‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 66 sur 305 · Ouv. cit., IV · texte numérisé non relu

Ouv. cit., IV

des ouvriers locaux, des manœuvres quelquefois, se chargèrent d'accompagner et de mettre en place les morceaux ainsi exécutés. Une fois en France, ils y restèrent, tout heureux sans doute de s'y voir de simples ouvriers passer grands artistes.

Tombeau des ducs d'Orléans.

La première commande d'un monument important dont nous ayons gardé à la fois la trace écrite et le résultat, puisque le monument lui-même a subsisté, c'est le tombeau élevé par Louis XII à la mémoire des ducs d'Orléans, ses ancêtres, en vertu du même sentiment familial qui faisait commander à la reine Anne, au même moment, le tombeau de ses père et mère. Mais la reine, après avoir fait venir des marbres et des ouvriers italiens, par un revirement subit dont nous aurons à reparler', allait confier la majeure partie de l'exécution du tombeau de Nantes à des Français ; Louis XII, au contraire, voulant peut-être par ce moyen affirmer les attaches italiennes de sa famille, ou simplement séduit par l'art élégant et raffiné qu'il admirait en Italie, commanda le tombeau en entier à quatre sculpteurs italiens : nous connaissons leurs noms grâce au texte de la commande qui leur fut donnée en 1502, par Jean Hernoet, secrétaire du roi-.

C'était Michèle d'Aria, Girolamo di Viscardo, Donato di Batlista Benti et Denedetto di Bartolommeo^ , les deux premiers, Génois, assez célèbres dans leur pays, les deux autres, Florentins, venus pour travailler à Gênes où l'élément toscan, surtout en sculpture, joua toujours un grand rôle. L'une des dernières œuvres qu'ils aient exécutées en commun était la Cantoria de San- Stefano à Gênes. D'après le caractère de cet ouvrage, nous voyons que c'étaient des ornemanistes habiles sachant à merveille ciseler les arabesques d'un pilastre, mais des sculpteurs en somme assez médiocres, et peu habitués aux grands travaux de ronde bosse.

Le tombeau dont les artistes remirent à l'envoyé du roi une sorte de projet dessiné devait comprendre quatre figures de gisants, celles de Louis d'Orléans et de sa femme, Yalentine Viscon ti et celles de leurs deux fils, Charles et Philippe d'Orléans, père et oncle de Louis XII ; autour du soubassement, une ving-

\. Cf. plus loin, chap. IX.

2. Ce texte très important avait été publié par Alizeri dans ses Notizie (IV, 286 et suiv.); mais c'est M. deTschudi qui, en 1885, en fit l'application le premier au monument aujourd'hui conservé à Saint-Denis. {Le tombeau des ducs d'Orléans, Gaz. archéoL, 188."i, p. 93-99, grav.)

3. Ce dernier, plus connu sous le nom de Bcnedetto da Rovezzano, est le plus célèbre. (Cf. Vasari, Vite, IV, p. 530, éd. Milanesi.) C'est par erreur que M. Milanesi lui attribuait le tombeau de Charles VIII. II ne peut s'agir de ce monument dont l'exécution fut, nous le verrons, confiée à Paganhio.

taine de statuettes dans des niches devaient représenter les douze apôtres et un certain nombre de saints martyrs. D'après le marché, le nommé Spinola de Serravalle était chargé de surveiller l'exécution et deux des artistes devaient accompagner l'envoi jusqu'à Marseille ou jusqu'à Lyon, puis jusqu'à Paris, où ils mettraient le monument en place. On suppose, sans preuve absolue, que ce furent les deux Florentins qui remplirent cette dernière partie du programme ; mais on n'en a aucun témoignage certain, non plus que de leur activité possible à Paris. Peut-être se joignirent-ils tout simplement, en 1504, une fois l'œuvre achevée, à l'atelier déjà constitué par Guido Mazzoni au Petit Nesle.

Quoi qu'il en soit, le tombeau fut élevé dans l'église des Célestins de Paris ^ . Tel qu'il est aujourd'hui à SainL-Denis, et c'est à peu près l'état ancien que nous montre la gravure de Millin, il présente une disposition assez singulière avec ce sarcophage superposé au soubassement qui surélève deux des gisants d'une façon bizarre, disgracieuse et insolite. Quant à ces gisants euxmêmes, ils sont conçus selon la formule française qui fut sans doute imposée aux artistes , mais ils sont extrêmement médiocres. Leurs mains sont jointes à la française, mais leurs yeux sont fermés, habitude rare au moyen âge et qui va tendre à se généraliser. De relief peu saillant, et comme

aplatis, ils sont de plus d'une exécution molle, lourde, conventionnelle, sans élégance et sans force; les plis sont symétriques, sans grâce comme sans réalité, les figures sans aucun accent de vie. Les petits animaux familiers enfin qui devaient figurer aux pieds des gisants, selon l'habitude française, grimpent assez gauchement sur leurs jambes, et cette bizarrerie ne peut

Cliclit' Firhol.

Saint-Denis. — Slaliie de Louis d'Orléans. (Marbre.)

1. I! y resta jusqu'à la Révolution (cf. Millin, Antiquités nationales, I, ég'. des Célestins, p. 77, pl. 15). Il figura ensuite, en trois morceaux, chez Lenoir, qui l'attribuait à Paul Ponce (cf. Musée des mon. franç., II, p. 115-118-124. Calai., n"^ 77-78-80). 11 fut envoyé à Saint-Denis en 1816. Quelques statuettes ont été refaites : ce sont celles de saint Maurice et de saint Grégoire, de sainte Geneviève et de sainte Catherine. Cf. Guilhermy, L'abbaye de Saint-Denis et ses tombeaux

s'expliquer que par une mauvaise intelligence du thème proposé à l'artiste. Telles qu'elles sont, ces figures n'offrent rien de particulier ni de fécond comme enseignement : c'est le type traditionnel français, mal compris, gauchement interprété, et lourdement exécuté.

La décoration du soubassement sortait davantage des habitudes nationales : d'abord, dans sa composition générale, c'est la première fois que l'on voyait en France sur un tombeau cette série des douze apôtres qui va se reproduire si fréquemment ensuite à Nantes, dans le tombeau de François II, où Perréal l'imposera à l'atelier de Michel Colombe ; à Montmorency, dans le tombeau

Cliché Fichot.

Saint-Denis. — Partie du soubassement du tombeau des ducs d'Orléans. (Marbre.)

de Guillaume de Montmorency, où Martin Cloître l'acceptera plus tard comme un type consacré ; à Montrésor dans le tombeau des Bastarnay, comme à Saint-Denis dans le tombeau de Louis XII lui-même, exécuté, du moins en grande partie', par des Italiens.

Le caractère de l'architecture (corniches, colonnettes cannelées à chapiteaux presque classiques, arcades en plein cintre) était aussi tout à fait une nouveauté ; mais il faut noter que ce type de décoration classique ne se retrouvera dans des œuvres françaises que vers 1530, à Montrésor par exemple. Quant aux figures d'apôtres et de saints, essentiellement italiennes, elles sont mouvementées et dramatisées, elles prennent des attitudes, tendent la jambe, font des gestes : elles posent, comme le feront j^lus tard et de façon plus marquée encore celles des Juste ; elles tendent aussi à se rapprocher de plus en plus, dans le détail du costume, de la simplicité antique et à faire paraître, aussi souvent que possible, le nu sous la draperie. Or sous ce rapport également, pour trouver quelque chose d'analogue dans des œuvres françaises, il faudra attendre jusqu'à François Marchand; même dans les « tombeaux à apôtres » de

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