ET PAXIUS NEPOS SUUS
1. Cependant il avait dû sans doute installer lui-même son tombeau avant sa mort, lorsqu'il fit construire le chœur de l'église de Folleville entre 1514 et 1519. L'épitaphe contenue dans un cartouche du soubassement, rédigée en lettres gothiques, paraît bien avoir été ajoutée après coup par une main française, une fois le monument mis en place, sans doute même après la mort du personnage.
2. Perkins, Sculpteurs italiens, éd. française, II, 147. — Alizeri, ouv. cit., vol. IV, p. 308, 310,316 et 324.
3. Nous ne savons pas de façon précise la date de sa mort, mais les seuls travaux (ju'il ait exécutés à Gênes, d'après les textes publics par Alizeri, sont compris entre 1501 et 150'J. C'est donc entre ces deux dates qu'après avoir travaillé [)0ur Georges d'Amboise, il dut exécuter le tombeau de Raoul de Lannoy, vers 1507 probablement.
Il est permis de supposer que ce Paœius, qui n'était autre peut-être bien que Pace ou Paxe Gazino\ avtiit accompagné en France l'œuvre de son parent et de son collaborateur, qu'il y avait ajouté son nom après l'avoir installée et qu'il avait peut-être au moins dirigé et inspiré la décoration de l'enfeu où fut mis le tombeau
Quant au tombeau de Raoul de Lannoy, nous ne pensons rien exagérer en disant que c'est le plus beau morceau de sculpture italienne qui soit passé en France à cette époque. Il se compose d'une grande dalle funéraire sur laquelle sont sculptées les figures gisantes de Raoul de Lannoy et de sa femme. Très supérieurs aux figures des ducs d'Orléans, ces deux gisants sont conçus à la manière italienne. Ils sont de relief assez peu saillant ; la véritable ronde bosse est en effet un parti beaucoup plus français cju'italien ; les yeux sont fermés, les bras allongés, les mains croisées sur le ventre ; il n'y a pas d'animaux familiers au pied. Les figures sont d'un excellent caractère réaliste, et toute l'exécution en est très précise. Certains détails de costume sont même d'une finesse incomparable, un fourreau de poignard, une enseigne sur le bonnet de l'homme par exemple ; et cela étonne un peu chez un artiste de cette époque où les formes et les accessoires tendent plutôt, dans tout l'art italien, à la généralisation classique. On songe invinciblement à cette communication de l'esprit llamand que signalait Courajod chez certains artistes de l'Italie du Nord. Il s'agit même là d'un réalisme plus sec, moins adouci et enveloppé que celui des gisants français de l'époque, dus à Michel Colombe ou à Guillaume Regnault. Ce qui est bien italien, par exemple, c'est le mouvement très léger, mais sensible néanmoins, que l'artiste a donné à la figure de la femme dont la tête s'incline, les épaules tournent, un peu comme plus tard dans la Catherine de Médicis de Germain Pilon. Aucun de nos sculpteurs français des premières années du xv*' siècle ne se fût permis cette dérogation aux habitudes traditionnelles.
Ce sont donc là deux très beaux portraits, taillés dans une matière admirable qui a pris avec le temps des tons d'ambre et d'agate, et qui ont dû être exécutés sur le vif pendant le séjour du personnage à Gênes. Mais ils n'eurent pas nécessairement une influence bien considérable sur nos sculpteurs français. Outre la date incertaine et peut-être tardive de leur mise en place, outre que l'on peut se demander combien d'artistes allèrent les étudier dans la petite chapelle de Folleville, il est certain que nos sculpteurs n'avaient qu'à regarder derrière eux pour continuer l'admirable série des gisants réalistes français. Nous ne voyons pas en tous cas qu'ils aient songé à imiter les quelques partis pris spéciaux que nous avons notés ici et nous constatons
1. Dans les textes d'Alizeri, il est appelé tantôt Pnxe tantôt Pax de Gazino.
2. La présence à Folleville et dans la région d'autres œuvres italiennes nous fait croire qu'il dut y fonder une sorte d'atelier sur lequel nous reviendrons tout à l'heure.
même qu'ils tendaient à adopter un style général d'une nuance sensiblement différente de celle-ci'.
Quant au soubassement du tombeau, avec ses quatre angelots pleureurs appuyés sur des cartouches accompagnés de fines banderoles flottantes, son exécution est d'une souplesse de modelé admirable, et l'on ne peut s'empêcher d'être séduit par ce morceau où se retrouve toute la supériorité des Italiens dans le rendu des grâces enfantines. Mais on ne découvre pas
FoUeville. — Tombeau de Raoul de Lannoy par Antonio délia Porta. (Marbre.)
trace encore dans l'art français du temps de Michel Colombe, de l'imitation d'un morceau pareil. Il y aura plus tard sur les tombeaux, à Brou par exemple, des angelots funéraires nus, qui, plus ou moins gauchement, reproduiront ces chefs-d'œuvre. Il y aura de ces amours païens qui s'introduiront dans la décoration même religieuse, témoin la clôture du choeur de Chartres ; mais tout cela nous amène au moins en 1520-1525, et pour le moment les angelots qui figurent sur les tombeaux, vêtus, d'allure chaste et délicate, d'expression pure et discrète, ceux de Nantes et ceux de Montrésor, continuent la grâce particulière de leurs frères du xv'^ siècle français et flamand, et ne prennent rien encore de cette sensualité italienne.
1. Nous ne trouvons rien non plus qui dérive directement de rornemenlation de cette dalle funéraire, qui porte autour des gisants une large bordure de feuillage très stylisé d'un caractère d'art bien supérieur aux habituelles et banales arabesques.
p. ViTRv. — Michel Colombe el la xculpture française. 11
Morceaux isolés ou de provenance incertaine .
Le tombeau des ducs d'Orléans, les marbres de Gaillon, ceux de Fécamp, le tombeau de Folleville, tels sont les morceaux de sculpture les plus importants et de l'origine la plus autlientique parmi ceux qui entrèrent en France à la suite des guerres d'Italie. Nous en possédons les originaux, nous en connaissons l'histoire et la date. Il n'y a, à leur sujet, aucune incertitude possible.
Il n'en est pas de même pour un certain nombre d'autres monuments, généralement moins importants, dont le style nous révèle bien une origine italienne, mais ou bien dont nous ne pouvons préciser la date de l'entrée en France, ou bien dont nous pouvons soupçonner qu'ils ont été exécutés en France même par des mains italiennes.
On pouvait déjà ranger dans la première de ces deux catégories certains monuments que l'on rencontre à Avignon à côté de ceux qui sont dus à Laurana. Courajod signalait encore au Musée de Toulouse, dans un des cloîtres, un petit bas-relief en marbre, milanais ou lombardo-vénitien ; de même au Musée de Lyon, une Vierge avec l'enfant sur un navire, accompagnée de deux anges musiciens. Au Louvre, il soupçonnait que le bas-relief italien qui représente le Jugement de Salomon était peut-être en France depuis la Renaissance ^ .
A Tours, au Musée de la Société archéologique, nous avons noté nousmême un médaillon très mutilé, qui semble provenir de quelque atelier du nord de l'Italie et que l'on dit avoir figuré dans la décoration de l'hôtel des gouverneurs de Touraine. Il représente Nerva remettant des poignards à deux jeunes gens qui voulaient l'assassiner.
A Château-Renault, une petite Vierge en albâtre, de type assez courant^ et de fabrication quasi industrielle, n'est certainement pas une œuvre française. Elle porte l'inscriplion Maria advocata Drepanensium, ce qui tendrait à lui donner une origine sicilienne, et Palustre supposait qu'elle était arrivée en Touraine avec saint François de Paule, mais il n'avait du reste aucune preuve à donner de ce fait.
Dans la collection de M. Belle, à Rouziers, figure une petite Madone à micorps, en marbre blanc, provenant, dit-on, de Vermitage Saint-André, aux
1. Cal. se. mocl., n" 326. Lenoir l'avait trouvé à Paris et l'employa à la décoration du monument de l'Hôpital. Cf. Courajod, La part de l'art italien, p. 25-2G.
2. Nous en connaissons plusieurs autres semblables dans des collections particulières, une aussi au Musée de l'hôtel Pincé, à Angers.
3. Cf. Palustre, Album de l'Expos. rélrospecLive de Tours, 1890, pl. XXIV, p. 48.
environs de Saint-Martin-le-Beau, en Touraine ^ Derrière la Vierge, deux anges soulèvent les rideaux d'une sorte de dais, suivant une disposition très commune chez les peintres du xv® siècle florentin, chez Botticelli en particulier. Ce n'est pas un morceau de premier ordre : la tête de la A'ierge, petite et ronde, est assez jolie, mais un peu douceâtre; l'exécution des draperies est sèche et les figures des anges sont assez banales ; ce serait pourtant un document bien précieux si l'on pouvait être fixé exactement sur la date de son arrivée en Touraine.
En Touraine également, au presbytère de Charendili/, une petite statuette de marbre blanc, qui représente peut-être une sainte Madeleine (les mains en sont brisées), est d'un caractère différent et beaucoup plus classique mais sûrement italien-.
Nous rangerons encore dans cette catégorie d'objets de provenance incertaine, le buste du soi-disant Guillaume de Rochefort^ de l'école des Beaux- Arts^ et le buste à'Ussé^^ que Courajod citait volontiers dans cette liste de monuments importés, les bustes en terre cuite de la Pe'raudière^ près Tours, sur l'histoire desquels nous ne savons rien jusqu'ici, mais que leur aspect semble bien désigner comme des œuvres d'exécution italienne.
Tous ces morceaux, isolés aujourd'hui et sans état civil, ont-ils été apportés en France à l'époque approximative que leur facture indique, ou bien dans le cours du xvi*' siècle, ou bien même |)endant les siècles suivants? Il est bien difficile de le dire. Il serait téméraire en tous cas d'appuyer sur eux une démonstration quelconque ; car on pourrait peut-être leur découvrir tout à coup une provenance beaucoup moins lointaine, comme à cette charmante Madone d'Auvillers , œuvre d'Agostino di Duccio, qu'a étudiée Courajod ^ et qui
1. Expos, rétrospective de Tours, 1873, n" 1029, et 1892, n» 127.
2. Cette statuette a figuré à Tours, à l'Exposition rétrospective de 1873 (cf. Catnl., n" 353), et on la donne généralement pour une œuvre de la fin du xvi'' ou même du xvii" siècle. Les pieds sont nus et la draperie à plis profondément creusés est tout à fait antique par sa disposition et son exécution. La figure offre de grands rapports avec certaines de celles du Bambaja et en particulier avec la Madone du monument Birago, à San-Francesco de Milan (1522), et nous paraît bien de facture italienne. Néanmoins, même si c'est une importation du xvi° siècle, elle est relativement tardive et n'a pu servir qu'à la propagation de ce style conventionnel italo-antique qui se répandra dans l'école française après Michel Colombe.
3. Il passa chez Lenoir qui dit l'avoir reçu d'une église de Paris. Catal. Mus. mon. fr., 1810, n° 36. Palustre lui conserve le nom donné par Lenoir qui est certainement faux ainsi que Courajod l'a démontré {Part de l'art italien, p. 20-21).
4. Cf. Palustre, Erp. rétrosp. de Tours, 1892, pl. XIV. Il suppose que ce buste représente Hercule d'Esté. II est presque sûr qu'il n'arriva d'Italie qu'au début de notre siècle, avec un certain nombre d'autres excellents morceaux italiens, appartenant aujourd'hui à M. de Blacas.
b. Cf. ihid., pl. XV.
G. Gaz. des B.-A., août 1892.
fut probablement donnée à la petite église où elle figure, par un châtelain des environs qui l'avait rapportée d'Italie sous le premier Empire ' .
En dehors des monuments de statuaire ou de grande sculpture décorative que nous venons d'étudier, Courajod insistait pour que l'on fît une place importante à toute sorte d'objets de pacolille, ou de menue sculpture ornemenlale, tels que les bénitiers et les fontaines, qui jouèrent, suivant lui, un très grand rôle dans le mouvement général que nous éludions. Mais, d'abord, si quelques-uns de ces objets furent certainement apportés d'Italie à une date et dans des circonstances qui nous sont connues, un beaucoup plus grand nombre furent exécutés sur place par les ateliers de praticiens que nous verrons à l'œuvre tout à l'heure.
Ainsi, à côté des fontaines de Gaillon que nous avons déjà signalées et de la fontaine de Nunlouillet commandée par le cardinal Duprat à Gênes à une date très postérieure, en 1530, aucun des autres monuments de cette série ne nous est signalé précisément comme ayant été apporté d'Italie à une date déterminée ; quelques-uns sont même d'importance si minime que l'on ne s'est certainement pas donné la peine de faire voyager des marbres d'un travail si sommaire. Aussi, dans l'impossibilité où nous sommes d'établir une distinction sur des bases rigoureuses, préférons-nous les renvoyer tous à la catégorie des monuments exécutés en France par des mains italiennes.
Parmi les monuments plus mobiles encore, qui purent servir à la diffusion de l'italianisme, tels que les médaillons en marbre ou en terre cuite, les menus bibelots, les plaquettes, les petits bronzes, les estampages, ou même les dessins et gravures, il nous est bien difficile après comme avant les guerres d'Italie de saisir les documents importés eux-mêmes, et nous ne pouvons que les soupçonner de plus en plus nombreux et actifs.
Cependant parmi les médaillons, outre ceux que nous avons déjà cités de Paganino à Gaillon^ de Lorenzo da Mugiano à Grenoble^ nous en connaissons un certain nombre qui sont de provenance certainement italienne. Telle est la série de ceux que l'on voit dans la cour de l'hôtel d'Alluye, à Blois, et qui représentent les douze Césars, plus un Aristote, tels ceux, en terre cuite également, de personnages ou de divinités antiques sur les bâtiments de l'hôtel Lallemand à Bourges, sur la maison des Juges consuls à Biom. Les ateliers italiens, celui des délia Robbia entre autres, avaient fabriqué bien des pro-
1. Nous on pourrions dire autant du petit buste d'enfant et du médaillon de femme, œuvre de Mino da Fiesole, du Cabinet des médailles, ou des médaillons de Vertus en terre émaillée, par Luca délia Robbia, du Musée de Cluny.