COUP D'ŒIL GÉNÉRAL SUR LES ARTS MINEURS ET SUR LA PEINTURE
LA SCULPTURE DÉCORATIVE
Activité et persistance des traditions dans les arts mineurs. — La peinture. — La miniature et
le vitrail. — Enquêtes nécessaires.
Esprit général de la décoration sculpturale. — Les fenêtres, les tympans ajourés, les clefs de
voûte, etc.
Le feuillage. — Sa transformation. — Ses applications dans les édifices religieux et civils. Eléments étrangers à la végétation. — La figure humaine, les sujets familiers, le grotesque.
Exemples empruntés à la région de la Loire : Tours, Amboise, Blois, Loches. Diffusion générale de ce style à quelques exceptions près. — Abandon brusque malgré quelques
persistances réelles.
Nous avons trouvé dans l'arcliilecture de la fin du siècle, les qualités essentielles de tout art vivant et robuste : la fécondité d'abord, la perpétuité des traditions ensuite, avec la faculté de se renouveler néanmoins et de s'accommoder aux besoins nouveaux ou aux transformations de Tesprit public. Cela posé, nous pourrions étudier successivement tous les arts qui dépendent de l'architecture, ceux qui se .rattachent à la grande décoration monumentale aussi bien que les arts dits mineurs, la sculpture décorative, la peinture murale, le vitrail, la tapisserie, aussi bien que la miniature, l'émaillerie, l'orfèvrerie ; nous y trouverions la même abondance de productions, la même continuation des qualités françaises du moyen âge avec comme un essor vers un art de plus en plus riche, vivant et libre.
Ainsi nous verrions les orfèvres exécuter en grand nombre des statuettes et des bustes reliquaires d'un modelé et d'une précision admirables, des objets liturgiques d'une somptuosité délicate. Ces œuvres, toutes gothiques d'allure, ne nous offriraient que la continuation de l'art antérieur et nous les verrions se perpétuer, d'autre part, longtemps après l'arrivée des Italiens en France.
Les émailleurs ont inventé, à la fin du xv*^ siècle, cet admirable procédé de l'émail peint qui leur a permis d'élargir singulièrement le champ de leurs
COUP d'œil général sur les arts mineurs et sur la peinture
compositions : les émaux de Monvaerni et de Nardon Pénicaud nous le prouvent amplement. Mais ils empruntent encore le plus souvent leurs thèmes, leurs Ijpes et leur manière, aussi bien dans les scènes religieuses que dans les portraits, aux graveurs, aux peintres et aux miniaturisles français ou flamands : ils y ajoutent seulement Téclat incomparable de leurs procédés. S'ils abordent parfois des sujets antiques, la guerre de Troie, ou les Voyages d'Enée, ils le font naïvement, presque comme les poêles du haut moyen âge, transposant toutes ces fables héroïques et les réduisant à la mesure de la réalité de leur temps. 'Ce n'est que dans le deuxième tiers du xvi° siècle qu'ils adopteront dans leurs compositions les types et les procédés classiques de la Renaissance italienne.
Jusque vers la même époque les tapissiers travaillent eux aussi dans le même esprit traditionnel. Avant de se mettre à traduire les cartons de Raphaël ou ceux du Primatice, ils continuent à suivre les saines habitudes gothiques, aussi bien dans les ateliers français que dans les flamands. Les physionomies, les costumes sont empruntés à la réalité contemporaine, les attitudes sont encore simples et n'offrent ni cette alFectation, ni cette gesticulation que leur donnera l'art italianisant; la composition est plus touffue et plus grouillante, mais ne présente pas encore ces ingéniosités inutiles de perspective, qui transformeront les tapisseries postérieures en autant de tableaux. L'ensemble est plus riche et plus somptueux, les tapisseries tissues de fils d'or sont plus fréquentes ; mais le décor est toujours emprunté à la nature : témoin ces encadrements de verdure, ces champs de fleurettes d'un coloris si harmonieux, d'un dessin si pittoresque; parfois quelques arabesques, quelques pilastres à l'italienne, quelques fonds d'architecture nouvelle se montrent par-ci par-là; mais aussi bien ici que dans l'art monumental, ce n'est, on le sent bien, qu'un placage qui ne saurait altérer l'esprit même de l'œuvre.
La peinture est peut-être de tous les arts celui qui ressentit le premier l'atteinte de l'italianisme et se laissa au moins entamer par l'imitation de l'art ultramontain. La cause en est évidemment dans le développement magnifique que cet art avait pris en Italie depuis [le xiv^ siècle, dans la facilité aussi avec laquelle les documents tels que gravures, dessins ou miniatures pouvaient passer d'un pays à un autre et dans l'action que ces documents pouvaient exercer directement sur les artistes. Il faut tenir compte enfin de l'influence considérable qu'exerça sur le groupe des peintres et miniaturistes tourangeaux, au milieu du xv'' siècle, un maître comme Jean Fouquef, qui avait rapporté de son voyage d'Italie sinon un style nouveau, du moins un certain nombre d'habitudes bientôt répandues autour
de lui '. Nous A errons plus tard en quoi consistaient ces habitudes ; elles n'altérèrent d'ailleurs que légèrement l'esprit de l'école française : Fouquet et ses successeurs restèrent au fond gothiques et réalistes, et notre école, forte de son tempérament propre, forte aussi de son contact mainlenu avec une école de même origine et presque de même nature qu'elle, l'école flamande, continua malgré tout à vivre de sa vie propre et à prospérer singulièrement pendant toute la deuxième moitié du xv*' siècle. Pour se rendre compte de tout son développement, il faut bien se garder du reste de la chercher uniquement dans les peintures murales ou les retables d'autels, il faut songer à ces deux branches accessoires, capitales chez nous, la miniature et le vitrail.
La grande peinture elle-même est loin de faire aussi complètement défaut qu'on veut bien le dire quelquefois. Les monuments en sont assez rares, il est vrai ; mais il faut songer d'abord au peu de place laissé à la peinture murale par notre architecture gothique. Il faut songer aussi aux badigeonnages et à toutes les destructions irréfléchies ou méthodiques si fréquentes chez nous. Il conviendrait enfin, au lieu de dédaigner en bloc notre école de peinture, et de la déclarer, à la fin du xv*^ siècle, impuissante, épuisée ou même inexistante -, d'interroger des fresques comme celles de Notre- Dame de Dijon, des chapelles d'Amiens, de la cathédrale du Puy, de la voûte de la chapelle Jacques Cœur à Bourges , le Jugement dernier de la chapelle de Chàteaudun ou celui de l'église Saint-Mexme de Chinon, qui est assez proche de la manière de l'école de Fouquet ^. Il faudrait tenir compte aussi des œuvres de Nicolas Froment^, en particulier du grand triptyque du Buisson ardent de la cathédrale d'Aix ; il faudrait mettre à leur véritaljle rang le beau retable peint sur bois de l'église Saint-Antoine de Loches*^, qui est daté de 1485 et appartient certainement à l'école de Tours, et surtout le triptyque de Moulins", cette œuvre exquise et magistrale où