Ouv. cit., pl
RAYONNEMENT DE l'aRT DE MICHEL COLOMBE
ont pu qualifier encore de gothiques. Ce fait ne paraît si extraordinaire que parce qu'on connaît peu ou qu'on apprécie mal les œuvres des autres centres à la même époque. Ces dernières, que l'on considèi'e trop souvent comme de purs produits de l'esprit italianisant, sont pour la plupart, nous avons essayé de le montrer, presque aussi gothiques que les champenoises.
En Champagne, d'ailleurs, immédiatement après les œuvres que nous venons de citer, ou peut-être en même temps, (car certains ateliers contemporains pouvaient avoir un esprit différent et plus ouvert aux recherches nouvelles) , des tendances inconnues jusque là vont se faire sentir'. Ce sont justement celles que nous avons constatées dans les sculptures de Jean Soulas ou dans les figures de 1520-1525, dont la A ierge de Saint- Galmier nous a présenté le type le plus parfait. Les costumes vont être plus compliqués, les expressions plus recherchées, les gestes légèrement affectés. Les productions de cet art seront encore charmantes, bien que plus raffinées, moins naïves et moins fortes, et bien que déjà teintées de maniérisme à l'italienne
En avançant un peu dans le temps, toutes ces tendances vont s'exagérer, aussi bien la complication qui est plutôt, selon nous, d'origine flamande que le maniérisme et la gesticulation qui sont d'origine italienne ; dans les œuvres de l'atelier de Saint-Léger par exemple, la transformation portera surtout sur le costume, et parfois la complication des plis recroquevillés que l'on y
Musée de Cluny. — Vierge d'Arbois.
(Pierre peinte.)
1. Cette évolution très sensible clans la sculpture champenoise a été très nettement indiquée dans le livre que nous citions. Mais il conviendrait peut-être, selon nous, de tracer une ligne de démarcation plus nette encore qu'on ne l'a fait entre les Vierges que nous mentionnions tout à l'heure et celles du Musée de Troyes ou de Saint-Remi de Reims, par exemple.
2. Il nous semble bien difficile en particulier d'admettre (jue l'imagier qui a sculpté le petit bas-relief de la sacristie de Saint-UrLain de Trot/es, représentant la Vierge en adoration devant l'enfant dans la crèche, n'ait pas eu connaissance de quelque modèle italien et ne s'en soit pas inspiré, discrètement d'ailleurs.
P. ViTHY. — Michel Colombe et la sculpture française.
notera ne sera pas sans rappeler, dans nn antre système, il est vrai, les excès de virtuosité flamands on germaniqnes. Aillenrs, comme dans la Vierge de VUlemnur^ la sainte Barbe de Bergères^ etc., c'est l'attitude qui deviendra mouvementée et dansante.
L'italianisme, discret d'abord, s'accentue de plus en plus : dans les œuvres des Jullyo/, avec leurs draperies collantes, leur gesticulation effrénée, et l'eiïroyable banalité de leur type, dans le retable de Saint-Jean de Troyes. que MM. Koeclilin et Marquet de A'asselot attribuent à ces artistes, il est déjà presque complet : Dominique Florentin peut venir, le terrain est plus que préparé. Cet artiste va apporter à Troyes les notions classiques de l'école de Fontainebleau; mais avant lui, dans les œuvres que nous venons de citer, l'italianisme, tel que nous l'avons vu se formuler dans les œuvres de Mazzoni ou des Juste, dans le bas-relief de la moi't de la Merge au Louvre, en particulier, avait déjà fait une partie de son œuvre.
L'invasion progressive de l'italianisme est on ne peut plus facile à suivre dans cette école troyenne qui demeura très active jusque vers le dernier tiers du xvi*^ siècle, et MM. Koeclilin et Marquet de Vasselot qui l'ont examinée jusque dans ses dernières conséquences avaient là un cham^) d'observation admirable et, si l'on peut dire, un « bouillon de culture » magnifique où ils pouvaient voir se développer les germes venus du deliors. Mais il ne rentre pas dans notre plan de les suivre jusqu'avi bout de cette étude. Qu'il nous suffise de constater qu'aux environs de 1530 on en était à bien peu de cbose près au même point en Champagne et en Touraine.
Conclusion.
Nous avons, en terminant l'un des chapitres précédents, rassemblé les éléments de notre jugement sur Michel Colombe lui-même, sur son anivre, sur cette dernière manifestation du style purement français qu'il avait reçu de ses maîtres du xv^' siècle et gardé intact jusqu'à la fin de sa longue carrière.
Après la disparition de ce grand artiste, nous avons recherché comment avait pu se continuer son atelier, comment ses élèves avaient mis à profit ses enseignements; nous avons étudié sa postérité artistique immédiate, et nous l'avons vue continuer dans le milieu tourangeau l'esprit et le style du maître, pour un temps assez court malheureusement; car nous avons constaté aussi que les successeurs de Michel Colombe commençaient à se laisser séduire par la mode italianisante, à subir réellement et eifectivement l'influence de ces artistes ramenés d'Italie par Charles AlII ou appelés de plus en plus fréquemment par la suite d'Italie en France.
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Ici enfin, é tendant un peu nos observations, nous avons cherché à replacer Michel Colombe, auteur du tombeau de Nantes, ses élèves et ses continuateurs dans l'ensemble de l'école française de sculpture de leur temps, comme nous l'avions fait précédemment à la fin du siècle, pour le Michel
Colombe problématique du début, dont nous ne pouvions malheureusement saisir une seule œuvre authentique.
Nous avons vu de cette façon se former ou se continuer un peu par toute la France pendant le premier quart du xvi*' siècle une série d'écoles de sculpture qui, presque partout aussi bien qu'en Champagne, continuent encore les traditions de l'art gothique. Leurs productions que nous avons analysées sont généralement d'un charme extrême. Elles ont ces qualités de mesure et d'harmonie qui sont dans le tempérament même de l'art français ; elles ont de plus des qualités particulières et très pénétrantes, une grâce touchante, intime et délicate qui séduit et retient. Ces qualités nouvelles sont le produit dernier et l'aboutissement définitif de ce grand mouvement de détente qui avait succédé aux recherches exagérées de l'esprit réaliste dans l'art du xv^ siècle. Partout à la fois la même évolution semble se faire sentir; partout nous nous trouvons d'abord en présence d'un style qui dérive du pur style du moyen âge, mais qui se tempère d'une grâce nouvelle et spontanée.
Grâce à certaines conditions spéciales, au milieu géographique peut-être, au pays dont nous avons dit le charme modéré, au climat dont nous avons dit la douceur, grâce à la prospérité générale de la région dont nous avons marqué les effets dans l'ensemble de l'art du temps, grâce aussi peut-être au hasard, dont il faut toujours tenir compte, de la présence d'artistes de génie supérieur dans cette région, ces qualités ont pris tout leur développement dans la vallée de la Loire. Mais elles ont pu néanmoins, fleurir en même temps avec quelques nuances que nous avons indiquées, dans presque toutes les branches de l'école française de cette époque.
A vrai dire, devant cette généralisation, nous n'avons pas cru, sauf exception, pouvoir parler de Yinfluence de l'école de Michel Colombe. Ne s'agit-il pas plutôt ici, en effet, d'iin mouvement général dont nos artistes tourangeaux ont été les représentants les plus marquants, les plus caractéristiques, les plus célèbres aussi, sans en être absolument les initiateurs.
Il est un peu artificiel, croyons-nous, de faire toujours saillir certaines personnalités, et de leur attribuer une importance capitale et un rôle efl'eclif qui n'existe peut-être que dans notre imagination. Si grands qu'ils aient été, des artistes comme Michel Colombe ou Guillaume Regnaull furent sans doute emportés par le courant qui entraînait tous leurs contemporains, bien plutôt qu'ils ne créèrent eux-mêmes ce courant. Aussi avons-nous fait tous nos
efforts, au cours de cette étude à laquelle nous avions volontairement renoncé à donner un caractère de pure monographie, pour saisir, en réunissant les œuvres par groupes, Tesprit général de Tart du temps plutôt que le caractère souvent bien hypothétique du talent de tel ou tel artiste.
Dès avant 1512, à côté des œuvres italiennes importées, à côté des productions des artistes implantés chez nous, nous avons commencé à apercevoir çà et là dans les œuvres françaises, quelques symptômes d'italianisme. Puis, avec plus ou moins de rapidité, suivant les circonstances et les tempéraments locaux, de 1512 à 1530, des éléments étrangers se sont introduits dans l'œuvre de nos artistes. Le maniérisme et la convention italianisante s'y sont fait sentir de plus en plus. Maintenant, la période de contact est terminée. Menacé depuis vingt ans, le style français va se laisser pénétrer peu à peu par l'élément envahisseur, même dans les milieux les plus rebelles, dans les écoles les plus traditionnelles et les plus fortement constituées : nous en avons saisi des exemples aussi bien en Champagne que dans l'école de Tours.
Encore, depuis 1512 environ, ne nous sommes-nous attaché qu'à suivre le sort des ateliers purement français. A côté de cette suite de Michel Colombe qui nous a retenu longuement et qui seule nous intéressait ici, il y aurait à étudier, dans notre région de la Loire elle-même, la suite de l'atelier italien des Juste que nous avons vu s'y établir et qui va continuer à y prospérer après 1512, pendant encore une cinquantaine d'années. Il y aurait à voir dans quelle mesure cet atelier put continuer à influer sur l'ensemble de l'art du temps, dans quelle mesure aussi ces artistes parent subir eux-mêmes l'ascendant de l'art local et donner parfois à leurs œuvres de 1550 un tour moins purement italien qu'à celles de 1507-1509.
On pourrait voir également se constituer dans la vallée de la Loire, immédiatement après la mort de Michel Colombe, un nouvel atelier, on peut jjresque dire une nouvelle école, où les éléments italiens vont l'emporter sur les éléments nationaux : c'est celui de Martin Cloître de Grenoble', qui arrive du Sud-Est, comme notre Colombe était venu du Nord-Ouest. C'est à Orléans que paraît se former comme le centre de cette nouvelle école ; Martin Cloître s'associe avec les Bomberault, originaires de cette ville, et c'est l'un d'eux qui, à sa mort en 1524, reprendra son œuvre en cours, le tombeau de Guillaume de Montmorency ' .
\. Il travaille clans celle ville en 1511 ; en 1514, nous le trouvons à Orléans.
2. Enlre temps, ccl artiste avait exécuté trois tombeaux pour les La Tréinoille, à Thouars, où Bomberault sculptait le portail de la chapelle, il avait élevé également le mausolée de Charlotte d'Alhret, à la Motlc-Fcuilly , qui subsiste encore en partie, et diiréreales autres œuvres encore dont il ne nous reste pins que le souvenir.
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Si Ton voulait du reste étudier cet artiste en détail, et définir sa manière propre, on trouverait un obstacle encore plus grave peut-être que pour notre Michel Colombe, dans le petit nombre des œuvres de sa main qui nous ont été conservées. Toutefois, les quelques morceaux certains qui nous restent de lui, ceux du tombeau de Chnrlolle dWlhre/ , à La Molte-Feuilly en Berry, ceux qu'on peut en rapprocher par analogie, la Jeanne de Pen/hièvre du Louvre^ la petite Renée d'Orléans de Saint-Denis, peut-être aussi, d'après nos suppositions précédentes, le tombeau de Guy de Blanche fort à Ferrières,
Amboise. Ég. Saint-Denis-Hors. — Mise au tombeau. (Pierre peinte.)
nous montrent dans cet artiste un véritable italianisant : il prépare et annonce le style de François Marchand qui fleurira également à Orléans vers 1540. Aucune œuvre d'ailleurs, parmi celles que nous venons de citer, ne nous paraît vraiment de premier ordre. Les Vertus dont Martin Cloître orne les soubassements de ses tombeaux sont poncives et compliquées, ses angelots sont lourds et grimaçants, ses gisants eux-mêmes n'ont plus d'accent dans les figures ni de simplicité dans les draperies ; on y trouve des complications inutiles et des mièvreries fatigantes.
La prospérité artistique de notre région de la Loire va, du reste, considérablement diminuer après 1525, La cour va délaisser les châteaux de Touraine ; on construira beaucoup moins dans le second quart du xvi*' qu'on ne
Tavail fait dans le premier, et il serait extrêmement difficile d'établir, par un grand nombre de monuments sculptés actuellement existants, cette progression de l'italianisme dont nous parlions tout à l'heure. Deux sépulcres, celui de l'église Saint-Denis d'Amboise, très restauré, et celui du Coudray-Monbaull en Anjou, très mutilé, le bas-relief de Noire-Dame de VEcrignole aujourd'hui à Saint-Martin de Tours, une A ierge en terre cuite du Musée de Bloîs, une petite Merge de provenance incertaine à l'église de Sainte-Maure^ quelques rares statuettes dans la façade de la collégiale de Montrésor ^ les bustes d'ajîôtres du porche de la chapelle d'Ussé, voilà à peu près tout ce que nous avons pu noter d'important, pour le milieu du xvi*' siècle, en parcourant, comme nous l'avons fait, la région de la Loire. C'est bien peu de chose en comparaison des abondantes et démonstratives productions des ateliers champenois, et cette pénurie de documents n'est pas une des moindres raisons que nous ayons eu de limiter notre enquête ainsi que nous l'avons fait. La véritable école de la Loire disparaît avec Guillaume Regnault, au moment précis où triomphe l'italianisme et où l'école de Fontainebleau va commencer.
APPENDICE
Ecrit de Michel Colombe du 3 décembre loU *
Je, Michiol Coulombe, habitant de Tours et tailleur d vniaiges du roy, nostre sire, tant en mon propre et privé nom, comme ès noms de Guillaume Regnault, tailleur d'vmaig-es, Bastyen François, maistre masson de l'église collegialle ^ de Sainct- Martin de Tours, et François Coulombe, enlumineur, tous ti'ois mes nepveux, confesse, promectz, affirme et certiffie en foy de loyal preud'homme les choses (jui s'ensuivent estre véritables, tant pour le présent et passé, que pour Fadvenir ; et ' ce, pour la descharge et acquict de Jehan Lemaire, indiciaire et solliciteur des édiffices de très haulte et très excellente princesse. Madame Marguerite, archiduchesse d'Austriche et de Bourgoigne, duchesse douairière de Savoye et comtesse palatine de Bourgoigne.
C'est assavoir tout premièrement je confesse, ès noms que dessus, avoir eu et receu de ma dicte dame, par les mains de son dict indiciaire Jan Lemaire, la somme de quatre vingtz quatorze florins d'or d'Allemaigne à vingtz sept solz six deniers tournois pièce, qui reviennent à la somme de six vingtz huyt livres treize sols tournois, monnoye de roy, présentement courant. Et ce pour noz peines, labeurs et salaires de faire la sépulture en petit volume de feu de bonne mémoire, Monseigneur le duc Philibert de Savoie, mary de ma dicte dame, selon le pourtraict et très belle ordonnance faicte de la main de maistre Jehan Perreal de Paris, painctre et varlet de chambre ordinaire du roy, nostre dit seigneur ; de laquelle somme de quatre-vingtz-quatorze florins d'or d'Allemaigne revenans à la dite somme de six-vingt-huit livres XIII sols, je me tiens pour content et bien payé et en quicte '^, ès noms que dessus, les dis Jan Lemaire, solliciteur pour Madame, et tous autres à qui il appartiendra. Et de laquelle sépulture je, Michel Coulomlie, dessus nommé, feray de ma propre manufaiture, sans ce que autre y touche que moy, les
1. L'original de ce texte, publié pour la première fois par Le Glay en 1838, se trouve aux Archives départementales du Nord. (Archives civiles. — Série B. ; portefeuille 2221, pièce 9.) La transcription que nous en donnons a été vérifiée sur l'original par M. A. de Saint-Léger, docteur ès lettres, à qui nous adressons ici nos remerciements. Elle contient, si on la compare au texte de Le Glay, un certain nombre de vai-iantes dont nous indiquerons seulement les principales.