ACTE 111, SCÈNE X
Contre les écrivains pourquoi donc tant de bile?
De cette hostile humeur quel est le vrai mobile? Fouillons chez tel orgueil de lui-même rempli;
Scrutons de certains cœurs tel intime repli.
Ah! j’entends une voix au fond du sanctuaire,
Qui dit : « Eh ! quoi ! voilà cet homme , un pauvre hère !
« Il n'a point de châteaux , de terres au soleil ,
« 11 n’a point de laquais attendant son réveil,
« Point de salons dorés qui, le soir, étincellent,
« Point de sacs entassés d’où les ducats ruissellent ;
« Pour tout bien , — eh ! comment ne pas se récrier? — <« 11 possède une plume, avec un encrier,
« Une plume, instrument si faible et si fragile!
« Eh bien! son nom, des vents empruntant l’aile agile,
« Courra de bouche en bouche et d’échos en échos;
« Sous l'instrument chétif quelques feuillets éclos,
« De cet homme, en son coin, insolemment vont faire « L’ami que l’on chérit, la voix que l’on préfère!
« Par eux il obtiendra, cet auteur indiscret,
« Ce que le rang ou l’or en vain réclamerait! »'
(Le marquis se lève.)
Telle est, — et je maintiens le fait incontestable, —
De cette hostilité la cause véritable.
A l’écrivain parfois on aura bien recours ;
On le recherche alors, mais on le hait toujours.
L’esprit est un jardin que ferment des barrières ;
N’y pouvant pénétrer, l’on y jette des pierres.
Ah! laissez-nous , Messieurs, cet empire idéal Qui nous compense, au moins, un partage inégal.
Vous avez les grandeurs et les biens de la terre •
Place au labeur profond du penseur solitaire !
Place au germe puissant qui, par Dieu seul conduit. Fera jaillir du sol et la fleur et le fruit!
Place! — et ce n’est pas trop d’une telle exigence, - Sous, les rayons du ciel , place à l’intelligence !
LE MAKQIMS.
Vous entendez, Messieurs!
DON AI.ONZE, ironiquement.
Oui... cette royauté
Voudra bientôt sur l’autre avoir la primauté.
DON RAMON, de mime.
I/intclligence!... Il faut que son pouvoir domine,
Et devant son- drapeau que tout drapeau s’incline
Ce drapeau , c’est à tort que ma main l’arbora ,
Soit ; et pour vous , Messieurs , l'auteur disparaîtra. 11 est un autre nom dont ici je me nomme :
Ce n’est plus l’écrivain , mais c’est le gentilhomme , Car je suis gentilhomme , et tout autant que vous , Qui parle en ce moment , de son honneur jaloux ; C’est le soldat, jadis éprouvé dans des guerres Dont vos heureux loisirs ne s’arrangeraient guères , Car là, bien rudement le fer s’cntrc-choquait,
Car là , c’était de front , au moins , qu’on attaquait ! Par le plomb musulman cette main sillonnée ,
Cette main qu’au repos vous croyez condamnée , N’est pas débile encore au point de me trahir,
Si mon honneur blessé lui criait d’obéir !
LE MARQUIS
Des menaces !
Non pas : un avis salutaire,
Qui bientôt, j’en réponds, aurait son commentaire.
LE MARQUIS
J’entends : par votre plume il serait éclairci.
Mon épée au besoin s’en chargerait aussi !
LE MARQUIS
Oui-da!...
De son fourreau si mon bras la dépouille...
LE MARQUIS
L’encre a dû sur sa lame imprimer de la rouille.
CERVANTES, hors de lui, tirant son épée.
Vous plaît-il d’en juger?...
LE MARQUIS
Tirer ici le fer!...
Soyez, pour un moment, moins hautain et moins lier.
DON RAMON
Dans le palais du roi!... c’est une grave oflense,