LA TOMBE DE JULES II
hdi Sixtine y commencée le 10 mai 1508, étïiit' terminée' en octobre 1512. Jules II mourait le 21 février 1513
Cliché Alinari.
moïse.
(Tombeau de Jules II à Rome.)
MICHEL-ANGE. ol)
et cette mort allait permettre à Michel-Ang'e de reprendre ce tombeau dont Jules II n'avait plus voulu entendre parler, et qui avait dû être interrompu au moment où on le commençait.
Dès la mort de Jules II, Michel-Ang-e fît avec ses héritiers testamentaires un nouveau contrat et s'engag^ea à n'entreprendre aucun ouvrag-e important avant d'avoir terminé le tombeau. Hélas! il n'était pas au bout de ses tourments, et ce qu'il a appelé la « Tragédie du Tombeau », il commençait à peine à en connaître les douleurs. Toute sa vie, par la volonté souveraine des Papes, parla volonté de Jules II, plus tard par celle de Léon X, de Clément VII et de Paul III, il fut oblig^é de suspendre son œuvre. -- C'est seulement en lo4o, plus de trente ans après l'avoir commencé, que le tombeau fut mis en place, et non pas certes tel qu'il l'avait projeté tout d'abord dans sa colossale folie, mais, on peut le dire, lamentable, fait de fragments épars, dans une architecture incohérente; et c'est à peine si dans cette tombe dont il avait rêvé de faire l'œuvre maîtresse de sa vie, on trouve quelques statues de sa main confondues avec les œuvres médiocres dont il fut obligé de confier l'exécution à ses élèves. Mais ce tombeau contient le Moïse, et cela suffit pour que l'église de Saint- Pierre-ès-Liens soit un des plus précieux sanctuaires de l'art, oii l'on ne cessera d'accourir pour admirer la plus célèbre et la plus significative statue du maître.
C'est le moment de parler de cette œuvre, non seulement du tombeau tel qu'il fut exécuté, mais des statues
que Michel-Ang^c y avait destinées. Quoique terminé seulement en 1545, on peut dire que ce tombeau est uneœuvre datant de la même époque que la Sixtine. Il a été conçu au même moment, dans le même rêve d'orgueilleuse puissance, et la plupart des statues ont été commencées dès cette époque, quand, après la mort de Jules 11^ Michel-Ange rédigea le nouveau contrat avec ses héritiers.
Voici les dates approximatives que l'on peut assigner à ces diverses statues. Du vivant de Jules II, il est probable que Michel- Ange ne fit. que transporter les blocs de marbre de Carrare à Rome. Après sa mort, il sculpte YEsclave endormi et YEsclave enchainé du Louvre et les quatre statues des jardins Boboli. Le Moïse^ con(;u sans doute à la même époque, n'a été terminé que plus tard. Le Génie victorieux peut se classer vers 1520, et les deux statues de Lia et de Rachel après 1540. L'architecture de la partie inférieure contient des fragments décoratifs qui doivent remonter à l'époque des premiers travaux faits après la mort de Jules II.
Nous connaissons le projet du tombeau primitif par un dessin que l'on a attribué longtemps à Michel-Ange, mais dont l'exécution froide et mesquine révèle la main d'Aristotile da San Gallo. Toutefois, à n'en pas douter, ce dessin reproduit le projet du maître ; et il a permis d'identifier les fragments qui subsistent encore et de marquer la place qu'ils devaient occuper.
Le tombeau consistait' en une grande masse ' rectangulaire à deux étages. Dans la partie inférieure, sur chaque
face, des niches enfermant des statues, des Victoires, étaient séparées par des pilastres auxquels étaient fixées les statues des Arts libéraux. Ces dernières fig-urcs étaient y représentées enchaînées comme des esclaves, pour dire que ; la mort de Jules II leur avait fait perdre toute protection e^ ' toute liberté. Au-dessus de cette grande masse, aux angles,, ■étaient quatre statues assises représentant les Prophètes. Au centre deux anges soutenaient le sarcophage. Condivi dit que cet ensemble comprenait quarante grandes statues sans compter les bas-reliefs en bronze représentant les principaux événements de la vie de Jules II.
Le Moïse qui est devenu plus tard la partie centrale du tombeau, qui, à lui seul, semble être le tombeau tout entier, n'était qu'une des figures accessoires du projet primitif, une de ces figures de Prophètes destinées à décorer la partie supérieure.
Tout ce que Michel-Ange avait voulu exprimer dans la Sixtine, il l'a résumé dans cette figure; et si l'on trouve •dans le Daniel, dans le Jérémie ou VIsaïe plus de grandeur morale, plus de profondeur de pensée, il faut reconnaître, dans le Moïse, une forme d'art plus parfaite encore, des moyens d'expression plus puissants. Il y avait plus de noblesse à la Sixtine, il y a plus de force dans le Moïse, €eltc force s'exprime, non seulement par l'attitude, par la vigueur des membres, mais par l'extraordinaire énergie empreinte sur tous les traits du visage, surtout par ces yeux aux regards de feu. Le costume étrange que Michel- Ange donne à son Moïse et qui^rappelle, non plus les cos-
tûmes ^recs et romains, mais les vêtements des anciens barbares, moulant le corps comme une cuirasse, et enveloppant les jambes dans de lourdes étoffes grossièrement attachées, cette longue barbe inculte qui couvre toute la poitrine, cette mâchoire énorme, ces yeux enfoncés dans leurs orbites, ces bras nus montrant la puissance de leurs muscles, l'attitude élastique du corps disant la souplesse des membres, tout évoque à nos yeux l'idée d'un être appartenant à une humanité primitive, d'un conquérant à qui rien ne résiste et qui est capable de soumettre le monde entier à sa volonté de fer. Le 31oïse, c'est un Tamerlan ou un Attila, un chef de bandes tel que Michel- Ange en rêvait pour arrêter le torrent des envahisseurs qui ravageait l'Italie ; statue bonne pour les palais des Huns [ou des Mogols, mais non pour la tombe d'un Pape.
Elle peut être mise en parallèle avec les chefs-d'œuvre de l'antiquité, près de ['Hercule Farnèse et non loin du Torse^ cet admirable fragment qui servit de guide à Michel- Ange pendant toute la dernière période de sa vie. jEt au- |)oint de vue plastique, par la savante ordonnance des masses, la beauté des nus, l'énergie de la figure, alors même qu'elle ne serait plus louée par des dilettanti trop délicats, elle ne cessera de faire l'étonnement et l'admi ration des artistes.
Dans le tombeau de l'église de Saint-Pierre-ès-Liens, en dehors du Moïse^ deux seules statues sont de la main de Michel-Ange, les gracieuses figures de. Lia et de Racket ; mais nous possédons d'autres statues du maître qui, desti-
MICHEL-ANGE. ^2j
nées au tombeau primitif, ne trouvèrent pas place dans foeuvre définitive : ce sont les statues des Arts libe'raux qui devaient, sur les quatres faces du monument, de'corer les pilastres. Quatre de ces statues, à peine ébauchées, sont dans une grotte des jardins Boboli ; deux autres, connues sous le nom des Esclaves^ sont au Louvre. Ces statues, les premières qu'il ait faites pour le tombeau, rappellent les ignudi par leurs mouvements et la beauté de leurs formes.
L'une, VEsclave endormi^ est une statue unique dans l'œuvre de Michel-Ange, par la douceur de l'expression et la délicatesse de la pensée, supérieure par la science aux œuvres de sa jeunesse et n'ayant pas encore les excès de son âge mûr. Par l'extraordinaire puissance de certaines qualités, le Moïse ^ le Joiu\ le Génie victorieux seront des œuvres plus géniales, mais dans aucune d'elles nous ne retrouverons les qualités de mesure dont Michel-Ange fit preuve à ce moment de sa vie.
Dans la seconde statue du Louvre, dans VEsclave enchaîné, apparaît déjà une autre tendance, le premier type de cette manière adoptée par Michel-Ange lorsque, poussé par sa science exceptionnelle de l'anatomie, il va se plaire à plier les corps dans les attitudes les plus tour- ' mentées, pétrissant la chair humaine dans les moules nouveaux que sa cervelle en feu avait imaginés. Statue moins séduisante que VEsclave endormi, mais qui s'impose néanmoins à l'esprit avec plus de force, car elle annonce un art nouveau, cet art qui, malgré ses défauts, va cons-
^i MICHEL-ANGE.
(ituer la plus profonde originalité du maître. Les deux Esclaves du Louvre représentent, l'un un être abattu, cé-i dant à la fatigue, et l'autre un être faisant effort pour lutter \ et se débarrasser de ses liens. Ce sont les deux idées qu'ils reprendra avec plus d'énergie dans les figures du Jour eti de la Nuit sur la tombe de Julien de Médicis.
Dans ces deux statues, on remarquera une forme qui contribue à leur donner un grand caractère, c'est le geste de la tête renversée en arrière, faisant saillir les veines du •cou et montrant sa puissante attache aux muscles de la poitrine. C'est une des formes caractéristiques de cette époque de sa vie, que l'on retrouve dans le Saint Mathieu^ €t dans de nombreuses figures de la Sixtine, dans le Dé- /uffe, dans la Création de /'homme, dans laiCréation de la femme et dans les Ignudi.
Il faut signaler une autre forme beaucoup moins belle,
car elle est sans signification, mais dont il se servit souvent
parce que son aspect pittoresque lui plaisait, c'est le relè
vement d'une jambe qu'il plie en la projetant en avant, j On retrouvera cette forme dans les statues de la grotte Boboli, dans VApollino, dans le Saint Mathieu, et très fréquemment à la Sixtine, notamment dans la Création de Vhomme, le Suplice d'Aman, le Déluge et les Ignudi. Le Génie victorieux, une des figures qui devaient décorer les grandes niches du tombeau, d'un art plus avancé, moins pur peut-être mais plus savant, est un des plus beaux nus qu'ait sculptés Michel-Ange. Au point de vue de la science anatomique, au point de vue des difficultés
Clichés Neurdein.