Jean Perréal, p
P. ViTRY. — Michel Colombe et la sculpture française.
A notre avis, ceci ne saurait signifier qu'une chose, c'est que Colombe a fait faire, comme on dit en style d'architecte, un plan et une coupe ou élévavation du monument, à l'échelle exacte de sa future maquette. L'exécution postérieure du tombeau, il est vrai, comporte la double représentation, et l'on a supposé que c'était là une des idées de Perréal qui avaient pu être conservées ; mais rien dans les textes précis que nous possédons ne nous avertit qu'il en ait été question dans les pourparlers engagés avec Michel Colombe. Au contraire, la maquette exécutée par celui-ci ne paraît pas avoir différé sensiblement dans son ordonnance générale de la disposition adoptée à Nantes; seulement il n'y avait ici qu'un gisant, et le monument était flanqué de dix Vertus réduites au lieu de quatre Vertus grandeur nature ' .
La question de la matière à employer est une de celles qui paraissent avoir préoccupé le plus Perréal et Jean Lemaire. C'est par là que se termine aussi bien la lettre de Jean Lemaire que l'écrit de Michel Colombe, qui la suivit immédiatement - .
On renonce cette fois au marbre d'Italie, que Perréal et Jean Lemaire déprécient tant qu'ils peuvent. Jean Lemaire, en effet, s'était fait réserver l'exploitation d'une certaine carrière d'albâtre du Jura, et ses intérêts étaient engagés dans cette affaire. C'est donc en albâtre de la carrière de Saiiit- Loth;nn-lès-Poligny qu'il est décidé que l'on exécutera le monument, comme l'ont été ceux des ducs de Bourgogne^. Jean Lemaire a apporté des échantillons de l'albâtre ; il annonce, et Michel Colombe promet de son côté, que l'on enverra à Marguerite un morceau de cette matière si vantée mis en œuvre dans l'atelier de Tours. Cette pièce, taillée par Colombe et polie par Regnault, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, devait représenter un « visage de suinte Marguerite » , patronne de l'archiduchesse ; Jean Lemaire devait la porter à la princesse; mais nous ne savons pas, naturellement, ce qu'elle est devenue.
Parvint-elle même jusqu'à Marguerite? Cela n'est pas prouvé, car c'est justement à ce moment où les marchés sont signés avec Michel Colombe et où celui-ci se met à l'œuvre que va commencer la double disgrâce de Jean Lemaire et de Perréal.
Jean Lemaire était en Touraine pendant l'hiver de 1511-1512. Il retourne
1. De même, c'est par une supposition absolument gratuite que M. de Mauldc [Jean Perréal, dit Jehan de Paris, p. 112-113), prenant comme point de départ cette hyiiolhèse tout à fait aventurée, d'après laquelle Perréal aurait eu le premier l'idée de la double représentation funéraire, veut attribuer au même artiste l'invention du type du tombeau de Louis XII à Saint-Denis, dont rien ne nous prouve qu'il se soit occupé.
2. Ceci nous confirmerait même dans l'idée que l'une et l'autre sont bien sur le même plan et doivent être sorties du même cerveau.
3. Nous ne reviendrons pas sur la question soulevée par ce rappel dans l'écrit de Colombe. Cf. plus haut, p. 341-343.
LA VIE ET LA CARRIÈRE DE MICHEL COLOMBE
à ce moment à la cour de France, et, cumulant les protections et les traitements sans scrupules, se fait charger par la reine Anne, dont il est devenu l'historiographe, d'une mission en Bretagne. Egalement partagé et éclectique, Perréal paraît s'être attardé aussi à la cour de France à ce moment et avoir négligé quelque peu les affaires de l'archiduchesse. Cependant Marguerite s'impatientait. En février 1512 (nouv. style), elle fait écrire à Perréal pour avoir des nouvelles du travail commencé depuis deux mois à peine. Perréal fait répondre le 28 de ce mois « qu'il envoyra ce jourd'huy son homme à Tours devers r ouvrier qui fuit les patrons pour le solliciter à les expédier ».
Le 28 mars nous voyons Jean Lemaire se disculper des calomnies qu'on a fait courir sur son compte ; le 14 mai, rentré en grâce, il écrit à Marguerite pour la remercier, et lui donne des nouvelles précises des travaux de Tours : il a en main tout ce qu'il a pu recouvrer des patrons faits de la main du bonhomme Colombe. Mais l'un des collaborateurs de celui-ci est mort, c'est le peintre François Colombe^ « neveu du bon maître », et non, comme on l'a dit à tort, Michel Colombe lui-même. Cet artiste devait enluminer les maquettes et avait reçu déjà dix florins d'or pour cette besogne qu'il n'avait pas faite. Jean Lemaire s'est apitoyé, dit-il, sur le sort de sa veuve et a renoncé à lui réclamer cet argent. Mais il a chargé son compère Jean Perréal d' « étoffer de peinture » les maquettes aux lieu et place de François Colombe. Cette compassion charitable, à vrai dire, nous étonne un peu. La famille de Colombe n'était pas précisément dans la misère, et il semble y avoir là quelque chose d'un peu suspect dans la conduite de Jean Lemaire et aussi de Perréal, qui prétend faire du zèle en reprenant, pour l'amour de sa protectrice, la besogne dont un autre a déjà été payé.
Quoi qu'il en soit, voici Jean Perréal, après avoir paru comme le directeur de l'œuvre, réduit à une besogne secondaire de collaboration ^ Jean Lemaire en profite pour plaider chaleureusement la cause de son ami en même temps qu'il insiste pour se faire conserver à lui-même le monopole de la fourniture de l'albâtre ; c'est toujours là sa grande préoccupation. Malgré tout, la lettre de Jean Perréal, datée de Blois, le 20 juillet 1511, ressemble bien à une liquidation et à une rupture : « Je doute, dit-il, que pour le temps vous êtes lasse de Jehan de Paris, tant par paroles rapportées que autrement. » Et il termine « puisque ainsy est que de moi n'avez plus affaire... »
Où en est cependant l'exécution du tombeau? D'après cette lettre, le
1. Cette besogne était plus importante du reste, et peut-être plus honorable (pie nous ne l'imag^inons : Fouquct n'avait pas fait autre chose pour le projet de sépulture de Louis XI, modelé par Colombe, en 1474, cl pourtant sa renommée devait être grande à ce moment ; mais ce n'est tout de même qu'une besogne de métier dont Perréal saisit l'occasion au passage pour se faire bien venir.
modèle va êlre porté à Marguerite, non pas par les neveux de Colombe, ainsi qu'il était convenu suivant les projets primitifs, mais par un agent de Marguerite, le valet de chambre Pierrechon. Ce modèle devait être encore incomplet, car Michel Colombe continue, d'après Perréal, à travailler aux dix Vertus, « comme il a promis et dont il est payé par les mains de Jehan Lemaire ». Perréal ajoute encore : « J'ai faict l'ordonnance et patron pour faire les dictes Vertus. Il est après. Le bonhomme est vieil et fait à loisir et m'est advis que encore sera bien heureux un meschant ouvrier d'avoir tels patrons ; je ne scay si serez contente de ce que les aj ainsy accoutrées, tant blanchies les imaiges que dorez et fait visaiges... » Nous nous apercevons par ces déclarations d'abord que Michel Colombe vit et travaille toujours en juillet iSiS, ensuite que, s'il est question de parachever les maquettes, il n'est plus aucunement parlé à ce moment de leur exécution. Perréal y renonce sans doute, puisqu'il lance même une pointe contre le méchant ouvrier qui sera trop heureux d'avoir de tels patrons, et, ce disant, c'est peut-être bien à son ennemi personnel, Thibault de Sa lins ^ qu'il fait allusion ; c'est lui dont il prévoit le retour en grâce.
A partir de ce moment, Perréal va se retirer, et Michel Colombe, qui est l'homme de Perréal, disparaîtra avec lui. Le 17 octobre pourtant, Perréal écrira encore une lettre de récriminations comme il sait en écrire, où, tout en continuant à protester de son zèle, il se plaint de ce qu'on ne lui a même pas fait savoir si l'on était content de la sépulture que « Michel Colombe avait faite et que lui avait blanchie ». Il accuse Jean Lemaire de l'avoir supplanté, traitant son ancien ami de beau parleur et d'inventeur de mensonges, disant qu'il l'a menacé de le battre et de le tuer, pour lui avoir rappelé sa misère d'antan et la « pouillerie » dont Marguerite l'a retiré, etc. Mais Marguerite ne fut sans doute pas sensible aux criailleries de son ex-peintre et valet de chambre. Dès le 25 septembre, Etienne Chevillard, le directeur des travaux de Brou, était allé chercher des architectes à Lyon, entre autres ce maîire lîenriet déjà consulté du temps de Perréal et, sur leur refus, en octobre 1512, Marguerite annonce de Malines la venue d'un maître maçon qui n'est autre que Louis van Boghem.
Que subsista-t-il de l'activité du remuant et ambitieux Perréal? Bien peu de chose sans doute en dehors d'un amas de paperasses et de beaucoup de littérature. Bien n'était encore sorti de terre en 1512 puisqu'il est toujours question de pilotis, et que Louis van Boghem va commencer par proposer de reculer l'église de douze ou quinze pas. Quant à la maquette de Colombe, elle fut bien réellement exécutée, et cela dans les conditions fixées par l'écrit de 1511, sauf que ce fut Perréal qui l'enlumina, au lieu de François Colombe;
LA VIE ET LA CARRIÈRE DE MICHEL COLOMBE
mais on n'alla pas au-delà, et il serait vain, Lien entendu, d'espérer retrouver la terre cuite originale.
Saisit-on au moins quelque trace, dans le tombeau élevé par la suite, de ces projets primitifs? Dans quelle mesure servirent-ils aux imagiers de van Boghem? C'est là une question très délicate. On dut, selon nous, les négliger presque complètement. L'architecture de la maquette conçue par Bastien François devait être très différente de celle du monument définitif. Cette maquette, nous l'avons dit, ne paraît pas avoir comporté la double représentation du défunt; mais on devait y voir dix Vertus, dont la proportion était du tiers par rapport au gisant. Or, nous voyons encore aujourd'hui dix figurines, debout autour du monument, qui correspondent bien à ces proportions. On a dit qu'elles représentaient des sibylles, mais on ne leur voit aucun attribut. On pourrait supposer peut-être que l'imagier flamand a repris l'idée de Colombe, mais qu'il a négligé de caractériser suffisamment ses figures de Vertus. Quant au détail de l'exécution, les costumes, exactement contemporains, sont bien traités à peu près dans l'esprit réaliste et précis des Vertus de Nantes ; on croit saisir même, par-ci, par-là, un air de tête, une figure doucement souriante, qui rappelle la manière du maître de Tours ; mais l'allure générale, les plis compliqués et multiples, une afféterie assez mesquine, des poses recherchées prouvent que, si l'imagier a un peu regardé le modèle tourangeau, il l'a singulièrement transposé et traduit avec son tempérament spécial.
Quant à notre Michel Colombe, nous sommes arrivés à l'extrême fin de sa carrière. Il vivait encore, nous l'avons constaté, en juillet 1512, et il est tout à fait inexact de dire que sa mort ait été cause de l'abandon des travaux de Brou^ Bien au contraire, c'est la disgrâce de Perréal qui l'a entraîné luimême et qui a fait négliger les modèles exécutés entièrement de sa main. Peut-on dire, comme on le fait aussi quelquefois, qvie cette disgrâce fut un coup très sensible pour lui^ et amena rapidement sa fin? Remarquons d'abord que cet abandon n'avait, en somme, rien d'extraordinaire ni de très déconcertant : il était allé jusqu'au bout de l'ouvrage qui lui avait été commandé et payé, et plusieurs textes nous ont déjà fait voir cette exécution de la maquette d'un tombeau comme une opération presque indépendante de la réalisation définitive. Pareille aventure lui était arrivée à lui-même avec le tombeau de Louis XL
Enfin, nous ne savons même pas exactement si c'est bien cette année-là qu'il mourut. Nous ne connaissons plus rien sur son compte, il est vrai, dans
1. Dufay, Brou, p. 32. — Bossebœuf, Amboise, p. 255. — Giraudet, Artistes tourangeaux, p. 86.