Miintz, Renaissance sous Charles VIII, préface
2. Ém. David, Essai historique sur la sculpture française. Ext. de la Rev. Encyclopédique, 1819, et Histoire de la sculpture française, Paris, 1872.
Palustre S par d'autres encore, comme MM. Anthyme Saint-Paul, Bonnaffé et Marins Vachon. Suivant ceux-ci, la « première Renaissance » serait chez nous presque exclusivement française, et la pénétration italienne réelle ne commencerait qu'avec François 1^^ et l'école de Fontainebleau. On s'est plu par exemple à opposer aux noms fameux des architectes, tels que Serlio, Boccador, fra Giocondo, etc., invoqués par la tradition, les noms de maîtres-maçons français comme Pierre Fain, Pierre Chambiges, Pierre Trinqueau, etc., qui ont vu leur renommée grandir rapidement, et quelquefois un peu indûment. Quant aux Juste, Emeric David les rangeait au nombre des artistes français. Des notions plus précises sur l'état civil de ces artistes, une étude plus attentive des textes et des œuvres, et quelquefois l'exhumation de nouveaux documents, ont forcé de reconnaître ce qu'il y avait d'exagéré dans cette thèse : on se rappelle ce qui est arrivé en particulier au sujet de l'Hôtel de \il\e de Paris qu'on voulait retirer au Boccador et que de nouveaux textes lui ont définitivement rendu 2.
Courajod, lorsqu'il porta ses études de ce côté, s'efforça de démontrer la part considérable qu'il faut nécessairement attribuer à l'italianisme dans l'art de la fin du xv*' siècle et du commencement du xvi® siècle. Il sacrifiait délibérément cette soi-disant « première Renaissance française », pour faire la part plus large encore à ce qu'il appelait la véritable Renaissance septentrionale, l'apport fécond des races du nord dans l'art moderne, le réalisme puissant des xiv*' et xv^ siècles. Courajod, à son habitude, a peut-être ici voulu démontrer un peu trop, et dans sa réaction contre la thèse de Palustre, il a peut-être, lui aussi, légèrement passé la mesure.
n faut certainement reconnaître en fait l'apport considérable des Italiens pendant les premières années du xvi® siècle, et l'importance du rôle joué par eux dans les travaux d'art de cette époque ; il faut reconnaître aussi que cette véritable invasion avait été précédée, durant presque tout le xv^ siècle, par un certain nombre de phénomènes dont quelques-uns sont de première importance ; mais de là à parler d'un « milieu tout pénétré d'influences italiennes » d'où serait sorti, dès avant les guerres d'Italie, l'art de l'école de la Loire, adouci et transformé précisément par ce contact avec l'art italien, nous croyons qu'il y a assez loin.
Il y a lieu, en effet, selon nous, de faire une distinction bien nette entre la réalité et l'efficacité de la pénétration italienne : réelle dès la seconde moitié du
1. Palustre, La Renaissance en France, passiin, et UArchileclure de la Renaissance ; — Bonnafîé, Gazette des Beaux-Arts, 1875, II, 394 et suiv. — Marias Vachon, Vllùtel de Ville de Paris, Paris,
2. Bournon, Le Véritable architecte de l'Hôtel de Ville de Paris, Gaz. archéol., 1888. Chronique, p. 5.
l'influence italienne avant les guerres d'italie
xv^ siècle, nous ne la verrons agir de façon évidente, palpable, décisive, sur le style général de nos difTérentes écoles de sculpture, même dans les régions les plus avancées, qu'à partir de l'année 1510 ou 1515, à partir du dernier tiers du règne de Louis XII et du début du règne de François I*^"". Avant cette époque, il y a certainement des œuvres italiennes en France ; mais l'art français, qui fleurit à côté très vivant, très actif, très original, est encore presque intact; dans les œuvres même où nous rencontrerons des morceaux italiens à côté de morceaux français, il y aura juxtaposition, il j aura contact, il n'y aura pas encore fusion véritable.
Nous n'avons pas à faire ici l'bistoire complète des rapports de la France et de l'Italie, même au simple point de vue artistique, avant les guerres d'Italie. Nous en indiquerons seulement les points principaux, les faits précis, positifs, contrôlables, que nous verrons presque toujours isolés et sans influence immédiate avant 1495. La plupart de ceux que citait Courajod, comme ayant contribué à la formation du milieu tourangeau, sont postérieurs à l'an 1500; il faut cependant bien songer que notre école et le talent surtout de son chef, né vers 1430, se formèrent bien avant cette date.
Nous verrons ensuite les effets de cette mode italienne qui sévit irrésistiblement après les expéditions de Charles et de Louis XII. Nous étudierons les productions italiennes importées en France ou exécutées sur place par les artistes qu'on y avait appelés. Étant donné leur date, contemporaine ou même postérieure à celle des grandes œuvres de l'école de la Loire, elles furent à peu près certainement sans influence sur ces œuvres mêmes ; mais nous nous convaincrons par le rapprochement que nous pourrons faire des unes et des autres que cet art italien, tel qu'il a pu être connu chez nous, n'était même pas susceptible, par son caractère propre, de donner les résultats qu'on lui attribue, et que l'évolution naturelle de l'art français telle que nous l'avons vue s'indiquer dans nos études précédentes, fut plutôt contrariée qu'encouragée par l'art d'outre-monts.
Rapports artistiques de la France et de l'Italie au X\^^ siècle.
Les expéditions d'Italie sont le fait capital et décisif dans l'histoire de l'italianisme français. Mais on peut cependant noter un certain nombre de phénomènes de pénétration antérieurs à 1495. Il ne faudrait pas toutefois, à notre avis, en souligner par trop l'importance.
Jamais certainement depuis le moyen âge, la France et l'Italie ne s'étaient ignorées complètement. Rapports politiques, rapports commerciaux, rapports
intellectuels, rapports artistiques, on a pu en relever un grand nombre durant le cours des xii*', xiii*^ et xiv^ siècles'. Ces rapports deviennent plus fréquents encore avec le xv*' siècle.
On a rappelé, par exemple, les conséquences des alliances et mariages princiers, prétextes lointains des futures revendications politiques, causes toutes prochaines de missions diplomatiques et de déplacements officiels''. Les passages des Alpes sont sillonnés continuellement par des ambassades : on note par exemple sous Louis XI celle de Donato Acci.y'uoli (1467-75), du cardinal Bessarion (1472), de Genlile Becchi (1487), du cardinal Julien de la Bovere (1478), plus tard celle des Milanais, avec Ludovic le More en 1492, puis celle des Vénitiens en 1493. Les relations avec Gênes et avec Naples étaient constantes depuis longtemps.
De nombreuses ambassades françaises s'étaient aussi rendues à maintes reprises dans la péninsule, sans compter les prélats que leurs fonctions près du Saint-Siège appelaient à Rome. Il est à noter en particulier qu'un grand nombre des archevêques de Tours, depuis Jacques Gelu^^ au commencement du xv^ siècle, qui avait accompli plusieurs ambassades, jusqu'à Charles- Dominique Caret (o, qui était Italien, connaissaient la péninsule. De même, le cardinal d'Estouleville^ archevêque de Rouen, que ses fonctions retinrent longtemps à Rome^. Mais il convient de remarquer aussi que ces archevêques de Tours qui avaient vu l'Italie et qui présidèrent d'autre part à l'achèvement de la cathédrale, notamment Jean de Bernard^ vers 1460-1470, n'eurent pas la moindre velléité de faire apporter quelque changement aux habitudes de construction ni de décoration française. Le cardinal d'Estouteville, lui-même, lorsque, rentré à Rouen, il se fit bâtir une maison de plaisance, qui n'était autre que le premier château de Gaillon, l'avait fait ou laissé faire suivant un plan entièrement gothique.
Des prélats italiens avaient commencé aussi, dès le xv"^ siècle, à envahir les bénéfices français. On peut citer par exemple un César de Borgognonihus à Limoges, un I^éonard de la Rover e à Agen. Mais il faut remarquer que celui-ci fit bâtir à Agen une partie de la tour de Ilaultefage qui est entièrement flamboyante et que la plupart étaient de simples évêques in partibus qui ne firent rien ou firent très peu pour leur cathédrale ^.
1. Cf. Delaborde, L'ExpéJilion de Charles VIII en Italie. — Miintz, La Renaissance sous Charles VIII. — Courajod, Cours de 18S9-9f, passim.
2. De Mandrot, Ymberl de Batarnay, p. 278. — Delalîorde, ouv. cit., 253.
3. Dorange, Bull, de la Soc. archéol. de Tour., III, 267, 280.
4. Miintz, ouv. cit., |). 478. II y avait même fait exécuter vers 1460-1470 d'importants travaux; à Sainle-Marie-Majeurc, notamment, un tabernacle commandé à Mine da Fiesole (comte Gnoli, Archivio sioj-ico dell, Arte, 1889-90. — M. Reymond, Sculpture florentine, III, 94).