‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 6 sur 305 · Gaston Paris, La poésie du moyen âge, p · texte numérisé non relu

Gaston Paris, La poésie du moyen âge, p

qui n'est plus celle du moyen âge et n'est pas encore atteinte par les effets de la Renaissance italienne : « Déjà les épaisses murailles, les rares fenêtres, les sombres massifs de pierres des forteresses féodales ont fait place à des galeries, à des croisées largement percées, à des tourelles élégantes; les formes de l àge antérieur dominent encore l'invention, mais sont avec art et adresse accommodées à des goûts et à des besoins nouveaux. Partout, plus de sécurité, plus de relations, et, dès lors, plus de jour, plus d'ouverture d'esprit, plus de variété. La grandeur du xn*^ et du xiii^ siècle a disparu, et souvent une ornementation lourde et surchargée fait regretter la simplicité nue d'autrefois ; mais dans plus d'une heureuse construction, la sobriété se joint à la grâce pour former un tout qui charme les yeux s'il ne remplit pas le cœur d'émotion et l'esprit de grandes pensées. »

Bien des nouveautés se sont déjà introduites dans l'architecture civile, dont on fait honneur d'ordinaire à l'influence de l'Italie : la clarté, la gaieté, le luxe pénètrent dans ces demeures qui cependant sont bien loin de prendre encore pour modèles les fameux palais de Florence ou de Rome. L'opposition, qui est de tradition et que nous voyons faire encore tous les jours, entre (( la froide prison de Plessis-lès-Tours et les raffinements de Blois et de Chambord ^ » est d'une évidente fausseté lorsque l'on connaît ce qui reste du Plessis, gracieuse petite construction de brique et de pierre, toute gaie, toute pimpante. S'il y a au contraire quelque chose de froid et de désolé, c'est bien plutôt Chambord, où les ambitions classiques apparaissent et où l'on sent déjà comme un avant-goût de la future solennité monotone de Versailles. De même, le mode de décoration pourra changer, mais l'habitude de décorer richement les édifices subsistera partout sous Charles VIII, sous Louis XII, pour disparaître plus tard lors de la véritable Renaissance classique. « L'amour de la brillante décoration, écrit M. Marcel Reymond, à propos du Palais de Justice de Grenoble-, ne fut pas, comme on l'a dit souvent, une des nouveautés de la Renaissance. Cet amour est un des caractères les plus saillants de notre art français du xv*' siècle, et l'action de la Renaissance fut précisément de le diminuer et de le détruire. Sous prétexte de noblesse, de pureté, de goût, d'idéal, la Renaissance a abouti, en architecture comme dans tous les arts, à l'élimination de la forme ornée. »

Aussi bien du reste dans l'architecture civile que religieuse, ce style nou-

1. Cf. Levasseur, Chapitre sur la France économique au A'F/" siècle, dans V Histoire générale de Lavisxe et lianiLaud, IV, p. 11)1.

2. M. Reymond et Giraud, Le Palais de Justice de Grenoble, p. 8. Cf. aussi R. Rosières, ouv. cit., p. 122.

VITALITÉ DE l'aRT FRANÇAIS A LA FIN DU XV*' SIKCLE

veau, créé par les Français du milieu du siècle et appuyé sur toute la tradition antérieure, sera assez vigoureux et puissant pour persister même pendant et après l'invasion italienne. En ce qui concerne les édifices religieux, on a remarqué très justement que les communautés, les fabriques, les corporations, toutes les collectivités, seront naturellement plus fidèles à l'esprit traditionnel, moins portées à accueillir les nouveautés, et que leur attachement se manifestera par une série très abondante de constructions. Dans l'architecture religieuse, les grands prélats, et dans l'archileclure civile, les rois, les seigneurs, les bourgeois eux-mêmes, quand ils joueront au grand seigneur, seront plus portés à se mettre à la mode nouvelle. Mais malgré leur goût, plus ou moins profond et raisonné du reste, pour les modes italiennes, quelque chose subsistera dans leurs demeures de l'art de jadis. « Si l'architecture, a dit Viollet-le-Duc', ne consistait qu'en quelques profils, quelques pilastres ou frises décorés d'arabesques, nous accorderions volontiers que la Renaissance française s'est faite italienne. » Mais il y a autre chose : il y a les combles à la française, les tourelles, les escaliers à vis, les balcons à encorbellements, etc., qui témoignent de la continuité de la tradition, et les formes de détails mêmes dont parlait A"iollet-le-Duc « ne font que se substituer à des moulures gothiques dont elles viennent prendre la place ^ » ; elles pourraient être remplacées par des ornements de toute autre nature sans que le monument fût modifié dans son essence.

Nous ne saurions admettre enfin, comme on l'a écrit récemment, que <( la maçonnerie d'un édifice n'était guère autrement regardée en ce temps-là que comme une matière à décorer, à qui l'ornement qu'on y plaçait donnait tout son prix et tout son caractère » ; ces « ordonnances gothiques » dont on fait bon marché, elles avaient été créées par l'effort réfléchi de nombreuses générations d'architectes, elles constituaient le fond même de notre art national, et si nous les retrouvons encore dans les édifices de Charles VIII, de Louis XII et même en partie au moins de François I'^'', c'est une preuve de la persistance du tempérament profond de l'art français, pendant cette période désignée sous le nom de Première Renaissance.

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