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Michel Colombe (e.xt. de la Gaz. des B.-A.), p

sont encore à Solesmes plus individuelles et d'un réalisme plus accentué. Il est vrai qu'une dizaine d'années séparent les deux monuments et que l'évolution du style français a pu se continuer dans l'intervalle ; nous trouverons plus tard une difï'érence du même genre entre les figures de Colombe et celles exécutées après sa mort par ses élèves. Mais bien qu'on passe ici d'une génération à la suivante, la parenté entre les unes et les autres sera tout de même beaucoup plus grande. Il nous paraît donc impossible d'affirmer que c'est la première manière de Micbel Colombe que nous rencontrons à Solesmes puisque nous ne connaissons pas une seule sculptui^e sortie autlientiquement de sa main avant le tombeau de Nantes.

Il est certain pourtant qu'à défaut de la manière particulière de l'artiste, nous devons bien trouver ici le style général, l'esprit dans lequel il travaillait sans aucun doute à cette même date : il est certain que l'anonyme maître de Solesmes, si ce n'est pas Colombe lui-même, appartenait à cette même école, dont nous avons vu les prémices, dont le développement va nous apparaître tout à l'heure en Touraine et sur la Loire, et où bien des morceaux se rapprocheront, sans les atteindre, des chefs-d'œuvre de Solesmes.

Le saint Cyr de Jarzé et Louis Mourier.

Peut-on préciser davantage et songer à un atelier purement local qui aurait travaillé dans cette région mancelle-angevine si proche de la Touraine? Nous avons recherché soigneusement les traces possibles de l'activité de cet atelier autour de Solesmes, et il faut avouer que, même en faisant la part des destructions, notre enquête a été assez peu fructueuse. Un seul document, un seul morceau de sculpture, sur lequel nous avons été assez heureux pour mettre la main, nous permet, sans retomber dans le genre de fantaisie que nous avons critiqué tout à l'heure, d'émettre au moins une hypothèse qui repose à la fois sur un texte et sur le style d'un monument conservé.

Celui-ci n'est pas d'une très grande imjDortance matérielle, il est vrai, mais il est extrêmement caractéristique, étant donné surtout l'endroit où on le rencontre, ï église de Jarzé en Anjou, à quelques lieues au sud de Solesmes. C'est une statuette d'enfant, en pierre, représentant le jeune saint Cyr sous la figure d'un bébé souriant, debout, tenant d'une main une poire ou un hochet, de l'autre son mouchoir rattaché à sa ceinture par une double cordelette. Il est vêtu d'une petite robe tombant toute droite, serrée à la taille par une ceinture de cuir et ornée autour du col d'une broderie élégante mais assez simple ; celle-ci fait le tour de l'échancrure, au-dessus de laquelle on voit passer les deux coins de la chemisette. L'enfant est coiffé d'un petit bonnet de

JARZÉ. — SAINT CYR (Pierre)

ATTRIBUÉ A Louis MOURIEH

L ART DE SOLESMES

linge ou béguin, qui emprisonne presque complètement ses cheveux, à l'exception de quelques mèches très courtes qui dépassent au-dessus du front et sur la nuque * .

C'est une sculpture charmante, d'une finesse précise et d'une habileté profonde sous son apparente naïveté. Les plis de la robe sont admirablement souples et vrais; la finesse de la petite broderie du col, la vérité avec laquelle sont rendues les différentes qualités d'étoffe, la robe laineuse avec ses plis épais, d'une part, le petit mouchoir aux plis fins et légers de l'autre, nous indiquent à la fois le scrupule d'exactitude de l'imagier et sa virtuosité. Les mains et les pieds nus sont joliment modelés; la tête naïve et un peu lourde ne manque pas déjà d'une certaine grâce, et pourtant c'est bien là encore le bébé gothique français et non le bambino joufflu d'Italie : on n'y aperçoit aucune formule ultraniontaine, et le charme réel qui s'en dégage nous fait songer aux enfants qui figurent dans les miniatures et les tableaux de Jean Fouquet, avec peut-être un adoucissement plus notable et comme la marque d'un art plus avancé.

Aussi, fut-elle même isolée ou déplacée, d'après tous ces caractères, nous reconnaîtrions certainement dans cette statuette une œuvre éminemment française des dix ou quinze dernières années du xv^ siècle.

Mais il y a plus : ces caractères sont exactement ceux que nous venons de noter dans nombre des sculptures de Solesmes. Nous retrouvons ici la même grâce d'expression et le même caractère de physionomie naïve et simple que nous avons relevés dans certaines figures d'angelots autour du Sépulcre. L'habileté, la virtuosité dans l'exécution des différentes étoffes nous fait penser aux qualités éminentes du maître de Solesmes; l'ampleur très simple et l'assurance dans le drapé de la robe nous rappellent même d'une façon frappante le caractère du vêtement du Joseph d'Arimathie. Poussant encore plus loin le rapprochement, nous reconnaîtrions dans l'attitude si aisée, si naturelle, nous dirions volontiers si posée et si carrée, de l'enfant, la même assurance, la même robustesse de style que dans la figure du disciple que nous venons de citer. Le petit bonhomme est solidement campé sur ses deux pieds écartés, et l'on sent déjà, dirait-on, dans toute son allure cette tranquillité d'âme, cette « intrépidité de bonne opinion », qui font du Joseph d'Arimathie de Solesmes une évocation si puissante de la bourgeoisie française du xv^ siècle.

Or, nous savons que Jean Bourré, le ministre de Louis XI, était seigneur de Jarzé, et s'y était fait construire un château magnifique, pendant sa longue

1. Il était peint jadis, mais a été gratté récemment, lors de la restauration de l'église et peutêtre légèrement affadi par cette opération.

et glorieuse retraite qu'il se plut aussi à embellir l'église et à l'enrichir de ses dons-. Mais à part les stalles et quelques boiseries élégantes, il ne subsiste plus guère de l'époque de Jean Bourré que cette statuette de saint Cyr, patron de la paroisse, protégée sans doute par ses petites dimensions et par la vénération dont elle ne cessa de jouir dans le pays.

Ce morceau dont nous venons de voir le caractère et la valeur semble témoigner de la présence à Jarzé d'un véritable maître. Or ce maître nous le connaissons. Nous savons par un texte que Jean Bourré avait commandé en 1504, pour l'église de Jarzé, un grand groupe en pierre peinte représentant la Mise au tombeau et nous avons le nom de l'artiste qui devait l'exécuter, Louis Mourier : ce texte est un devis où se trouve décrit très minutieusement le monument projeté ^.

En dehors de ce texte, une lettre sans date, écrite de Jarzé, par Louis Mourier lui-même \ nous permet d'avancer que l'œuvre fut très probablement exécutée. L'artiste demande en effet à savoir en quelle partie de l'église il « asseoira la besogne » qu'il a faite et réclame aussi que l'on envoie « gens se bien connaissant en art d'ymaigerie pour voir si elle est telle que je vous ay promis ; ce que je crois qu'elle soit et mieulx », et il termine par cette réflexion mélancolique : « il me faut aller besoigner ailleurs qu'icy pour veoir si je le proffiteray mieulx que je n'ay icy ». Ceci semble nous prouver que Mourier n'était que de passage à Jarzé et qu'il n'y avait pas fait fortune. D'où était-il originaire? Que fit-il encore? Nous n'en savons rien.

Quant à l'œuvre elle-même, dont il s'agit dans cette lettre ^, nous pouvons supposer qu'elle était destinée à orner la chapelle funéraire que Jean Bourré s'était fait préparer à Jarzé.

En dehors du Sépulcre, il est encore fait mention dans les devis d'une

1. Cf. plus haut, cliap. I, p. 24. — Cf. aussi Joubert, La vie privée en Anjou, passim, et Ménage, Hist. de Sablé, p. 370.

2. Un inventaire conservé dans les archives de la paroisse nous instruit de ses splendeurs passées; mais aucune des pièces qui y sont mentionnées ne subsiste plus aujourd'hui, l'église seule, avec son chœur et son transept, formant chapelle seigneuriale, témoigne encore des libéralités de Jean Bourré et des élégances du style gothique de la fin du xv° siècle. (Cf. plus haut, chap. I, p. 15, fig.) Nous avons noté également des stalles de cette même époque, très remaniées, du reste, et d'une qualité médiocre.

3. Ce texte a été analysé pour la première fois dans un article de Marchegay dans VAnj'ou du baron de Wismes, indiqué simplement par M. Célestin Port dans ses Artistes angevins, 1881, p. 226, publié enfin intégralement par M. Joubert (La vie privée en Anjou, p. 183 et suiv.).

4. Cette lettre dut être adressée à Jean Bourré bien que l'original n'en fasse pas mention. — La pièce se trouve à la Bibl. nationale dans le recueil n° 371 du fonds de Gaignières ; elle a été publiée pour la première fois par M. de Grandmaison [Arch. art. fr., I, 260), puis par C. Port, Artistes angevins, 1881, p. 226, enfin par M. S. Lami, Dict. des sculpteurs de l'école française, p. 418.

5. Sa femme, Marguerite de Feschal, était morte dès 1493, et il fonda dans l'église un chapitre en 1500. Nous n'avons aucun texte concernant le tombeau qu'il put s'y faire élever.

L ART DE SOLESMES

imnge de Notre-Dame avec Venfant et d'un sainl Christophe. On profite sans doute du passage de Louis Mourier pour faire renouveler le mobilier de Téglise. Or, cette église était dédiée à saint Cyr et à sa mère, sainte Julitte, et il est plus que probable même que l'on commanda au artiste la statue du petit saint Cyr destinée sans doute à figurer dans quelqu'une des chapelles construites par Jean Bourré.

Le devis du Sépulcre est très détaillé, surtout pour la question de polychromie et nous sommes renseignés sur l'accoutrement de chacune des figures. L'ensemble ne comprenait pas moins de seize personnages sous une voûte d'azur semée d'étoiles d'or. En voici la liste dans l'ordre où ils sont décrits : Joseph d Arimathie, Nicoclemus, le Christ, la Marie de devers la tête, saint Jean, Notre-Dame, la Marie d'amprès la Magdeleine, la Magdeleine, deux gens d'armes, enfin six angelots.

Remarquons d'abord la présence de ces deux gens d'armes qui ne sont pas absolument de rigueur dans ce genre de représentations et qui figurent également dans le Sépulcre de Solesmes. Par exemple, nous ne voyons pas que l'on ait introduit ici un troisième disciple, ni placé la Madeleine sur le devant du sarcophage ; cependant ce devis pourrait s'appliquer au moins aussi bien à l'œuvre de Solesmes que l'acte de 1507 relatif au sépulcre de La Rochelle que l'on invoque toujours et qui est infiniment moins détaillé. On peut même noter quelques détails typiques qui précisent ce rapprochement, comme ceux du « tombeau fait en fasson de niable enticque », ou de la robe du Nicodème « tirée de lettres mourisques ».

Le moindre fragment de ce Sépulcre nous éclairerait singulièrement ; mais il faut nous contenter du petit saint Cyr qui figurait à côté et qui était vraisemblablement sorti de la même main ou du même atelier, comme le saint Pierre à côté du Sépulcre de Solesmes. Or, nous avons vu quelles analogies de style présentait cette petite statue d'une exécution si fine et si habile avec les chefs-d'œuvre que nous avons longuement examinés tout à l'heure. Pouvons-nous en conclure que les deux sépulcres de Solesmes et de Jarzé étaient sortis de la même main, et faut-il donner tant d'importance à ce Louis Mourier dont nous connaissons à peine l'existence ?

C'est une solution bien plus simple et plus logique en apparence d'attribuer le chef-d'œuvre à un artiste très connu comme Michel Colombe. Pour nous, nous avons voulu surtout, en mettant en lumière le nom de Louis Mourier, montrer que l'attribution à Colombe n'était nullement nécessaire et qu'il y en avait d'autres possibles. Nous ne saurions, dans l'état actuel de

i. Cf. plus loin, chap. IX,

nos connaissances, présenter l'attribution à Louis Mourier comme absolument certaine. Nous la croyons simplement vraisemblable : un nouveau texte ou un nouveau monument, passé jusqu'à présent inaperçu, peut nous fournir demain une solution plus précise ' .

Les sculptures de la région voisine de Solesmes.

En dehors de la statuette de Jarzé, il nous est impossible, dans cette région, de rencontrer comme dans la région de Troyes, autour de la sainte Marthe et du Sépulcre de Chaource, des séries d'œuvres, de production plus courante, moins soignées ou moins réussies, exécutées par des imagiers de second ordre, mais se rattachant toutes à la même tradition, à la même discipline'.

A l'abbaye même de Solesmes, en dehors de la Pitié, de style bourguignon, étudiée plus liaut^, il n'existe qu'un saint Benoît en costume monastique. C'est une œuvre encore gothique certainement, et d'un réalisme assez précis, mais dans le visage comme dans la draperie, elle est de facture un peu sèche et sans analogie avec aucun des morceaux du sépulcre.

On voyait également autrefois dans l'église^ un saint Paul qui faisait pendant au saint Pierre dont nous avons parlé. D'allure plus mouvementée et de costume plus compliqué, il n'est sûrement pas de la même main ni du même moment : pourtant certains détails d'exécution, des tresses sur le bord du vêtement, certaines parties de broderies à ramages font penser à une imitation, par un artiste postérieur, des sculptures de 1496.

Malheureusement le nombre des morceaux de cette valeur, où l'on pourrait trouver au moins une suite de l'atelier, est extrêmement rare^. On peut noter

1. On a d'autre part (de la Tremblaye, ouv. cit., p. 122-223) indiqué le nom de Simon Hayeneuve qui joua dans la région du Mans un rôle important pendant la fin du xv° et le commencement du XVI* siècle comme introducteur des principes de la Renaissance. C'est lui qui fit bâtir en particulier, en 1506, la chapelle de l'évêché du Mans. Mais c'était un lettré et un savant, un amateur plutôt qu'un artiste, et, s'il put jouer quelque rôle à Solesmes, ce fut bien plutôt comme conseiller que comme exécutant.

2. C'est non loin de Solesmes, cependant, que se trouve le magnifique tombeau du sire de Malicorne, que nous avons étudié plus haut. Mais c'est une œuvre qu'il est assez difficile de comparer au Sépulcre de Solesmes, et nous avons préféré la rattacher à l'ensemble des statues funéraires de la fin du xv* siècle. Comme, de plus, nous ne savons absolument rien sur son histoire^ elle ne peut nous servir à éclaircir la question de l'attribution du Sépulcre. Rappelons-nous cependant qu'elle est conçue exactement dans le même esprit de réalisme modéré et précis, qu'elle est exactement contemporaine et pourrait fort bien, sans que nous en ayons encore la preuve, être sortie du même atelier.

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