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VITALITÉ DE l'aRT FRANÇAIS A LA FIN DU XV*' SIKCLE
D'autre part, les plus fervents amis de notre moyen âge, les Yiollet-le-Duc, les Caumont et leurs élèves, épris par-dessus tout de la grande et sévère beauté du xni*' siècle , ont proclamé la décadence en arrivant au xv^ siècle ; et ils ont ainsi prêté l'appui de leur autorité à la thèse que nous combattons. La vérité est qu'il y a eu transformation, évolution, mais non pas décadence; on le constatera sans peine si l'on consent à regarder les choses sans parti pris, si l'on n admet pas qu'il y a un type idéal du beau, et un point de perfection unique qu'on ne peut dépasser sans déchoir.
Il nous paraît d'aljord injuste, même quand il s'agit de constructions religieuses, de nier l'activité et la fécondité d'invention de nos architectes. M. Raoul Rosières écrit pourtant, dans son Evolulion de V architecture en France que, « dès la deuxième moitié du xiv'^ siècle, le grand mouvement de construction d'églises, commencé au xi^, se ralentit, et qu'au xv'' il a complètement cessé » et ailleurs que (( les architectes se contentent d'accumuler les pierres selon les plans consacrés, sans se soucier d'innover en rien dans la structure de l'édifice ». Si réellement il y avait eu diminution dans le nombre des églises construites au cours du xv'^ siècle, on pourrait en donner bien des raisons, à commencer par le ralentissement du grand mouvement de ferveur religieuse qui avait marqué le xii^ et le xiii'^ siècle. On pourrait dire aussi que l'on avait bâti suffisamment d'églises, à ces époques lointaines, pour les besoins de la population. On pourrait invoquer enfin les malheurs de la guerre de Cent ans. Mais nous verrons en fait qu'une fois cette crise terrible passée, on reprit, on remania, on agrandit un nombre considérable d'églises, et que l'on en construisit même beaucoiq) de nouvelles.
Quant à la seconde affirmation de M. Rosières, relative au défaut d'invention des artistes de ce temps, il est bien évident que le caractère et la foi'ce de leur art résidaient dans la tradition et que les innovations ne s'introduisirent que peu à peu. Elles étaient cependant très notables et allaient changer presque totalement le caractère des édifices, surtout des édifices civils. On fait observer aussi qu'au lieu des solutions variées et ingénieuses apportées jadis, ici ou là, pour tel problème de construction ou de décoration, une certaine uniformité, légèrement monotone, tend à s'introduire dans tout l'art français. Mais cela peut tenir aux tendances générales de l'époque, et il faut se rappeler qu'avec la royauté grandissante, l'unité se fait de plus en plus en France. Nous constaterons encore cependant des différences notables selon les régions.
Quoi qu'il en soit, il y eut à ce moment, dans diverses provinces françaises, non seulement par l'activité déployée , mais par les ressources d'invention
i. Raoul Rosières, Evolution de l'architecture en France, p. lit et p. 118.
mises en œuvre, comme une véritable rénovation du style gothique. Cette rénovation n'est du reste qu'un développement logique et spontané de ce style créé chez nous aux xii*^ et xiii^ siècles*. La science des combinaisons de la construction s'est encore accrue. L'édifice, moins robuste, gagne en élégance, les piliers souvent n'ont plus de chapiteaux ; avec ces nervures qui vont de la base à la voûte, l'ossature d'une nef d'église apparaît toute nue-, un peu sèche quelquefois, car le profil de ces nervures, ainsi que celui des meneaux autrefois cylindriques, s'amincit, se creuse, et devient découpé et anguleux.
Quant à l'ornementation, on a souvent insisté sur le goût qui s'y manifeste de plus en plus à cette époque pour la complication et même la confusion ; les meneaux des fenêtres se ramifient et forment des séries de courbes bizarres, qu'on a" comparées à des flammes ; les portails se hérissent de clochetons et de gables ajourés, plus ou moins utiles et logiques ; les contreforts et les arcsboutants, les clochers eux-mêmes se chargent de dentelles de pierre, et Ton a parfois quelque raison de se plaindre de l'exubérance de cette décoration.
Mais constatons d'abord que cette exubérance même est assez contradictoire avec la stérilité et l'épuisement que l'on reproche à l'art de ce temps. Le goût des architectes se transforme , devient moins sobre et moins pur ; ce n'est pas une raison pour déclarer que leur art se meurt. De plus, ce goût de profusion décorative n'est pas si général qu'on afiecte de le dire. Il semble que les détracteurs du gothique finissant aient toujours en vue certaines églises surchargées de la région du Nord ou du Nord-Ouest, Abbeville, Louviers ou Les Andelys, dont la décoration luxuriante écrase un peu le monument luimême ^. Mais dans d'autres régions, dans celle qui doit nous occuper en particulier, et où Ton construisit un grand nombre d'églises, en Champagne également où fleurit et se prolonge, plus que partout ailleurs, cette espèce de renaissance gothique, nous avons trouvé dans mainte construction, surtout peut-être dans celles de second ou de troisième ordre, une grâce nerveuse, une sobriété, une clarté et une logique qui sont les marques même, selon nous, du style de la fin du xv° siècle.
On a abandonné les ambitions démesurées de la fin du xiii*^ siècle. Les
1. M. Marcel Reymond (Caractère italien de la façade de Saint-Antoine (Isère), Bulletin de V Académie delphinale, 4"= série, t. X, 1896) a cru pouvoir discerner des éléments étrangers dans un des plus robustes spécimens de rarchitccluro du milieu du xv^ siècle. Nous pensons que, s'il y a quelque rapport dans la conception de celte façade avec les habitudes italiennes, il ne peut s'agir que d'une simple coïncidence ou d'un emprunt fait par les Italiens à quel([ue type français. M. Enlart s'est déjà élevé contre celte opinion (cf. Correftpnndance hislor. et nrchéol., septembre 1897).
2. Voir, par exemple, l'inlérieur de l'église de Cléry, que nous reproduisons.
3. Nous verrons plus tard d'où put venir, dans celte rég'ion, ce caractère particulier. Cf. chap. VII.
VITALITÉ DE l'aRT FRANÇAIS A LA FIN DU XV*^ SIÈCLE
édifices sont de proportions plus modestes, ils ne sont ni écrasants, ni mystérieux ; les arcs robustes sont largement ouverts et les intérieurs sont clairs et lumineux. On a renoncé aux élévations vertigineuses des voûtes centrales, qui allaient chercher au-dessus de la masse des chapelles la lumière tamisée par les vilraux ; les combles en appentis descendants, qui couvraient autrefois tout d'une venue les bas-côtés des églises, se sont changés en une série de petits combles à quatre pans, établis travée par travée, et Ton a pu trouver ainsi du jour, pour la grande nef au-dessus des chéneaux des bas-côtés, à une hauteur beaucoup moins considérable qu'autrefois, avec le système des appentis. Souvent aussi, avec ces nefs moins hautes, les arcs-boutants disparaissent. Lorsqu'on a besoin de butter des voûtes on se contente de bàlir une espèce de pan de mur de refend, et on l'indique simplement au dehors par une faible saillie, presque un pilastre. Sans le savoir, on en vient tout doucement ainsi à des proportions plus raisonnables et, a-t-on remarqué, presque classiques. Cette architecture devient plus humaine, plus élégante, plus mondaine, presque plus simple, et cela tient sans doute aussi à la transformation de l'esprit général du temps ainsi qu'au développement que prend, parallèlement à l'architecture religieuse, l'architecture civile.
Le fait le plus important, en effet, dans l'histoire de l'architecture du xv^ siècle, c'est le développement considérable de Y architecture civile^ et ce développement aboutit à une véritable création, tout originale, toute nouvelle et toute française, trop volontiers négligée par ceux qui ne veulent voir qu'épuisement et stagnation dans l'art gothique du xv*' siècle.
On sait comment les besoins de la société se transformèrent, comment le goût du luxe et du bien-être se répandit, surtout après la guerre de Cent ans. On avait reconnu que les anciennes demeures féodales sombres et austères, si épaisses qu'en fussent les murailles, étaient devenues impuissantes contre l'artillerie ; on éprouvait moins qu'autrefois, les temps devenant meilleurs, le besoin de s'enterrer dans une forteresse hermétiquement close, et les maisons de plaisance allaient remplacer les châteaux forts. Dans les villes, les bourgeois eux-mêmes, rassurés et enrichis, se faisaient bâtir des maisons confortables, bientôt des hôtels somptueux et largement ouverts, comme des palais de grands seigneurs. Ils se plaisaient également à orner leurs hôtels de ville de toutes les grâces et les parures, chères aux artistes très imaginatifs de ce temps. M. Gaston Paris, en la comparant à la littérature du temjDs', a parfaitement défini cette architecture civile, « si charmante et si française »,