce que l'on voit. C'est la parole des Sibylles et des Prophètes ; plus encore, c'est l'esprit de Dieu. Au-dessus de tout ce monde si violemment agité par les troubles de l'âme, il y a un être
qui est le maître suprême, vers qui tout conveige, l'esprit de Jëhovah. C'est pour l'écouter qu'Isaïe tourne la tête, laissant suspendu le geste qu'il ëbauchail, ce sont ses paroles que Daniel c'crit avec tant de fièvre, c'est vers lui qu'immobiles sont fixc's les yeux de la Delphique, ce sont ses arrêts terribles que la Libyque metau-dessus des regards des mortels, et c'est pour les avoir entendus que Jérémic, épouvanté, se laisse terrasser par la douleur.
Et ce Jéhovah, vers lequel sont tendues toutes les pensées, c'est à lui que seront consacrés la plupart des grands motifs de la voûte. Dans la première scène il se dresse, la tête renversée, le cou gonflé, séparant la lumière des ténèbres; plus loin, il crée le soleil et la lune, et la vie terrestre. Puis il fait naître la vie dans les eaux, et il donne une âme à l'homme. Toujours agité, violent, agissant dans l'effort, Jéhovah ne s'arrête qu'un instant, lorsque, charmés, ses yeux contemplent l'Eve qu'il vient d'appeler à la lumière.
Essayons de dire comment Michel-Ange a ordonné l'œuvre si compliquée qu'il déroule à nos yeux sur cett« immense voûte de la Sixtine. Pour composer cette œuvre, rien ne le gênait, car la chapelle, sans aucune architecture, était de la plus désolante pauvreté. Au xv* siècle, l'architecture est tombée si bas à Rome que les papes se contentent pour leur chapelle d'une salle nue, sans le moindre décor, plus misérable qu'une petite église de village.
Dans la voûte en berceau qui recouvrait la chapelle dans toute sa longueur, seules se dessinaient les échan-
MICHEL-ANGE. fil
cnires faites des deux côtes par les fenêtres. Michel-Ange voit tout de suite le parti qu'il peut en tirer et il s'en sert pour encadrer les Sibylles et les Prophètes qui, par leurs diniensions colossales, par la place qu'il leur donne, par le soin avec lequel il les traite, sont vraiment les maîtres de l'œuvre entière, ceux auxquels tout semble subordonné. Pour accompagner ces figures, il place à leurs côte's deux pilastres portant une corniche, et cette corniche se continuant re'gulicrement, faisant le tour de la chapelle, dessine au milieu de la voûte un grand espace rectangulaire. Il restait à diviser cet espace. Pour cela il lui suffit de lancer des arcs allant d'un piller à l'autre, arcs qui fractionnent la voûte en neuf sections: cinq petites correspondent aux Sibylles et aux Prophètes, et quatre plus grandes aux ouvertures des fenêtres. Les grandes sections sont remplies par des motifs qui les occupent tout entières. Les plus petites semblaient trop allonge'es et Michel-Ange les raccourcit en disposant des médaillons à leurs extrémités;
— ^t par ce moyen il évite la monotonie qu'eût produite la
/ /répétition de neuf divisions égales.
' /' Les sujets représentés sont les suivants : Dieu sépare la
/ lumière des ténèbres; Création du soleil et de la lune; 'C Séparation de la terre et des eaux; Création de l'homme;
\ Création de la femme; Tentation; Caïn et Abel; le Délugeî
^^Ivresse de Noé.
Dans les tympans des fenêtres il met les ancêtres du Sauveur, et aux quatre angles de la voûte, là oij les tympans se réunissant deux à deux lui donnent une plus
grande surface, il figure des motifs plus importants : le Supplice d'Aman, le Serpent d'airain, le Meurtre d'Holopherne et David tuant Goliath.
Dans ces diverses scènes c'est le sculpteur, c'est le maître connaissant toutes les lois de l'anatomie, épris de la beauté des formes du corps humain, qui se montre à nos yeux dans la plénitude de sa sciencé^out est à admirer : dans le Déluge, la figure évanouie qu'un homme emporte dans ses bras ; dans le Caïnet Abel la figure tenant le bélier ; et ailleurs, l'Eve se retournant pour saisir la pomme, ou se levant à l'appel de Dieu. S'il fallait en choisir une entre toutes, nous citerions l'Adam s'éveillant à la vie, figure sublime que Michel-Ange conduit à une telle perfection / parce qu'il pouvait s'inspirer des recherches déjà faites par ses prédécesseurs, et notamment par J. délia Quercia au portail de San Petronio.
Signalons enfin les figures qui sont placées sur la corniche, au-dessus des piliers encadrant les Prophètes et les Sibylles. Ces jeunes gens nus, ces i^udi, traités, non pas comme des parties décoratives, comme des statues de marbre, mais véritables êtres de chair et d'os, sont, après les Prophètes, les figures de cette voûte qui s'imposent le plus tyranniquement à notre attention.
Conception singulière, caprice bizarre d'un homme qui
ne connaît d'autre limite à son art que sa fantaisie et qui,
après avoir tremblé dans son âme de chrétien à la pensée
de tous les maux qu'il redoute, semble vouloir se reposer!
"un instant dans ses souvenirs du paganisme; qui, après avoir|
exprime tant de pensées torturantes, veut se délasser dans la simple vision de la beauté des formes. Dans ces vingt fig^ures à'ignudi, il a dit tout son idéal de la beauté, reprenant après les Grecs, le premier après plus de mille ans, le grand poème de la beauté physique, le chantant, non dans le calme serein de Phidias, mais dans le mouvement, dans l'ardeur de l'action, dans la joie de vivre des maîtres de, la décadence grecque, cherchant comme eux à nous plaire par les attitudes compliquées, par tout ce que la science la plus consommée permet à l'art de réaliser.
Devant une œuvre aussi belle que la Sixtine^ il semble que l'on devrait se contenter d'admirer sans faire aucune place à la critique. Il faut, cependant, en analysant la Ac^nception générale de l'œuvre, faire remarquer combien / elle est confuse. Michel-Ange ne connaît pas la mesure et ^toutes ses grandes œuvres présentent le même défaut : la tombe de Jules II, qui devait être une montagne de statues, et la façade de San Lorenzo dont il rêvait de faire un miroir de toute l'Italie. Cette tournure d'esprit, en se développant d'années en années, aboutira au chaos du Jugement dernier.
A la Sixtine, il est impossible de ne pas blâmer l'idée qui lui a fait associer à ses architectures toutes les figures de ces ignudi qui, par la place qu'il leur donne, par leurs dimensions colossales, ne font que nuire à l'effet qu'il veut obtenir, nous empêchant de voir les scènes de la Bible qui sont le fond même de son œuvre. Quel effort ne nous faut-il pas faire, pour découvrir le petit motif de
la Création d'Eve, éloufFé qu'il est par les quatre énormes (ig-ures qui l'encadrent?
C'est ici la conséquence de cette idée qui hante Michel- 1 Ange : la suppression de toutes formes autres que lafl figure humaine. Devant décorer de peintures l'immense voûte de la Sixtine, il ne comprend pas la nécessité d'avoir recours à des éléments décoratifs ou tout au moins à des^ iff repos, à des formes neutres. C'est la figure humaine qui } doit servir à tout, même à remplir des fonctions architec-jC Uturales.
On dit que Jules II, en voyant l'œuvre de Michel-Ang-ey fit quelques objections sur son effet décoratif, allég-uant qu'elle eût g"agné à avoir quelques dorures et que l'ensemble en était pauvre. Et Michel- Ange lui aurait répondu : « Ceux qui sont peints là étaient aussi de pauvres gens. »
Mais si Jules II lui avait répliqué : « Ces pauvres gens étaient des chrétiens, humbles, pudiques, n'ayant d'autre pensée que de travailler au salut des âmes, et qu'ont-ils à faire d'avoir autour d'eux ce monde de nudités qui leur font cortège comme à des divinités païennes, » je voudrais bien savoir ce que xMichel-Ange aurait répondu?