‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 58 sur 305 · Cf. plus loin, chajj. X · texte numérisé non relu

Cf. plus loin, chajj. X

l'influence italienne avant les guerres d'italie

Il faut cependant considérer que ces artistes contribuèrent à répandre ou à entretenir le goût des choses italiennes qui n'allait éclater furieusement que quelques années après : ils préparèrent les voies à Titalianisme futur. Mais rien ne nous prouve qu'ils aient dès le moment même de leur arrivée, vers 1460, exercé ime très grande action sur l'art français, même et surtout dans ce milieu artistique tourangeau que l'on prétend", dès 1470, tout pénétré d'influences italiennes. A vrai dire, celui-ci n'offre rien de très particulier, malgré la présence de la cour; il est beaucoup moins favorisé par exemple, à ce point de vue, non seulement que le milieu provençal, mais que le milieu lyonnais ou bourguignon. Jean de Candida est le seul médailleur italien dont nous ayons pu signaler la présence en Touraine. Encore y passa-t-il relativement assez tard, et ne pouvons-nous pas affirmer qu'il s'y soit établi à demeure.

En dehors des médailles et des petits bronzes on signale encore comme agents de propagande italienne les produits de l'industrie marbrière de Gênes et le commerce très abondant qui s'en fit à une certaine époque. Mais c'est surtout pendant la période suivante, entre 1500 et 1510, que nous verrons affluer les monuments de cette nature : tabernacles, tombeaux, fontaines, bénitiers, etc. Ce ne sont pas là des documents qui puissent, comme les plaquettes et les médailles, disparaître totalement sans laisser de traces : or. dans l'enquête que nous avons faite, sur la série des bénitiers italiens par exemple ou des fonts baptismaux en marbre, importés en France, le plus ancien monument que nous ayions rencontré avec une date certaine, est de 1494, l'année même de la première expédition d'Italie.

Le voyage de Jean Fouquet.

Enfin, à côté de l'arrivée de quelques artistes et particulièrement des médailleurs italiens, à côté de l'importation en France de quelques objets d'art devenus presque insaisissables pour nous, un fait capital, dit-on, dans l'histoire de l'italianisme en France avant les guerres d'Italie, c'est le voyage de Jean Fouquet à Rome. Le fait est indéniable, et nous n'avons pas à revenir sur les preuves qu'on en a données Fouquet alla en Italie vers 1443 et y

1. Cf. A. Salmon, Archives art fr., série, IV, 168. — A. de Montaiglon, Jean Fouquet en Italie, ibid., 2= série, I, 454-468. — P. Lcprieur, Jean Fouquet, Revue de l'art anc. et mod., I, 40-41.

fil le portrait du pape Eugène 1\ ; mais nous ne savons exactement ni comment il j avait été appelé, ni combien de temps il y restai

Les conséqnences néanmoins de ce voyage sont évidentes lorsqu'on examine Fœuvre de Tarliste et de ses successeurs : c'est principalement Tintrodnction dans la miniature française du système de rornementation emprunté à l'antiquité : colonnes torses, arcs de triomphe, obélisques, colonnades, pilastres cannelés, etc.

Il ne faudrait ponrtant pas exagérer la portée générale de ce fait et en faire comme mie sorte de symbole. Les conséquences dans le domaine particulier de la miniature purent en être importantes; mais cela ne donne guère le droit de parler comme l'a fait Gourajod, par exemple, d'une atmosphère nouvelle qui se crée en Touraine vers 1445, atmosphère toute pénétrée de courants italiens. De ce qu'un miniaturiste a rapporté des cahiers de croquis d'après les monuments antiques et d'après les décorations classiques en vogue chez les Italiens de l'époque de Brunelleschi, de ce qu'il se sert de ces souvenirs et de ces croquis pour composer le cadre de son œuvre postérieure à 1450, de ce qu'il les transmet même à ses élèves, qui les copient sans les comprendre ni les modifier, de ce qu'il se souvient parfois de certains gestes ou de certaines dispositions, il ne s'ensuit pas forcément que l'esprit général de toute l'école française doive en être transformé, lorsqu'on constate surtout que, décoration à part, le style général de ces miniatures reste fidèle dans son ensemble à la tradition franco-flamande, et que l'introduction de ces emprunts étrangers y coïncident souvent avec la continuation pure et simple des principes de la décoration traditionnelle.

Remarquons en outre que ces principes de décoration nouvelle, inaugurés vers 1450, restent la propriété des miniaturistes, que les tailleurs de pierre ne les adoptent en aucune façon, et que, lorsque beaucoup plus tard, à l'extrême fin du siècle, plus de cinquante après le voyage de Fouquet, la décoration architecturale se transformera, ce ne sont pas du tout les éléments chers à cet artiste qu'elle adoptera tout d'abord. Celui-ci avait, à l'exemple des Italiens de la première moitié du xv*^ siècle, calqué d'assez près les formes antiques. Or, nous avons indiqué déjà dans l'histoire même de l'ornementation italienne une déviation assez curieuse qui se produit vers 1450 : après avoir imité presque servilement le décor antique, on va s'abandonner un peu plus tard, surtout dans le Nord, aux fantaisies de l'arabesque gracieuse et

i. C'est une exagération que d'affîrmer que Fouquet fut appelé pour faire le portrait du pape. M. Leprieur a fort justement supposé qu'il avait dû accompagner quelque ambassadeur envoyé auprès du pape sous Charles VII et être amené à faire le portrait du souverain pontife comme il avait fait déjà auparavant, bien que très jeune, le portrait du roi de France.

l'influence italienne avant les guerres d'italie

légère, et s'éloigner pour un moment des pures formes antiques. C'est sous cette forme de l'arabesque que le style italien pénétrera notre décoration monumentale dans les dernières années du siècle et les premières du suivant. Ce n'est donc pas de Fouquet ni des Italiens de sa génération, mais bien d'une nouvelle génération d'artistes, ce n'est pas des Florentins ni des Romains de 1450, c'est des Milanais et des Génois de 1490 que l'art monumental subira cbez nous l'influence.

En somme, Michel Colombe étant né vers 1430, on peut admettre que c'est vers 1460-1470 que sa formation s'achève ; c'est alors qu'il se fixe en Touraine. Or, ni les médailleurs, ni les miniaturistes ne nous paraissent susceptibles d'exercer à ce moment sur l'art de la sculpture une influence italianisante bien eflîcace ; nous ne pouvons enregistrer dans la région la présence d'aucune autre œuvre de sculpture importante que le tombeau de Charles d'Anjou, apporté sans doute au Mans à une date qui ne saurait être antérieure à 1473, et qui est peut-être très postérieure; où faut-il donc prendre ces fameuses pénétrations italiennes qui auraient fait de la Touraine, dès 1445, dès le règne de Charles VU, un milieu de culture artistique si spécial ?

Certes, il a pu y avoir dès 1460-1470, en Provence, un petit centre d'art franco-italien ; mais le sculpteur Laurana qui y a produit des œuvres importantes est à peine représenté au dehors. On reconnaît de plus que son style n'est pas, ornementation à part, empreint du pur esprit italien, que son réalisme brutal est tout plein d'éléments flamands. Les autres médailleurs sont aussi plus préoccupés de donner des images robustes et vraies que des leçons de grand style : oîi donc nos artistes auraient-ils pris cette notion de noblesse, de douceur, de pureté, de style que l'on représente comme le ferment nécessaire de l'évolution de l'art franco-flamand?

Il y a bien, il est vrai, le voyage de Fouquet qui, lui, a vu les vrais maîtres Italiens, qui a aperçu sans doute aussi quelques antiques; mais il est seul ou à peu près, et nous avons vu ce qu'il avait rapporté surtout de ce contact. Toute cette « pénétration lente » que l'on ne peut appuyer sur des faits précis, sur des monuments dont nous puissions juger, nous paraît donc une simple hypothèse pour relier le voyage de Fouquet au mouvement italianisant qui se produit cinquante ans plus tard, alors que le premier phénomène isolé n'a presque aucun rapport avec la soudaine invasion, avec la transformation complète qui va se produire dans notre art français après les guerres d'Italie.

p. ViTuv. — Michel Colombe et la sculpture française. 9

Toutes les preuves que Courajocl annonçait à l'appui de cette pénétration italienne, toutes les importations réelles et considérables, encore saisissables pour nous aujourd'hui, qu'il signalait, se rapportent à l'extrême fin du xv^ et au début du xvi^ siècle. Or, à ce moment, Michel Colombe approche de 70 ans, et ce n'est pas généralement à cette époque de sa vie qu'un artiste peut subir l'influence qui décide du caractère de son œuvre.

Profil de personnage « à l'antique »

provenant de Gaillon.

( Marbre. )

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