Bull. Soc. archéol. Tour., t. IV, p
VITALITÉ DE l'aRT FRANÇAIS A LA FIN DU XV*^ SIÈCLE
luxe et de gaieté qu'auparavant. Le type, du reste, en est très fréquent par toute la France, et sans sortir de notre région de la Loire, nous en trouverions encore à Luynes, à Blois, à Romoranfin, à Angers où la maison d'Adam est une des plus complètes que nous connaissions, etc.
A Bourges^ le milieu du xv^ siècle avait vu s'élever Vhôiel, on peut presque dire le palais de Jacques Cœur (1443 à 1451). Celui-ci servait à la fois d'habitation et de maison de banque, et le grand argentier y avait ses
Château de Meillanl.
comptoirs. Sa vaste cour, ses galeries, ses promenoirs destinés à recevoir la foule, avec leur décoration spirituelle et familière, relativement sol)re, en font un des modèles du style nouveau. Il fut imité, presque reproduit, dans YHôtel de Ville de Bourges, aujourd'hui le petit lycée, édifié en 1488; d'autres demeures de la ville, comme l'hôtel Lallemand ou l'hôtel Cujas, bien que complétées ou entièrement exécutées au xvi"^ siècle, restèrent toujours, pour leur structure intime et même pour partie de leur décoration, dans la pure donnée gothique élargie et vivifiée par l'esprit du xv*' siècle.
Non loin de Bourges, et vraisemblablement sous la direction des mêmes architectes, s'éleva en deux fois le château de Meillant, pour les Chaumont d'Amboise, parents du cardinal : une j^remière partie en est à peu près contem-
poraine de l'hôtel Jacques Cœur, l'autre date des environs de l'année 1500, et l'on y peut suivre facilement d'une partie à l'autre la transformation progressive du style gothique s'acheminant vers un idéal de plus en plus riant, orné et luxueux.
B. — En dehors de la région de la Loire.
Grâce aux séjours de la royauté et à la prospérité générale, les provinces de la Loire sont certainement les plus riches de toute la France en constructions importantes de cette époque. Çà et là cependant, en dehors de cette région, quelques châteaux, quelques constructions particulières peuvent nous rappeler de loin les merveilles de Chaumont, d'Amboise, du Verger et de Blois. Mais ces spécimens sont en général beaucoup plus isolés; nous ne voulons du reste en citer ici que quelques exemples contemporains de ceux que nous avons énumérés pour la région qui nous intéresse particulièrement.
En Normandie, par exemple, nous trouvons, comme dans l'architecture religieuse, des témoignages d'une activité considérable. A Gaillon s'était élevé le premier château du cardinal d'Estouteville de 1456 à 1463, en attendant celui que Georges d'Amboise fera édifier, de 1501 à 1510; celui-ci, bien qu'en partie décoré à l'italienne, sera encore construit à la gothique, par des maîtres de l'œuvre locaux, tels que Pierre Fain et Guillaume Senaull, qui sauront garder intactes leurs habitudes de construction et ne se laisseront entamer que très superficiellement ^ Autour de Gaillon, quelques autres châteaux s'élevaient dans ce style français transformé que nous recherchons en ce moment : le château cVEpreville-Marlainville, par exemple, dans la Seine- Inférieure, commencé en 1485 pour un marchand de Rouen, Jacques Lepelletier, celui de Sainl-Maurice-d' Estelan ^ en brique et pierre comme le précédent, en attendant Mesnières et Fontaine-IIenry . En Bretagne, c'est le château deJosselin, forteresse d'un côté, demeure très plaisante et très richement ornée de l'autre. Dans le Roannais, c'est le château de Boisy, bâti pour les Gouffier. Dans le Midi, c'est la forteresse de Gaston Phœbus, à Pau, qui s'agrandit et s'éclaircit dès 1455-64, en attendant les embellissements futurs ; c'est Jumillac-le-Grand dans la Dordogne, etc., etc.
Partout aussi la vie municipale et bourgeoise prospère et grandit. De nombreux hôtels de ville, hôtels particuliers ou simples maisons s'élèvent, surtout dans le Nord et dans l'Ouest, reproduisant à l'infini les combinaisons
1. Cf. Deville, Comptes de la construction du château de Gaillon.
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ingénieuses et sans cesse renouvelées de ce style que l'on prétendait épuisé et où se crée et se perpétue pourtant ce type de Vhôlel à la française, si original, si intime et si pratique, si différent des gigantesques et incommodes palais à l'italienne ; l'art du wi'' siècle le transformera dans son décor, mais le laissera intact dans sa conception générale.
Avec l'hôtel de Jacques Cœur et la maison de Tristan, le plus joli spécimen de ce genre de construction, c'est Vhôtel de Cluny à Paris, construit après 1490 par Jacques d'Amboise, évêque de Clermont et abbé de Cluny. Pour les hôtels de ville, Compiègne nous en offre un type excellent, qui fut construit dans les premières années du xvi'^ siècle, et qui, avec un peu plus de mesure, nous relie à tous ceux des Flandres et de Belgique. Enfin, à titre d'exemples caractéristiques, nous mentionnerons simplement le Palais de Justice de Beauvais et surtout celui de Rouen. Construit en deux fois, celui-ci dans la partie de 1493 est d'une belle harmonie et presque sobre de lignes. Dans celle de 1499 au contraire, on sent le progrès vers le luxe et la profusion décorative, et l'on reconnaît la marque de ce style un peu touITu particulier à la Normandie, que nous avons déjà signalé à propos des édifices religieux.
Conclusion.
Cette simple énumération, à notre avis, prouve suffisamment, au contraire des affirmations que nous avons rapportées en commençant, la prospérité et l'admirable fécondité de cette architecture gothique de la seconde moitié du xv** siècle. Il est évident que cet art a évolué : il est devenu plus clair, plus logique, plus gai, plus aimable. Mais on ne saurait soutenir que c'est là une décadence, on ne saurait soutenir non plus que c'est sous l'influence de l'Italie que s'est produite cette évolution profonde ; car l'action, tout extérieure d'abord de l'Italie, nous la saisirons très nettement à sa date, grâce à un signe évident et précurseur, la transformation du décor. Or rien de tel ne se manifeste encore avant 1495.
Plus tard, après les premières guerres d'Italie, il se produira' un grand changement apparent. Mais ce changement-ci sera beaucoup plus à la surface qu'au fond des choses.
Dans l'architecture religieuse, ce qui se passe alors est extrêmement simple : nous avons vu que souvent on continue purement et simplement à bâtir des églises gothiques jusqu'à une date très avancée. Peu à peu, dans les chapelles de châteaux d'abord, puis dans les églises urbaines quelques motifs italiens, païens même, se glissent ici ou là; mais les éléments essentiels demeurent.
p. ViTHv. — Michel Colombe el la sculpture française. -i
Il n'en est pas autrement, quoi qu'il paraisse, clans Tarcliitecture civile. Seulement ici, le goût pour la nouveauté est plus vif, plus rapidement efficace, et l'on répudie un peu plus tôt les habitudes de décoration traditionnelles; Chùlenudun où l'aile du nord se décore presque entièrement à la gothique entre 4512 et 1516 est une exception ; mais à Gaillon^ à Blois (aile de François P""), à ChamhorcI, à Chenonceaux, à Azay-le-Rideau^ c'est pendant longtemps encore la construction sérieuse, le plan logique, le principe
Chùtoau du Verger (d'après une gravure du ,\vii« siècle).
gothique qui persistent, c'est le style français robuste et élégant, clair et brillant, qui se continue tel qu'il s'est formulé au xv'^ siècle.
Au fond, c'est pendant le xv^ siècle que s'est produite la véritable transformation qui a créé un style nouveau en dehors de toute influence étrangère, spontanément, sous l'action de besoins nouveaux, de mœurs nouvelles : c'est le goût du luxe, le désir du bien-être, le sentiment d'allégresse après la délivrance du cauchemar de la guerre de Cent ans, c'est la prospérité renaissante par toute la France, c'est l'adoucissement des mœurs qui en ont été les causes véritables. Le style nouveau a correspondu à un nouvel état de civilisation.
Or nous verrons justement qu'il y eut aussi en sculpture une évolution spontanée, une tiansfoimation du style français se renouvelant de lui-même,
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parallèlement à ce qui se passe en architecture et dans un sens très analogue. Ainsi présenté, ceci n'est qu'une hypothèse plausil^le ; nous allons nous efforcer de démontrer que cette hypothèse correspond à une réalité. Malheureusement les faits sont ici moins saisissables , les transformations moins patentes que dans l'histoire de l'architecture où une série de transformations matérielles, facilement notables, peuvent caractériser une évolution de style. La tâche sera donc infiniment plus délicate et plus complexe. Nous allons
Cliclié Moreati.
Cliâteau du Moulin.
essayer cependant de suivre cette évolution que nous venons d'indiquer et d'en marquer aussi précisément que nous le pourrons les différentes causes, les différentes étapes, en déterminant nettement si possible ce qui ne paraît que nuances au premier abord, mais qui n'en est pas moins susceptible, croyons-nous, de notation exacte.
Nous constaterons, poussant jusqu'au bout la comparaison avec l'architecture, qu'une fois le contact établi entre l'art français et l'art importé d'Italie, les qualités françaises des imagiers persistent d'abord quand même, comme persiste chez nos maîtres de l'œuvre le vieux sens français de la construction sous le vêtement italien. C'est peu à peu seulement que nous verrons ces qualités profondes s'altérer. Alors il y aura plus que contact : il y aura pénétration ; mais bien des années se seront écoulées, car il faudra attendre une
date assez avancée dans le xvi*^ siècle, au plus tôt vers 1525, en Touraine, au plus lard vers 1540, en Champagne, pour voir se consommer cette pénétration.
En architecture aussi, du reste, il vient vm moment où les traditions s'affaiblissent, où le mot devant lequel nous avons reculé tout à Theure se trouve juste, où il y a décadence irrémédiable du style gothicpie. Mais cette décadence se place en plein xvi*^ siècle, après et non avant la « Renaissance ». A ce moment, des éléments étrangers ont altéré Tesprit de notre école, Télile des artistes a abandonné le style traditionnel aux praticiens de villages, et, les chefs de fde faisant défaut, ceux-ci n'ont plus pour se guider ces modèles créés jadis à loisir, à grands frais et par des artistes éminents. Cet abâtardissement était fatal après l'engouement pour les modes italiennes; il est réel à un certain moment, mais il est tout à fait injuste de prétendre qu'il avait commencé dès le xv*" siècle.
Il faut avoir vu nos églises de village, en avoir étudié de près et dans les diverses régions du pays, les transformations successives pour comprench-e tout le mal qu'a pu faire la Renaissance à l'art français pris dans son ensemble. Quand régnait le style national, si minimes, si vulgaires même que fussent les productions conçues suivant ce style, elles répondaient sans peine et précisément à la nécessité qui les commandait, le peuple les comprenait, et les humbles artisans qui les exécutaient faisaient, selon leurs moyens, œuvre logique et forte. Le résultat de leurs efforts était une réduction, une mise au point des grandes œuvres telles que les cathédrales, mais cette réduction participait des mêmes qualités que son modèle. La moindre église rustique du xii*^ ou du xiii'' siècle peut être admirable ; car il s'en dégage une impression d'art plus ou moins forte, mais toujours juste. Plusieurs des petites églises du Reauvaisis ou de l'Re-de-France sont de purs chefs-d'œuvre, comme pouvait l'être un temple rustique de l'ancienne Grèce ou la plus humble des statuettes de Tanagra.
Il en était encore de même au xv° siècle. La même évolution s'était fait sentir dans l'art français tout entier, et, du plus grand au plus petit, de la cathédrale de Tours à la dernière des églises de Touraine, c'était bien le même style qui se pratiquait, s'adaptant aux nécessités, aux ressources, aux circonstances j^articulièies, mais gaidant partout la même logique, la même sobriété nerveuse dans la construction, le même caractère luxuriant dans la décoration.
Il faut voir au contraire les lamentables productions de l'art classique dans les villages : ce ne sont plus des adaptations, mais des caricatures des modèles en vogue ; on se sent en présence d'un style que ne comprennent ni
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ceux qui exécutent l'œuvre, ni ceux qui la commandent, ni ceux qui sont censés en profiter. Le grand art, celui des villes et des châteaux, peut encore prétendre s'inspirer du sentiment de la beauté classique. C'est une inspiration bien artificielle, bien factice, mais on atteint néanmoins ici à une certaine noblesse, à une certaine grandeur où cette beauté classique est bien pour quelque chose ; dans les villages, le style savant est lettre morte, la Renaissance maladroite, et le classique ridicule ; il n'y a plus d'art local, plus d'art populaire, plus d'art vrai : en architecture, on retourne à la grange, en sculpture au magot. On peut dire à la lettre ici que la Renaissance a tué l'art français, celui qui savait s'adapter aussi bien aux châteaux princiers qu'aux maisons bourgeoises, aux grandes cathédrales qu'aux plus humbles églises de village, celui qui fleurit encore si vigoureux et si fécond jusqu'à la fin du xv^ siècle.