CHAPITRE III Les comédies de
La Coquette et la Fausse Prude, écho des pièces précédentes. — Examen de cette comédie de mœurs. — Son manque de développement. — Un nouveau type : le Financier. — Grand succès de la comédie. — Baron, ainsi qu'on l'a prétendu, n'est-il pas l'auteur de cette pièce et de la précédente ? — Médiocre fondement de cette accusation. — Baron en est bien l'auteur. — Ebauche d'une comédie de caractère : le Jaloux. — Examende la pièce et des personnages. — Baron tombe dans le drame.
La Coquette et la Fausse Prude suit V Homme à bonnes fortunes et n'en diffère pas beaucoup en ce qui concerne le style et le genre. Cette pièce, donnée le 28 décembre 1686;, fut repi:és£Jitée jvingt-cinq fois, la dernière le 7 mars 1687. On dirait que la popularité de Y Homme à bonnes fortunes a rejailli sur cette pièce. Sa première représentation, suivant Bonnassies, produisit 2.085 livres de recettes, somme extraordinaire qui nous prouve que le public l'attendait avec confiance.
Cette pièce est encore une^^médie de mœurs, oii nous voyons le même genre de personnages que dans l'histoire de Moncade, plus un conseiller et un financier. Il y a de nouveau le valet fourbe et la femme de chambre vive et impertinente, dans le même goût et avec les mêmes noms, qui aident l'action et fournissent beaucoup d'élément comique. La scène aussi, qui se passe dans l'antichambre de Cidalise, est située dans un milieu qui, bien que la fortune y règne et qu'il paraisse tout imprégné de la vie mondaine et de celle de
la Cour, n'en est pas moins bourgeois ; nous avons ici une^ combinaison de Tesprit bourgeois et de celui de la Cour.
Damis, oncle de Cidalise, d'un caractère brusque et querelleur, nous introduit tout de suite dans des scènes intimes lorsqu'il reproche à Cidalise sa coquetterie et la foule de « provinciaux, gens de robe, abbés, poètes, musiciens » et les fats de la Cour que Ton trouve tous les jours dans son salon. Tous ces prétendants à sa main sont tenus par la jeune veuve dans un état d'incertitude et d'espoir. A ces reproches, Cidalise répond avec vivacité et même insolemment, fortement secondée par sa servante Marton. Laissée seule avec celle-ci, Cidalise passe en revue ces mêmes prétendants. Ceci peut se comparer aux confidences de Moncade à Pasquin, dans Y Homme à bonnes fortunes. Nous apprenons, par cette revue, qu'elle garde auprès d'elle M. Durcet, le Conseiller, parce qu'elle a en ce moment devant la Cour un procès d'une grande importance. Quant à M. Basset, le Financier, il n'est pas distingué, malgré sa fortune ; mais elle l'encourage, parce qu'il est puissant. Marton nous découvre l'état exact de l'esprit de Cidalise, quand elle dit : « Enfin, donc, Madame, la roture de M. Basset et la robe de M. Durcet vous déterminent en faveur d'Éraste. » C'est donc Eraste, Le plus indigne et le plus fainéant de tous, qui est le favori. Plus loin, nous voyons qu'Éraste est une sorte de Moncade, sans le penchant de celui-ci à tromper les femmes. Cidalise, aussi, est une sorte de Moncade féminin, une Célimène en un mot; mais elle ne soutient pas son caractère comme le fait Moncade.
L'auteur complique l'intrigue en nous disant que Cidalise et Éraste se sont brouillés, et en introduisant le personnage de Céphise, la fausse prude, en opposition avec celui de Cidalise, sa nièce. Une grande partie de l'action e^ljnrise par la réconfiliation de Cidalise^ avec Eraste. Les efforts de celui-ci pour radoucir Cidalise
dit CHAPITRE III.
fournissent beaucoup d'élément comique. Tout en protestant qu'il ne l'aime plus, il lui fait rapporter par le génial Pasquin tous les préparatifs qu'il a faits pour partir sur-le-champ pour l'étranger, dans le dessein de se suicider, etc., comme cela se passe souvent dans ce genre de comédies. Le vrai comique est gâté, en étant trop dans le cours habituel des événements.
Cidalise continue à encourager Durcet et Basset, le Conseiller et le Financier, tout en nous assurant en leur absence qu eîîê'se débarrassera d'eux aussitôt que son procès sera terminé. L'auteur aurait mieux fait de la ^/rendre moins méprisable, surtout parce que nous avons déjà un caractère assez vil en Céphise, instigatrice de tous les reproches que Damis fait à Cidalise. Le motif qu'elle a pour cela est son amour secret pour Éraste, qui lui fait haïr sa nièce d'une haine implacable.
La pruderie et la fausse dévotion de Céphise sont, en effet, la seule chose qui sauve la Coquette d'une banalité complète. Ici encore, Baron a pu emprunter à Molière ce type bien connu. Céphise, femme mariée et d'un certain âge, aime le jeune et brillant Éraste; Cidalise, voyant cela, persuade à Céphise qu'Éraste en est amoureux et réussit à décider ce dernier à faire la cour à Céphise, croyant qu'alors sa tante ne la surveillera plus. Éraste n'est nullement disposé à se sacrifier ainsi, mais Marton le mène comme un agneau à l'autel ; et enfin il se trouve seul avec la vieille prude, qui peut à peine cacher sa joie. Une scène s'ensuit qui n'est pas loin d'être parfaite :
ÉRASTE (bas). — J'enrage!
CÉPHISE. — Hé bien, cette impertinence! je pense en vérité qu'elle fCidaliseJ nous laisse seuls icy.
Éraste. — Ilest vray, Madame, et je vais l'appeller, s'il vous plaist ?
CÉPHISE, — Je ne dis pas cela, Monsieur, mais vous sçavez qu'aujourd'huy, on juge sur les apparences, et comme deux personnes seules peuvent faire tout qu'il leur plaist, on peut d'elles aussi dire tout ce qu'on veut.
Éraste. — Les personnes comme vous, d'une vertu confirmée, peuvent tout hasarder, sans craindre qu'on en juge mal.
GÉPHiSE. — Je ne dis pas cela, Monsieur, mais on ne sçaurait assez se mettre en garde contre la médisance d'aujourd'hui.
Kraste. — Lorsqucla médisance n'est appuyée sur aucun fondement, elle est aisée à détruire, et ceux qui pourroient s'imaginer que je fusse assez téméraire pour vous aimer n'ignorent pas que vous estes trop vertueuse pour m'écouter. Mais, pour vous obéir, j'appelleray Marton, si vous voulez?
GÉPHISE. — Non, non, Monsieur, demeurez, que parlez vous d'aimer? achevez, je vous prie?
Éraste. — Je suis au désespoir.
GÉPHISE. — Qu'avez-vous? vous me semblez fâché.
Éraste. — Et qu'aurais-je. Madame?
GÉPHISE.— Je ne sçay, mais vous me paraissez tout à fait embarrassé.
Éraste. — Il est vray, Madame, je vous l'avoue, je le suis autant qu'on le peut être, et je ne me suis jamais trouvé dans l'état où je me vois !
GÉPHISE. — Ma nièce m'a dit que vous m'aimiez. Est-il vrai ?
Éraste. — Ah! Madame.
GÉPHISE. — Non, non, parlez-moi franchement.
Éraste. — Ah! Madame.
GÉPHISE. — Parlez-moi sincèrement, vousdis-je; les paroles ne me font pas peur; mes scrupules ne vont point jusques là : est-il donc vray ce qu'on m'a dit? Répondez-moi.
Éraste. — Que vous a-t-on dit, Madame ?
GÉPHISE.— Que vous aviez de l'amour pour moy; vous ne me parlez point!
Éhaste. — Eh bien ouy, Madame, je suis mort.
GÉPHISE. — Le puis-je croire?
Éraste. — Non, Madame.
GÉPHISE. — Que dites-vous?
Éraste. — Eh! Madame, je ne sçay ce que je dis, ny ce que je fais, je suis tellement troublé
La scène reste incomplète, Cidalise venant l'interrompre.
Dans sa folle et ridicule passion, Géphise s'oublie au point d'écrire une lettre à Éraste, et continue traîtreusement à tourrnenter Cidalise, qu'elle cherche à renvoyer au château sombre qu'habite son père. Cidalise, exaspérée et désireuse de se justifier, montre cette lettre à son oncle, pour lui prouver la coquetterie de sa femme. Ainsi tout se termiiie au moment oii Céphise s'évanouit dans les bras de Pasquin.
Comme épisode de l'intrigue, nous avons l'amourette puérile entre le comte et Lùcille, qui se rencontrent clandestinement chez Cidalise. Cette action secondaire * n'est pas, cependant, très développée.
C'est bien ce manque de développement qui est le défaut urlocipal de la pièce. C'est comme si l'auteur, ayant ramassé quelques bonnes idées par ci par là, les mettait toutes, en jeu et ensuite les laissait se tirer d'affaire. Il n'y a pas de dénouement à l'amourette — entre le comte et Lucille. De même, nous ne sommes . — pas éclairés sur le sort de Cidalise et d'Eraste. D'après toutes les lois de la rétribution comique, les coquetteries de Cidalise devraient être punies à la fin par la Némésis, comme c'est le cas chez Célimène, son modèle. Même le dénouement de la pruderie de Céphise n'est pas complet, bien que ce soit la seule intrigue tangible de toute la comédie, et ici l'auteur néglige une belle occasion. Le Financier, M. Basset, qui fait la cour avec son argent, est un nouveau type; mais Baron ne fait de lui qu'un personnage épisodique. Plus tard, nous voyons ce même type développé dans Turcaret et d'autres pièces. Jusqu'au cinquième acte tout va bien et on s'attend à un dénouement aussi habile que celui de VHomme à bonnes fortunes^ mais nous Aoimnas déçus, tout est laissé inaclievé, l'action aussi bien que les caractères. En effet, le^èrniëFacte^st Té plus faible de tous et il n'y a qu'une fraction de dénouement pour Céphise, la seule qui soit punie.
Ce manque de complément dans une pièce qui, d'ailleurs, renferme de bonnes parties a attiré l'attention de Bellecourt, un des successeurs de Baron sur la scène. Il se mit à la remanier et, suivant Lemazurier, il rendit le dénouement plus supportable en y faisant de légers changements. Il nnrRJf bieiLfflit Hpj^^^^^irf'ir ^^" ppn In pièce ; elle est plus lon^^jL^ d'un quart que ï Homme à Bonnes for tunes. Nous ne savons pas quel succès eut
Bellecourt, mais la pièce semble être restée longtemps au répertoire du théâtre.
Il serait futile de faire une analyse systématique de l'intrigue. Apparemment, elle tourne autour de la pruderie de Céphise ; mais ce n'est nullement un personnage important, on dirait plutôt un personnage épisodique. Alors, quel est le héros ? Ce n'est certes pas Éraste puisque notre intérêt, éveillé au commencement par lui, n'est pas soutenu jusqu'au bout et qu'il n'est ni récompensé, ni puni. Est-ce donc Cidalise ? Si c'est elle, sa position reste toujours la même, d'un bouta l'autre. Si Baron l'avait fait renoncer à sa coquetterie, elle aurait gagné notre sympathie dans sa lutte avec Céphise. Quant aux autres personnages, ils restent eux aussi immuables ; ce sont de simples esquisses.
Baron est^ en effet, retourné au genre de ses premières pièces. Bien qu'il ait repris ici une partie des éléments de V Homme à bonnes fortunes, nous donnant un ragoût de ce qui est resté de cet autre plat, cette pièce peut mieux se comparer au Rendez-vous des Thuilleries. Elle aussi est pleine de personnages inutiles ; ses scènes sont mal coordonnées ; l'intérêt manque eMes dialogues sont ennuj[^iix^à]^J^ Le plus que l'on puisse dire, c'est que l'auteur a fait de sa comédie un tableau de mœurs, intéressant à titre de curiosité. Malheureusement, elle est mal conçue au point de vue théâtral. Baron commence à oublier l'habileté qu'il montrait d'ordinaire dans la confection de ses pièces.
Baron distribua les rôles de la Coquette comme suit :
Damis, mari de Céphise La Grange.
CÉPHISE, femme de Damis M"" La Grange.
Cidalise, nièce de Damis Raisin.
ÉRASTE, amant de Cidalise Baron.
M . DuRCET, Conseiller La Thorillière.
Le Comte, amant de Lucille Dancourt.
M. Basset, Financier Le Comte.
Marton, femme de chambre de Cadalise. M"* Beauval.
Pasquin, valet d'Éraste Raisin .
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Le Chevalier, frère de Lucille Baron, jeune.
LuciLLE, cousine de Gidalise M"* Dancourt.
Cette distribution montre autant de tact que celle de Y Ho?7ime à bonnes fortunes. A qui aurait-on pu donner le rôle de Gidalise mieux qu'à M"^ Raisin, celle qui avait créé Lucinde dans \ Homme à bonnes fortunes ? Et qui aurait mieux joué Marton que l'indépendante et décidée M'^^ Beauval, qui avait le mèmerôledans la comédie précédente ?Pasquin, l'acolyte deMoncade, revit ici dans le valet d'Ëraste ; il est interprété par le même acteur merveilleux. Voici encore le petit Baron comme enfant gâté, recevant de l'argent et des confitures, qui fait pressentir l'Etienne Baron d'une dizaine d'années plus tard, lorsqu'il sera le favori des dames, dont les caresses causeront sa perte. Et finalement, nous avons Baronluimème, qui fait le succès du rôle faible d'Éraste.
Gomme les acteurs de cette troupe réunie ont dû être merveilleux ! et quelle étoile de premier ordre était leur chef, pour avoir porté cette comédie à la vingt-cinquième représentation, et pour en avoir fait une des plus goûtées de l'époque !
Le succès de la Coquette aux premières représentations se répéta plus tard : après V Homme à bonnes fortunes, c'est la pièce la plus jouée de Baron. Il la joua souvent lui-même. Elle fut reprise le 21 novembre 1693, lorsque de Yilliers jeune débuta par le rôle de Pasquin*. Nous trouvons Pierre de la Thorillière jouant Pasquin en mars 1730, lorsque la Coquette fut représentée à la Gour*.
M"^ Gaussin, qui a succédé à M"® Lecouvreur, est mentionnée par Gollé, en mars 1750, comme excellente dans cette comédie 2; elle débuta le 28 avril 1731*. Bel-
^ Hist. du théâtre français, t. XIII, p. 435. ' Soleirol, Molière et sa troupe, p. 100. 3 Journal et mémoires de Collé, 1. 1, p. 141. * Dict. des théâtres des fr. Parfaict, t. III, p. 14.
lecourt, qui remania la pièce, la joua souvent, après ses débuts en 1750.
Que ce fût en imitation de celle-ci ou non, une autre pièce sous le nom de la Fausse Prude^ — nom que Léris et d'autres donnent à la comédie de Baron — fut jouée au Tliéàtre-Italien au mois de mai 1697; elle fut le sujet de la disgrâce des Comédiens Italiens et de la clôture de leur théâtre, affirme Tabbé de la Porte ^, pour quelque raison inconnue.
La Coquette fut imprimée en février 16872. Ce qui nous étonne, c'est que Baron ait dédié sa pièce à la dauphine. Elle devait alors s'être mise d'accord avec l'indépendant comédien, qu'elle avait voulu faire congédier en 1684.
Ce fut l'abbé d'Allainval, auteur de \ Ecole des Bour*geois, qui, toute sa vie, vécut dans la pauvreté et qui, dit-on, coucha dans les chaises à porteurs qu'on voyait alors au coin des rues, qui porta contre le fortuné Baron, après la mort de celui-ci, l'accusation de ne pas être l'auteur de quelques-unes de ses pièces. Dans sa Lettre à Mylord *** sur Baron et la demoiselle Lecouvreur^ d'Allainval prétendit qu'« un gentilhomme nommé d'A..., auteur de la Vie de Henriette Sylvie de Molière, roman qui a eu une grande réputation et qui est encore lu avec plaisir», était le véritable père de V Homme à bonnes fortunes eiîiQ \di Coquette. D'Allainval affirme que Baron donna cinq cents écus à cet auteur pour mettre \ Homme à bonnes fortunes sous son nom et que Baron n'en a rien fait que le « déguisement du laquais qu'il imagina avec son camarade Raisin ». Voici un auteur qui emprunta à Baron ou suivit sa trace, et qui osa ensuite lancer des accusations contre
1 Anecdotes dramatiques, par l'abb^de La Porte, t. I, p. 345. * Privilège du 6 février; Achevé d'imprimer du 27 février.
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lui. Presque tous les biographes qui parlent de Baron ne manquent pas de mentionner cette accusation; une semblable est portée contre plusieurs autres de ses œuvres ^ D'Allainval paraît être le premier à la publier, bien que les satires de Baron par Lesage semblent y faire allusion une vingtaine d'années avant. De Mouhy 2 dit que « bien des gens ont prétendu que Baron n'en étoit que le prête-nom », ajoutant qu'a ils n'ont apporté aucune preuve ». Lériscite, comme l'opinion générale, les accusations de d'Allainval, sans nommer ce dernier ^; l'abbé de La Porte copie en partie les termes de Léris, en ajoutant le nom de Subligny : « On la croyait {V Homme à bonnes fortunes) aussi bien que la Coquette^ de Subligny, auteur de la Vie d' Henriette Sylvie de Molière, » L'abbé de La Porte ajoute: «D'autres disent M. d'Alègre, auquel on prétend que Baron avoit donné cinq cents écus, etc. . . *. » Quant aux frères Parfaict, chercheurs plus soigneux que ces anecdotiers, ils ne parlent point de ces accusations dans leur Histoire du théâtre françois (1734-1749), mais dans leur Dictionnaire des théâtres (1756), à l'article Wi Homme à bonne fortune », ils attribuent cette comédie à «Messieurs d'Alègre et Baron, imprimées dans les œuvres de ce dernier, sous son nom». Voltaire se fait aussi l'écho de ces bruits.
Il faut observer que les remarques de d'Allainval et toutes ces répétitions furent écrites un demi-siècle au moins après la représentation des comédies en question. De nos jours , M. E. Despois , dans Le Théâtre sous Louis XIV, exprime les mêmes soupçons : « Montfleury, Poisson, Hauteroche, de Villiers, Rosimont,
1 Voir le chapitre : « Les Adaptations de Térence. »
2 Tablettes dramatiques, p. 119.
3 Bict. port, des th. de Paris, de Léris, p. 177.
* Anec. dram., de La Porte, t. I, p. 431. Cf. aussi le t. II de cet ouvrage, à l'article de Subligny, p. 467.
Chanipmeslé, Chevalier, Baron, Raisin, Dancourt, La Tliuilierie, Legrand, tous ont signé un grand nombre de comédies et il parait bien que pour beaucoup de ces pièces, ils n'étaient que des prête-noms. »
Ce qui rend la question bien plus difficile, c'est que nous ne pouvons séparer les auteurs véritables des auteurs qui ont seulement signé les pièces d'autres personnes (comme, par exemple, on allégua dernièrement que Shakespeare aurait signé des pièces dont Bacon était vraiment l'auteur). La comédie elle-même semblait à cette époque un genre inférieur : « Pendant presque tout le règne {de Louis XIV), ajoute M. Despois, la plupart des comédies sont signées de noms de comédiens, soit qu'on leur abandonnât ce genre réputé subalterne, soit que les véritables auteurs eussent cru compromettre leur dignité en égayant le public sous leur véritable nom. »
La question est plus difficile que celle de VAndrienne et de Y Ecole des Pères, citées plus loin, à cause de l'obscurité de la vie et de l'œuvre des deux auteurs mentionnés. Nous ne savons que peu de choses de l'œuvre de l'auteur Alègre ou d'Alègre, appelé aussi marquis. La Gra?ide Encyclopédie lui attribue plusieurs ouvrages tombés dans l'oubli : V Histoire de Moncade (1736), dont les principales aventures se sont passées au Mexique, long et fastidieux roman, et VAi^t d'aimer (1737 ou 1747), poème médiocre. On dit qu'il est aussi l'auteur de Gulistan ou V Empire des Roses (1704?), traduction du premier traité de Saadi dans lequel il a intercalé des imitalions d'après divers auteurs turcs, arabes et persans. Le Grand Dictionnaire de Moreri, qui parle tout au long de plusieurs membres de la famille Alègre de l'Auvergne, ne parle pas d'un auteur de ce nom. On ne connaît ni la date de la naissance de cet auteur, ni la date de son décès, bien qu'on croie qu'^soit mort vers 1740 ; et toutes les circonstances de sa vie sont obscures. Nous
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ne trouvons rien ici qui nous porte à croire que son œuvre soit comparable à celle de Baron, ou que cet auteur ait pu écrire la Coquette ou X Homme à bonnes fo7Hunes. Son œuvre nous semble d'ailleurs d'une époque bien plus tardive. Enfin, il est plutôt singulier que l'acteur ait donné de l'argent à un marquis pour qu'il lui fasse des couiédies !
Quant à Adrien-Thomas Perdou de Sublfgny (né vers 1636 — mort?), si c'est celui dont il est parlé ici, nous avons plus d'informations, grâce à la notice étendue sur sa vie et sur son œuvre oubliée, rédigée par Victor Fournel *, Ce dernier ne mentionne pas la Vie d'Henriette Sylvie de Molière parmi ses œuvres qui comprenaient : la Muse Dauphine (1666), imitation de la Gazette de Loret ; la Folle Quere^lle ou la Critique d'Andromaque {iQ6S); le Désespoir extravagant {1610); la Fausse Clélie^ histoire française, galante et comique, roman publié en 1670; Réponse à la critique de la Bérénice de Racine , 1671 ; une Dissertation sur les tragédies de Phèdre et d'Hippolyte en 1677. Celui-ci est le dernier ouvrage connu de lui. Fournel passe sous silence l'accusation que Subligny ait aidé Baron; il parle, pourtant, de l'opinion, générale alors, que le nom de Subligny, sous lequel parut la Folle Querelle^néimi que le prête-nom de Molière, mais il trouve la comédie beaucoup trop faible pour confirmer cette idée^. Fournel est « porté à croire qu'il (Subligny) mourut jeune, puisqu'on n'a pas d'ouvrage de lui qui soit postérieur à 1679 2 ». Il était donc mort avant 1686, date de la repré-
* Cf. Les Contemporains de Molière, t. III, p. 487.
« On a dit que Subligny était acteur, mais Jal [Dict., 1154) a démontré qu'il n'est jamais monté sur le théâtre comme comédien. La Grange ne le nomme point parmi les membres des troupes, bien qu'il ait noté son Désespoir extravagant sur le Registre, le 1" août 1670.
3 Cf. Les Contemporains de Molière, t. III, p. 486. — Cf. aussi le Dict. de Jal, 1154.
sentation rie V Homme à bonnes fortunes, puisque étant né vers 1636 * il ne pouvait être jeune en 1686.
Nous ne trouvons rien dans la liste des œuvres cidessus qui ressemble aux pièces de Michel Baron. La Folle Querelle ou la Critique cï Andromaque, réimprimée par Fournel, est une faible comédie en trois actes avec une intrigue à peine visible, qui semble une discussion sur les mérites de V Androînaque de Racine. Il n'y a rien dans la pièce, ni dans son style, ni dans son exécution qui rappelle la main qui écrivit Vllomme à bonnes fortunes. De toutes les autres œuvres, il n'y en a aucune, à pari Je Désespoir extravagant et la Fausse Clélie. qui puisse suggérer une relation avec les comédies de Baron: la première ne fut pas imprimée; quant à l'autre, c'est un obscur roman dont le titre nous donne une idée. Le dernier de ces essais littéraires fut publié en 1670, seize ans avant VHomme à bonnes fortunes. La période de production de Subligny et celle de Baron appartiennent donc à deux époques différentes.
Nous concluons, après avoir examiné tous les témoignages, que l'accusation de plagiat n'a pas ^é maintenue, au moins pour X Homme à bonnes fortunes ^i la Coquette 2. A part ces accusations et leurs échos, est-ce bien possible qu'un autre que Baron ait pu écrire \ Homme à bonnes fortunes.^ si ce n'était pas un sosie de Baron? Faut-il revenir et le comparer encore à son Moncade, viveur moulé sur lui-même? On dit que tout homme a en lui le pouvoir d'écrire au moins un livre, en mettant sur le papier son propre microcosme. Pourquoi donc ne pas concéder ce pouvoir à Baron?
' D'après l'appréciation de Fournel, Subligny naquit vers 1640. Mais Jal conclut que c'était vers 1636. Des deux historiens, Jal, nous semble-l-il, est le plus scrupuleux. — Cf. le Dict. do Jal, 1154, et les Cont. de Molière, t. III, p. 485.
* Voir plus loin pour les autres accusations portées contre la qualité d'auteur de Baron.
Le Jaloux^ donné le 17 décembre 1687, fut la première comédie en vers de Baron. Cette pièce eut, à cette époque, quatorze représentations, dont la dernière le 15 janvier 1688 ^ Malgré son succès, elle n'est pas mentionnée dans l'édition de 1694 des œuvres de Baron ; « il y a apparence, disent les frôresParfaict, que, dans la suite, il la retoucha; car elle reparut comme nouvelle au théâtre au bout de vingt-trois ans, le mardi 18 février 17102», c'est-à-dire, pendant la retraite de Baron. Pour expliquer l'insuccès de la pièce à cette époque (elle n'eut qu'une seule représentation) 3, il faut se rappeler que la comédie n'avait plus l'interprétation du merveilleux acteur, comme en 1687. Depuis, elle n'a jamais reparu sur la scène *.
Gomme son titre l'indique, le but de la pièce est de mettre en lumière les traits du caractère d'un jaloux : un jeune homme, possédé de jalousie, querelle sans cesse, pour les motifs les moins raisonnables, celle qu'il aime et dont il est aimé. Ce sujet avait beaucoup d'attraits pour les auteurs du temps : on trouve une dizaine de comédies avec des titres semblables qui parurent à cette époque.
Moncade, ici, n'a point du tout le caractère des autres Moncade : celui-ci n'est ni un petit-maître, ni un fat, ni un escroc; c'est tout simplement un jaloux fou, et pas autre chose ; l'homme à bonnes fortunes est un monstre d'infidélité, le jaloux un monstre de jalousie. A tout propos, il rompt avec son amante pour revenir bientôt la fatiguer en implorant son pardon ; ces divisions sont entretenues et exploitées par une intrigante, amoureuse de ce jeune homme qui ne veut le voir qu'à elle-même, et qui, pour arrivera ses fins, lui suscite un rival auprès delà jeune
1 Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 61 et suiv.
* Ibidem. — Lemazurier parle aussi des corrections de l'auteur. 3 Histoire du théâtre françois, t. XIII, p. 61 et suiv.
* Gai. hist. du théâtre français, t. I, p. 113.
fille. Au moment où ce prétendant renonce à être Tépine au pied du jaloux, un concours de circonstances vient apparemment fournir des raisons plausibles à la jalousie de l'amant. L'imbroglio est dénoué par une reconnaissance, et un heureux hymen termine la pièce.
La scène se passe à Paris dans la maison de Julie, mère de Mariane, objet des affections de Moncade. L'auteur abandonne ces intérieurs quasi-bourgeois de Y Homme à bonnes fortunes et de la Coquette ; nous sommes dans un milieu aristocratique. Le tableau des personnages comprend : un Marquis, une Comtesse ; Moncade, amant de Mariane; Julie, nnère de celle-ci; Damis, ami de Moncade ; Jasmin et Pasquin, valets de Moncade ; Marton, suivante de Julie, etc.
Écoutez en quels termes Pasquin, valet de Moncade, commence la comédie, en se plaignant des maux qu'il essuie pour servir un jaloux, et en lançant quelques paroles qui font prévoir l'intrigue :
Pasquin, tenant un flambeau .
Mafoi, sur l'escalier on gèle franchement, Ici, j'enragerai du moins plus chaudement, Que de cuisans chagrins en servant on essuie ! Moncade ne vient point: morbleu que je m'ennuie ! Je suis depuis dix ans, (le fatigant métier !) Ou devant une porte, ou sur un escalier. Ou derrière un carrosse, assez mal à mon aise. Ou marchant à grands pas à côté d'une chaise, La nuit comme le jour presque toujours debout, Buvant et mangeant peu, quelquefois point-du-tout. Et pour surcroit d'ennuis, Moncade, mon cher maître, Est devenu si fou, que dans Paris peut-être, Que dis-je dans Paris ! d'ici jusqu'au Pérou, On trouveroit à-peine encore un pareil fou. Amour, cruel Amour, que tu fais de ravage ! Ce jeune homme autrefois si modéré, si sage, Modeste en son maintien, chaste dans ses discours. Dans le bien, dans l'honneur, coulant de si beaux jours. Libéral, complaisant, civil, affable, honnête, Ne parle maintenant que de casser la tête. Furieux sans raison, il cfferche à tout propos, A me rompre les bras, à me briser les os ;
Il sait en cent façons nous varier la chose.
Amour, cruel Amour, quelle métamorphose!
Du logis jusqu'ici, d'ici jusques chez nous.
Quand on nous voit passer, l'un dit": c'est ce jaloux ;
L'autre dit, prenant part à mon sort déplorable :
Voilà Pasquin, voilà ce pauvre misérable.
Les plaisans du quartier ne s'en tiennent pas là.
J'espère quelque jour qu'on nous cliansonnera.
Mon maître alors... C'est lui, je l'entends, comme il crie !
Le Jaloux interrompt ce monologue en rudoyant son pauvre acolyte, le jette par terre d'un coup de pied, lui donne encore un soufflet, tout en criant. Nous devinons que Moncade vient de faire une scène de jalousie à celle qu'il aime.
Voici la façon dont le Jaloux s'efforce de ramener Mariane ainsi que Julie le raconte (II, 2) :
« D'abord ce malheureux, De cents cruels soupçons eut l'âme déchirée. A peiné de ma cliambre étiez-vous retirée, Que sans perdre de temps, ce fou, ce furieux
La pince, l'égratigne
A dessein,
De son coude bien fort il lui presse la main.
Avant que de sortir il nous lient un langage. Des discours, en un mot, dignes du personnage. »
Et encore (ÎÏI, 9) :
MONGADE. — Ah ! je vous ai déjà trop longtemps écoutée. Quelle injustice ! Ah, ciel ! l'avais-je méritée ? Perfide ! mille fois vous me poussez à bout, De mon juste dépit vous devez craindre tout.
L'horreur et le mépris de toute la nature N'ont jamais, grâce au ciel, épargné le parjure.
Ah ! je sens que ma fureur augmente,
Mais comment osez-vous l'affronter, inconstante ! Perfide, lâche cœur, âme double et sans foi Gacliez-vous! pouvez-vous paraître devant moi.
Baron semble oublier les préceptes de Boileau :
Il faut que ses acteurs badinent noblement.
LES COMÉDIES DK 1687. 265
et :
Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs, N'admet point en ses vers de tragiques douleurs,
La scène (acte II, se. 10) où Julie interroge sa fille sur son amour est parmi les plus belles de la comédie. Sa délicatesse est un soulagement après les extravagances de Moncade :
« Qui cause vos chagrins? Soit Moncade, soit quelqu'autre, Parlez. Pour faire un choix, je n'attends que le vôtre, Ma raison vainement s'y voudroit opposer, Il ne m'est plus permis de vous rien refuser. Ne me regardez point comme une mère, Mais voyez une amie empressée à vous plaire, Qui, sans autorité, ne cherche seulement, Qu'à vous faire écouter la raison un moment.
L'âme pleine de trouble et de mélancolie, Je vois de votre amant l'affreuse jalousie : Voyez-le, comme moi, dans toute sa fureur. N'eût-il que ce défaut, il doit vous faire horreur.
Elle termine ainsi ses sages conseils :
Je n'exige de vous que la seule promesse
De cacher pour un temps toute votre tendresse.
De le guérir tandis qu'il n'est que votre amant ;
Les chagrins d'un époux se calment rarement.
Enfin justifier aux yeux de ma famille,
L'amour et les bontés que j'ai pour vous, ma fille. »
Il y a peu de choses dans cette pièce qui ajoutent à la renommée de Baron comme auteur dramatique. La pièce a de bons passages ; les caractères de Moncade, de Julie et de la Comtesse sont assez développés, bien qu'un peu trop exagérés. La bavarde Marton, quoique plus fade même que la Marton de la Coquette^ se montre de temps en temps aussi habile que d'autres membres de la grande famille des domestiques fourbes qu'elle fait pressentir. Mais Pasquin n'hérite pas des traits fins et amusants de son précurseur de X Homme à bonnes fortunes. On ne peut cornparer aucun trait de la pièce avec le chef-d'œuvre de Baron; il y a peu de la vivacité
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et de l'esprit qui le distinguent. De plus, toutes les négligences et les faiblesses de ce dernier se trouvent exagérées dans le Jaloux. Enfin il y a beaucoup trop d'intrigues dans la pièce : on pourrait en dire, comme on a dit d'une pièce de Piron, qu'au lieu de présenter un événement en vingt-quatre heures, elle nous offre vingtquatre événements dans une heure.
Nous ne pouvons pas justifier facilement le dénouement, partie des comédies de Baron oii il se montre souvent faible. En outre, l'auteur ne trahit aucune précipitation pour y arriver. Cette fin rappelle un peu celle de la Coquette; on peut dire ici également que l'auteur s'en tire difficilement. Pour s'aider, il introduit au cinquième acte un nouveau personnage : une jeune fille, enlevée, qui se promène déguisée en homme! Cette ruse trop recherchée est assez ridicule et romanesque pour gâter une bien meilleure comédie que le Jaloux; elle n'est pas suffisamment préparée. En un mot, Baron n'a pu empêcher sa pièce de tomber dans le drame. Il aurait dû s'arrêter à la fin de l'acte III, se contentant de faire une assez bonne comédie en trois actes.
Nous ne savons que peu de choses au sujet des représentations du Jaloux, aucune source ne nous fournissant les noms des premiers interprètes, ni la recette des représentations.
Le Jaloux parut d'abord dans l'édition de 1736 des œuvres complètes, chez P. -J. Ribou, à Paris. On l'avait trouvé, suivant Titon du TilleL^, dans les papiers de Baron après sa mort, avec V Ecole des Pères (1705), tous deux manuscrits. La pièce se trouve également dans les autres recueils des œuvres complètes; elle ne semble jamais avoir été imprimée toute seule.
» Le Parnasse françois (1732), p. 643.