‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 32 sur 305 · Cf. Koechlin et Marquet de Vasselol, ouv. cit., pl · texte numérisé non relu

Cf. Koechlin et Marquet de Vasselol, ouv. cit., pl

LA SCULPTURE BOURGUIGNONNE

la disposition du groupe est identique, à part le geste des mains de la Vierge, dont l'une ici est placée sous la tête du Christ, l'autre vers sa ceinture. Le costume de la Vierge est presque le même, avec des arrangements de détail tout à fait semblables dans le bas de la draperie, de même que dans la terrasse. La façon dont sont traités la tête et le corps du Christ, bien que l'anatomie en soit plus soignée à Solesmes, est presque identique dans les deux statues. L'expression placide, indifférente même de la Vierge de

Solesmes, ses traits vul-

gaires la font plus proche peut-être encore que celle de Dierre de la sainte Anne d'Autun dont l'origine bourguignonne ne saurait faire de doute K Mais ces deux Pitiés sont deux œuvres absolument de même école et de même époque, on serait presque tenté de dire de même main-.

Deux statues de Saint- Jean - Baptiste ^ , placées l'une dans l'église de Limeray , l'autre dans celle de Cangey^ sur la rive droite de la Loire, non loin d'Amboise, appartiennent encore, selon nous, au même courant d'art dont l'origine doit être rapportée à la Bourgogne. Elles présentent

Solesmes. — Pitié. (Pierre peinte.)

1. Aucune des liypothèses faites dans les histoires et descriptions de Solesmes ne nous renseigne autant sur les origines de cette statue que ces analogies de style : à vrai dire, on ne sait rien sur son compte. Dom Guépin (Description des deux églises abbatiales de Solesmes, 1876, p. 9) la croit exécutée pendant la première moitié du xv" pour le prieur Philibert de La Croi.K. Uom de La Tremblayc {Les sculptures de l'église abbatiale de Solestnes, p. 116, fig.) voudrait la renvoyer après le Sépulcre et la rapproche d'une Pitié du Musée d'Angers qui, elle, est bien du xvi^ siècle. Mais ceci est tout à fait impossible : notre Pitié est certainement du xv^ siècle, contemporaine des débuts de l'école de la Loire. C'est le morceau de sculpture le plus ancien qui subsiste à Solesmes.

2. Il existe une Pitié très analogue à ces deux-ci et pro])ablement de même origine à l'église Saint-Nazaire de Carcassonne. Dans la région de la Loire même, nous avons encore noté comme s'en rapprochant une Pitié beaucoup plus rustique à Evron (Mayenne) et celle qui figure dans les boiseries des stalles de Vendôme (Cf. plus loin, chap. VII.)

3. Cf. Bossebœuf, Amboise, p. 561 et S81, fig., p. 292. — Le saint Jean-Ba|)tiste de Limeray proviendrait de l'église de Mosnes, située en face de Limeray sur la rive gauche de la Loire.

P. ViTKY. — Michel Colombe et la sciilpliire française.

l'une et Faulre ces proportions trapues, si caractéristiques, que nous avons notées à propos de la Vierge de Beauniont-sur-Loire. Le type en est emprunté à l'iconographie traditionnelle. Le Précurseur, les jambes nues, vêtu d'une espèce de tunique formée ici de peaux de bêtes, là d'une sorte de tresse grossière, lient de la main gauche l'agneau sur le livre et le désigne avec la main droite. La figure de Limeray porte simplement un grand manteau qui lui

tombe des épaules. Dans celle de Gangey, le manteau, laissant à découvert toute l'épaule droite, est ramené en avant jusque sur l'épaule gauche, et donne ainsi prétexte à un ample morceau de draperie où se déploie la verve de l'imagier. Cette draperie abondante et laineuse est d'ailleurs assez simple et logique dans ses plis, sans rien des cassures arbitraires que nous notions tout à l'heure.

C'est en somme le type gothique qui se perpétue ici, mais avec l'accent spécial que lui avaient donné les Bourguignons de la belle époque , celui que nous trouvons par exemple dans le beau saint Jean-Baptiste d'Autun. Il y a seulement, dirait-on, un peu plus de bonhomie encore et de familiarité dans ces rustiques figures tourangelles. Le saint Jean d'Autun gardait de la dignité et de la grandeur; ceux-ci sont de bons paysans « portant sayon de poil de chèvre », un peu vulgaires dans leurs traits et sans majesté dans leur port; celui de Limeray en particulier a une espèce de trogne de vigneron tout à fait réjouissante. Nous verrons plus tard, avec un saint Jean-Baptiste de la même région, mais évidemment postérieur, le type s'adoucir, s'affiner et revenir à la dignité qu'il avait perdue.

Cangey. — Saint Jean-Baptiste.

( Pierre peinte. )

Nous devrions, semble-t-il, rencontrer des traces d'influence bourguignonne à Angers^ où nous savons que Jacques Morel était venu pour travailler au tombeau du roi René. Qu'y avait-il fait? Cela est assez difficile à dire. Nous savons du reste qu'il mourut peu de temps après la commande du tombeau. Rien ne nous a été conservé du monument lui-même, sauf peut-être quelques jolis fragments d'arcatures en marbre avec des détails d'ornementation pré-

LA SCULPTURE BOURGUIGNONNE

cise et fine conservés au Musée Saint-Jean, à Angers. Une petite statuette de saint Pierre en marbre, assez rongée par la pluie, paraît avoir fait partie de la même décoration ; les proportions en sont trapues el les plis abondants : c'est peut-être là un témoin, mais bien minime, de l'activité de Jacques Morel ou de ses continuateurs. Nous pourrions sans doute aussi reconnaître au moins son influence dans un petit groupe en pierre, une sainte Barbe avec une donatrice, qui présente quelque analogie avec certaines sculptures du Musée Calvet d'Avignon, celles du monument du cardinal Lagrange. De même, une petite sainte Marguerile montée sur la tarasque ressemble pour la pose et l'allure générale à celle de l'autel de Saint-Sauveur à Aix, quelques saints Jean-Baptiste enfin, assez rustiques, conservés comme les morceaux précédents au Musée Saint-Jean d'Angers ne sont pas sans analogie avec ceux que nous venons d'examiner à Cangey et à Limeray.

Au delà d'Angers, à Noire-Dame-de-Behuard \ sur un corps de logis bâti pour Louis XI lui-même, ou pour loger un chapitre institué par lui entre 1470 et 1480, on voit dans une niche gothique une Vierge assez curieuse. Extrêmement lourde et engoncée, elle s'enveloppe dans un grand manteau qui ne lui couvre pas la . tête et laisse voir sa poitrine et son corsage décolleté en carré. La tête est couronnée et les cheveux pendants. L'enfanl, le torse nu, est posé sur le bras droit de la mère et saisit d'un geste naïf et vrai un de ses petits pieds dans sa main. Sa mère tient l'autre de la main gauche. Le marmot est tout à fait épais, et bien encore dans la tradition gothique. On a peine à reconnaître là le pur style bourguignon, mais on y constate, semble-t-il, le résultat qu'aurait pu produire son influence si elle avait été seule à s'exercer sur l'art de celte région.

Courajod citait encore comme spécimen d'art bourguignon deux statues, l'une en costume de bourgeois, l'autre en costume d'évêque, au Musée archéologique de Nantes. Elles sont bien dans l'esprit réaliste, un peu lourd, du xv^ siècle; mais elles n'ont rien de spécialement bourguignon. Quant aux sculptures si intéressantes du portail de la cathédrale de Nantes, que l'on cite couramment comme des œuvres bourguignonnes, nous les étudierons bientôt en détail, mais nous n'y voyons rien, disons-le tout de suite, qui ait vraiment le caractère que nous recherchons en ce moment'.

d. Cf. plus haul, chap. I, p. 15, et abbé Dubreil, ouv. cil., p. 33.

2. En dehors des œuvres que nous venons d'étudier, nous avons rencontré quelques morceaux très médiocres, très rustiques, dont on peut à peine dire qu'ils appartiennent à un style déterminé ; ils n'ont guère de bourguignon que leur lourdeur : un saint en bois en costume de franciscain à Limeray, un autre saint en pierre, dans la même église (probablement saint Antoine), plus caractérisé, avec quelques belles parties dans les draperies, mais très court et de visage très rude, un saint Marc à Autrèches, plusieurs statues à Notre-Dame-de-Behuard, etc.

Ces œuvres de la fin de récole bourguignonne, celles surtout peut-être qui voyaient le jour loin du centre primitif de l'école et des chefs-d'œuvre de ses premiers maîtres, n'allaient pas toutes vers les exagérations que nous avons signalées tout à l'heure. Lorsqu'un style se prolonge un peu, deux phénomènes opposés peuvent se produire et se produisent quelquefois concurremment, c'est l'exagération de son principe chez quelques artistes, c'est la réaction contre ce princijDe chez certains autres. Ainsi dans l'école bourguignonne, nous voyons des imagiers accentuer comme à plaisir tous les caractères de l'école, la lourdeur des proportions, la surcharge des draperies, la vulgarité des physionomies et des attitudes, etc. Chez d'autres, au contraire, le progrès s'affirme par une atténuation des habitudes et des principes les plus chers à leurs maîtres.

Tandis que dans certains sépulcres, tels que celui de Semur, les draperies à grand plis cassés deviennent d'une invraisemblance criante, les auteurs de celui de Tonnerre (1453), bien bourguignons cependant, semblent revenir à une certaine simplicité : leurs personnages ont même, en général (car le saint Jean est encore bien vulgaire), une tout autre dignité d'expression que ceux de la partie du retable de Bessey-lès-Citeaiw, où est rejarésentée la même scène'. Les œuvres de Jacques Morel, que nous avons signalées comme de véritables œuvres bourguignonnes, trahissent aussi quelque peu cette tendance à un naturalisme plus délicat ; c'est toujours de la sculpture colorée et vigoureuse ; mais le côté brutal s'en adoucit, et la grâce commence à s'y ajouter à la force naïve.

Bien d'autres œuvres seraient à citer dans la sculpture bourguignonne où l'on verrait cette tendance s'accuser de plus en plus. Ainsi le retable de Sainl- Sauveur, à la cathédrale d'Aij;-, où le groupe central qui représente sainte Anne groupée avec la Vierge et l'Enfant Jésus suivant un thème tout septentrional, possède un charme tout à fait rare. Le saint Victor qui se voit à côté est une figure ti*apue et énergique, mais très calme et très douce ; quant à la petite sainte Marguerite, debout sur sa tarasque, les mains jointes et le regard tendrement tourné vers le petit Jésus, elle possède déjà une grâce presque légère et délicate. Ce qui est à noter enfin dans ce monument, c'est la simplification relative des draperies, singulièrement plus tempérées et plus vraisemblables que dans les œuvres de pur style bourguignon.

Quelquefois, la lourdeur de la draperie persiste tandis que la figure devient gracieuse et douce. Ainsi dans une sainte Madeleine de la fin du xv*' siècle, qui se voit près de Dijon dans l'église de Talanf, le manteau est toujours

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