Rouillet, Michel Colombe et son œuvre, p
l'oeuvre de MICHEL COLOMBE 389
prétations sont aussi vaines Tune que l'autre. S'il y a, dans ces portraits, comme une détente du naturalisme d'antan et un léger affadissement, il faut en accuser peut-être la date assez éloignée de la mort des personnages (le duc était mort depuis plus de quinze ans) et l'absence possible de documents iconographiques. Mais il faut songer surtout au tempérament propre de l'artiste, à son goût conforme à celui de son temps, qui le faisait se plaire à une certaine idéalisation, à un certain réalisme attendri.
Ainsi que nous avons déjà eu l'occasion de le faire remarquer, les figures masculines perdent à cette transformation, dont bénéficient, au contraire, les figures de femme. Ici, tandis que le visage du duc, d'une calme et tranquille noblesse, paraît assez froid, et fait un peu regretter l'accent pénétrant et énergique des effigies funéraires d'autrefois, celui de la duchesse est d'une pureté mêlée de grâce souriante, qui séduit au premier abord
Aux pieds des gisants, les deux animaux héraldiques sont aussi d'une qualité superbe d'exécution, mais d'un naturalisme relatif : le lion, avec son murte dressé, a cependant tout à fait grand air, et la levrette est d'une finesse élégante et fière.
Les angelots.
Mais la création la plus originale et la plus exquise de cette partie du monument, c'est celle des angelots. Ils sont trois, et l'on a prétendu que ce nombre avait été choisi pour représenter la Trinité, ou les trois Vertus théologales : ce sont là de pures imaginations ; il n'y a d'intentions symboliques ni chez Perréal, ni chez Colombe ; s'ils ont mis des anges à cette place, c'est pour suivre l'habitude de leurs prédécesseurs, les tombiers du moyen âge, ceux de Dijon et ceux de Bueil. Les seules libertés qu'ils se soient permises, les seules inventions plastiques très heureuses et très originales qui leur appartiennent, c'est d'avoir fait soutenir aux angelots, au lieu de quelque heaume ou de quelque écu, les coussins même sur lesquels repose la tête des défunts ; c'est, de plus, au lieu d'encombrer la composition en attribuant deux angelots à chaque personnage, comme au tombeau de Jean sans Peur, par exemple, d'avoir placé, au milieu, \\\\ seul angelot qui, les deux bras étendus, tient un coin de chaque coussin. On peut se demander si l'honneur de cette trouvaille, qui, tout en simplifiant le groupe, permet aussi de
1. Leurs yeux sont fermes, et l'on a insisté sur ce point pour les rapprocher des gisants italiens, qui sont toujours représentés de cette façon. Nous connaissons cependant, dès le xiv" et le XV* siècle, bien des gisants français — ce n'est pas la majorité, il est vrai — qui, comme le Chanac du Louvre, ont les yeux fermés et n'ont pas, pour cela, besoin d'être rattachés à quelque tradition italienne.
varier les' attitudes, revient au peintre qui a conçu ou au sculpteur qui a exécuté. Ce qui, en tous cas, appartient bien certainement à ce dernier, c'est le caractère même qu'ont pris, sous sa main, ces figures angéliques, c'est la souplesse de leur attitude, la simplicité de leur ajustement, et la suavité de leur physionomie.
Les angelots gothiques du commencement du xv'^ siècle, ceux du Puits de Moïse, par exemple, présentaient des poses et des expressions variées et vraies, un peu forcées quelquefois. Ils étaient accablés, tantôt sous une complication infinie d'étoffes aux plis cassés et raides, tantôt sous d'amples et écrasantes dalmatiques. Souvent, chez les imagiers de second ordre, les figures d'angelots funéraires tournaient à la formule. Ici, au contraire, le sculpteur a vraiment renouvelé le type qu'il adoptait. Il a bien gardé le costume réel et traditionnel : avec de légères variantes, c'est la petite tunique serrée à la taille, formant au cou un mince collet rabattu et fermé par un bouton, telle que nous l'avons vue chez l'angelot du Lude et chez ceux de Solesmes, telle que nous la retrouverons dans mainte figure de l'école ; mais l'artiste a su donner à ce costume très simple une souplesse, une vérité et une ampleur sans exagération, où éclatent à la fois l'habileté et la modération de son ciseau. Les gestes n'ont ni vulgarité, ni maniérisme. L'angelot du milieu, avec ses deux bras étendus, est admirable pour la simplicité et le naturel de sa pose. Quant aux visages, le maître leur a communiqué une expression douce, calme et reposée, jointe à cette nuance de tristesse sereine que nous avons notée déjà dans les figures des gisants : l'angelot qui se trouve à la droite de la tête du duc est peut-être celui qui a l'expression la plus délic;>te. Avec ses cheveux partagés sur le milieu du front, il possède une sorte de suavité féminine que nous retrouverons dans les vierges de l'école; il a plus de gravité aussi que les deux autres, dont le sourire ingénu et les joues pleines ont quelque chose de plus enfantin.
On serait tenté, au premier abord, de chercher des analogues à ces angelots de Michel Colombe dans certains anges porte-lumières de Luca délia Robhia ou bien dans celui de Y Arca de San-Domenico à Bologne^ attribué au sculpteur Mcco^o deW Arca '~ . Les ressemblances sont assez lointaines cependant. Luca, si chrétien qu'il puisse être, n'en a pas moins subi quelque peu l'influence du milieu de Renaissance classique et d'humanisme où il vit. Il lui est arrivé de modeler des angelots nus ^, il a donné à d'autres des drape-
\. Sacristie de Sainte-Mario-des-Fleurs, M. Reymond, Los Délia Bobbia, p. 41, ûg.