‹ Michel de Montaigne; sa vie, ses œuvres et son temps. 2. éd., augmentée de documents authentiques inédits et de la littérature de Montaigne en ellemême, dans ses rapports avec les lettres, en général et, plus spécialement, avec les lettres au 16e sìecle et au commencement du 17eChapitre 4 sur 77 · C H A P I T R E D E UX 1 È M E · texte numérisé non relu

C H A P I T R E D E UX 1 È M E

sous son dédain terrible , jusqu'à ee que, criblé de blessures, il tombe , au dire de Tacite, « comme sur un champ de bataille (j). » Est-ce que ce magnanime trépas n'aura pas provoqué la généreuse indignation de l'historien?

Et le meurtre d'Octavie , la première femme de Néron , et l'empoisonnement de Rritannicus , estce que Tacite les passe sous silence ou les « saute en courant ? »

Et le coup de pied qui éventre Poppée , et les tragiques incidents de la fin d'Agrippine, est-ce que Tacite les mentionnera avec indifférence?

Et tous ces morts, les uns illustres , les autres abjects, sacrifiés aux appréhensions de Tibère, aux lubricités de Messaline, à la folie de Gains Caligula, Tacite n'a-t-il pas conservé leur mémoire autant que le comportaient ses Annales?

N'a-t-il pas, pour accuser éternellement les bourreaux, ranimé les ombres des victimes?

Un moment, toutefois, Tacite se refusera à continuer d'inscrire ces nécrologies incessantes.

Tant de patience, tant de désinvolture envers la mort, semblent souvent par trop philosophiques au grave et sévère historien. Hélas! dix-huit-cents ans plus tard , n'avons-nous pas vu la société française , qui avait eu le loisir cependant de méditer

(i) Annal., liv. XVI, § ix.

les leçons de Tacite , se laisser décimer avec la mime facilité philosophique , la même insoucieuse élégance et le même courage passif.'

Tacite rencontrera aussi , à chaque pas , sur son chemin, des troupeaux de Romains avilis, qui , faisant de la mort un acte d'obéissance ordinaire à César, lui offriront leurs dépouilles opimes, sans apaiser son avarice, et, semhlahles aux esclaves gladiateurs qui envoyaient leurs adorations à l'empereur, lui crieront encore , à moitié égorgés : Te morituri scrutant (i)!

Si nos pères n'ont pas su comhattre avec le fer cette meute de tyrans qui , pour n'être pas, assurément, de la maison des Jules, n'en versaient pas le sang avec moins de délices, ils n'ont pas salué les bourreaux , et leur tête ne s'est courhée que sous la guillotine.

Tacite, devant ces flots de sang, devant ces hontes, confesse que la plume s'échappe de ses mains; qu'il est ahreuvé de tristesse; toutefois, et il borne là ses prétentions, il supplie que ceux qui le liront l'excusent de n'être pas allé jusqu'à

(i) Les familles imitèrent cette lâcheté. Tacite, Annales, liv. XV, § iaxi : « Cependant la ville se remplissait de funérailles et le Capitale de victimes. A mesure que l'un perdait un fds, l'autre un Itère, l'autre un ami, ils rendaient grâce aux dieux, ornaient leurs maisons de lauriers, tombaient aux genoux du prince, el fatiguaient sa main de baisers.... >■

haïr des hommes qui périssent si misérablement (i).

Ces distinctions des belles morts, ces dégoûts des morts serviles , cette hâte relative de grouper, les crimes ou les trépas vulgaires, qui ont sans cesse inspiré et nuancé les tableaux de Tacite, auraient dû le sauver de la critique de Montaigne, mal fondée sur ce point.

Montaigne, qui consacre exceptionnellement , et c'est logique, une grande partie de son chapitre VIII à l'examen du prince de l'histoire , lui reproche d'avoir jugé Pompée « plus aygremenl que ne porte l 'ad vis des gens de bien qui ont vescu et traicté avecque luy; de l'avoir estimé, du tout , pareil à Marins et à Sylla, sinon qu'il était plus couvert (2). » Ne nous hasardons pas, au sujet de Pompée, à départager Michel de Montaigne et Tacite. Que ce grand procès, dont l'appréciation varie selon les penchants politiques, reste, en ce qui nous concerne, indécis.

(0 At nunc patientia servilis, lantumque sanguinis domi perdilum ,'fatigant animum et mrestitia restringunt. Neqtie aliam defensionem, ab iis, quihus ista noscentur, exegerim , quam, ne oclerim tam segniter pereuntes. {Annales, liv. XVI,

§xvi.) « Un mot sera ma seule apologie : que

ceux qui liront ces pages me permettent de ne pas haïr des victimes si lâchement résignées. »

(2) Tacite, Histoires, liv. II, § xxxvm.

Pour Montaigne, les narrations de Tacite ne s'appliquent pas toujours aux conclusions de « ses jugements poursuivis selon la pente qu'il a prise, souvent oultre la matière qu'il nous montre, laquelle il n'a daigné incliner d'un seul air. » A l'appui d'une aussi considérable objection, Montaigne n'apporte , contrairement a son usage , aucune preuve qui nous permette d'apprécier. Si Tacite est naturellement un esprit absolu ," il ne nous a pas été donné de remarquer, d'une manière notable , en quoi cet esprit absolu manque de concordance.

Montaigne prendra, cependant, sur la question du dogme , la défense de l'historien Tacite. A ceux , et ils étaient fort nombreux au seizième siècle, qui faisaient grief à Tacite de ne pas s'être imprégné des divines croyances dont les rayons, quoique affaiblis, avaient pénétré lame et de Sénèque et dePlutarque, il répond : « Tacite n'a pas besoin d'excuses d'avoir approuvé la religion de son temps, selon les loys qui luy commandoient, et ignoré la vraye : cela, c'est son malheur, non pas son défaut (i). » Mais il ne lui pardonne

(i) Assez tiède confesseur du polythéisme expirant, Tacite, en vieux Romain, se montre injuste et véhément à l'égard des juifs et des chrétiens. C'est la seule injustice systématique qu'on remarque en son livre. Elle lient à la vivacité de son sentiment national, si ulcéré de la dissolution de l'empire, qu'il

pas de ce qu'il a cru devoir s'excuser de parler de lui-même, à l'occasion des magistratures dont à Rome on l'avait honore (i). « Ce traict me semble bas de poil pour une ame de sa sorte, car le n'oser parler rondement de soy accuse quelque faulte du cœur. Un ingénient roide et haultain qui iuge sainement et seurement , tesmoigne franchement de luy comme de chose tierce. 11 fault passer par-dessus ces règles populaires de la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté, le ne m'ayme pas si indiscrètement et ne suys si attaché, et meslé à moy que ie ne me puysse distinguer et considérer à quartier, comme un voisin , comme un arbre. Nous debvons plus d'amour à Dieu qu'à nous et le cognoissons moins. Et si en parlons-nous tout nostre saoul. » Cette fois, nous nous déclarons du parti de Montaigne. Est-on libre, d'ailleurs, de ne pas adopter une opinion arrangée avec cet esprit?

Montaigne, nourri des bonnes lettres latines, ne peut, malgré son amour de l'originalité et du trait, accepter sans protestation le style tout personnel de Tacite. A son insu, le lexique latin bourdonne à son oreille lorsqu'il parcourt, dans les Annales et les Histoires, les hardiesses de mots

pressentait déjà. Je crois que même clans celle injustice, Tacite a été ce qu'il est toujours, de bonne foi. (i) Annales, liv. XI, § il.

ou les tours de phrase particuliers à l'écrivain. « Il playde tousiours, dit-il , par raisons solides et vigoreuses , d'une façon poinctue et subtile, suyvant le style affecté du siècle. Ils aymoient tant à s'enfler^ qu'où ils ne trouvoient de la poincte et subtilité aux choses, ils l'empruntoient des paroles. » Notre Montaigne, s'il pouvait aujourd'hui revivre, verrait que son jugement sur ïaeite est devenu le jugement de l'Ecole. Dans les chaires des universités, sur les bancs de l'enseignement, on reproduit même critique et même forme.

Montaigne et l'Université ont sans doute raison, mais je me complais dans mes torts. La force, la concision, la plénitude, l'incrustation de la pensée, l'expression du mot, le style enfin, malgré ses fréquentes aspérités, tout chez Tacite obtient mes instinctives et très-modestes préférences.

Montaigne , qui aurait dû se porter vers l'historien concis, de tout l'éloignement qu'il professait pour Cicéron, entremêle et balance au sujet de Tacite, la louange et le blâme. Il reconnaît que « son service est plus propre à un estât troublé et malade, comme est le nostre présent. Vous diriez souvent, ajoute-t-il, qu'il nous peinct et qu'il nous pince. » Puis, à quelques lignes de là, il vous le montrera « si plein de sentences qu'il y en a, à tort et à dtoict. » En vérité , Montaigne,

si indulgent par nature, est bien sévère à l'égard de Tacile. Où est le magasin si rempli de sentences (y compris les inimitables Essais) qui n'en conserve pas quelques-unes à tort ?

Celui qui a dit : je veux que l'histoire soit le piédestal des gens de bien et le pilori des méchants : celui qui a réalisé cette sainte promesse ; celui qui écrivait : « Accordons à la postérité des hommes illustres quelque distinction dans l'histoire , ainsi que dans les sépultures ; séparons-les de la foule, et qu'une mémoire particulière les consacre (i); celui-là avait, en effet, dans son magasin, d'excellentes sentences et dans son cœur le sentiment du juste.

Montaigne enfin accuse d'obscurité, d'ambiguïté, l'auteur des Annales. L'obscurité, quand elle existe , nous parait tenir non à la volonté mais à la manière d'écrire adoptée par Tacite, qui répondait chez lui à la' concentration de l'idée : « Multa paucis. » Aucun calcul d'ailleurs de vulgaire prudence ne peut entrer dans ce laconisme terrible. S'il écrit sous le bon Nerva, sous le divin Trajan , ignore-t-il le retour possible des Nérons, qui frapperaient assurément , en l'écrivain, le révélateur de leurs crimes? Cette observation le défend également contre l'accusation d'ambiguïté

(i) Annales, liv. XVI, § xvi.

qu'a rédigée Montaigne. Certes, il excellait à mettre en relief les contraires, quand il le fallait, pour faire ressortir ses peintures; certes, quand il éclairait si magnifiquement les profondeurs de, l'âme de Tibère, ce grand type d'ambiguïtés, il savait exposer l'antithèse des vues, les aspects différents dune action, les mobiles contradictoires reliés souvent par l'unité du but; mais lui-même ne restait jamais ambigu dans la louange ou dans le blâme. Sévère jusqu'à la passion , impitoyable quelquefois jusqu'à devenir injuste, Tacite ne cessera jamais d'être de bonne foi. Montaigne, beaucoup moins absolu, le querelle de ne « pas vouloir incliner ses jugements d'un seul air. » Philosopbe et psycologue aux grandes lignes, Tacite formule d'un mot, en axiome, des considérations générales. Montaigne, il nous le dit, préfère les considérations particulières, se réservant les autres pour son for intérieur. Tacite, parlant pour le monde, a souvent l'accent prophétique. Montaigne nous laisse pressentir qu'il aime peu la manière augurale.

Montaigne, appréciateur si compétent du génie, du goût, du talent, des systèmes, mais en fait d'histoire, très-désireux, avant tout « qu'on luy rende les événements plus selon qu'on les receoit, que selon qu'on les estime (i), » ne trouve peut-

[i)- Essais, chap. vin, loc. cit.

être pas, dans Tacite, place assez large à son libre arbitre.

Peut-être aussi, au rebours de ses habitudes, Montaigne, qui n'a pas pris de notes pendant qu'il lisait Tacite (F un seul fil, ce qui témoigne, après tout, d'un certain plaisir pour sa lecture, a-t-il moins sûrement classé que d'ordinaire, son jugement, ses souvenirs et leurs nuances. Un mot de lui, un mot final nous porterait à le penser. « Voylà , dit-il en terminant son appréciation de Tacite, ce que la mémoire m'en présente en gros et assez incertainement. Touts iugements en gros sont lasches et impajfaicts (i). »

(i) M. le professeur Pierrot) , dans sa Littérature Romaine, i85a, pages 5g2 et suiv., exprime en général sur Tacite, historien , écrivain , l'opinion de Montaigne. Les nuances de l'éloge et du blâme y tiennent à peu près le même ordre. Ce que je ne dis pas pour diminuer le mérite de M. le professeur Pierron. Peut-être, seulement, lui eùt-on su gré d'invoquer la solide autorité de Montaigne puisqu'il se rencontrait avec ce grand critique.

M. Nisard, avec un vif éclat de forme, avait déjà, au fond, jugé Tacite ainsi que l'apprécie M. Pierron. Il s'était, lui aussi, engagé dans la voie de Montaigne. César, Cicéron , Salluste, Tite-Live, modèles de pureté et d'élégance, doivent, sans doute, préparer la règle et le goût de l'élève. L'Université, avec raison, fait étudier ces types avant de présenter Tacite. Mais pour l'homme, pour les méditations du cabinet, qu'il me soit permis de revendiquer, en première ligne et sans réserves, les hauts enseignements, le style magistral, du biographe de Tibère.

Montaigne, et il le dit à chaque page, ne peut pardonner, dans les divers travaux de l'esprit, à la médiocrité prétentieuse, à cette espèce d'hommes qu'il nomme caustiquement des métis; il ne voudrait que des simples ou des forts, sous peine de lois de police. Ce sentiment, il l'applique à l'histoire : « l'aime , dit-il , les historiens ou fort simples ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoy y mesler quelque chose du leur et qui n'y apportent que le soing et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans chois et sans triage , nouslaissent le jugement entier pour la cognoissance de la vérité. » César, et pour cause, est rangé parmi les excellents. Tacite également, mais vous avez vu que ce n'est pas , avec le même attrait. Parmi les fort simples, ne voyez-vous pas se présenter, tout naturellement, le chroniqueur des querelles du quatorzième siècle entre l'Angleterre et la France, le narrateur naïf et coloré de la lutte qui divisa, quarante ans, la Bretagne, pendant cette guerre des Deux Roses, terrible compétition des maisons de Blois et de Montfort, où figurent au premier plan deux héroïnes, les deux Jeanne (i); le journaliste à che-

(i) Les soldats des deux armées avaient surnommé Jeanne de Montfort Jeanne la Flamme, en souvenir et en terreur des

val, sur le chemin de l'occasion , qui recueille, en voyageant de château on château, de ville en ville, les récits des aventures, des négociations, des combats; qui, quelquefois aussi se mêlant aux valets de l'armée, entend et reproduit les jugements et les récits du populaire ; esquissant les faits, les héros du moment, en peintre qui est un peu pressé et travaille sans cérémonie, mais sans altérer pourtant la ressemblance ; cet écrivain quoiqu'on en dise, aussi peu anglais que possible pour un pensionnaire d'Edouard III et du prince Noir; qui rédige sans se piquer d'ordre et inoins encore de prétention, ses bulletins, tableaux mouvants dont l'ensemble est peut-être la plus fidèle image de cette époque tourmentée ; Froissard enfin, qui avait droit à l'amour de Montaigne. « Tel est entre aultres, pour exemple, « le bon Froissard, qui a marché en son entrece prinse, d'une si franche naïfveté, qu'ayant faict « unefaulte, il ne craint aulcunement de la re- « cognoistre et corriger en l'endroict où il en a « esté adverty, et qui nous représente la diver- « site mesme des bruits qui couroient, et les dif-

torehesqu'elle avait, plus d'une fois, allumées elle-même dans le camp ennemi. On sait, d'un autre côté, fpie la pietise-et courageuse Jeanne de Penthièvre, l'héritière née de Bretagne, armant elle-même Charles de Blois, pour la bataille d'Auray, qui lui coûta la vie, lui dit à la manière des femmes dfi Sparte : Revenez avec ou sur votre bouclier.

« ferents rapports qu'on luy faisoit : c est la ma- « tiere de l'histoire nue et informe-, chascun en « peult faire son prou fit autant qu'il a d'enten- « dément (i). »

Aux historiens seulement d'un ordre supérieur^ Montaigne reconnaît la suffisance de choisir ce qui est digne d'être su. Ceux-là peuvent parler avec autorité, décider entre deux versions; de la condition et de l'humeur des princes déduire leurs inspirations, leurs conseils, leurs discours et leurs actes. A ces esprits éminents, Montaigne ne veut pas qu'on marchande la déférence : « Us ont raison « de prendre l'auctorité de reigler nostre créance à « la leur, mais certes, cela n'appartient à gueres « de gens (2). » Sous le bénéfice de cette exception en faveur des forts, notre critique traite assez mal, on devait s'y attendre, les historiens qui font du dogme à propos de l'histoire, qui taillent les temps à leur modèle, qui subordonnent les événements, les déterminations, les accidents, la Providence, à un système préconçu; qui, pour l'honneur de leur logique, traitent mathématiquement l'histoire, oubliant que l'homme est avant tout libre, capricieux et divers; écrivains trop petits pour une grande lâche; qui, au lieu de nous montrer clairement les

(r) Liv. II, chap. x.

(2) C'est tout au plus s'il pense que Tacite lui-même n'en, abuse pas.

acteurs, les comédies ou les drames, occupent constamment la scène, dont ils sont les seuls personnages. C'est une espèce, dans le genre métis pour lequel Montaigne se montre sans entrailles. « Ceulx tl' entre deux (qui est la plus commune façon) nous gastent tout; ils" veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par conséquent d'incliner l'histoire à leur fantasie; car, depuis que le iugement pend d'un costé, on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais; ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre scènes , et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieulx; obmettent , pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peult estre encores telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon latin ou francois. Qu'ils estaient hardiement leur éloquence et leur discours , qu'ils iugent à leur poste; mais qu'ils nous laissent aussi de quoy iuger aprezeulx; et qu'ils n'altèrent ny dispensent , par leurs raccourciments et par leur chois , rien sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la renvoyent pure et entière en toutes ses dimensions. »

L'histoire est précieuse à Montaigne à l'égal de la vérité; dans cette recherche délicate, il voudra*! qu'on pût procéder « à la mode d'une information judiciaire, » confrontant les témoignages, écoutant les objections sur « la preuve des ponctilles de chas-

t jue accident. » Il revient sans cesse à cette idée qu'il faut se défier des historiens improvisés en dehors de leur compétence pratique ; de ceux qui pour raconter ou juger les annales ou les événements extracontemporains, n'eurent jamais au service de leurs appréciations, ni la certitude qui conduit, ni le tact qui éclaire, ni l'expérience qui naît de la comparaison, ni cette faculté de bien juger les hommes et les choses que Dieu ne donne d'ordinaire qu'à ceux qui les ont vus de haut.

C'était la manière romaine ; et si, de nos jours, quelques exemples éclatants ont tendu à démontrer qu'on pouvait très-bien écrire l'histoire sans avoir été capitaine, homme d'Etat, ministre ou courtisan, il n'en faut pas moins reconnaître, sur ce point en général, la supériorité des opinions de Montaigne; supériorité que quelques faits actuels ne sauraient infirmer et qui certainement, à l'époque ou écrivait le grand critique, était d'autant plus hors de conteste, que l'expansion de la vie politique n'avait pas, ainsi qu'actuellement, familiarisé les esprits avec les affaires publiques et les ressorts qui font mouvoir gouvernements, princes et peuples (i).

(i) Les mémoires si substantiels de Sully, ce grand contemporain de Montaigne, devaient, plus tard, donner un nouveau poids à sa prédilection pour les historiens qui ont passé (lar les affaires. MM. Thiers et Gui/ot, historiens, anciens ministres, sont, en faveur de cette thèse, d'illustres et vivants arguments.

Décos historiens d'aventure, Montaigne n- est pas ('merveille, a Le plus souvent on trie, dit-il, pour cette charge, et notamment en ces siècles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour cette seule considération de scavoir bien parler ; comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire : et eulx ont raison , n'ayants esté gagez que pour cela , et n'ayants mis en vente que le babil, de ne sesoulcier aussi, principalement , que de cette partie; ainsin , à force beaux mots , ils nous vont pastissant une belle contexture des bruits qu'ils r'amassent ez carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles qui ont esté escriptes par ceulx-mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participants à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'aultres de mesme sorte : telles sont quasi toutes les grecques et romaines; car plusieurs tesmoings oculaires ayant escript de mesme subiect (comme il advenoit en ce temps là, (jue la grandeur et le scavoir se rencontroient communément), s'il y a de la faulte, elle doibt estre merveilleusement légière , et sur un accident fort doubteux. Que peult-on espérer d'un médecin traietant de la guerre ; ou d'un escholicr traictant les desseings des princes ? »

Mais il y a d'autres historiens classés parmi les excellents, et comme sa mémoire lui fait de continuelles trahisons, il a pris en coutume , depuis

quelque temps, nous dit-il , d'ajouter au bout de chaque livre la date à laquelle il a achevé de le lire, le jugement qu'il en retire en gros; afin que cela lui représente au moins l'air et l'idée générale qu'il avait conçus de l'auteur.

Montaigne dont « lame de sa complexion refuyt la menterie et hait même à la penser (i), » ne peut se résoudre à adopter Machiavel, malgré ses qualités de premier ordre. Il sait bien que l'auteur du Prince est encore ailleurs en crédit (2) , mais même pour Y Art de ht guerre (3), il pense que feu le Maréchal Strozzi, qui avait pris César pour son bréviaire, avait sans doute mieux choisi (4). La vraie force pour Montaigne, la véritable habileté dans la paix comme durant la guerre, sont incompatibles avec la fourberie, de quelque nom qu'on la veuillehabiller. Mauvais moyen, écrit-il, même pour

(1) Liv. II, chap. xvii.

(2) Allusion à la politique tortueuse pratiquée en France par Catherine de Médicis.

(3) Un des livres de Machiavel. '

(4) Liv. II, chap. xxxiv. Pierre Strozzi , Florentin au service de la France tué au siège de Thionville, le ao juin i558. Le grand Frédéric, au dix-huitième siècle, énonça les mêmes opinions que Montaigne sur Machiavel, en examinant son Prince et aussi Y Art de la guerre. Voltaire, on le sait, se fit l'éditeur et le patron du livre du roiqihilosophe, intitulé : Examen du Prince de Machiavel ou Y Anti-Machiavel, et les traits de sa plume acérée se (ont souvent sentir dans cet ouvra se.

les trompeurs, que l'art fragile de tromper. On cesse d'être cru, même en disant la vérité. « CeuK qui, de noslre temps, ont considéré, en l'establissement du debvoir d'un Prince (t), le bien de ses affaires seulement et l'ont préféré au soing de sa foy et conscience, diroient quelque chose( parleraient avec quelque apparence de raison) à un prince de qui la fortune auroit rengé à un tel poinct les affaires, que pour tout jamais il les peust establir par un seul manquement et faulte à sa parole : mais il n'en va pasainsin ; on recheoit souvent en pareil marché ; on faict plus d'une paix , plus d'un traicté en sa vie. Le gaing qui les convie à la première desloyauté, et quasi toujours il s'en présente, comme à toutes aultres meschantetés : les sacrilèges, les meurtres, les rébellions , les trahisons (2), s'entreprennent pour quelque espèce de fruict; mais ce premier gaing apporte infinis dommages suyvants ; iectant ce prince hors de tout commerce et de tout moyen de négociation, par l'exemple de celte infidélité (3) ». Nous n'ignorons pas que, pour une partie de l'Ecole moderne, renchérissant sur Jean-Jacques Rousseau, Machiavel n'a en vue, dans ses maximes

(1) Le principal ouvrage de Machiavel auquel Montaigne fait allusion sans le nommer.

(a) Moyens familiers de César Borgia, chicdeValentinois, le Princede Machiavel.

(3) La terrible chute de Borgia fournissait, en effet, L'exemple.

atroces , que de donner des leçons utiles aux peuples, en rendant les tyrans odieux. Sans qu'il soit besoin de nous prononcer sur cette donnée controversable, nous nous bornons à constater que Montaigne, presque contemporain de l'historien publiciste, n'a pas pensé que l'enseignement du mal fût une nécessité du bien.

Montaigne, d'ailleurs, rend justice aux qualités de style , de conception et de logique qui caractérisent le célèbre écrivain du Prince, du Discours sur Tite-Live, de Y Histoire de Florence et de Y Art de la guerre.

lia lu etreluFrancescoGuicciardini, le véritable anti-Machiavel, qui partait de ce monde quand Montaigne venait d'y entrer (i). L'historien des guerres d'Italie, de 1490 a i532, présentait aux exigences critiques de notre lettré-positif toutes les conditions voulues. Après le premier renversement des Médicis, Guicciardin , successivement ambassadeur de la république démocratique de Florence auprès du roi catholique Ferdinand d'Aragon, gouverneur pour le Pape Léon X, son illustre compatriote, des places fortes de Modène, Reggio (2); gouverneur de Milan, renvoyé en la même qualité

(1) Guicciardin , de Florence, mort en i54o, âgé de cinquante-huit ans. Montaigne avait alors sept ans.

(2) Léon X était on le sait, avant son exaltation, le cardinal, Jean de Médicis.

à Parme par le cardinal Julien de Médicis, son ami, après la mort de Léon X (i); lieutenant général des armées de Julien de Médicis, devenu pape sous le nom de Clément VIT , à la mort d'Adrien VI; mêlé aux événements politiques de Florence qui précédèrent la restauration des Médicis, Guicciardin, durant la période agitée qu'il raconte, n'a cessé de mettre, avec vigueur et distinction, la main aux affaires publiques. Nul mieux que lui n'a été en position d'apprécier l'état de l'Italie et de l'Europe en même temps, puisque, durant ces quarante années si remplies, l'Europe était en Italie. Les passions, les vertus humaines ont passé devant l'historien personnifiées dans les rois, les papes, les peuples. Ha vu à l'œuvre, sur la terre italienne, Ludovic Sforze, Alexandre et César Borgia; la ruse, le dérèglement, le génieetle crime. Mais Ferdinand de Naples, Jules II, LéonX, Adrien VI, Clément VII, les diverses fortunes de Florence, auraient dû intéresser ou consoler l'historien. Ferdinand, qui, par ses victoires et sa diplomatie, chassait les Français du royaume de Naples. Jules II, la plus grande figure du seizième siècle, que Guicciardin compare au géant Anthée se relevant plus terrible après chaque revers; qui, trouvant sa force en lui seul, comme dit encore l'historien de Florence, incar-

(i) Julien, cousin germain de Léon X.

naît l'Italie, unissait par un lieu fédéral ce beau royaume, si découpé alors, si désolé par les fartions, les chefs de partisans, les principicules ouïes petites républiques; devenait le président, le général et le soldat de la ligue Italienne ; tenait en échec Louis XII, ne traitait pas mieux les Impériaux, et voulait délivrer V Italie de la servitude des barbares (i). Le pontife qui, nonobstant cette lutte incessante, maintenait ferme l'intégrité de l'Eglise de Rome, les prérogatives spirituelles de la papauté; frappait de ridicule d'abord, d'impuissance ensuite, le concile rebelle de Lise, au milieu même des armées rassemblées pour le protéger. Le premier qui, affermissant sur des bases solides le pouvoir temporel du saint-siége, ait formulé, trois cents ans avant un autre prince italien, ces mots d'aspiration nationale, bien que d'une pratique difficile : Italia fora du se (2). Jules II , qui, rêvant de la liberté de son pays par la confédération des forces italiennes, estimait . que cette confédération devait précéder, pendant longtemps, l'unification relative de l'Italie ; Jules II (et tous ces vastes plans résultent de l'exposé de Guicciardin), qui prétendait élever assez haut le

(1) Paroles habituelles de Jules II, citées par Guicciardin, liv. XI, cliap. iv.

(2) Charles Alhert, père de Victor Emmanuel II, roi de Piémont etee dernier aujourd'hui, ont adoptécettedevise, mais ne paraissent pas précisément avoir voulu en faire béniiieier les papes.

trône de saint Pierre, pour que l'arbitrage des pontifes romains fût recherché dans les congrès pacifiques qu'il préparait pour l'Europe, au milieu des méditations desa vie belliqueuse : personnage homérique, mélangé d'Ajax et d'Ulysse, qui avait pu, s'exagéra nt son rôle, se tromper certainement d'é^poquesur une partie de ses projets, mais n'en méritait pas moins l'admiration d'une plume italienne. Léon X, le protecteur des lettres, qui continua avec des forces différentes la pensée héroïque de l'aventureux Jules II. Adrien VI, tout entier voué à sa mission apostolique et dont la vie austère contrastait si eapitalement avec les habitudes amollies de la renaissance. Clément VII, moins résolu que ses prédécesseurs dans la lutte en faveur de l'Italie et de la prédominance des Papes , mais, en face de dangers suprêmes, au sein des plus graves épreuves (i), sauvegardant la dignité de la tiare» et les droits de l'Eglise par ses vertus, sa fermeté et sa prudence. Florence , qui , malgré ses mouvements tumultueux, ses désordres, ses malheurs et ses crimes, donna de magnifiques exemples de courage , de patriotisme et de vitalité ; Florence qui, sur le bord des abîmes où l'entraînait sa mobilité

(i) Le sac de Rome par les hordes allemandes, en 1527. Totila roi des Goths l'avait moins cruellement ravagée neuf cent quatre-vingts ans auparavant, 547- Captivité du pape Clément VII au château Saint-Ange. — 1627.

ordinaire, conjurait le péril par un effort soudain de bon sens, à la mode française , et remettait sa destinée aux mains des hommes sages, quand elle avait usé les fous. Tous ces spectacles, les uns tristes, les autres grandioses , auraient dû réconcilier l'historien avec son siècle, son pays et l'humanité ; tout au moins le rendre indulgent. Il n'en fut rien : Guicciardin est impitoyable. *Formé à l'école des écrivains de la Grèce et de l'ancienne Rome , il a la liberté d'allures, la liberté d'appréciation des vieilles républiques. Si ses opinions sont modérées, ses jugements sont radicaux. Mais, bien autrement que les écrivains ses modèles, il scrute dans toutes leurs nuances les causes des événements, au risque d'avoir à blâmer également et ces nuances et ces causes. Nul mieux que lui n'a su démêler les mouvements, les intrigues de l'Italie et de l'Europe. En le lisant, on voit la scène et les coulisses Désireux du bien, voulant être équitable , profondément religieux, chrétien et catholique (i), Guicciardin n'en est pas moins morose et quelquefois injuste envers les chefs de l'Église, comme envers tous ceux dont il reproduit les faits et gestes. Il demande trop à l'humaine nature; si l'acte est bon,

(i) Guicciardin a formulé contre le schisme de Luther et sa marche progressive, ainsi que contre la révolte religieuse d'Henri VIII et ses causes passionnelles, le plus vigoureux réquisitoire qu'il nous ait élé donné de lire. (Livre XI II, chap.v, cl livre XVIII).

il met en cloute l'intention. Léon X, Clément VII} qui le comblent de biens, ne sont pas plus épargnés que les autres. Pour un seul homme il se montre indulgent et distribue l'éloge sans trop le marchander. Pardonnons-lui cette faiblesse, puisque cet homme est l'historien lui-même, Francesco Guicciardini, dont il parle à la troisième personne , Çœsaris exemplo.

Comme forme, son style, je le répète, tient de l'Ecole des historiens grecs et romains. Par les sévérités, il se rapproche de Tacite. Un peu pompeux à la façon de Ïite-Live, il laisse , ainsi que ce dernier, entrer parfois le merveilleux dans ses récits (i); ainsi que Tite-Live, il fait parler et haranguer ses personnages. Seulement, ses discours, pleins de faits, de vues politiques très-saines ou de généreux sentiments, sont-ils, en divers passages , déparés par l'affectation scolastique. Le rhéteur y embarrasse l'historien. Aussi Agnolo Guicciar-

(i) Si Tite-Live faisait dissoudre avec du vinaigre les rochers des Alpes pour donner p;issageaux soldats d'Annibal, le grave Guicciardin nous montrera à la bataille de Fornoue : « Les « chevaux s'entrebattant de leurs pieds de devant, se déchi- ■< rant à belles dents, jusqu'à ce que mort s'ensuive. » (Liv.II, chap. vi. ) Ailleurs, les Espagnols, au siège de Bologne, font sauter en l'air, au moyen d'une mine, une partie du mur et la chapelle qui s'adossait au mur; mais le mur et la chapelle retombent si miraculeusement à leur place première, qu'ils n'en sont que mieux assis et semblent n'avoir pas été touchés. (Liv. X, chap. xm. )

dini, neveu deFrancesco, nous apprend-il que, si son oncle n'eût pas été surpris par la mort, il aurait fait disparaître plusieurs imperfections qu'on remarque en son livre.

Telle qu'elle est, l'œuvre de F. Guicciardin est le grand monument de l'époque. C'est là qu'il faut chercher les fortes traditions, les labeurs patients de l'écrivain, le soin du langage, et, comme enseignement historique, la véritable situation de l'Italie et de l'Europe durant la première moitié du seizième siècle.

Montaigne, si rapproché des événements, médite l'historien , étudie son tempérament, et trace dans sa bonne foi sagace ces quelques lignes qui font revivre Guicciardin. « Voici, dit le véridique Montaigne, ce que je mis, il y a environ dix; ans, dans mon Guicciardini ; car, quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne : Il est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant exactement que de nul aultre , on peult apprendre la vérité des affaires de son temps ; aussi en la plus part, en a-il esté acteur luy-mesmeet en reng honnorable. Il n'y a aulcune apparence que, par haine, faveur ou vanité, il avt desguisé les choses; de quoy font foy les libres iugements qu'il donne des grands, et notamment de ceulx parlésquels il avoit esté advancé et employé aux charges, comme du pape Clément septiesme. Quant à la

JiS CHAPITRE DEUXIÈME.

partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et ses discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traicts ; mais il s'y est trop pieu ; car pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant uh subiect si plein et ample et à peu près infiny, il en devient lasebe et sentant un peu le cacquet sçholastique. I'ay aussi semarqué cecy que , de tant d'ames et effects qu'il iuge , de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte iamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties là estoient du tout esteinctes au monde; et de toutes les aetions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mesmes, il en reiecte la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque prou fît. Il est impossible d'imaginer que, parmy cet infiny nombre d'actions de quoy il iuge, il n'y en ayt eu quelqu'une produicte par la voye de la raison; nulle corruption peult avoir saisy les hommes si universellement , que. quelqu'un n'eschappe à la contagion. Cela me faict craindre qu'il y aye un peu du vice de son gousf, et peult estre advenu qu'il ayt estimé d'aultruy selon soy; trèscommune et très-dangereuse corruption du genre humain (i). »

Ce portrait, qui ne fait pas moins honneur à la critique littéraire qu'à l'honnêteté de Montaigne;

(i) I.iv. II, chap. x.

ce portrait, qui me parait néanmoins contenir la possibilité d'une erreur à l'endroit final où Montaigne craint « qu'il ne soit advenu que l'écrivain ayt estimé d'aultruy selon soy , » tandis qu'à notre avis les sévérités outrées de Guicciardin sont un travers de son esprit plutôt qu'un indice accusateur des prédispositions de sa conscience; ce résumé si concis et si plein nous" ramène involontairement à la patrie de Guicciardin, Florence, aussi agitée aujourd'hui qu'elle le fut de son temps, et à l'Italie tout entière, qui n'est pas beaucoup plus assise. Il y avait aussi pour Guicciardin en Italie, de 1490 a i532, il nous le dit très-fréquemment : « des hommes moins préoccupés de l'avenir de la patriecommune que de petits succès partiels (1). » Mais ce n'est pas notre mission de poursuivre ici les rapprochements historiques entre cette époque et la nôtre, quelque pleins d'intérêt soient-ils; tenons-nous-en à Guicciardin et à Montaieue.

De l'écrivain pessimiste, malgré les faveurs dont l'avaient comblé successivement les deux papes Léon X et Clément VII, Montaigne arrive bientôt à un écrivain selon son cœur. Le peintre, le confident de Louis XI, dans la mesure où Louis XI

(1) Paroles de l'article officiel du Moniteur du 8 septembre i85q, à l'occasion des agitations actuelles de l'Italie.

Espérons un Guicciardin moins misanthrope pour l'histoire si compliquée et si diverse de l'Italie depuis trente ans.

avait des confidents; le ministre observateur et discret que le roi de France avait quelque peu dérobé à son bon cousin de Bourgogne ; celui qui le premier, élargissant le sillon de Joinville, a fait de l'histoire contemporaine simple et grande sans efforts; générale, parce qu'elle était comparée; claire, parce qu'en lisant dans famé du roi Louis XI, l'homme d'Etat lisait dans les secrets des princes de l'Europe; doucement philosophique et railleuse; pleine d'attachante bonhomie ; celui qui, sans trop accuser son maître, dont il savait ou pressentait les grands desseins, demandait, quoi qu'on ait pu prétendre , pardon à la morale pour l'immoralité des faits; l'historien éminemment modeste , dont les portraits, dont la manière ont inspiré tant d'historiens, de romanciers, de politiques; Philippe de Comines, avec son sens exquis, sa pénétration des hommes et des choses, devait avoir sa place réservée dans la librairie de Montaigne. « En mon Philippe de Comines il y a cecy : vous y treuverez le langage doulx et agréable , d'une naïfve simplicité ; la narration pure , et en laquelle la bonne foy de l'aucteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie parlant d'aultruy ; ses discours et exhortements accompagnez plus de bon zèle et de vérité, que d'aulcune exquise suffisance; et, tout pour tout, de l'auctorité et gravité , représentant son

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 15t

homme de bon lieu, eteslevé aux grands affaires. » Beaucoup plus sobre se montre-t-il d'éloges envers les mémoires ou ogdoades des frères Martin et Guillaume du Bellay.

Jean, cardinal, ministre, ambassadeur, lieutenant général du royaume sous le roi François 1er (i); Guillaume (2), vice-roi du Piémont, général distingué, ambassadeur habile; Martin, grand capitaine , négociateur éprouvé, gouverneur pour le roi en Normandie; tous les trois protecteurs éclairés des lettres ; voici de bien merveilleuses conditions pour que Guillaume et Martin du Bellay laissent d'excellents mémoires contenant le discours de plusieurs choses advenues au royaume de France , depuis Pan i5i3, jusqiûau trépas de François Ier, advenu en 1 547- Mais ils ont pour Montaigne un défaut capital : Ils ne racontent pas l'histoire simple et vraie des choses arrivées au royaume de France; ils écrivent pour François Ier. Leur plume, aussi dévouée que leur épée, dépasse les bornes permises au dévouement. Ils jugent à travers un prisme. « C'est tousiours plaisir, nous dit Montaigne à ce sujet, de veoir les choses escriptes par ceulx qui ont essayé comme

(1) Jean du Bellay , le Mécène de Rabelais.

(2) Guillaumedu Bellay, sieur du Langeay, avait intitulé sonouvrage Ogdoadrs {huitaines), parce qu'il le divisait de huit en huit livres. Martin du Bellay le continua.

il les fault conduire ; mais il ne se peult nier qu'il ne se descouvre évidemment, en ces deux seigneurs icy, un grand deschet de la franchise et liberté d'escrire, qui reluict ez anciens de leur sorte, comme au sire de loinville, domestique de sainct Louys, Egînard , chancelier de Charlemaigne, et de plus fraische mémoire en Philippe de Comines. C'esticy plustost un plaidoyer pour le roi François, contre l'empereur Charles cinquiesme , qu'une histoire, le ne veulxpas croire qu'ils ayent rien changé quant au gros du faict ; mais, de contourner le ingénient des événements, souvent contre raison, à nostre advantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre, ils en font mestier : tesmoing les rendements de messieurs de Montmorency et de Biron, qui y sont oubliez; voire le seul nom de madame d'Estampes ne s'y treuve point. On peult couvrir les actions secrettes; mais de taire tout ce que tout le monde sçait, et les choses qui ont tiré des effects publicques et de telle conséquence, c'est un défault inexcusable. Somme, pour avoir l'entière cognoissanee du roy François et des choses advenues de son temps, qu'on s'adresse aillieurs, si on m'en croit. Ce qu'on peult faire icy de proufit, c'est par la déduction particulière des bataillesetexploictsde guerre où ces gentilshommes se sont trouvez; quelques paroles et actions privées d'aulcuns princes de leur temps; et les practiques

et négociations conduictes par le seigneur de Langeay, où il y a tout plein de chosesdignesd'estre sceues, et des discours non vulgaires (i). »

La renaissance deslettresavait, au seizième siècle, jeté dans la carrière, à côté des partisans encroûtés de l'Ecole, une foule d'écrivains ardents, sans frein et sans mesure, presque tous oubliés aujourd'hui , bien quetrès-persuadés alors qu'ils avaient mission de restaurer absolument l'esprit, le langage et le goût ; révolutionnaires d'un moment, qui, au lieu de perfectionner le langage , de lui rendre par l'heureux choix des mots, le tour original et la sève gauloise dont il courait grand risque de manquer ; au lieu de chercher dans les riches débris du passé; au heu d'innover par le meilleur emploi et des mots et des constructions de la phrase ; de marcher enfin vers le véritable progrès , s'amusaient a tout bouleverser, créant des expressions vides de sens, s'appauvrissant par leur fécondité, et se croyant des novateursquand ils n'étaient pas même des pastiches.

De cette espèce, le bon châtelain de Montaigne rira impitoyablement. Artisan si ingénieux de notre langue, écrivain si hardi, modificateur si puissant, mais ennemi, par nature, du désordre où qu'il se produise, il fera , en quelques lignes pénétrantes comme la lanière d'un fouet , la police du ridicule.

(i) Liv. II, chap. x.

« Le maniement et employte des beaux esprits donne prix à la langue; non pas l'innovant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, l'estirant et ployant : ils n'y apportent point de mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy apprennent des mouvements inaccoustmnez, mais prudemment et ingénieusement. Et combien peu cela soit donné atouts, il se veoid par tant d'escri vains francoisde ce siècle : ils sont assez hardis et desdaigneux, pour ne suyvre pas la route commune; mais faulte d'invention et de discrétion les perd; il ne s'y veoid qu'une misérable affectation d'estrangeté, des desguisements froids et absurdes, qui, au lieud'eslever, abattent la matière : ponrveu qu'ils se gorgiasent (i) en la nouvelleté , il ne leur chault de l'efficace; pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux (2). s

A cette leçon contemporaine notre critique ajoutera un trait, une opinion sur notre langue en ellemême. Il trouve assez d'étoffe au français , mais cette étoffe est un peu rude, ou pour mieux dire un peu grossière ; il lui voudrait un peu plus de façon, afin de le polir sans l'énerver ; il va jusqu'à recommander des emprunts au jargon expressif des

(1) Se plaisent, se délectent.

(2) Liv. III, chap. v.

chasses et des guerres , aux vieux mots enfin du vieux temps. C'est, dit-il, un généreux terrain oii l'on peut prendre pour certains besoins du langage ordinaire. Les formes de parler, comme les herbes, s'amendent, se fortifient en se transplantant. Le français est suffisamment abondant, « mais non pas maniant et vigoreux suffisamment. -■> Il succombe d'ordinaire à une puissante conception ; Si vous l'avez tendu, vousle sentez souvent languir sous vous et fléchir, et force vous est, à son défaut, d'appeler au secours, selon votre humeur, le latin ou le grec. Montaigne, on le sait, sollicitait parfois le secours du latin, mais il le francisait si bien, que l'herbe transplantée, pour employer son mot, se naturalisait, chez lui, parfaitement à l'aise.

Montaigne rappelle doucement au vulgaire que nous avons tous, néanmoins, les mains remplies des trésors du langage, dont l'usage et la fréquence nous ont avili la grâce ; « comme en nostre coince mun, il s'y rencontre des phrases excellentes et « des métaphores, desquelles la beaulté flestrit « de vieillesse et la couleur s'est ternie par maniece ment trop ordinaire; mais cela n'oste rien du ce goust à ceulx qui ont bon nez , ny ne déroge à ce la gloire de ces anciens aucteurs qui, comme il ce est vraisemblable, meirent premièrement ces ce mots en ce lustre (i). »...

(i) Livre III, chap. v.

Ce n'était pas de l'archaïsme prétentieux, mais l'archaïsme du bon sens.

Montaigne était loin d'être insensible à l'éloquence. Il l'exprime souvent dans diverses parties de ses écrits; seulement il s'y connaissait : ce qui le rendait difficile. On conservait au parlement de Bordeaux le souvenir des éloges également vifs et sincères que le lettré avait prodigués à l'avocat général Antoine Loisel, chargé de prononcer, le 26 janvier 1682, la remontrance à la séance d'ouverture de la chambre de justice de Guyenne, instituée par le traité conclu à Fleix en i58o. Montaigne était alors maire de Bordeaux. Le discours de i'avocat général méritait, d'ailleurs, un tel suffrage (1). Cela ne veut pas dire toutefois que Montaigne s'acpommodat volontiers des artifices du langage.

Au risque d'encourir le reproche de revenir sur des sujets aperçus, indiqués ou même traités incidemment, et de n'avoir avec le maître d'autre analogie que le désordre dans mes propositions, je ne puis résister au désir de l'invoquer encore pour qu'il s'explique lui-même sur les vanités de la parole. S'il n'a, pour arranger ses pièces, d'autre sergent de bandecpie lafortune; s'il entasse ses rêveries à mesure qu'elles se présentent, tantôt se pressant en foule ,

(1) Antoine Loisel lit imprimer son discours, et le dédia à Montaigne. (A. Grûn. )

tantôt se traînant à la file; s'il veut qu'on voie son pas naturel, ordinaire, ainsi détraqué qu'il est (i), peut-être serait-ce mal s'inspirer de ses procédés littéraires que de vouloir les examiner avec la symétrie d'un syllogisme. Revenons donc aux vanités de la parole. Rappelons-nous l'attrait qu'il a pour la conversation doucement animée ou plutôt pour la conférence. Entouré d'un petit cercle d'amis, il se complaît à converser; les idées lui viennent faciles; le tour, dit-il, en vaut mieux que dans ses écrits. Qu'on l'interrompe, qu'on dispute, il se trouble ; s'il faut l'en croire, il n'est plus bon à rien. En debors de la modération, du naturel et du vrai, Montaigne ne se sent pas cbez lui ; il est mécontent et mal à l'aise. Le parler guindé le crispe; les rhéteurs lui arrachent les dents. Il applique à la rhétorique ce mot d'un rhétoricien du temps passé, dont le métier, d'après lui-même, était « de choses petites les faire paroître et treu ver grandes ; » cordonnier qui sait faire un grand soulier à un petit pied. Montaigne prétend qu'on lui eût fait donner le fouet à Sparte pour faire profession « d'un' art piperesse et mensongière (2). D'ordinaire si calme il irait presque jusqu'à la colère, tant ses objurgations sont vives. Transporté dans les faits, dans la vie publique, l'art des rhéteurs lui paraît le plus

(1) Liv. II , chap. vi.

(2) Livre Ier, chap. li.

grand ennemi de l'esprit, du jugement et du bon goût; bon à tromperies multitudes, à égarer le sens, à remplacer la réflexion par le bruit, à corrompre la sagesse des peuples; en un mot, l'artifice oratoire , c'est le moyen des ambitieux et des tribuns, le plus grand danger des républiques.

Loin de nous la pensée de déplacer ou de dépayser les arguments et les sévérités du littérateur politique ; loin de nous l'idée d'insister, à l'occasion de Montaigne, sur les abus de la parole publique à un moment où l'insistance, entacbée d'anachronisme, serait encore du mauvais goût.

En réservant toutefois, sur cette question, notre opinion consciencieuse, qui pourrait bien n'être pas toujours d'accord avec les penchants de l'esprit, hatons-nousde déclarer que Montaigne, qui gourmande les orateurs des républiques, n'était pas suspect d'injustice envers l'état républicain. L'idée théorique lui plaisait; il le manifeste par quelques saillies dans ses ouvrages, bien qu'il en veuille borner l'expérimentation aux petits territoires, Rome lui ayant toujours paru une magnifique exception. Il a donc son autorité quand il critique l'éloquence tribunitienne. Les orateurs y font métierde tromper, dit-il, non pas nos yeux, mais notre jugement, et d'abâtardir l'essence des eboses. Les républiques qui se sont maintenues bien réglées et bien policées, comme celles de Crète et deLacédé-

mone, n'ont pas fait grand compte des orateurs. Aristote définit sagement la réthorique : « science à persuader le peuple » : Socrate, Platon: art de tromper et de flatter; et ceux qui le nient en la générale description , le vérifient partout en leurs préceptes. Outil inventé pour manier et remuer une tourbe et une commune déréglées; outil qui ne s'emploie qu'auxétats malades, comme la médecine. Là ont afflué les orateurs, où les choses ont été en perpétuelles tempêtes, a Athènes, à Rhodes, h Rome où la parole agitait et entraînait des masses ignorantes.

La parole publique devenait le marchepied du pouvoir; on y montait en jetant des périodes passionnées à la foule; on s'y soutenait contre l'opinion des meilleurs temps. Pour Montaigne, les charmes, les subtilités du langage, l'agitation au forum ont préparé , plus sûrement que les armes , la fortune de Pompée, César, Crassus, Lucullus, Métellus ( i). Reproduisant le mot de Volumniussur l'élection de Q. Fabius et P. Décius, gens nés pour la guerre, grands aux effets, nuls et rudes au combat du babil, esprits vraiment consulaires, il ajoute : « Les subtils, éloquents et sçavants, sont bons pour « la ville, préteurs à faire iustice. L'éloquence a

(i) Cicéron, dans une heure de tristesse et de philosophie logique, Q avait-il pas dit quelque part : « L'apparition des grands hommes est un signe de malheur public. »

« flori le plus à Rome lorsque les affaires ont esté « en plus mauvais estât, et que l'orage des guerres « civiles les agitoit : comme un champ libre et in- « dompte porte les herbes plus gaillardes. 11 sem- « ble par là que les polices qui despendent d'un « monarque en ont moins de besoiug que les « aultres : car la bestise et facilité qui se treuveen « la commune, et qui la rend subiecte à estre « maniée et contournée par les aureilles, au doulx « son de cette harmonie, sans venir à poiser et « cognoistre la vérité des choses par la force de « raison; cette facilité, dis-ie, ne se treuve pas si « aysément en un seul, et est plus aysé de le garance tir, par bonne institution et bon conseil, de l'im- « pression de cette poison (i). »

« Les sciences, dit Montaigne, traitent les choses trop finement, d'une mode artificielle et différente à la commune et naturelle. Mon page faict l'amour, et l'entend ; lisez lui Léon Hébreu et Ficin (2) ; on parle de luy, de ses pensées , de ses actions, et il n'y entend rien, le ne reconnois pas chez Aristote la pluspart de mes mouvements ordinoires ; on les a couverts et revestus d'un aultre

(1) Lis . I, chap. Lt.

(2) Léon Hébreux nu de Judas est un rabbin portugais qui virait sous Ferdinand le Catholique et qui a composé un dialogue sur l'amour. Ficin (Marcile), né à Florence en i433 , mort en 1499, helléniste, philosophe, théologien et compositeur de musique.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 1er

robbe pour l'usage de l'eschole : Dieu leur doint bien faire ( i ) ! Si i'estois du mestier, ienaturaliserois l'art, autant comme ils artialisent la nature (2). » Avec ce sentiment du vrai en toutes choses, du tact et du bon goût, il revient sans cesse à la charge contre les vanités de la parole, le style précieux, gourmé ou ridicule. Les orateurs ou écrivains visant l'effet lui semblent être les cuisiniers de la littérature, épiçant, droguant, faisant disparaître les mets sous l'apparat des ingrédients, et il ne résiste pas à la tentation d'une malice aussi judicieuse qu'opportune. « l'en ay dict ce mot sur le subiect d'un Italien que ie viens d'entretenir, qui a servy le feu cardinal Caraffe de maistre d'hostel iusques à sa mort. Je luy fajsois conter de sa charge : il m'a faict un discours de cette science de gueule , avecques une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de théologie : il m'a déchifré une différence d'appétits : celuy qu'on a à ieun, qu'on a aprezle second et tiers service; les moyens, tantostde lui plaire simplement, tantost de l'esveiller et picquer; la police de ses saulces; premièrement en général, et puis particularisant les qualitezdes ingrédients et leurs effects; les différences des salades selon leur saison, celle qui

(1) Dieu leur donne de bien faire, ou Dieu veuille qu'ils aient raison.

(2) Essais, livre III, chap. v.

doibt cstre reschauffée , celle qui veult estre servie froide; la façon de les orner et embellir pour les rendre encores plaisantes à la veue. Aprezcela, il est entré sur l'ordre du service, plein de belles et importantes considérations : et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles mesmes qu'on employé à traicter du gouvernement d'un empire. » Des Vatels du seizième siècle, Montaigne passera sans effort à tous ces ridicules de métier qui s'introduisent dans la langue. C'est le genre précieux des sots, mais les sots font tribu nombreuse. «.< Quand j'entends, nous dit-il, nos architectes s'enfler de ces grands mots de pilastres, architraves, corniches, ouvrage corinthien ou dorique et semblables de leur jargon , mon esprit se transporte soudain au palais d'Apollidon (i) et je retombe, en fait, aux. chétives pièces de la porte de ma cuisine (2). »

Ailleurs, variant ses attaques, il se donnera le double plaisir de décocher une épigramme aux écrivains ou aux parleurs artificiels, etaux femmes, à l'égard desquelles , par une réminiscence sans doute du foyer domestique , il était loin d'être indulgent : « ceulx qui masquent et fardent les femmes font moins de mal ; car c'est chose de peu de

(1) Nécromancien qui figure clans le Roman tVJniadis de Gaule.

(2) Livre I, chap. li.

perte de ne les veoir pas en leur naturel (i). » L'exagération et l'hyperbole le mécontentent en tout point. Le mot, pour lui, est l'étiquette de la chose ; il faut donc l'employer à propos et ne le pas affecter sans vérité et sans mesure à la représentation des idées, des noms ou des faits dissemblables. Piperie, d'appeler lesoffices de notre état de France par les titres superbes des Romains, encore qu'ils n'aient aucune ressemblance de charge et encore moins d'autorité et de puissance (2). Piperie plus insigne encore, qui, suivant Montaigne, servira un jour de reproche à son siècle, d'appliquer indignement les surnoms les plus glorieux à des personnages vulgaires. C'est entourer de la même auréole le divin Platon et l'Arétin; c'est donner le surnom de Grand à des princes qui n'ont rien au-dessus de la grandeur populaire.

Le roman de chevalerie, tel au moins qu'il se popularisait en France avec son récit merveilleux, ses aventures fantastiques; sans bases, sans observations , série de tableaux représentant des personnages hors de nature, ne devait répondre à aucune des inclinations de Montaigne. Littérateur

(1) Livre I, chap. li.

(2) Que dirait Montaigne, de nosjours, en rencontrant dans la boutique patentée, derrière des harengs saures ou des morues salées, à tous les degrés de latitude, un consul ou un vice consul ?

logique, il pénétrait le fond des choses et demandait à chaque genre ce que le genre comportait. Le conte ne pouvait lui plaire qu'à la condition de rester franchement conte et de ne pas s'embarrasser de mœurs quintessenciées , de fadeurs impossibles, d'images inutiles, de mots sonores parce que creux : « Quant aux Amadis et telles sortes d'escripts , ils n'ont pas eu le crédit d'arrester seulement mon enfance ( i ) . »

Dans un siècle de vives allures, où l'indulgence pour le côté graveleiix du langage était poussée si loin, Montaigne, qui, par la liberté de l'expression était bien quelquefois un peu trop de son siècle, sans cependant qu'il assaisonnât d'aucune intention licencieuse le mot qui tombait de sa plume , Montaigne se bornera à consacrer une seule ligne aux conteurs, qu'ils soient prosateurs ou poètes; alors même qu'ils s'éloignent assez sensiblement de la donnée des Amadis. « Entre les livres simplement plaisants, je treuve des modernes , le Décaméron de Boccace , Rabelais et les baisers de Jean Second (2), s'il le fault loger sous ce tiltre, dignes qu'on

(1) Livre II, chap. x. — Cervantes, qui a immortalisé le roman chevaleresque, mais en s'y prenant autrement que las auteurs à? Amadis de Gaule dit le chevalier du Lion et le Beau- Brun, estime, au contraire, que les quatre premiers livres de ce roman sont des chefs-d'œuvre.

(2) Joannès Secundus, poète latin moderne, né à la Haye eu j5ii, mort à Tournay eu i53(3, a laissé diverses poésies

s'y amuse. » Ailleurs il cite, en passant, pour le réunir à ces auteurs plaisants, le nom de l'Arétin et puis c'est tout.

Montaigne, le grand critique du seizième siècle , qui se contentait de désigner du doigt, comme un plaisant, l'auteur de Gargantua et de Pantagruel , sans s'en occuper davantage, serait bien marri s'il vivait de nos jours , d'avoir si mal compris son homme , et de n'avoir pas deviné à travers les grotesques imaginations de l'ex-moine cordelier, le moraliste profond, le politique à longues vues, le réformateur philosophe, voire même l'économiste qui voulait sérieusement réorganiser notre planète, classer les gens en phalanstère , faire la police des abus, et cachait des vertus infinies sous une forme contestable.

Montaigne ne se pardonnerait pas davantage de n'avoir pas rendu justice à l'inimitable écrivain qui, de l'autre côté de la Loire, retrouvait, à lui tout seul, notre vieille langue perdue.

Assurément s'il pouvait lire ce qu'on écrit, en ce temps-ci, sur l'ancien moine défroqué, il se prendrait lui-même en pitié, à moins qu'usant de son droict jugement, il n'appliquât à Rabelais, se souciant fort peu de ses admirateurs lyriques, le coup de fouet qu'il administrait à l'Arioste et à l'Arétin

latines, notamment dix-neuf pièces connues sous le nom de Baisers de Jean Second.

que les beaux esprits de son époque préféraient à Virgile et traitaient de dwins(i). Mais je me trompe, Montaigne n'oserait point parler de Rabelais. La dignité de la pudeur paralyserait sa franchise, quand il saurait que pour le besoin de l'Ecole ou des instincts irréligieux;, sous prétexte de littérature morale ou de philosophie , on le compare à Rabelais, de même qu'on comparait Virgile à l'Arétin.

C'est à qui ne se contentera pas d'admirer Rabelais pour son esprit, mais s'efforcera d'en faire un personnage de plus en plus considérable et réfléchi. Un de nos écrivains éminents, M. Henri Martin, le proclame une des trois grandes figures du seizième siècle. « Luther, Rabelais , Loyola (2). » En vérité on ne peut nier que le talent n'ait ses franchises et l'antithèse ses besoins. J'adoucis en disant qu'on compare Rabelais a Montaigne; Rabelais est bien autrement grand, il a de fortes espérances ; il aime la scieiïce pour s'en servir à changer le monde : Montaigne n'aime à savoir que pour savoir, etc. (3).

Cette étude était terminée quand on nous a parlé

(1) Pierre l'Arétin, qui présente tant de ressemblance avec notre Rabelais par l'esprit et par la licence.se qualifiait luimême de divin. L'AriosIe ne le qualifiait pas autrement, et l'Arétin le lui rendait; de telle sorte qu'avant leur mort, ils s'entre-divinisaient.

(a) Henri Martin, Histoire de France, tome V.

(3) Id., tome IX, page 3g.

d'un travail sur Montaigne, clans la Revue britannique, numéros de février, mars et avril 1859. Nous avons lu ee travail, qui est lui-même l'analyse d'une monographie de Michel de Montaigne par M. Bayle Saint-John, un Anglais qui , dit-on, aurait passé quinze ans à composer son livre, en poursuivant notre écrivain moraliste à Montaigne, a Bordeaux, à Paris, à Rome et autres lieux. Si je dois juger de l'ouvrage par l'analyse développée dont je parle, et qui très-certainement est fidèle , M. Sainl-John n'aurait pas fait de bien satisfaisantes découvertes, et son travail se réduirait à représenter un Montaigne tel que l'a imaginé la philosophie du dix-huitième siècle, ou à l'habiller aussi à la façon de Port-Royal, en jetant sur le tout une teinte anglaise et protestante dont le sincère Montaigne se serait fort mal accommodé.

Pour le livre ou pour l'analyse, Rabelais est le père spirituel de Montaigne; tous les deux ont passé dans la philosophie de Locke ; tous les deux sont de la même école littéraire. Montaigne n'est qu un épicurien moderne, comme aurait dit Pascal. Il n'est pas précisément sceptique. Irrésolu, il ne sait ce qu'il veut. Les absurdités qu'il déclame en faveur du catholicisme ne sont pas imputables à son esprit, mais, d'après M. Bayle Saint-John, à la religion ridicule dans laquelle il était né; en morale, ainsi qu'en -philosophie, en

religion, en politique, il songeait doucement à tromper un peu tout le monde, mais cela avec tant d'esprit, de bonhomie, que M. Bayle Saint-John est loin de l'en vouloir reprendre. M. Saint-John a d'ailleurs des tendresses pour Montaigne, qui, selon lui, a été ébranlé par le protestantisme, etc., etc. Le voyage, épisode dans la vie de Montaigne , devient une odyssée dans le livre anglais de M. Bayle Saint-John. Respectons Y humour au touriste; respectons aussi le jugement de l'écrivain qui l'analyse et le déclare aussi désintéressé de lui-même qu'il est possible à un Anglais radical de l'être, sur les questions que soulève Montaigne.

Nous serions ingrats, cependant, de contester à nos voisins le mérite de leur prédilection pour Montaigne, qui comptait parmi eux de « nombreux cousinages ». L'Anglais poëte, et nous l'indiquerons plus tard , a merveilleusement compris Montaigne, qui est un composé de poésie , de philosophie , de raison. Mais l'Anglais radical, la raison méthodique, résistent d'instinct à Montaigne. Ce charme du laisser-aller particulier à notre langue et, dans notre langue, si particulier h Montaigne ; cette raison imagée , ce sens exquis d'artiste ne sont pas pour être mesurés au compas. M. Bayle Saint-John n'en a pas moins nos sympathies, si peu importantes soient-elles, ainsi que tous ceux qui traitent consciencieusement

de Montaigne. Même en différant de vues, il semble qu'on se rapproche , pour s'unir, autour du maître intellectuel qu'on aime d'une égale tendresse. Si M. Bayle Saint-John n'a pas , biographiquement, ajouté beaucoup à ce qu'on connaissait sur Montaigne, il a su d'ailleurs très-heureusement résumer et mettre en lumière ce qu'on avait dit avant lui. Nous lui devons aussi d'intéressants détails.

Henri Martin (i) , au cours d'une appréciation de Montaigne, où l'éloge est largement distribué comme exorde, ne retrouvant pas dans la philosophie de notre sage cette volonté héroïque, cette forte espérance qu'il admire dans Rabelais, ne se contente pas d'évoquer \ecjite sais-je? c'est aussi le peut-être qu'il met au compte de Montaigne, pour mieux caractériser son doute universel. A l'appui d'un pareil résumé, l'historien critique deux chapitres des Essais (2), où ne se rencontrent cependant ni le mot ni l'idée. 11 aurait pu, à coup sûr, retrouver la théorie du peut-être en s'adressant à Rabelais, qui, sur le seuil de l'infini , quelques instants avant sa mort, disait au jeune page du cardinal du Bellay : c< Tirez le rideau, la pièce est jouée ; je vais quérir un grand peut-être (3). »

(1) Tome IX, p. 3g8 et suiv.

(2) Les chapitres 11 et xx du Liv. Ier.

(3) Ces paroles très-connues, sont attribuées, avec éloge, par M. Eugène Noël, à Rabelais, dans une notice intitulée : lhi-

Mais le moyen de concilier cette incertitude impie du mourant avec les fortes espérances dont H. Martin s'est plu à doter Rabelais? En train de développer sa thèse, II. Martin, peu soucieux des témoignages contemporains d'Etienne Pasquier et de de Thon , professe que , si Montaigne est un des pères de la philosophie, il a aussi engendré ou, du moins, personnifié le système de l'homme double, du divorce entre la pensée et les actes (i).

Reconnaissons, pour ne pas dénaturer cette analyse, que H. Martin, s'il livre l'homme extérieur dans Montaigne, veut qu'on garde l'homme intérieur. Ma prétention est plus absolue et plus forte : je demande qu'on respecte en Montaigne intérieur la franchise de l'esprit, la liberté de conscience, le droit de la pensée; de même que , par le livre et par les actes harmoniques, je demande, avec de Thon, avec Pasquier, qu'on respecte et qu'on garde l'homme extérieur (2)r

Si Montaigne doit s'inquiéter assez peu des préférences et des parallèles qui, trois siècles après sa mort, se débattent autour de sa mémoire au profit de François Rabelais, si le cadre purement litté-

behtis et son œuvre, i85g, Michel Levi, page 190. Les apologistes, on le voit, ne sont pas bien d'accord entre eux.

(1) Page 400, t. IX.

(2) A Grùn justifiait en même temps que moi celte opinion.

raire de cette partie de notre étude n'admet pas facilement, d'ailleurs, l'introduction d'une controverse quelconque en dehors de la figure des lettrés, ne nous sera-t-il pas néanmoins permis, au nom , de la décence des lettres, de protester avec notre conscience contre un pareil rapprochement. Ecrivain barbouillé de lie, Rabelais cherche, par le mot crapuleux , à rendre encore sa pensée plus obscène. Son esprit, qui éclate partout, n'est à l'aise que dans la débauche. C'est l'orgie qui parle aux sens blasés ; c'est le mot forgé pour l'ivresse, proportionné aux dissertations de Panurge et de frère Jean de Entomeures ; dissertations de lupanar, ou blasphèmes, de sacristain relaps. Farces, nous dira-t-on , procédés charivariques , dans le dessein de protéger, en le couvrant , un sens profond , des conceptions immenses liées entre elles par des rapports ingénieux et certains ; moyens imaginés pour marcher droit à la réforme de l'Eglise et de la société, sans craindre de trébucher en route contre le fagot qui avait raison des hérétiques. En un mot, le Luther français, couronné de pampre , entouré de folies; turlupin par tactique, afin de mieux dissimuler son rcle et de mieux atteindre son but ; mais,'souterrainement, philosophe infatigable et stratégiste aux larges vues. Outre qu'un pareil examen demanderait à lui seul un volume, et que, malgré les lumières qu'on répand à flots ,

depuis assez longtemps, sur ce grave sujet, on pourrait bien se trouver encore exposé à voyager dans les abîmes, à rechercher, en pèlerin candide, les cryptes philosophiques d'une pensée qui n'a jamais peut-être prétendu à tant de profondeur; outre qu'en faisant honneur au moine-curé-médecin Rabelais d'une campagne révolutionnaire, de compte à demi avec les novateurs religieux et réformistes politiques de son siècle, on s'éloignerait radicalement de Montaigne, qui détestait en religion , en politique, les novateurs et les nouvelletés; outre qu'on s'exposerait vraisemblablement à substituer d'office , aux plans et aux fantaisies mordantes du cordelier de Fontenay, des plans et des fantaisies artificieusement et politiquement ourdis, plans ou desseins qui, s'ils ont existé, ne paraissent pas, en ce sens , avoir beaucoup préoccupé le siècle où vivait leur auteur (i); et par suite auraient assez peu servi la cause dont on le croit le champion réfléchi, alors qu'il pourrait bien n'en avoir été qu'un des champions de situation, d'aventure ou de tempérament; outre enfin, qu'en paraissant vouloir donner le mot prétendu du Sphinx, on se laisserait tout doucement aller à procréer, selon sa propre

(i) Campagne qui fit peu de bruit à l'époque, car la chronique pantagruélique ne fut d'abord publiée qu'en partie, et parut être classée alors parmi les écrits du même genre qui caractérisent les écrivains Bouffons du seizième siècle.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 17. i

imago, un Rabelais de fantaisie, il y aurait un autre inconvénient plus grave, qui serait de perdre de vue 1 incident en question, la littérature comparée de Montaigne et de Rabelais.

Leur manière diffère autant que différerait leur morale si Rabelais était un moraliste (i).

Dans un pays amène et.civilisé entre tous , sur les confins de la Touraineet de l'Anjou , Rabelais, en venant au monde, bégaye ses premiers mots avec la langue d'oil. Son pays avait, comparativement, le parler le plus agréable de France, et il la conservé (2).

(1) On ne peut être un moraliste de ee qu'au milieu de nombreux volumes immoraux, quelques pages honnêtes, sensées et élevées sur l'éducation de Gargantua sont rencontrées parle lecteur. C'est l'occasion d'un légitime reproche à l'écrivain assez bien doué pour noblement penser, assez impur pour ne laisser qu'incidemment soupçonner en lui le fond honorable de l'âme: Quant aux conceptions politiques et historiques que Rabelais aurait systématiquement élaborées et déguisées, voici une opinion considérable qui se rapproche de la nôtre: •< Les divers commentateurs ont cherché à dévoiler les allégories sous lesquelles on suppose, peut-être bien gratuitement, que Rabelais a couvert la partie historique de son roman, et de là sont venues toutes les interprétations absurdes qu'on peut leur reprocher. » M. Brunet, Manuel du Libraire, 4e vol., 4e éd., page 4, 2e col. in fine.

(a) Rabelais est né, en 1483, à Chinon, petite ville de la Touraine, mais limitrophe de l'Anjou, aux portes de Saumur et voisine d'Angers. Rabelais a l'ait son éducation à Angers ( La Baumetle ), et a vécu surtout de la vie angevine.

C'est à Angers cette terre des lettres et des arts, doux royaume du bon roi René, que Rabelais fait ses humanités, qu'il peut s'inspirer à loisir, sinon des modèles du temps, dont il n'est pas enthousiaste, au moins des charmes et des traditions d'un langage qui, pour n'être pas perfectionné, avait déjà sa grâce incomparable, son trait malin et sa gaieté quelquefois grivoise, mais le plus souvent de bonne compagnie. Le français, ce me semble, y soufflait là plus pur qu'ailleurs.

Loin de nous de méconnaître qu'au milieu des expressions fabriquées à plaisir pour habiller ses arlequins, la personnalité spirituelle de Rabelais ne se dégage avec des mots pleins de fraîcheur, de sève, d'images ou de force. Les soldats de Picrochole, qui s'en vont pillant et larronnant, d'autres qui, pour n'en pas finir d'un seul coup, aiment à égorgeter, nous donnent des expressions imilatives. Et frère Jean, de rigouller à la vue d'une bonne table , n'est-ce pas le tressaillement de la gourmandise et de la chair qu'un seul mot , pour ainsi dire, vous fait voir? Esmoucher, pour chasser les mouches ; voltiger les chevaux à l'hippodrome, pour dresser et entraîner; lesresveux, les convoi st eux , les songeards , les hommes empêchemaison, ces matériaux prédestinés au cloître; Gargantua qui engoule cinq pèlerins et les arrose d'eau bénite de cave; voilà assurément des mots

charmants ou des hardiesses originales. J'en dis autant de Gargantua enfant, auquel on donné à boire à tire larigot-; qui se trémousse et se berce lui-même au son des pintes, en dodelinant la teste , monochor 'disant des doigts et baryton-

nant Je ne puis achever le tableau.

Ce qu'on s'explique beaucoup moins , avec la haine littéraire que Rabelais portait aux gens de robe, avaleurs de frimards (i), aux sorbonnastres ou maîtres en Sorbonne, aux prêtres, aux moines et à tous ceux qui discouraient en latin, c'est qu'il ait fait, dans sa littérature, un grand abusde cette langue ; non , parce qu'il aurait cité ou rapporté, selon l'usage alors invétéré, nombreux auteurs, nombreux fragments latins, mais surtout parce que lui-même , dans les habitudes ordinaires de son style, introduit assez lourdement le latin, dont il s'est moqué chez les autres. Chacun connaît !a boutade de Rabelais contre Y écolier Limosin, c'est-à-dire , contre le parler de la Sorbonne ou des pédants. Ce poovre écolier baragouine, s'il faut en croire Rabelais, un galimatias composé du patois de Limoges et du latin des moines, l'origine primere de ses aves et œtaves estant indigène des régions lémoviques oh requiesce le corpore de V agiotate sainct Martial.

(i) Qui avalaient des frimas parce qu'ils se rendaient au Palais de grand malin.

Chacun a ri de son dialogue avec Pantagruel, bien qu'aucun Limousin n'ait dû comprendre le patois de l'écolier dont les parents avaient fleuri aux régions lémoviques et par l'excellente raison qu'il n'y a pas dans tout son jargon un seul mot de patois limousin; c'est du provençal mélangé de languedocien et saupoudré d'un latin fantaisiste. Ad-

joudo mf, au nom de Dious, vec dicou, etc . , etc

ne furent jamais Limousins; ce dont je ne fais pas un crime à Rabelais, sans m' expliquer suffisamment la préférence ironique qu'il a voulu donner h la patrie, à la langue de Gaucelm Faidit, de Bertrand de Boni et de l'abbé Foucaut (i).

(i) Gaucelm Faidit ou Faiditz, naquit àUzerche, petite ville du Limousin (arrondissement de Tulle ), vers le milieu du douzième siècle. Par sa naissance il était de condition obscure; par son génie il fut le plus célèbre des poètes troubadours. Comédies, ballades, sir ventes, odes ou élégies, il excella dans tous les genres. Il suivit en 'Palestine Richard Cœur de Lion, dont il devint le barde familier. Si on veut juger en même temps du talent de Faydit et de l'impossible parenté du patois limousin et des citations de Rabelais , on n'a qu'à lire une des stances du poète sur la mort du roi Richard :

« Forlz chausa es que tôt lo major dan

E'1 major dol, las! qu'ieu aucmais agues ;

E so don dei totz temps plaigner ploran,

M'aven a dir en chantan et retraire ;

Que selh qu'era de valor caps et paire

En lies Valens, Richartz, reys dels Engles,

Es moiiz, ai Diens ! qnals perd'e quais dans es !

Quant estrang mot, e quant greu per'auzir!

Ben a dur cor totz hom qui'l pot sul'frir. »

Rabelais, qui termine son épigramme contre les

latiniseurs, en disant à notre poovre écolier : « Tu

n'es qu'un Limosin pour tout potaige », use avec

« O qu'il est triste, qu'il est pénible, d'avoir à retracer, dans mes chants, le plus grand malheur, le chagrin le plus vit" que j'aie jamais éprouvé ! Quel événement fatal, dont j'aurai à gémir et à pleurer durant le reste de mes jours ! Il est mort, celui qui était le chef et le père de la bravoure, ce roi vaillant, Richard, roi des Anglais. O Dieu! quelle perte! quel dommage! quel mot affreux! quil est douloureux à prononcer.

« Ah ! celui-là est insensible qui l'entend sans verser des larmes. »

« Combien la délivrance du saint sépulcre, ajoute le poète, devient désormais plus difficile!... Ah! je ne l'espère plus, il ne se trouvera point de rois et de princes capables de conquérir les saints lieux, etc. » {Hist. Lift, de la France. Ouvrage commencé par les bénédictins de Saint-Maur, t. XVII, p. 487 et suiv.)

Gaucelm Faidit est véritablement le père de la langue patoise-limousine dont Rabelais se moquait assurément, sans en avoir lu un seul mot.

Bertrant de Boni, vicomte de Hanteforl ( sur les marches de Limousin ), troubadour du douzième siècle, et chevalier intrépide, combattit longtemps contre Henri II, roi d'Angleterre, qui possédait la Guyenne. Il a laissé plusieurs si/ventes traditionnels en Limousin, qui peignent son caractère et les mœurs du temps. Plusieurs de ces sincnles ou manifestes poétiques de guerre, sont dirigés contre Henri II, Henri au Court Martel et Richard Cœur de Lion. Moins dédaigneux, mieux informés que Rabelais , le Dante et Pétrarque ont beaucoup admiré le patois limousin de Bertrand , de Boni et de Gancelm Faidit, bien que le Dante ait mis de Boni dans son Enfer.

Six siècles plus tard, l'abbé Foucaut publiait à Limoges

prodigalité pour lui-même du baragouin latin , avec la prétention, en plus, de parler autrement que les autres. En fustigeant sur le dos du poovre écolier le langage prétentieux et pédant, il oubliait, que dans ses chapitres un peu sérieux, il latinisait, sans aucun profit pour les lettres. C'est ainsi qu'à chaque instant , il parle de la trépidation du firmament, écrit, au lieu de prose et vers, carme, etoiatio, etc..

Sans vouloir nier que quelques-uns de ses personnages ou des manques et drôleries plus ou moins de sa création , aient pu servir, après lui , de modèle ou de prétexte à des peintres illustres , il ne me paraît pas rationnellement possible d'admettre que Rabelais ait fait école littéraire et par suite ait pu sérieusement être comparé à Montaigne. Contemporain de Montaigne, dans un pays où aucun idiome primitif ne venait contrarier le parler général , il est de deux siècles en retard sur Montaigne, et latinise le français, quand Montaigne, en pleine langue d'Oc embarrassée d'idiomes, pour réagir contre cette tendance, francisait ingénieusement le latin (i). On ne peut, d'ailleurs,

des fables et des chansons patoises dont la verve, leihythme, le mouvement, l'harmonie imilative et la fraîcheur auraient réconcilié Rabelais avec le patois limosin, ou plutôt le lui auraient fait connaître.

(1) Et Montaigne s'était pourtant bercé, non pas au son des

prétendre faire école, en adoptant un genre qui offense à la fois la plus débonnaire morale et le goût le moins chatouilleux. Et qui de nous cependant voudrait nier, quelle que fût son académie, que Rabelais n'ait dépassé toutes les bornes? Certes, il a su écrire des pages ravissantes, des pages où le devoir des rois , les plus nobles sentiments de l'homme, du philosophe et du chrétien reprennent leurs droits en termes sympathiques : telle, la lettre de Grandgousier à son fds Gargantua, quand il se voit forcé de déclarer la guerre à Picrocholle fi). Mais ces pages semblent s'être égarées dans le fouillis impur des conversations de Panurge ; feuillets d'or tombés dans un charnier (2).

pintes comme Gargantua, mais au son du latin. Ses gouverneurs, ses premiers précepteurs, on le sait, d'après les ordres de son père, ne lui parlaient qu'en latin. Ses premiers mois furent latins. Le célèbre marc Antoine Muret ( Limousin ), né à Muret près Limoges, en 1 5 26, fut un de ses plus affectionnés précepteurs.

(1) Chap. xxix, du liv. Ier.

(2) En dehors de l'exagération des apologistes posthumes de Rabelais, qui surtout de nos jours rivalisent autour de son nom de iner\eilleuses découvertes et voient dans ses compositions des choses ignorées des profanes et sans doute aussi de luimême, je m'explique parfaitement qu'on édite et qu'on réédite sans cesse la Chronique Pantagruélique. Pour les lettrés et pour les historiens qui ont besoin de connaître la physionomie entière d'une époque, ce livre est l'image, d'autant plus fidèle qu'elle est plus impure, d'une partie de la société, à la renaissance. L'examen sommaire, . auquel j'ai dû me livrer,

ISO CHAPITRE DEUXIÈME.

En quoi Montaigne et Rabelais peuvent se rencontrer, c'est par une érudition profonde qui les dislingue également, par une égale aversion des formes dogmatiques et du jargon barbare des universités, par une égale volonté, sjnon par des moyens égaux , de restaurer les lettres ; par la sève et par l'esprit gaulois, exhubérants chez l'un, plus contenus chez l'autre. Tous les deux voudront , par conséquent, demeurer affranchis de l'École. Mais Montaigne, en s'affranchissant des rhéteurs et du mauvais goût, conservera, dans son indépendance, ce tact, cette règle sans prétention, ce respect et ce culte de l'art, éléments forcés du génie. Il possède à un si haut point le sentiment de l'ordre dans les idées, dans les mots , cette source éternelle du beau , qu'il l'appelle à grands cris dans la république des lettns. Pour servir d'exemple à l'esprit, de modèle aux écrivains et aux parleurs, il voudrait, devan-

des rapports prétendus de Rabelais avec Montaigne, comportait plus spécialement des appréciations littéraires. Il ne pouvait convenir à la nature de ce chapitre de rechercher si Rabelais a fait école philosophique , s'il a voulu être ou simplement s'il a été écrivain philosophe. Ce serait l'objet d'une étude distincte et dont les conclusions déduites avec liberté, sans idées préconçues , sans esprit d'imitation, non plus que sans dessein de se particulariser, ne légitimeraient pas, ce me semble, la recrudescence d'engouement, de date assez récente, que j'ai déjà signalée.

cant la création de Richelieu , qu'on fondât une académie (i).

Rabelais, au contraire, après avoir santé sur les in-folios des gens de la Sjorbonne et grimacé contre Aristote , se roulera sans frein dans les convulsions de la farce, nous obligeant, en quelque sorte, à prendre la défense des abus qu'il attaque, tant sa critique est immorale , tant sa pensée est corrompue. Sa plume remplacera par le chaos la méthode qu'il a voulu combattre, et, pour se venger des collets -montés de l'époque, deviendra cynique à ce point qu'il ferait honte à Diogène.

Style , manière , existence , tout diffère entre ces deux hommes , qu'on s'obstine de plus en plus à réunir dans la même pensée. Union forcée et, a mon sens, injurieuse au philosophe périgourdin. Montaigne, c'est la sérénité du gentilhomme campagnard ; si c'est la bonhomie du sage , c'est aussi la douce ironie du penseur qui se rit bien plus de nos sapiences que de nos folies. La vie des champs imprime au front la liberté , aux pensées une originalité douce et fière, à l'homme qui vit habituellement seul, un caractère de méditation , de tranquillité et de force dont les villes

(i) De L'Art de conférer : Essais.

Ce sentiment de l'ordre dans les idées, dans les mots, s'alliait parfaitement, chez Montaigne, avec le défaut d'ordre s\stématique qu'on remarque dans la série de ses traités.

ÎS2 CHAPITRE DEUXIÈME.

admettent difficilement la portée. Tel fut Montaigne, tel ne pouvait être Rabelais. Mais ce serait le propre aussi de la solitude relative, de donner au plus inoffensif des écrivains un tour d'esprit un peu railleur, cette bonhomie malicieuse qui souriait aux lèvres de Montaigne ; pitié assez fondée du sage pour la vie agitée du monde, les grandes querelles, les non moins grandes sottises des acteurs. En appréciant son scepticisme, on n'a peut-être pas assez tenu compte des ombrages paisibles du château de Montaigne , de la scène bouleversée qui se jouait alors , par contraste , dans le inonde extérieur, ni de Y enfermement du philosophe. Et tout cela n'empêche pas que le souffle de la bonté et de la grâce ne vienne tempérer les malices du spirituel châtelain ; qu'il ne demeure un ami sincère de l'homme, le serviteur courageux et loyal de son roi, le défenseur le plus éclairé, le plus ferme des principes d'autorité en matière de gouvernement ; mais aussi le plus affectionné aux petits qui constituaient alors le peuple.

Comment Rabelais, au contraire, dirigea-til sa vie, à peu près vers le même temps? je n'en veux citer que des détails : l'ensemble nécessiterait une étude plus remplie assurément qu'édifiante.

11 suit à Rome le cardinal Dii Bellay, son Mé-

rêne, et trouve le moyen d'injurier le saintpère, en échange de ses bontés. Nonobstant, le pape lui accorde la remise des peines canoniques qu'il avait assez bien méritées. De retour en France, Rabelais , ce grand contempteur des bénéfices , des prébendes, de l'oisiveté du clergé et du confort des moines, sollicite et obtient une prébende dans l'église de Saint-Maur-des-Fossés, sans préjudice à la cure de Meudon. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire Vile sonnante ( i) et les moralités de son Gargantua. 11 prodigue la flallerie au roi François 1er, à du Bellay, au cardinal de Chatillon, qui paraissent ne pas remarquer le danger de ses pamphlets, qui probablement n'y vovent d'autre inconvénient qu'une licence de langage dont ils s'effarouchent fort peu , rient de ces contes où le roi cependant a pu se reconnaître, ce qui n'arrête pas son rire, et le laissent répandre son roman. L'œuvre est immonde , mais la verve du conteur est intarissable et bouffonne. On rit, le pied dans les ordures, et le livre est plaisant, comme l'a dit Montaigne. Quant au dévouement de Rabelais, cet apôtre de l'humanité, comparé avec la sécheresse de C égoïste Montaigne, il n'eut rien de bien

(i) Sur la simonie, la paresse, les bénéfices accumulés du clergé.

meurtrier pour sa santé, sa sûreté ou ses plaisirs. S'il est vrai que de sa retraite de Saint-Maur il ait pu, selon l'expression figurée de son plus récent panégyriste, M. Eug. Noël, « entendre les cris de l'imprimeur Dolet, brûlé, pour hérésie, sur la place Maubert(i) »; s,'il est vrai qu'avec Dolet il avait attaqué, ainsi qu'on le prétend, l'abominable Eglise catholique et les abus monstrueux qui couvraient notre sol, il est bien plus constant qu'aux cris de son ami mourant, il n'a pas un instant quitté son doux repos et ses ombrages. Encore moins n'a-t-il pas résigné sa prébende entre les mains des bourreaux du malheureux Dolet, de qui pourtant il la tenait. Prébendaire de Saint-Maur, il s'est fait seulement octroyer la bonne cure de Meudon.

La satire de Rabelais ne se rattache ni à l'épigramine élégante de Catulle , ni à la douce et honnête ironie de Montaigne , ni à l'énergique indignation de Juvénal. Le style est l'homme. Rabelais, s'il flagellait tout ce qu'il rencontrait, abus et choses respectables, ne poursuivait pas une

(i) Eug. Noël, Rabelais, sa vie et son œuvre, page i58. Au reste, M. Noël, en rappelant ce triste exemple d'intolérance et île pénalité barbare, a beaucoup sacrifie à l'image : Etienne Dolet fut pendu et brûlé ensuite (i546)î les cris partis du bûcher constitueraient donc seulement, Dieu merci, Un effet dramatique de style.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. ISb

réforme, mais obéissait à son tempérament. 11 ne pouvait donc imprimer à la littérature que le désordre joint à l'esprit que respirent ses fantaisies. Les lettres reflètent la vie. Chez Montaigne, la vie est bien conduite : ses Essais en témoigneront. Chez Rabelais, la vie est une orgie morale, une pasquinade grotesque, où l'esprit coule à pleins bords, comme le vin d'Anjou. Le froc , la soutane , la robe et le bonnet carré du médecin , tout cela porté comme un habit de comédie par messire François, qui s'en moque, voilà le décor du personnage. Il jette partout sa défroque, et son livre devient vestiaire et friperie (i).

(i) « J'avais raison de dire que Rabelais n'était trop souvent, au service de ses admirateurs absolus, qu'un prétexte à la propagation de préférences politiques ou de négations religieuses. A côté des apologistes considérables, les petits biographes pullulent qui l'exaltent au nom exclusif du « bien-être, » le louent d'avoir soufûé sur les piperies du vieux monde, de s'être moqué des saints, véritable matière à calembourg; le déclarent écrivain presque chaste, homme entièrement vertueux, exemplaire en tout point, et entonnent pour lui un Te Dcum, qu'on prendrait pour un Te Diabolum. C'est littéralement le sens du petit factum sur Rabelais, sa rie et son œuvre, par Eug. Noël ( page 34 et suiv. ). Rabelais, desservant de Meudon, est le curé selon le cœur de son ardent historiographe, l'arché-type des bons curés, « le premier piètre d'en bas qui ait été curé suivant le double idéal de la conscience et de la patrie; » page i83. M. Noël, qui attend d'ailleurs et appelle delous sesva'ux lecnréde la France (idem), veul bien, pour soutenir nos défaillances, nous donner, à

18fi CHAPITRE DEUXIÈME.

En vérité, nous ne pouvons, de par la logique ou la conscience,- apercevoir ou concéder cette filiation intellectuelle qui unirait Montaigne à Rabelais.

Montaigne , toujours si juste envers toutes les gloires , anciennes et contemporaines, qui ne connut jamais l'envie (]), qui disait, en parlant d'Amiot, si attrayant quoique un peu surchargé d'ornements : « Cet homme de grande valeur que « j'estime par-dessus tous les autres (2) », qui prodamait Théodore de Bèze , l'ardent sectaire, un des meilleurs poètes modernes; le duc de Guise, son ennemi politique, un grand homme de guerre et une Ame forte; Montaigne n'aura trouvé qu'un mot pour carac tériser Rabelais : « Auteur plaisant; » et ill 'accouple à l'Arétin. Acceptons ce ju-

la fin de son hymne, cette rassurante indication : « Si vous vous sentiez abattus, si surtout» vous sentiez faiblir en vous l'esprit de la France , l'esprit de sa révolution, moi aussi je vous dirais, avec le peuple de Paris : allez à Meudon demander conseil à M. le curé. »

(1) Liv. III, chap. v ( p. /\t.j, édit. de Louandre) : De cetlecy (l'Envie), ie n'en puis guères parler : celle passion qu'on peinct si forte et si puissante, n'a, de sa grâce, aulcune adresse (*) en moi.

(2) Montaigne donne avec raison , croit-il , In palme à .-d.not sur tous les écrivains français contemporains, pour la naïveté et la pureté du langage ; liv. II, chap. iv.

Amyol lui avait révélé la science et l'âme de Plularque.

(*) luilucnce.

gement du maître ; celui-là est fondé. Rarement, en effet, dans la lignée littéraire et morale, deux figures se seront ressemblées davantage que Rabelais et l'Arétin.

Rabelais , né en i/i83, reçoit d'un bon curé sa première et gratuite instruction. En récompense, il persiffle et raille le vieux, prêtre. Il ne traite pas mieux les moines de l'abbaye de Seuillé , ni ceux de la fiaumette, p ces d'Angers, qui cependant ont fait de lui un érudit. Moine cordelier a Fontenay-le-Comle , il est puni pour une burlesque impiété (i), et obtient de l'indulgence du pape Clément Vil la permission de quitter le couvent pour passer dans l'ordre de Saint-Benoît, à l'abbaye de Maillezais. Bientôt après, il sécbappe de Maillezais, se meta, courir le monde, séjourne à Montpellier, en revient médecin (2).

En quoi encore Rabelais se sépare capitalement de Montaigne pour se confondre avec l'Arétin, c'est par la réaction furibonde des sens. De tempérament ascétique, le quinzième siècle avait violenté la partie matérielle de l'être. La renaissance est païenne; elle s'exalte dans l'ivresse7 et provoque le corps aux jouissances. C'est le livre de Rabe-

(1) Un jour de fête, il avait imaginé d'enlever la statue de saint François, placée dans une niche assez obscure, et de se faire vénérer par les fidèles, à la place du saint patron.

(2) Profession assez peu sympathique à Montaigne.

lais : l'impatience de toute règle plutôt qu'un appel direct à la révolte. C'est Jean des Entommeures qui se rigoitlle, c'est Panurge qui disserte, c'est Gargantua qui dévore (i). En Italie, l'Arétin écrit , agit et parle comme Panurge, Gargantua et frère Jean.

Montaigne est , au contraire , en tout , la personnification de la mesure. Ni dissolu ni ascète, il est le point d'alliance raisonnable entre les austérités du quinzième siècle et l'émancipation physique du seizième.

L'Arétin , à la même époque est le Rabelais de l'Italie.

Pierre Arétin vient au monde en i492« Ce bâtard d'un gentilhomme et d'une courtisane (2) , qui devait mourir dans un palais, naît dans un hôpital. Elevé par charité, il jette l'ironie à ses maîtres, et se vante de ne savoir que sa croix de par Dieu. Parasite, besogneux ? menteur, poltron comme Panurge , plus licencieux encore , il écrit quelques mauvais vers contre les indulgences, qui

(1) Dans la vieille légende de Gargantua , dont l'origine est assez difficile à classer et remonte aux premiers temps du moyen âge, l'imagination populaire jouant sur le mot Gargantua, qui vient de Gurges, gouffre, dont les Italiens ont fait gorgo, y attacha l'idée d'un ogre, insatiable gourmand. Ce mot a fait successivement garganta , gargata et enfin gargote (guiguslium ).

(2) De la courtisane Tila et du gentilhomme Bacci.

le font chasser d'Arezzo, d'où il se réfugie à Rome. Léon X, trop miséricordieux envers l'esprit, accueille et pensionne cet homme. Le cardinal Jules de Médicis, qui sera pape un jour sous le nom de Clément VII, se fait son du Bellay. François Ier s'engoue de l'Arétin , et lui envoie des bons sur sa cassette (i). Ainsi comblé, le bâtard d'Arezzo compose et imprime seize sonnets explicatifs de seize figures obscènes dessinées par Jules Romain (2) et les répand en Italie. Les vers de l'Arétin sont libidineux à ce point que les figures de Jules Romain en paraîtront presque chastes. C'est ainsi qu'au milieu de Rome, l'Arétin exprime sa reconnaissance envers le pape qui lui donne l'hospitalité. Les ducats de Charles-Quint lui font bien vite oublier les écus d'or du roi de France, qu'il traite aussi peu révérencieusement que s'il écrivait Gargantua. Demain, ce sera le tour de Charles-Quint.

Rabelais , au même moment , ne commentait pas , par des obscénités , les figures de Jules Romain, mais il illustrait ses propres œuvres par des figurines ou portraits reproduits à la fin de sou livre, et qui sont la luxure en action. C'est Faune

(f) Avec une chaîne d'or formée de langues enchaînées. C'était demeurer homme d'esprit.

(2) Un des plus éminents élèves de Raphaël.

crayonnant Priape (i). Vous savez comment Rabelais s'est fait moine et s'est défroqué; j'oubliais de vous dire que l'Arétin s'institue capucin à Ravenne et jette le froc aux orties. Rabelais, dans les débauches de son livre, mêle le sacré au profane; paraphrase laudes et matines; fait discourir Panurge dans la langue que vous connaissez; fait précéder ses chapitres d'épitres en mauvais vers; les entre-coupe de sonnets, de vraies scènes de comédie ; emploie incidemment la forme épistolaire. Tout cela est dans l'Arétin, mais plus distinct et séparé. Louanges et canzones au pape et aux rois, sonnets licencieux, comédies, dialogues de luxure, les sept psaumes, lettres imprimées, strambotti, capitoli, vies de Jésus-Christ et de sainte Catherine, etc. tel est le bilan de l'Arétin. Rabelais lui a emprunté une scène tout entière de sa comédie -Zç Maréchal , pour disserter avec Panurge sur les dangers du mariage et sur les perplexités burlesques qu'engendre l'approche de l'hymen (2). Ainsi que Rabelais, l'Arétin étincelle de verve. Plus que lui il a peut-être cette qualité de l'esprit que nos voisins appellent de l'hu-

(1) La grande édition de Rabelais par M. Esmangard donne à la fin du neuvième volume, les caricatures immondes qu'on attribue à Rabelais lui-même.

(2) Ce n'est pas seulement à l'Arétin que Rabelais a fait sur ce point des emprunts anonymes.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. lyl

mour. Si son style estmoins chargé d'ordures, il est plus luxurieux encore. En quoi Rabelais est supérieur à son erotique confrère, c'est par l'érudition, le goût, l'aperception sinon par la donnée philosophique. L'Arétin abuse du concetti, de l'épithète. Il n'a que l'inspiration de la chair, et, pour la philosophie de l'âme ou de l'esprit, il tient à peine le milieu entre Panurge et Figaro, ces deux formules d'un matérialisme intelligent et effronté. Mais ses capitoli bizarres , ses strambotti ou chansons font rire. Montaigne en avait ri souvent, n'avait voulu noter que ce coté de l'Arétin, fort dédaigneux de son autre bagfige, et l'appelait auteur plaisant. En quoi Rabelais se confond avec l'Arétin, nous l'avons dit, c'est par la glorification des sens. En Italie, l'Arétin vulgarise la langue que parle en France Rabelais (i); quoique parfois le style du bâtard d'Arezzo sente un peu plus le grand seigneur. C'est qu'il lui faut, dans son palais de marbre, des coupes d'or, du vin de Chypre , des femmes nues et de royaux festins; tandis que Rabelais s'abreuve et se contente de son petit vin de Chinon (2).

(1) Le moine Théophile Folingio ou Folingo, dit Martin Coccaie, écrivait, à la même époque, dans le même sens, sa Macnrronaie ou histoire macarronique , mélange burlesque d'italien, de latin et de patois mantouan.

(2) Vin assez agréable que Rabelais vante souvent et qu'il appelle quelquefois : sa bonne purée xeptcmbrale.

Si nous insistons sur le nom de l'Arétin a pou près oublié de nos jours , c'est pour démontrer une fois encore la fermeté de vues, la sincérité inébranlable et le bon goût critique de Montaigne. A l'heure où l'auteur des Essais consignait ses appréciations, l'Arétin était le Dieu de la littérature. »c il produisit sur son siècle le même « effet que Voltaire sur le sien; il fut l'esprit « géant, l'homme unique (i). » Montaigne est entouré de cette renommée, envahi par cette vogue universelle , et, insensible à tout entraînement extérieur, il se borne à classer d'un mot le divin Arétin : « Auteur plaisant. » Laissonsle avec Rabelais. L'un et l'autre ils ont vécu dans la débauche du langage ; il serait littérairement équitable de ne pas ennoblir une débauche.

Sévèrement examinées-, les richesses de Rabelais pourraient bien , à un autre point de vue , perdre une grande partie de leur valeur apparente. Peu d'hommes ont, en effet, plus abondamment moissonné dans le champ de l'esprit d'autrui et plus discrètement dissimulé cette moisson d'emprunt (2).

(1) Etudes sur l'Arétin, Phil. Chastes, p. 492. — Inutile de dire que M. P. Chastes ne ratifie pas l'opinion des contemporains de l'Arétin.

(j) Au dire très-compétent de M. Brunet , admirateur de

Panurge , le personnage principal de Rabelais , qui s'est appelé Pangloss avec Voltaire, Figaro avec Beaumarchais , est loin d'être lui-même une création de l'ex-moine Cordelier. Ce personnage si rempli d'impudeur, d'esprit, de malice cynique ; ce sceptique de carrefour qui philosophe en se moquant de tout, a pu, sans doute, être développé par Rabelais, qui s'écrivait lui-même un peu , je crois , en faisant discourir Panurge ; mais le type du personnage, Rabelais l'avait rencontré dans la bibliothèque d'Angers , sous ce titre : La Légende de maître Pierre Faifeu , mise en vers par messire Charles de Bordigné , de i5i5 à i53o.

Pierre Faifeu, écolier natif d'Angers, vise aussi la légende de Gargantua, type ou légende depuis longtemps populaire. Dans sa ballade ou exorde aux Lisants :

« Laissez, dit-il ,

« Gargantua qui a chepveux de plâtre ; « Voyez les faicts maître Pierre Faifeu. »

Ainsi que Panurge , Pierre Faifeu est voleur,

Rabelais : « Le joyeux maitre François nes'est fait nul scrupule de butiner chez les anciens et même chez ses contemporains, sans jamais rapporter leur nom. ( Bru net, Manuel du Libraire, et de l'Amateur de livres , 4e volume de la 4e édition, page 4, ae colonne. )

lascif , libertin , spirituel , paresseux et menteur; et quand il n'a pas fait de mauvais tours, il est :

« Tout endormi , songeard , mélancolique. »

Ainsi que Panurge , il contrefait le médecin , «à Rennes, en pays breton, c'est-à-dire dans une ville qu'un écolier d'Angers se croyait assurément le droit de pouvoir tourner en ridicule :

« Pour son plaisir, non d'argent trop muni ,

« Il s'en alla d'esprit non immuni.

« Pour mieux user de cautelle et miracle,

<■ Il s'avisa vendre le tyriacle,

■ En se vantant qu'il guérit de tous maux, etc.. etc.. »

Pierre Faifeu s'apercevant, après ses tours pendables, que les Rennais sont dégrisés, décampe prestement de Rennes ,

« Sans y avoir dommage ou inlérest,

" Et n'attendit pas des Bretons l'arrest. »

Pierre Faifeu , vrai parrain de Panurge, pour se moquer de l'université , dans un jour de séance publique, conduit son cbeval à Angers , en pleine académie, et veut le faire licencier, etc., etc.. Ainsi que Panurge, et avant Panurge, Pierre Faifeu raconte , dans un langage indicible , ses pi-

peries en amour, qui se retrouveront, à peine modifiées et bien moins spirituelles , clans le héros de Rabelais. Ainsi que Panurge, le parasite Pierre Faifeu :

« Vicariait en maint contrée et lien,

« Où bien scavait s'accoutrer de son jeu. »

Ainsi que Panurge, Pierre Faifeu le libertin, rêvant de mariage , en redoute les accidents , et raconie sans cesse ses comiques appréhensions. Moins sage à cet endroit que Panurge, qui sans doute avait profité de l'exemple , il se décide à risquer l'aventure, parait éprouver bientôt l'accident conjugal qu'il redoutait si fort, et meurt de mérencolje entre une femme enragée et une affreuse belle-mère.

Ainsi que Panurge, avant Panurge, Pierre Faifeu disserte sur tout , à propos de tout , pour se moquer de tout: Philosophe de basoche, de taverne , de tréteaux, ou de carrefour, il verse à pleines mains , sur la société hiérarchique , l'esprit, le sarcasme, le paradoxe et les impuretés.

Nous avons lu, dans la bibliothèque d'Angers, la brochure aujourd'hui très-rare de messire Charles de Bordigné , et , pour ceux qui se complaisent à rechercher les origines littéraires , une comparaison plus détaillée serait peut-être inté-

ressante. Il serait abusif sur ce point de nous étendre ici plus longuement (i).

La lecture de Rabelais, conduite avec attention,

(i) Chacun sait que la partie de la Chronique pantagruélique où figure le personnage de Panurge ne parut que plusieurs années non-seulement après 1 5 1 5 , mais encore après i53a, époque où finit la publication de Pierre Faifeu.

La brochure imprimée à Angers par messire Ch. de Bordigné,en i53a, est à peu près unique. Seulement, en 1723 , M. Coustillers en a publié une petite édition in-12 , que nous ne connaissions pas en notant ces rapprochements. D'après M. Brunet, déjà cité, pages 5 et 6 , la première apparition ou édition de la Chronique pantagruélique , où figurent réunis Gargantua et le premier livre de Pantagruel, serait de i538. Une autre édition apparaît en i54a.

M. Brunet cite une édition, sans date, du commencement de Pantagruel , petit in-4°goth. de 64 feuillets non chiffrés, qu'il estime être la première. Il croit, mais sans preuve, qu'elle aurait paru en même temps que la Pantagruéline pronostication pour l'an 1 533. Il indique avec Ebert, n° i85i3, le début authentique, c'est-à-dire daté, de la publication du premier livre, en l'an 1 5 3 3 , librairie de Juste, à Lyon. Mais les éditions où on voit réunis les deux premiers livres de Rabelais , ainsi que les merveilleuses navigations de Panurge, le disciple de Pantagruel , ne sont que de i538 et i54a. Un exemplaire défectueux avait paru en i53y. L'exemplaire auquel était joint le Disciple de Pantagruel [Panurge) n'est daté que de 1 538 , in-16, de 48 feuillets chiffrés.

Le Ducbat paraissait croire , sur un passage de Thory , que le commencement de Pantagruel aurait paru en i5?q. Mqis M. Brunet, loc. cit., pages 4 et 5 , démontre pertinemment l'erreur de Le Duchat et de ceux qui l'ont imité. Thory, avant Rabelais, avait voulu tourner en ridicule le jargon en vogue de son temps, en maltraitant les cscumeurs de latin; — mais il n'empruntait rien à Rabelais, qui n'avait rien publié.

tendra d'ailleurs, en général, à justifier de plus en plus cette opinion, partagée par M. Brunet, l'auteur érudit du Manuel de l* Amateur de livres , que le joyeux maître François s'est fait le

En i532 fut imprimé à Lyon, petit in-4°, un premier essai du Gargantua, conte facétieux brodé sur la vieille chronique de Gargantua, et qu'il ne faut pas confondre avec la Vie très-horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel , qui forme la première partie du roman de Rabelais. Celte première publication du Gargantua légendaire parait être de François Rabelais et aura pu, ayant eu du succès, lui inspirer le désir de composer sa Chronique pantagruélique. ( M. Brunet, loc. cit., page 2.) Il y était mention des merveilleux faicts d'armes que Gargantua fist pour le roy Artus.

La première édition connue de la Vie très~horrifique de Gargantua, père de Pantagruel , est de i535, librairie de François Juste, à Lyon. C'est la première partie de la chronique pantagruélique, à laquelle fait suite l'histoire de Pantagruel et de son disciple Panurge. Mais toutes ces justifications bibliographiques ne tendent qu'à corroborer la preuve de l'antériorité de la légende de Maître Pierre Faijcu, puisqu'il est écrit dans la brochure imprimée que possède la bibliothèque d'Angers , que messire de Bordigné a composé son conte bouffon de i5i5 à i53o et que cette édition était terminée dès i532 (*).

(*) Quant aux causes de la légende de Pierre Fa'ifeu, il ne serait peut-être pas sans intérêt pour les bibliophiles , de rechercher si François Villon, qui, sauvé de la potence, déclare en 1461 : qu'il s'en va à Angiers (/mit XIII, grand Testament el/tuit V 1 , petit Testament), y séjourne, parle de cette bonne ■ville, y fait ses tours v'dloniques, et par l'esprit, le vol, la paillardise, est également populaire; il ne serait peut-être pas sans intérêt, disons-nous, de rechercher si re personnage vivant n'a pas servi de type et de modèle à fauteur de Pierre t'ai jeu, messire de Rordigné, prêtre d'Angers.

l'JS CHAPITRE DEUXIÈME.

plus souvent un vestiaire d'emprunt sans indiquer ses fournisseurs. A Folengo, à l'Arétin, déjà eités, auxquels il a pris constamment; à Ch. de Bordigné, qui lui a fourni Panurge, la pièce principale de son armure littéraire, il devient équitable d'adjoindre Antoine de La Salle, l'auteur connu du Petit Jehan de Sainlré , si tant est, ainsi que paraît l'avoir démontré le savant conservateur de la bibliothèque de Rouen (i), qu'Antoine de La Salle, ce compagnon assidu de la jeunesse de Louis XI, soit en effet l'auteur des Quinze Joies de mariage (2). Toujours est-il que Rabelais a puisé à pleines mains , dans les Quinze Joies de mariage, non- seulement pour décorer les dialogues orduriers et sarcastiques de Panurge , en brodant sur Pierre Faifeu, mais aussi très-souvent par l'expression , par l'idée, par le tour ou la mise en scène. Quant au Poovre esvolier limosin , soit qu'il ait pour type, ainsi qu'on l'a prétendu, « Les Angoisses de dame Hélisenne de Crenne , » soit, ce qui est plus vraisemblable , que Rabelais en ait emprunté l'idée au baragouin macaronique

(1) M. Potier

(2) Antoine de La Salle courtisan de Philippe le Bon , était à la petite cour de Geneppe en Brabant, le familier de Louis XI, alors dauphin et réfugié chez le duc de Bourgogne. Les Quinze Joies de mariage auraient paru en i45o, neuf ans avant Le Petit Jehan de Sain/ré.

du moine Folengio ou Folengo(i), toujours est-il que, pour être grossière , son épigramme contre le style pédant n'en est pas moins merveilleuse de vie, de trait et d'à-propos.

Rabelais serait-il, ainsi qu'on le soutient ailleurs, le grand aïeul du réalisme littéraire? nous ne le pensons pas. Ennemi prémédité de l'art d'écrire qui s'inspire du beau, s'il n'était, s'il ne voulait être, avant tout, un marchand de livres sensuels , un provocateur à la débauche , le réaliste a adopté .Je laid et introduit en scène des lépreux , sous prétexte que la lèpre est dans la nature. Pour mettre ses lecteurs à leur aise, l'écrivain réaliste établit d'abord ce principe qu'il n'y a ni bien ni mal dans aucun acte humain; que l'homme est né pour suivre la loi des instincts. Rabelais, au moins, si ses héros obéissaient à leurs instincts, n'en avait pas, sérieusement, fait une thèse ou un droit. Triste, violent, morose , rhéteur embarrassé ou métaphysicien du vice , toujours en dehors du style simple et naturel, malgré ses prétentions à suivre la nature , si quelquefois le réaliste essaye de rire , il rit à faux comme un traître de mélodrame. Rabelais vaut mieux que cela; il est éminemment une personne, mais ne saurait constituer une école.

Et notre grand poëte Villon, interné à Angers

(i) Contemporain de Rabelais.

en i /j6 1 , cst-il besoin de le lire longtemps pour y trouver en abondance les provisions de style, de facétie, ce tour gaulois de la pensée , cette saveur du mot et jusqu'aux villenies Pantagruéliques répandues libéralement dans le roman de Rabelais (i)?

Rabelais n'est donc le chef d'aucune école littéraire. Par le rire, par l'impudicité du style, ainsi que par l'esprit , il tient sa place parmi ces écrivains qu'on a appelés justement les moines bouffons de la Renaissance (2).

En Allemagne, le moine Luther, bouffon terrible (3).

En Italie, Folengo ou Merlin Coccaie, qui rit de tout , excepté des mystères (4).

(t) Le poète François Villon était, ainsi qu'on sait, un voleur émerite et s'appelait François Corbueil.

Mais le peuple, qui l'avait vu à l'œuvre , le baptisa François Villon, en vieux langage , François le fripon. Le poète en prit philosophiquement son parti, et lui-même se signa des lors : François Villon. De là, tours villoniques et villenies (ou vilenies) pour désigner de mauvais tours ( du vieux mot willer, friponner ).

(2) De telle sorte que ces débauches d'esprit, de cœur et de raison, qui se sont successivement produites sous les noms de : Candide, Joeonde , les Contes de la Fontaine, la Pticelle d'Orléans , etc., si tant est qu'elles eussent besoin -de précédents pour éclore dans leur impureté, les peuvent revendiquer confusément à cinq ou six sources notoires (moines ou écrivains bouffons du seizième siècle ).

(3) Né comme Rabelais en «483.

(4) Né, en 1489, de famille noble. Son pseudonyme de

En Angleterre , Jean Skelton qui a le rire et les colères de Luther (i).,

En France , nous avons Rabelais.

A ce groupe d'ardents renégats qui personnifient la glorification de la matière , il conviendrait peut-ctre d'ajouter l'Arétin, l'ex-moine de Ravennes. La même manière les rattache, le même sensualisme les pousse. Par la date, l'Anglais Skelton , longtemps populaire , aujourd'hui oublié, pourrait revendiquer l'invention du rire comme procédé littéraire ou comme moyen de polémique. Par la force, Luther est le chef. Coc-

Merlin Coccaie (Merlinus Coq uns) signifie simplement Merlin le cuisinier. Folengo jet te également le froe, enlève une fille noble, et vagabonde en Italie. Il resta longtempsen prison, fut réclamé par son frère, Jean Folengo , moine aussi , reprit le froc dans le couvent de son frère, qui s'efforça de le refaire moine. Merlin Coccaie semble s'y être prêté d'assez bonne grâce ; mais, pour se distraire, il écrit la Macarônée ou plat de macaroni offert au public par le cuisinier Merlin : style composite, mélangé de latin de cuisine, de patois mantouan , d'atticisme et de grossièretés : style à l'usage de Rabelais qui prend souvent à Merlin Coccaie. De même que chez Rabelais, l'érudition y côtoie les plus burlesques fantaisies.

(i) Skelton, né vers 1469, mort en 1329. Prêtre apostat, il enlève une jeune fille dont il fait sa concubine, et combat dans des vers grossiers, mais, énergiques, en faveur du bienvivre, du bien-être, du bien-manger, du bien-boire, et de l'amour des sens, contre l'Eglise, la papauté et tout ce qui pouvait gêner la royauté du corps. Naturellement il donne des. leçons de morale au clergé de son temps, dont il stygmatise les vices. C'est l'adversaire populaire du cardinal Wolsey.

taie et Rabelais font leur cuisine ensemble. L'A rétin est plus raffiné.

Dans ces saturnales tle quelques gens d'Eglise qui signalent la Renaissance, il est légitime fie faire entrer Cliarles de Rordigné, prêtre d'Angers,-le compatriote et très-probablement l'ami de Rabelais (i). Son nom, tout à fait ignoré aujourd'hui, eut alors sa bonne part de scandale et de succès. Moins incroyant que Rabelais, il avait un peu, sur les choses sacrées, la prudence relative qui distingue Merlin Coccaie.

Par le style , par l'esprit , par la science, par la plaisanterie licencieuse , le créateur de l'écolier Pierre Faifeu, ce prototype inconnu de Panurge, messire Cliarles de Rordigné, tout aussi sensuel, comique et grossier que Rabelais, complétera donc la série littéraire des prêtres ou moines bouffons (2).

Rien de tout cela ne .rappelle Montaigne. Rien de tout cela ne justifie la filiation intellectuelle qui unirait Montaigne à Rabelais.

(1) Cliarles de Bordigné, né à Angers vers 1480.

(2) Est-il besoin de dire que l'Église, justement consistée, donnait alors au monde littéraire ainsi qu'au monde religieux les enseignements les plus hauts. A Rome, le p-qie Léon X, restaurateur des lettres; en Fiance, le cardinal du Perron, l'illustre ami de Montaigne; à Genève, notre François de Sales, un saint et un lettré. Dans les landes de France, partout où il y avait un dévouement à pratiquer, Saint-Vincent de Paul, l'ami de Saint François de Sales ; etc., etc.

Quelle différence aussi clans la destinée littéraire de ces deux hommes! Pour quelques sujets fournis par Rabelais à la fable ou à la fantaisie , c'est une succession tout entière que Montaigne a léguée «à son temps, aux siècles à venir; succession bien souvent gaspillée, toujours revendiquée au risque de violer les intentions du testateur, mais si abondante, si magnifique encore, qu'on peut la dire inépuisable.

C'est d'abord son ami le théologal Charron qui, dans son Traité de la sagesse, s'arrange tellement de sa forme et de ses écrits , qu'en vérité il les copie, quand il n'a pas le temps de les paraphraser (i).

Et bien autrement que Charron ou tout autre écrivain pastiche, c'est la sensation profonde que produisent partout les livres de Montaigne , même de son vivant, qui en assure l'influence.

Quelques années après sa mort, un homme de génie, Pascal, s'empare à son tour du littérateur philosophe, et bien qu'un critique célèbre (2) soit allé trop loin en disant : « Que le plagiat de Pasce cal est le plus évident peut-être et le plus mani-

(1) Comparez le chapitre xvm du livre Ide Montaigne avec Je chapitre 11 du livre II de Charron.

Comparez chapitre xix et chapitre m de Montaigne avec le livre Vide Charron, etc., etc., etc.

(2J Ch. Nodier, Questions de Littérature légale.

« festement intentionné] dont les fastes de la litté- « rature donnent l'exemple, » on est forcé de reconnaître la trace profonde que les Essais ont imprimée dans les Pensées. Sans aucun doute, l'illustre auteur des Provinciales est riche de sa propre gloire. Sciences et lettres, amour de l'art, divination des vérités mathématiques , mécanisme du mouvement qui donne la vie aux corps inertes, rayons de l'âme qui éclairent les mystères philosophiques pour ne s'arrêter qu'aux pieds de Dieu, tout était dans cet homme mort si jeune et si plein d'œuvres. Mais la critique de Charles Nodier, tout exagérée qu'elle est , n'en a pas moins sa justesse en principe. Pascal s'était inspiré de Montaigne, dont les pages s'usaient sous ses doigts. Le tour de phrase , la singularité , la hardiesse , les vues claires autant que profondes, toutes ces qualités de premier ordre passaient involontairement du livre de Montaigne à l'esprit, au cœur de Pascal, et se retrouvaient maintes fois sous sa plume quand il écrivait, au hasard, ses Pensées. La moelle d'un grand nombre des opinions de Pascal appartient évidemment à Montaigne.

Qui ne connaît la célèbre pensée de Pascal : a Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne « borne ! vérité en deçà des • Pyrénées , erreur « au delà. » Hélas! il faut en convenir, c'est une pensée presque textuelle de Montaigne. « Le tra-

« ject d'une rivière faict crime (i). Quelle vérité u que ces montagnes bornent, qui esl mensonge « au inonde qui se tient au delà (2)! »

Notre intention n'est pas de poursuivre le cours de ces rapprochements de textes ; il est permis de s'étonner seulement qu'un grand esprit comme Pascal , qui était l'obligé de Montaigne, n'ait pas été aussi juste envers lui que Montaigne s'est montré reconnaissant, envers Plutarque. Nous y reviendrons à propos de la morale et de la philosophie de Montaigne, et quel que soit l'éclat mérité dont brille le nom de Pascal, nous avons le droit de regretter, avec Charles Nodier, ce ton tranchant et superbement dédaigneux dont le janséniste se sert à l'égard de l'écrivain qui a dû être son premier bienfaiteur et son maître.

A cette génération littéraire qui, procédant de Montaigne commence par Charron, se continue par Pascal , et même par Balzac , malgré son goût pour l'antithèse et certaines afféteries précieuses queMontaigne aurait férulées; à cette lignée intellectuelle vous avez déjà ajouté de La Motbe

(1) C'est-à-dire que ce qui est considéré comme crime d'un côté de la rivière est, de l'autre côté, réputé licite.

(2) Essais, liv. II, chap. xn. Voir dans Charles Nodier. Questions de Littérature légale, note K, une série de citations comparées de Montaigne et de Pascal, établissant les emprunts laits par ce dernier.

Le Vayer, Molière, la Bruyère, Saint-Evremont, Fontenelle, Jean- Jacques Rousseau, Bavle et \o\taire lui-mêmç .

Les fragments, les extraits comparés tendraient a justifier cette opinion, si déjà les rapprochements n'avaient été faits, très-probablement, par les chercheurs patients des généalogies de l'idée et du mot. Mais mieux que la reproduction élu mot ou de l'idée, mieux ejue l'emprunt sous le vêtement qui le eléguise, la manière générale des livres, le tour d'esprit, le progrès successif de la langue indicpient assez chez ces écrivains éminenls ou illustres de quelle école littéraire ils relèvent. L'école réformatrice ele Montaigne caractérisera, en la fixant, la littérature intermédiaire du siècle ele la Renaissance. Sage émancipation qui, parla mise en rapport de l'idée et du style, personnifiée au dixseptième siècle dans Corneille, Racine et Boileau, devait rapidement produire cette perfection de langage qui laisse sans rivaux les classiques de l'école française.

11 serait aussi puéril qu'irrationnel de prétendre à diminuer la gloire des écrivains ejuiont suivi Montaigne, par cette circonstance ejue Montaigne les a précédés. L'éclat impérissable ejui entoure le nom ele Montaigne n'a pas besoin de cette nature de secours qui blesserait également l'impartialité de la critiejueetles droitsde la pensée à toutes lesépoques.

De ce qu'un homme a été' grand parmi ceux de son siècle; de ce que, reprenant courageusement les traditions interrompues, restaurant la littérature au nom et par le moyen du bon sens, il aura fait une révolution dans l'art d'écrire; de ce qu'il aura voulu et obtenu qu'on parle le français en France à une époque où les plus célèbres lettrés écrivaient en latin (i); de ce que, par une intuition merveilleuse, il aura vu , dans le domaine littéraire, ce qu'il convenait de conserver ou de proscrire; de ce qu'il aura eu cette admirable fortune d'être d'autant plus écouté qu'il ne semblait pas professer et que lui-même était la leçon mise en scène, il ne s'ensuit pas qu'on veuille, afin d'augmenter les rayons d'un pareil homme, projeter des ombres sur les autres. Fiers de toutes les gloires nationales, nous aimons, aucontraire, à les saluer, sans acception de drapeau ou d'école, au panthéon de la littérature. Cette justice élémentaire ne saurait empêcher, néanmoins, les générations qui ontprofité d'un grand homme, de constater son influence sur les destinées de l'esprit. Il n'y a donc que de l'équité à reconnaître que l'action de Montaigne a été immense et soutenue, qu'elle est même encore considérable. « La fréquente lecture de I\Ion-

(i) Les contemporains les plus distingués de Montaigne, de Thou, Calvin, Théodore de Bèze, Estienne Pasquier, etc., etc., n'écrivaient guère qu'en latin.

taigne, a dit avec raiSon Charles Nodier (i), est une fort bonne initiation à l'art d'écrire, parce que les tours et certaines expressions de son temps ont une naïveté, une richesse ou une énergie auxquelles notre langue actuelle atteindrait difficilement. » A l'heure où nous traçons ces lignes, des études sur le littérateur philosophe se font peut-être sur vingt points différents du monde civilisé. Ceux qui viendront après nous constateront le même empressement autour de cette figure originale, la même actualité pour sa fraîcheur et pour sa gloire. N'est-ce pas là le meilleur témoignage qu'on puisse porter sur l'influence inépuisable de Montaigne?

Si rapide et si général avait été le succès de l'école nouvelle, que déjà vers la fin du seizième siècle, les Essais parcouraient l'Europe. La manière de l'auteur, ses procédés, sa sûreté d'aperception , ses études morales de l'homme, sa forme à la fois libre, cultivée et toujours naturelle, la vigueur de certains tableaux, devaient intéresser surtout les peintres de l'homme dans la comédie ou le drame. A Molière, qui s'enfermait avec Montaigne ; à Voltaire, qui lui prenait fréquemment des scènes ou des passages entiers (2); au grand Corneille, qui

(r) Loc. cit.

(2) « La religion que je tiens est plus douce que celle de quoi vous faites profession. La vostre vous a conseillé de me tuer

lui doit en partie, son admirable scène d'Auguste et de Cinna (i), il convient d'ajouter Shakspeare. Les Essais de Montaigne, contenant le fond commun de l'humanité, appartenaient à tous les penseurs et furent traduits rapidement dans toutes les langues de l'Europe. Giovani Florio, un Italien qui remplissait à la cour d'Anne de Danemark, femme de Jacques Ier, roi d'Angleterre, les fonctions de gentilhomme ordinaire, les traduit le premier en anglais : The Essays ofMichaél Montaigne Kniglit. Mais Florio a peur qu'on ne veuille pas lire un écrivain si prime-sautier, si vagabond

sans m'ouir, n'ayant reçu de moi aulcune offense, et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu que vous estes de m'avoir voulu tuer sans raison. ( Montaigne au chapitre intitulé : Divers événements du même consul, liv. I.) ». Voltaire, mettant en vers ce texte de Montaigne, a dit :

« Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance ; Le mien, lorsque ton bras \ient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de le pardonner. »

( Dénouement d'Jlzire. )

(i) Essais, liv. I,chap. xxni, Montaigne, s'inspirant de Plutarque, met dans la bouche de l'empereur Auguste ces grandes pensées de politique et de clémence que Corneille a développées, en reproduisant souvent les expressions mêmes de notre lettré moraliste.

Montaigne, on le sait d'après lui , était laschement porté à la clémence.

2i0 CHAPITRE DEUXIÈME.

et, pour que ses compatriotes d'adoption, d'ordinaire assez réglés, ne soient pas pris au dépourvu, le voila qui grave au frontispice de son volume un symbolique emblème : perspective de ruines antiques, de temples brisés, d'escaliers tournoyants et furtifs, d'édifices sans ordre et non sans grâce, qui attirent le regard par des obscurités volontaires ou des jours ménagés à propos: tel est le blason parlant dont il décore la traduction des Essais. « Entrez, dit-il ensuite aux lecteurs , sous ces poétiques français, vous avez la clef anglaise ; la porte est ouverte, les deux battants vous invitent. Vous donner un épilomé de ce que vous trouverez de précieux dans ces recoins, dans ces détours et ces sentiers, est une œuvre trop difficile. Parcourez ce palais d'invention que Montaigne a créé. Entrez, et dans ces détours et dans ces angles recueillez la sa 2 esse. » .

Vient ensuite le poète Samuel Daniel (1602), qui, devinant la portée réelle du littérateur moraliste, félicite Florio de lui avoir, par sa traduction, donné beau logement, excellents babils, liberté du discours, en un mot, de l'avoir fait Anglais. Tl voit clair dans les Essais, cesarcliives de l'homme, et dit déjà : Notre prince Montaigne, ou plutôt notre roi.

Le succès de Montaigne est donc complet ta Londres. Sbakspeare prend le livre , l'étudié, le

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 2l!

médite (i); va de Montaigne à Plutarque, et fait passer dès lors, dans le roman et dans le drame, les enseignements de la philosophie. La douce ironie de Montaigne, la pitié touchante parleront, tour à tour, avec Ophélia et le roi Léar. Ailleurs, c'est la moquerie du paradoxe qui fustigera les utopistes. D'autres fois Shakspeare , exagérant la pensée de Montaigne, attachera des ailes au doute pour qu'il monte jusqu'à Dieu toi-même, dans le monologue d'Hamlet.

Roméo et Juliette, cette soirée d'amour sous le ciel d'Italie, demeurera le chef-d'œuvre de la première époque de Shakspeare.

En compagnie de Montaigne, de Plutarque ou de Salluste, à l'apogée de son génie , Shakspeare, qui a quarante ans, écrira Othello, Hamlet , Macbeth. Mais c'est surtout dans la Mort de Jules César, mieux nommée la Mort de Brutus, que la trace de Montaigne est vivante. Drame exclusivement philosophique , l'œuvre de Shakspeare nous donne les monologues et dialogues de Brutus sur la vertu , la destinée , l'amitié , le devoir, tels que Montaigne eût voulu les entendre de la bouche du stoïcien-platonique. César y parle de la mort, lit—

(i) On conserve an Musée britannique l'exemplaire authentique du Montaigne traduit qui appartenait à Shakspeare. Il porte la date tracée de sa main (i6o3), sa signature et ses notes. (Ph. Ch.)

léralement comme en avait parlé Montaigne. « César à Calpurnia : lies lâches meurent plusieurs fois avant leur mort ; l'homme brave ne goûte de la mort'qu'tme fois. De toutes les choses étonnantes dont j'aie jamais ouï parler, la plus étonnante pour moi , c'est que les hommes puissent sentir la crainte, voyant que la mort est une fin inévitable qui arrivera a l'heure où elle doit arriver (i). » En un mot, c'est la philosophie mise en srène. Vous tous à qui les noms de Shakspeare et de Montaigne rappellent des jouissances si profondes, si variées et si soutenues, complétez ce rapprochement imparfait, par le bonheur des souvenirs. Vous verrez ainsi passer successivement, sous les regards de la pensée, les créations de ces deux maîtres. Vous n'estimerez pas que la gloire de William Shakspeare soit moins radieuse ni moins pure de ce

(i) «Acte II, scène iv entre César et Calpurnie. » Dans les Essais, que méditait Shakspeare , Montaigne avait dit sur tous les tons et répété jusqu'à la dernière ligne de son œuvre, car c'était, pour parler comme lui, sa visée : « L'homme « ferme ne meurt qu'une fois. Si la mort nous faict peur, au « contraire, c'est un subject continuel de tourments qui ne « se peult aulcunement éviter. — Ce sont des morts par « imagination. Le but de nostre carrière c'est la mort; si. elle « nous effraye , comment est-il possible d'aller un pas en « avant sans fiebvre? Il est incertain où la mort nous at- « tende ; attendons-là partout. Le sçavoir mourir nous affran- « chit de toute subjection et de toute eonlraincte. » (Liv. I, chap. xix, page 88 et suivantes. Ed. Ch. Louandre.)

qu'à chaque instant il introduit Montaigne dans ses'œuvres. Vous constaterez seulement l'influence de l'auteur des Essais sur le plus grand esprit de l'Angleterre, dont le style même, à sa seconde époque, présente de singulières analogies avec le style coloré, libre et incisif de Montaigne (i).

Si de Shakspeare je m'adresse à Molière, ce qui n'est, en vérité, pas changer de sujet, quelles traces attachantes du voisinage de Montaigne ne vais-je pas y rencontrer?

L'épidémie du bel esprit gâtant un peu l'excellent bagage littéraire que nous avaient apporté les Médicis, s'était, au temps de Montaigne, rapidement progagée de Paris jusqu'au fond des provinces. Les Italiens de Catherine répandaient à la cour des Valois, avec une iralanterie maniérée, une habitude de langage à la fois boursouflé et frivole où l'allégorie , les figures, les grands mots pour de petites choses, l'éloignement du na-

(i) Ce culte des Anglais pour Montaigne n'a rien perdu de sa ferveur. Le livre très-réeent de M. Bayle Saint-John, analysé par la Revue britanirjue, témoigne de1 la constance des montaignistes d'outre-Manche La controverse là-bas, comme chez nous, n'a cependant pas fait défaut. Le Spectateur, 11e Discours, tome VI, édition d'Amsterdam 174 1, renouvelant, au sujet du nom nobiliaire de Michel de Montaigne, les agréables plaisanteries de Scaliger, ajoute que si Montaigne n'eût pas existé, le cardinal Wolsey serait le plus grand des égoïstes, etc., etc. Il le traite ensuite de vieux et bouillant Gascon.

turel se faisaient surtout remarquer. A ce parler prétentieux, les petits-maîtres de Florence amalgamaient les concetti de l'Àrétinetlepatoiscle Folengo. Tout cela se réunissant aux mièvreries mises à la mode française par les romans d'Amadis, constituait un galimatias ridicule, plus spécialement à l'usage des mignons de la cour et des ruelles où trônaient les dames d'honneur de la reine , devancières galantes des chères qui furent les contemporaines de Scudéri et de Toiture. Cette dépravation du goût ne s'arrêtait pas cependant à la cour ou aux boudoirs de la place Royale, et pour être ailleurs moins générale, ne laissait pas que de devenir contagieuse. A un autre point de vue, vous connaissez les pédants de la scolastiquc. Montaigne, qui a déjà si fortement maltraité les docteurs, n'affectionnera pas davantage le pédantisme en cornette ou en pourpoint de cour ; seulement il se contentera de nous le montrer « en le guignant du doigt. » Pour les muguets, pour les mignons, il laisse voir à tous moments que leur langage l'affadit, et pour mieux réagir contre le ridicule des femmes qui donnaient le ton à cette décadence, il enseignera qu'une femme est assez savante quand « elle sçait mettre différence cuire la chemise et le pourpoinct do son mary et raccommoder le haidt de chausse. » Il la renverra : « aux soins de son ménage, à la garde du pot

au feu(i). » Vous connaissez enfin les sarcasmes de Montaigne contre la médecine et sa doctrine : « que les malades ont assez de supporter leurs maladies sans avoir encore à endurer les remèdes et les médecins (2). Ne voyez-vous pas apparaître déjà le charmant profil des meilleures ou des plus amusantes comédies de Molière. Si la médecine ou plutôt si les mauvais médecins n'ont pas beaucoup changé jusqu'à Molière, le pédantisme de l'école , le style précieux, de divers genres, et en particulier ,£elui que patronnent les femmes, n'ont pas été suffisamment corrigés par Montaigne. Le royaume du Tendre a succédé à Amadis de Gaule. Les alcovistes (3) font la guerre au style naturel ; un sourire dédaigneux est un bouillon (F orgueil, le bonnet de nuit un complice innocent du mensonge ; l'action de tuer plusieurs personnes, devient un meurtre épais..., etc. Molière dessine Cathos et Madelon, et les Précieuses ridicules périssent avec le meurtre épais. Ne vous souvient-il pas, en les lisant, des railleries de l'auteur des Essais, invitant les beaux esprits du

(i) Liv. T, chap. xxiv; liv. III, chap. v, etc.

(2) Montaigne ne s'est pas contenté des sarcasmes, il aaltaqué très-sérieuement la base même de la médecine de son temps, tout en proclamant qu'il connaît et qu'il aime de fort aimables médecins. Voir, spécialement, Essais , liv. -II cliap. xxxvii.

(3) Clients des ruelles, qui parlaient le langage des dures.

temps à parler net comme parlait son page ; répondant : «. friture ou porte de cuisine, » au marmiton en chef très-didactique du cardinal Caraffe , ou aux grands mots doriques des charpentiers de sa propre maison. Si les précieuses sont bien tuées sous la comédie de Molière , les fausses savantes ou les savantes incommodes succèdent a leurs sœurs tombées, espérant échapper à Molière et se garantir du ridicule, parce qu'elles alliaient aux bagatelles du bel esprit la prétention des connaissances supérieures. Descartes devient, bien innocemment, leur complice. Les nouvelles savantes dialoguent en philosophie et mêlent à leurs graves débats le jargon de la scolastique , si bien parlé par le docte aimé Cotin, qui préside ce cénacle de femmes. Molière reprend sa plume ou plutôt sa massue. Nous avons les Femmes savantes. Le succès en fut trop complet. Inimitable satire, la comédie des Femmes savantes est un des plus purs chefs-d'œuvre de l'esprit, et nous l'admirons sans réserve. Ce n'est donc point une restriction à l'éloge , d'y rattacher notre Montaigne, que Molière y avait lui-même convié. La peau de Trissotin ou de l'abbé Cotin (i) saigne sous la lanière qui , des mains de Montaigne a passé à Mo-

(i) On disait alors indifféremment Trissotin, ou Tri-çotin, ou Tri-Cotio.

lière , rouge encore du sang des pédants. De leur côté, Philaminte et Ârmande, ces créatures cuillerées et burlesques ne sont pas sans justifier, comme le prétendait malignement Montaigne, que « la grossièreté des sens joue parfois de bien mauvais tours au bel esprit. >: Le bonhomme Chrysale, pour penser peut-être à la Béjart (i), n'avait pas oublié le logis de Montaigne. Philaminte qui,

« Pour «n vent- cassé, pour une porcelaine , «... Fait un tapage de démon, Et désole Chrysale,

« Dès qu'elle prend son ton ;

« Qu'avec sa diablerie,

« Il faut traiter encor de mon cœur et ma mie; ,.

ne l'avez-vous pas entendue « crier pour rien » au château de Montaigne, et « sans en estre meilleure mesnagière ?

Ainsi que notre écrivain moraliste, Chrysale dira :

« Je vis de bonne soupe et non de beau langage; Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage; Et Malherbe et Balzac, si savants en bons mots, En cuisine, peut-être, auraient' été des sots. »

Chrysale enfin fatigué de la controverse où le jettent son aigre compagne et sa pédante sœur

(i) Femme de Molière, d'humeur acariâtre, sans préjudice à d'autres travers, ainsi que chacun sait.

2IS CHAPITRK DEUXIÈME.

Bélise, se « décharge la rate » à l'égard de l'une et de l'autre, bien que, pour éviter de plus rudes tempêtes, il semble ne parler qu'à Bélise; de même qu'en pareil cas aurait agi Montaigne. Sous le bénéfice de cette précaution, il définit ainsi le rôle de la femme :

« Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants,

Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,

El régler la dépense avec économie,

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés.

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,

Quant la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. »

Ce bonhomme Chrysale, vous l'avez, connu dans la librairie de Montaigne. Il n'est pas jusqu'aux observations fort judicieuses d'Henriette sur l'amour, qui ne s'appliquent, en les adoucissant, aux causeries du bonhomme Montaigne (i).

Écoutez les docteurs Diafoirus dans le Malade imaginaire ; écoutez surtout M. Purgon , et vous ( retrouverez mordante et vive l'épigramme de Montaigne à l'adresse des médecins.

Béralde (p.) soutenant que le recours aux remèdes « n'est permis qu'aux gens vigoureux ^ et robustes qui ont des forces de reste pour parti) Essais, liv. III, chap. v.

(2) Acte III, scène ni, du Malade imaginaire

ter les remèdes avec la maladie, » reproduit textuellement un des sarcasmes de Montaigne. Mais Argan, le personnage principal de cette pièce éminemment comique, procède directement de la famille de Montaigne. Le caractère même d'Argan avait été tracé, d'un trait, par l'auteur des Essais. « J'en ay vu, dit Montaigne, prendre la chebvre, de ce qu'on leur treuvoit le visage frais et le pouls posé ; contraindre leurs ris parce qu'ils trahissoient leur guérison , et haïr la santé de ce qu'elle n'étoit pas regrettable. » Argan est tout entier dans ces trois lignes.

L'affinité entre Molière et certains côtés de Montaigne, se rencontre partout. Résistons même au plaisir de la constater davantage. Par l'observation, par la peinture de l'homme, sans autrement généraliser la ressemblance, Molière continuait Montaigne, qui lui-même continuait Plutarque. Montaigne et Molière , ces minisires de la mesure et du bon goût, s'affligeraient sans doute du rapide excès de leurs triomphes contre les pédants, les beaux esprits et les femmes savantes. L'un et l'autre n'avaient voulu combattre que les subtilités seolastiques, le mauvais langage des universités ou l'abus que les femmes faisaient de leur intelligence. L'un et l'autre aimaient la règle, l'autorité', l'esprit en pourpoint ou sous la jupe. Montaigne le conseiller littéraire de Marguerite de Navarre,

spirituelle autant qu'elle était belle; l'ami sincère, presque tendre (i), de M"e de Gournay, vraie savante qui lisait Perse à livre ouvert et avait des adorations pour sa chatte (p.) ; Montaigne qui dédiait ses principaux chapitres aux femmes les plus cultivées de son temps : à Diane de Foix, son Essai sur l'institution des enfants; à madame d'Estissac, l'Essai sur l'amour qu'on a pour ses enfants; à madame de Duras, le dernier Essai du second livre ; à madame de Gramont les sonnets de la Boétie; qui écrivait si gracieusement à madame Le Paulmier de Chaumoht (3) ; Montaigne n'avait pas entrepris sérieusement, non plus que Molière, d'anéantir chez la femme ni la culture de l'esprit, ni l'influence heureuse que cet esprit, bien dirigé, pouvait produire autour d'elle.

Le triple but de ces critiques immortels semble donc avoir été dépassé. -Arjstote est chassé de l'école; la scolastique ne survit pas aux derniers

( i) Mais de tendresse intellectuelle.

(a) Il suffit de lire au liv. Il, chap. xvu, des Essais, in fine, ' ce que Montaigne dit de grave, d'affectueux, de mademoiselle de Gournay « dont l'âme sera un jour capable des plus belles « clia.ses et notamment de. la très-saincte amitié, où on ne ixeoit « pas que son sexe ait pu monta- encore, pour demeurer con- « vaincu que l'ingénieux commentaire de M. Saint-John sur « un roman du soir, entre cette première Bettina et cet autre « Goethe, restera lui-même à l'état de roman.

(3) Lettre XIII de Montaigne, édition de Louandre.

coups que lui porte Molière; les femmes ont cessé d'être précieuses ou savantes ; mais l'anarchie n'aura pas tardé à s'introduire dans la république des lettres. Pour soutenir leurs opinions, les écrivains n'invoqueront plus le : Magister dixit. Ils parleront exprofesso, dédaigneront dedémontrer, se dispenseront de savoir, et le plus imberbe prosateur rougirait de relever d'un maître. Les femmes ne tiendront plus académie de bel esprit, mais les salons des Rambouillet, des Chevreuse, des Longueville, se fermeront pour ne plus se rouvrir, et parmi les mieux douées, aucune n'osera reprendre la tradition de ces femmes charmantes qui ont si noblement encouragé l'intelligence et contribué aux splendeurs du dix-septième siècle. Pour la première fois, en France, la femme cessera d'apporter son contingent de goût ou son suffrage aimé aux travaux de la pensée et de l'art. Si elle sait toujours à merveille établir la différence entre le haut-de-chausse ou la chemise et le pourpoint, elle n'en a pas, pour être devenue ignorante, fait des progrès plus actifs dans le gouvernement de son ménage. Consciencieusement écartée, par les hommes, des habitudes de l'esprit, elle a reçu , en général , une éducation corporelle et fait honneur à son éducation (i)„

(i) Depuis le douzième siècle jusqu'à la réaction exagérée de Molière, les femmes avaient exercé en France, au grand

Nous avons dit ailleurs tout ce que la littérature philosophique du dix-huitième siècle avait emprunté à Montaigne en le dénaturant. Celle du dix-neuvième ne peut le a raccointer sans lui tirer aussi cuisse ou aile. » La revue serait interminable. Contentons-nous d'indiquer un des plus distingués parmi ses récents débiteurs.

Michelet vient de nous montrer, dans l'Oiseau et l'Insecte, des bêtes bien apprises. Rappelez-vous l'apologie des bêtes par Montaigne , au célèbre chapitre xn (i) alors que l'écrivain satirique rudoie particulièrement notre pauvre raison et gourmande sa vanité. Dans ce dessein, qu'il a voulu pousser jusqu'au paradoxe, et qu'évidemment il a poussé trop loin, Montaigne, qui procède par comparaison avec l'homme, exalte les instincts des créatures inférieures , bien qu'il se garde d'aller au delà des instincts. Il veut améliorer l'homme en humiliant sa raison devant l'esprit des bêtes. Michelet, qui n'abaissera pas, il s'en faut , le rôle de la raison humaine , veut de la raison pour tout le inonde. Développant sérieusement, au profit de ses clients ailés ou multipèdes, l'ironie de Montaigne, il nous dira, dès le début, s'inquiétant peu de la G$-

profit des lettres et de la politesses des mœurs, la chevalerie encourageante de l'esprit. Il est loin d'être démontré ijue nous ayons gagné à les proscrire.

(i) Liv. II.

nèse : « Vous savez que l'oiseau est une chose ; il me reste à prouver qu'il est une personne. » L'insecte étant bien plus encore une personne, le fantaisiste consciencieux s'embrase de sollicitude pour l'âme et de l'oiseau et de l'insecte ! i i. Le hibou, vienne le temps, aura sa part du paradis. L'araignée et le ciron rampent, pour arriver à la vie. Sunt gradus in clomo, etc.; attendons quelques millions d'années, vous les verrez brillants comme l'archange. L'idée philosophique de l'Oiseau et de l'Insecte, quoique détournée de son but , appartient en grande partie à Montaigne; seulement, elle se transforme et s'altère aux mains de Michelet , qui la fait quelquefois matérialiste, le plus habituellement panthéiste. Il y règne comme un parfum de théodicée égyptienne. L'idylle, le mouvement où s'encadre la thèse, sont bien à Michelet; et cependant, même par le portrait, on voit que les bestes de l'auteur des Essais ont posé devant son pinceau. Les expressions familières à Montaigne trouvent aussi un élégant asile dans les livres de Michelet. Et cela n'est point une critique ni un reproche littéraire; mais le témoignage de l'action continue de Montaigne et la justification de celte pensée de M. Ch. Nodier, que la fréquente lec-

(i) La personnalité , la théodicée des Insectes résume agréablement la Conclusion de Michelet dans le livre intitule Y Insecte. Voyez Eclaircissements, page 365 et suivantes.

lure d'un tel maître contribue puissamment au relief de la langue moderne.

Michelet prend notamment à l'écrivain périgourdin, son rossignol instituteur, ses arondelles et jusqu'à son mot tourne-vire (i).

(i) La gracieuse hirondelle de Michelet, le rossignol maître de chant, instituteur ; l'araignée, l'abeille, la fourmi, : etc., ressemblent fort à l'arondelle, au rossignol, aux araignées, aux abeilles, aux fourmis ratiocinons de Montaigne; cela soit dit sans entendre contester des qualités et surtout des défauts de style qui sont propres à Michelet, non plus que sa restauration de la métempsycose. Mais, de peur qu'on nous accuse d'exagération en ce qui concerne la psycologîe des bêtes de Michelet comparée à celle des bestes de Montaigne, nous croyons devoir citer le programme textuel des théories de l'auteur de YOisrau :

« Une éducation si délicate (celle de l'oiseau ), si variée, si compliquée, est-elled'une machine, d'une brute réduite à l'instinct? Qui peut y méconnaître un àme?

« Ouvrons les yeux à l'évidence*. Laissons-làles préjugés, les choses apprises et convenues. De quelque idée préconçue, de quelque dogme qu'on parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une âme à la bête.

« Combien n'est-il pas plus grand, s'il a créé des personnes, des âmes et des volontés, que s'il a construit des machines !

« Laissons l'orgueil, et convenez d'une parenté qui n'a rien dont rougisse une àme pieuse. Que sont ceux-ci? ce sont vos frères. «»

« Que sont-ils? des âmes ébauchées, des âmes spécialisées.encore dans telle fonction de l'existence, des candidats à la vie plus générale et plus vastement harmonique où est arrivée l'âme humaine.

« Y viendront-ils? El comment?

Nous ignorons si Y Oiseau, si Y Insecte, compliqués de Y Amour et ornés de la Femme (i), sont destinés à une longue vie dans les fastes de la littérature; mais ce qu'à l'exception de INI. Miehelet, chacun nous accordera , c'est qu'entre Y Oiseau, Y Insecte et le Chapitre XII de Montaigne, aussi brillant qu'il est en général solide, et qui fait à lui seul un volume , il existe la même différence qu'entre un diamant de la plus belle eau et le clinquant du strass.

Cicéron , prosateur illustre , tenait surtout à

« Ce qui est sur, c'est qu'il les appelle, eux aussi, à monter plus haut. »

(L'Oiseau, de l'Education, page î3j.)

Le cèdre, la sensitive et le brin de persil, qui ont leur vie aussi, vont réclamer une âme à Michèle!, et Montaigne trouverait à coup sûr, sans sortir des oiseaux , que ses bestes ont fait de singuliers progrès. Montaigne, qui souriait en écrîvant son éloquente satire, avait si peu la volontésérieuse d'assimiler l'homme a la bête, de personnaliser la bête, de lui attribuer cette vie harmonique dont l'âme est l'instrument, qu'écrivant à madame d'Estissac : chap. vin , liv. II, sur l'affection des pères envers leurs enfants, il disait : « Puisqu'il a pieu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, afin que, comme les bestes, nous ne fussions pas servilement assubiectis aux lois communes, ains que nous nous y applicassions par jugement et liberté volontaire, nous debvons bien prêter un peu à la simple auctorité de la nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle : la seule raison doibt avoir laconduicte de nos inclinations. » (Page 173, éd. Louandre. )

(1) Titres des deux derniers romans de M. Michèle*.

ses vers, qui, comme on le sait, étaient mauvais. Montaigne rit de cette erreur de goût. Michel de lHospital , le docte ami de Montaigne, moins éloquent que Cicéron, fut meilleur ou plus heureux poëte, car, indépendamment des éloges de Montaigne, ses vers lui valurent la faveur de Henri II, qui faisait des vers pour sa maîtresse; de Charles IX, qui dédiait les siens au roi Ronsard ; de Marie Stuart , de Marguerite de Valois , amoureuses de poésie; et sa muse bien plus appréciée que sa science ou sa vertu, marquant chacun de ses avancements, l'éleva aux magistratures suprêmes.

D'Aguesseau, qui se modelait un peu sur Cicéron, se plaisait, entre deux harangues, à rimer une épître ou à tourner un madrigal. Montaigne est un admirateur de la vraie poésie; il aime les beaux vers à ce point que quand le charme de la voix se joint à l'harmonie du vers , lorsqu'un lecteur mélodieux lui module les stances de Catulle ou d'Horace, « il ne s'estime pas assez fort pour les ouïr de sens rassis (i). » A-t-il eu, de même que ces sérieux personnages, le talent ou la manie des vers? « Il eust aimé, nous dit-il, à faire des vers; mais il les faisoit mal, et on peult faire le sot par ailleurs, mais non en poésie (2). »

(1) Liv. II, chapitre xvn.

(2) Idem.

Un peu plus loin , il confesse qu'il a basti beaucoup de vers latins ; mais il les déchirait bien vite et « se gardoit de les montrer à ses voisins , » ce qui nous ramène à ce mot si connu d'Àlceste du Misanllirope (i) :

« J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants , Mais je me garderais de les montrer aux gens. »

Comment Michel de Montaigne jugeait-il sa forme littéraire? 11 nous l'indique en quelques lignes :

« Son langage, au demeurant, n'a rien de facile et de poly : il est aspre et desdaigneux , avant ses dispositions libres et desréglées, et lui plaît ainsi, sinon par son jugement, au moins par son inclination ; mais il sent bien qu'il s'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'affectation, il y retumbe d'aultre part. Son langage français est altéré par la prononciation et d'ailleurs, par la barbarie de son cru. »

Ne croyez pas toutefois qu'il écrive périgourdin. « Je n'en ay pas, dit-il , plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault. Il est traînant et esfoiré (2); mais il y a, vers les montaignes, un

(1) Acte I, se. 11.

(2) Il est impossible de traduire, dans notre français puritain, ce \ieux mot gascon-limousin, esfoiré ; mettez diffus, ce qui traduit fort mal.

gascon que je treuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant et, à la vesrité, un langage njasle et militaire plus quanitre que j'entende; autant nerveux , puissant et pertinent comme le français est gracieux, délicat et abondant. »

C'est le gascon nerveux, puissant et pertinent que Montaigne a si bien trouvé. Dépare-t-il , dans ses ouvrages, le français du seizième siècle? il s'en confesse, à tout événement. Mais, pour juger de sa contrition, lisez la lettre qu'écrivait sur Montaigne, à son collègue M. Pelgé , l'avocat général Etienne Pasquier, député , comme l'auteur des Essais , aux états de Blois sous Henri III (i) :

« Il m'advint, nous promenant dans la cour du cbàteau , de lui dire qu'il s'était entièrement oublié de n'avoir point communiqué son œuvre à quelques siens amis avant de la publier ; d'autant qu'on y reconnaissait en plusieurs lieux je ne sçay quoy du ramage gascon-, plus aisément que Pollion n'avait fait autrefois du padouan de Tite-Live , chose dont aysément il eût pu recevoir avis par un sien ami; et comme il ne m'en voulait croire, je le menai dans ma chambre, où j'avais son livre, et je lui montrai plusieurs manières de parler non aux Français, ains seulement aux Gascons : Enfan-

(i) Montaigne n'était pas précisément député de sa province, mais en mission pour Henri IV.

t i liage , au lieu de rang d'enfance; ces ouvrages sentent V huile et la lampe, etc. »

Vous pensez peut-être que les observations de l'attique avocat général portèrent l'écrivain à tlégasconner son style? « Je lus plus tard, continue Etienne Pasquier, la deuxième édition de l'ouvrage; Montaigne n'en avait pas changé un mot. » Aussi le critique ineVouté prédit-il , dans la même épître, à notre Michel de Montaigne « qu'il baillera difficilement vogue à ses mots inaccoutumés. »

La prédiction est le droit du critique; c'était le droit de la postérité de bailler vogue aux mots inaccoutumés de Montaigne. — Elle l'a fait. — Combien encore lui en pourrions-nous prendre ; quel trésor sans fond à fouiller? Montaigne mort, ses idiotismes restaient, et aussi, le croyons-nous, la gracieuse rancune de Pasquier, son ami pourtant et son admirateur sincère.

Le parler qu'aime Montaigne est « un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément, et brusque; plustôt difficile qu'ennuyeux. Esloigné d'affectation, desréglé, descousu et hardy; chasque lopin y face son corps. Non pédantesque, non fratesque (i), non plaideresque , mais plutôt

(i) Non monacal.

soldatesque ainsi que Suétone appelle celui de Julitts César; et si ne sens pas bien pourquoy il l'en appelle (i). »

Montaigne a-t-il rencontré pour lui-même le style qu'il déclarait aimer? Vingt lignes prises au hasard, dans les Essais, répondront.

Considéré comme critique, Montaigne mérite aussi une place à part dans l'histoire de la littérature.

Il écrit au moment de la Renaissance des livres et des lettres. La sève du réveil bouillonne dans le monde excité des idées et des flots d'écume obscurcissent nécessairement la limpidité des sources. C'est à qui se jettera tout émancipé dans la lice; à qui composera ou jugera avec une impé-

(i) Montaigne qui proclame à chaque instant que le style de César est au contraire si pur, si parfait, si approprié à ce qu'il dit, qu'il n'en connaît pas> de meilleur ( liv. I, chapitre xxv, etc.), Montaigne avait raison d'aimer le style soldatesqueà la façon de celui de César et de s'étonner que Suétone lui donnât cette appellation vulgaire. Noire pénétrant critique avait été trompé, sur ce point, par une mauvaise édition de Suétone (Vie de César, c. 55), où on lisait : « Eloquentia militari qua re aul sequavit, etc.. tandis qu'il fallait lire de même que dans les dernières et bonnes éditions d'aujourd'hui : « Eloquentia, militarique re aut a?quavit, etc. (Rectification de Coste.)

Montaigne qui ne pouvait se rendre compte de l'étrange qualification de Suétone, quant au parler de César, avait donc raison de s'accommoder à merveille d'un pareil style soldatesque.

tuosité plus fiévreuse ou une licence plus stérile. L'esprit de libre examen etde libre pratique a passé de la théologie dans les lettres. Les livres improvisés se succèdent, les réputations nées d'hier sont déchirées ou élevées au ciel ; les vieux auteurs, rendus à la lumière, sont, à leur tour, l'objet d'une idolâtrie endémique ou d'un dénigrement irréfléchi; une génération avide de savoir, mais qui prend au banquet de la science nouvelle une nourriture confuse, dépasse ou n'atteint pas le but. Il faut discerner, il faut produire par soi-même. On n'a pas sous la main, ainsi que de nos jours, d'encourageants recueils où les critiques jurés trouvent des opinions jetées en moule et font facilement du neuf avec du vieux , grâce à la chimie de leur littérature. Il faut, soit qu'on juge, soit qu'on imagine, prendre son parti, sans secours. Combien, à la première heure, durent échouer dans ce difficile labeur !

Montaigne entre tranquillement dans l'arène de la critique. Il dessine les morts illustres en traits qui les feront revivre. Il distribue si à propos la louange et le blâme aux. plus grandes figures, qu'il contribue à les rendre classiques. Il découvre, parmi les écrivains ou poètes modernes, des talents méconnus, des génies ignorés, et leur fait une glorieuse part.- D'autrefois , dans cette catégorie des modernes auteurs , il précipite de leur

fragile piédestal les gloires usurpées ou réduit aux proportions du juste les renommées exagérées. Sa poliee n'est pas moins juste envers les contemporains. Si profonde sera son empreinte dans le domaine de la critique littéraire, si sûre son initiative, que le temps les respectera.

Trois cents ans après son passage , le monde lettré , les maîtres de la science , acceptent ses opinions et ses nuances, quoiqu'ils oublient, le plus souvent, de le citer. C'est bien aussi, un peu la faute de Montaigne, qui a détruit « le Mngister dixit. »

Goût, esprit, érudition, bon sens, honnêteté, indépendance, ces qualités essentielles d'une bonne appréciation , Montaigne les personnifiait. Il demeurera, sans conteste, le grand critique du seizième siècle.

Montaigne a-t-il été un créateur ? Non , sans doute , dans le sens absolu du mot. Dieu seul crée, l'homme modifie. Mais si c'est créer que d'imprimer à son temps une direction d'idées particulières ; à la langue une allure qu'elle avait oubliée ou perdue; au bon sens un courant vigoureux; au mot sa propriété native; si c'est créer que de rendre aux choses leur fraîcheur, à la pensée son libre et sage essor, au goût ses droits imprescriptibles, Montaigne a véritablement été un créateur.

Il appartenait , par excellence, à cette forte gé-

nération des hommes du seizième siècle qui , les derniers peut-être , la science étant éparse encore, furent forcés de se construire à eux-mêmes par la méditation, parle labeur patient, une individualité intellectuelle.

Si différente est la formule qu'on s'est révélée à soi-même, de la formule édictée à l'avance.

Lessiècles qui vont suivre ne tarderont pas à apporter l'érudition toute faite et bientôt semblerat-il qu'on n'ait qu'à se baisser pour en prendre (i).

Après la première moitié du dix-septième siècle , l'expansion des lumières deviendra incontestablement une conquête pour les masses ; mais, en général, au grand dommage de la force et de l'originalité des figures.

Les lettres s'uniformiseront et la facilité apparente d'atteindre à l'arbre de la science empêchera trop souvent d'en gravir le sommet, où mûrissent les fruits précieux. Montaigne avait le sentiment profond du beau, le secret des difficultés et le culte de la littérature. Respectueux pour la postérité qu'il désirait , et c'était bien son droit, il consacra sa vie, en étudiant pour lui, à se peindre pour elle. Il se livrait de bonne foi et voulait lui léguer son génie tout entier. L'exemple l'avertit cependant ; il connaît les penchants de l'homme, ef

(i) Le Dictionnaire Encyclopédique, par exemple, et Dieu sait tous ceux qui l'ont suivi.

a l'heure oîi il va disposer de l'héritage, qui est bien sien, il comprend qu'un jour chacun y cherchera l'héritage d'autrui. Son admirable sens vient alors limiter, pour lui-même, la portée de ses aspirations d'avenir. Philosophe avant d'être lettré, il se résigne et nous dira : « J'en laysse aller plus librement mes caprices au public : d'aultant que bien qu'ils soient nays chez moy et sans patron , je sçais qu'ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne et ne fauldra quelqu'un de dire : Voyla d'où il le print (i).

Un seul reproche fondé , néanmoins, paraît-il devoir être adressé à Montaigne ; ce serait d'avoir trop surchargé de citations son livre merveilleux. Ecoutez là-dessus ses aveux. , et vous condamnerez, nonobstant, s'il vous en reste le courage; c'est le lettré qui plaide ici pour qu'on pardonne à l'érudit : « Si ie m'en feusse cru, à tout hazard i'eusse parlé tout fin seul. le m'en charge (de citations) de plus fort tous les iours, outre ma proposition et ma fortune première, sur la fantasie du siècle et par oysifveté. S'il messied à moy, comme ie le crois, n'importe; il peult eslre utile à quelque autre (2). »

(1) Page 446' liv. II, chap. xu; édit. de Louanclre.

(2) Liv. III. chap. xir. Cette multitude de textes anciens qui embarrassent quelquefois les œuvres de Montaigne , ne date d'ailleurs quede l'édition posthume de i5cp. Sa première édition f Bordeaux, i58o) ne contient que fort peu de citations.

Abondante, sans être relâchée et souvent malicieuse, la phrase de Montaigne enveloppe le trait. On pourrait dire, en lui renvoyant le jugement qu'il a porté sur Catulle, que, quand il veut atteindre, il pique aussi sans s'émouvoir.

Il sait excellemment ce dont il parle. On le lit, on veut le relire. En revoyant les mômes choses, on y trouve des aspects nouveaux:. Causeur habile qui vous réserve votre part , il vous conduit , il vous entraîne , sans qu'on cherche ta lui échapper. Si son tour d'esprit nous séduit , son enseignement nous rassure. Chez Montaigne le mot est plein, la pensée ferme , la visée droite et honnête avant tout. On le remercie pour ce qu'il dit; on le commente doucement et on l'aime pour ce qu'il laisse à dire.

J'aurai bientôt à parler du scepticisme de Montaigne ; mais auparavant , tâchons de préciser ses idées générales sur l'homme , sur l'humanité. Entre-t-il dans cette étude avec sa sève de jeunesse? N'a-t-il au moins perdu de ses dons si précieux que ceux, que le cours du temps entraîne nécessairement avec lui , comme les vents brisent aux arbres et dispersent au loin les branches luxuriantes et leur feuillage né d'hier? C'est lui-même qui va nous le dire.

Il s'examine dans cette tour paisible , où il se dissèque vivant, et, reportant sa vue à cette période de la jeunesse qui n'est plus , « je ne feus a jamois mieux, dit-il (i). »

Croyons-le , car il nous veut livrer ses « imper- « fections et. ses deffauts, ses conditions et ses a humeurs», son être enfin. « C'est un livre de « bonne foy, lecteur (2). »

(1) Liv. Ier, chap. iv. (a) Préface des Essais.

Arrivé a la deuxième époque , bien moins de l'âge que de l'esprit, il est peu enthousiaste de l'homme, et convenons que, dans certaines limites, il n'y a pas grand mal à cela. Mais de la femme, qui compte aussi, j'imagine, dans l'histoire de l'humanité , qu'en pense-t-il? Si je ne me trompe, de celles qui peuplent le globe, encore plus mal , car il se gêne moins, que ce qu'il pense de celle du logis. Lui, si indulgent avant son mariage; lui, de l'école deTibulle, il s'est bien endurci en principes. Ce n'est pas seulement parce qu'il répète à chaque instant que « mieux vault joute à fer « esmoulu que commerce suivi avecques les femmes, « qu'elles ont toujours des penchants à contrarier « la volonté de leur mari (i); » et cent autres aménités de ce genre , que d'une espèce présumée j'arrive à la formule d'un système. C'est aussi, c'est surtout par la place. qu'il leur assigne dans la vie, ou plutôt par la place qu'il leur refuse. Je n'oserais affirmer, Dieu me pardonne , que l'illustre penseur leur reconnaisse une âme. Ce sont pour lui des êtres de caprice , de sensations bizarres; et cet appétit déréglé, ce goût maladif qu'elles « ont au temps de leur groisse (2), elles l'ont en « l'âme en tout temps (3). Aussi, est-il dangereux

(1) Liv. II, chap. th.

(2) Grossesse.

(3) Liv. II, chap. vin.

Morale de Montaigne 239

« de laisser à leur jugement la dispensalion de « nostre succession , selon le chois qu'elles feront « des enfants , qui est à touts coups inique et « fantasque ( 1 ) . »

Je pourrais multiplier les preuves de cette mésestime de la femme, « à laquelle, pour un peu « d'argent , il est si facile d'arracher l'enfant « qu'elle nourrit (2). » Je m'arrête; car cette démonstration a sa tristesse ; et je ne puis croire, encore une fois , que l'amertume intime des pensées du moraliste n'ait, de beaucoup, agi sur la matière. Il avait une si naturelle occasion de relever le rôle de la femme dans son Traité de F Institution des enfants. La source de la famille chrétienne était là dans sa poésie, et Montaigne a négligé d'y rafraîchir sa pensée, d'y consoler la nôtre.

Il refuse encore aux femmes la puissance de l'amitié. Lui « qui ne sa voit rien si bien faire qu'être « amy (3), » il conteste aux femmes ce divin attribut. Oh! que n'a-t-il vécu de la vie de l'illustre auteur des Mémoires (4) , ou de l'existence de son modeste imitateur Topffer, qui lui aussi déclarait ne savoir rien aussi bien faire qu'être ami. 11 aurait compris ce que, vaut l'amitié d'une épouse,

(1) Lîv. II, chap. vin.

(2) Idem.

(3) Liv. Ier, chap. r\-

(4) Saint-Simon.

ce qu'elle a de vaillant, détendre, d'inépuisable enfin! Que n'a-t-il aimé, été aimé? Plus intime que l'amitié de l'homme, l'affection de la femme, même quand d'autres joies s'éteignent, suffit à chacun de nos jours. Si le ciel lui eût départi, entre autres harmonies avec La Boëtie, une de ces saintes et suaves affections; s'il avait pu penser toujours et dire à son heure dernière les paroles que son ami mourant adressait à sa femme : « Je « vous ai chérie de toutes les forces de mon âme, « et vous me l'avez rendu (i); » il n'aurait pas amoindri l'auguste rôle de la femme; il n'aurait pas proclamé impuissante d'amitié la vestale du dévouement.

Et qui sait, dans l'ordre immense de ses investigations , s'il n'eût pas, au plus grand avantage du monde, adopté parfois une plus militante attitude, ou mieux, une plus affirmative sympathie d'allures , une plus complète défense des espérances , des principes éternels de l'homme !

Ce coté de notre moraliste ne saurait donc me satisfaire, et mes appréciations, est-il besoin de le dire, ne se déterminent ici que par l'intérêt général de l'humanité, solidaire de la destinée des grands hommes.

On m'objectera, sans doute, que le moraliste

(i) Lettre de Monlaigne à son père sur la mort d'Etienne de La Boëtie.

pérîgourdin a lui-même prouvé qu'où pouvait aimer d'amitié une femme , en adoptant un jour pour sa fille d'alliance MUe de Gournay. L'objection ne me toucherait pas. Il arrive bien, en effet, qu'au soir de sa vie, Michel de Montaigne donne à Mlle de Gournay, qu'avaient séduite ses ouvrages, le titre de sa fille d'alliance ! Cette amitié intellectuelle est-elle donc de l'amitié? Le cœur en prenait-il sa part? Montaigne survivant à MlIe de Gournay nous aurait-il laissé cet admirable mot qui s'adresse à La Boëtie mort : « 11 me semble a que je lui dérobbe sa part : j'étoissi accoutumé « à être deuxième partout, qu'il me semble n'estre « plus qu'à demi ; » et tant d'autres tendresses qui remontaient vers celui auquel « il avait été « attaché d'une cousture d'amitié si étroicte et si joincte (i)! » Non vraiment. Il s'est laissé vénérer pieusement par une lettrée respectable , et, l'attachant à son nom, il a cru la récompenser. Intellectuellement, il l'a plus que récompensée, en rendant son nom impérissable. Car, n'en déplaise à un appréciateur distingué de Montaigne (2) , si M"e de Gournay a été une femme supérieure à son sexe, à son rige, à son siècle (3), c'est ne pas évaluer bien

(1) Lettre à M. de Lansac, t. V, édition J. V. Leclerc. (2^ J. V. Leclerc, Discours sur la vie et les ouvrages de Montaigne.

(3) Jugement textuel de J. V. Leclerc.

haut l'effort d'un sexe et d'un siècle. Quoi qu'il en soit, M"R de Gournay, alliée à la mémoire de Montaigne, traversera les temps, malgré le poids de son bagage , aussi lestement que si elle eût été supérieure à son sexe, à son siècle , et, tant elle a un vigoureux patron, portera sa prose imitatrice, ne fut-ce que pour défrayer les curieux , plus loin certainement que Mme de Staël, qui était beaucoup de son sexe , ou George Sand , qui peut-être en est un peu encore. Si ce n'est pas assez pour M"e de Gournay, qu'elle réclame auprès de Talleinand des Réaux (i).

C'est donc dans ces dispositions d'esprit que le moraliste commence l'étude de l'humanité. L'homme de son temps lui fera-t-il oublier ses préventions contre la femme? Convenons que les spécimens que la France, que l'Europe fournissent, sont peu propres à l'enthousiasmer. Depuis les rois jusqu'aux manants, il ne voit que pauvres acteurs et pauvre scène; orgie en haut, crapule en bas. L'astuce des Médicis devenue de la politique française; du désordre dans les consciences, de la violence dans les faits, de l'intolérance partout; des guerres civiles, des fureurs religieuses, — le

(i) Il la dessine en silhouette grimaçante clans une de ses historiettes. Nous lui devons beaucoup cependant : elle a vaillamment jusqu'à sa mort contribué à éditer et à répandre les Essais do Montaigne.

plus honteux abaissement des caractères; d'interminables ferments de troubles, dans les actes comme dans les mœurs; pas de solution indiquée. •Ce tableau n'est pas de nature, sans doute, à rendre Montaigne optimiste. Mais les malheurs des temps ne sont qu'un instant pour le sage ; et , si son pinceau s'imprègne parfois, à son insu, des couleurs dominantes d'un siècle, sa pensée, planant sur les crises, marche en avant de l'homme, et, supérieure aux. accidents contemporains , laisse des enseignements éternels.

Ainsi fit Montaigne : il vit l'homme tel qu'il était, non pas tel qu'il l'aurait désiré; peut-être même le jugea-t-il souvent avec amertume, par rapport au temps. Néanmoins celui qui, comme notre philosophe , se rappelle avec bonheur les premières années de son enfance , passées selon les vues de son père, avec les petits vassaux de son âge, pour qu'il s'habituât à les aimer : — Celui qui aura aimé \e& petits à l'heure des impressions vierges, ne pourra jamais cesser de les aimer. — Celui qui, plus avancé dans la vie, a rencontré de ces âmes marquées à la vieille marque, comme il disait de La Boëtie ; qui a vu l'homme sous ses frais et nobles aspects, aux deux moments de l'existence où les souvenirs se conservent, celui-là n'oubliera jamais complètement, même à l'heure de mécompte et de froid , les côtés supernaturels et di-

vins (i) qui rendent l'humanité sacrée. Seulement, il s'organisera , entre son esprit et son cœur, aux jours mauvais, une composition. Cela se fit.

Montaigne, ainsi amené, par des courants contraires, à l'état de philanthrope modéré , cherche lui-même les règles nécessaires à l'homme, et les trouve comme nul ne les rencontra. Sans efforts, sans ordre apparent, peut-être même sans ordre réel; mais ajoutant, au fur et à mesure, jusqu'à ce qu'il ait atteint tout ce qui est l'ontologie humaine, il nous conduit dans ses Essais. Nul moins que lui, nous le savons déjà, n'a voulu procéder par décrets , et nul n'aura laissé plus de suhstance et plus de lois. Il s'abstrait , se confine dans la solitude, perd de vue le monde extérieur, « et « puis, se trouvant entièrement despourvu et « vide de tout aultre matière, il se présente à lui- « même pour argument et pour subject(2). »

C'est ainsi qu'il s'excuse sur la solitude qui lui a mis en tête cette resverie cFescrire (3).

J'en remercie la solitude.

Montaigne est l'apôtre de l'honnête, et quand il y a opposition , l'adversaire de l'utile. C'est le contraire de Bentham. Dans ce but, il faut prè-parer l'homme, le dresser par l'éducation, Y élever,

(i) Liv. II, chap. xu.

(■i) Liv. II, chap. vnr.

(3) Idem.

ainsi que plus tard on devait direavec une si chrétienne justesse. Lisez son admirable traité de l'Institution des enfants (à Mme Diane de Foix (j), alors enceinte) : « Pour ce petit homme qui la « menace de faire tantost, de chez elle, une sortie. »

Quelle place pour les lois morales ! Pour tout ce qui contribue à rendre sage et meilleur! Quelle intelligence de ce qu'il faut a l'âme, à l'esprit de l'enfant! Quelles tendres préoccupations! Quels détails charmants, et toujours quels détails de bon sens, ce coté si constant du génie de Montaigne!

11 veut qu'on soigne également l'esprit et le corps de son disciple. « Ce n'est pas une âme, « ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un « homme. »

Il veut surtout qu'on apprenne à son disciple à vivre (2) : « Bien agir, c'est le bien sçavoir. »

11 a tant pratiqué pour lui-même, par le moyen des histoires, les âmes des grands siècles, qu'il les recommande à l'élève.

Mais de son éducation, il exclut la violence et la force, les mains armées d'un fouet , les trongnes effroyables.

Une sévère douceur prépare bien mieux le petit homme. — « Il n'est rien comme la violence pour « abastardir une nature bien née. Si vous avez

(1) Chap. xxv.

(2) Idem.

« envie qu'il craigne la honte et le chastiment , « ne l'y endurcissez pas : endurcissez-le à la sueur « *et au froid, au vent, au soleil, aux hasards « qu'il lui fault mépriser;...

« Qu'il ne soit pas. un beau garçon dameret, « mais un garçon vert et vigoreux (i). »

C'est là qu'il rappelle , pour la prompte et solide étude des langues, le mode employé par son père, qui lui a si bien réussi : les gouvernantes et les gouverneurs étrangers parlant autour du berceau de l'enfant l'idiome qu'on lui veut faire apprendre. Et, pour l'ordre des sociétés., c'est là encore qu'il fait des vœux pour qu'on case son écolier, devenu homme, selon ses aptitudes et ses capacités : trèsbas, fut-il le fils d'un duc, s'il ne vaut pas davantage; réciproquement très-haut, fût-il le fils d'un savetier. « Il faut placer les enfants, non selon « les facultés de leur père , mais selon les facultés « de leur âme.

Fonder le caractère , élever l'homme , préparer l'esprit, le citoyen, le chef de la famille, l'homme public, voilà le but du moraliste. Mais, pour atteindre ce but, il repousse « V éducation à la française, un peu de chaque chose, rien de tout, a 11 fustige, sans trêve , le mode répressif des collé- « ges ; car il n'y a tel que d'allécher l'appétit et l'af-

(i) Cliap. xxv.

« fection; aultrement , on ne faict que des ânes « chargés de livres : on leur donne à coups de fouet, « en garde, leur pochette plaine de science, la- « quelle, pour bien faire, il ne fault pas seulement « loger chezsoy, il la fault espouser. »

Plus d'un siècle après, J. J. Rousseau s'emparait sans façon de cet incomparable chapitre , le transportait dans l'éducation de son Emile, dont il constituait la seule partie raisonnable , mais oubliait d'en mentionner l'auteur.

Ces conseils que donne le sage , pour la préparation de l'homme, on ne peut désormais douter qu'il n'en fut la vivante formule. S'il méprise les amettes (\\aont son siècle abonde, il est lui-même une grande âme : Ami sûr, autant qu'ami tendre , justement avare d'amitiés, — qui les prodigue les profane, — fermement dévoué à ses rois, dans un temps de séduisantes chimères , et d'utiles apostasies ; — courageux sans ostentation , trop sérieux pour solliciter le danger; l'acceptant et le combattant en gentilhomme et en sage , selon qu'il est soldat du roi dans les armées catholiques , ou châtelain assez mal abrité contre l'orage des temps , derrière les créneaux de Montaigne (2); supérieur aux vaines grandeurs; se contentant des rôles se-

(1) Petites âmes.

(3) Liv.- II, chap. v.

fondai res alors qu'il aurait si bien pu désirer, obtenir les premières plaees dans l'Etat; — devenu, sans le demander, gentilhomme ordinaire du roi , et rentrant avec délices dans la librairie de sa tour, quand les temporaires fonctions de sa charge lui en laissaient le loisir; — sans fiel contrel'ingratitude ; exerçant l'hospitalité a\ec un aimable abandon; bon , secourable à ses vassaux .

Il prend assez souci de la dignité humaine pour oser écrire ou adressera tous les princes de la terre des vérités telles que celles-ci : « Vous n'estes les « maîtres ni de vostre temps ni de vos richesses : <c un roy n'a rien proprement ; il se doit lui-même à « aultrui : renoncez à de vains plaisirs , à d'aveu- « gles libéralités; quittez hardiment ces marques « de grandeur, vous en avez assez d'aultres : le « peuple alors imitera votre sagesse et vos vertus : « un bon roy n'est-il pas un père de famille? « N'exigez pas de vos subjets des actions crimi- « nelles ; vous ébranleriez les fondements mesmes « de vostre puissance : gai est infidèle à soi-même, a V est excusablement à son maître.

« Souvenez-vous que vous commandez a des hommes libres ; car, esclave, je ne le dois être que de la raison, etc. »

Et cela est écrit par un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, sous la dynastie des Valois, dont l'un, Henri II , négligeant la jeune et belle Mé-

MORALE Dli MONTAIGNE. 249

dicis, avait, au début de son règne, pris sans cérémonie la vieille maîtresse de son père (i); dont l'autre , Charles IX, vauriennait avec ses familiers, la nuit , dans les rues de Paris ; chansonnait , en riant , les impuretés de Margot , et faisait la Saint- Barthélémy ; dont le dernier enfin, Henri III, avait des mignons pour maîtresses et le poignard pour argument.

C'est encore lui qui s'écriait , en parlant de cette politique de fausseté, de dissimulation, en honneur à la cour de France et si chère à Catherine de Médicis : « Je la hais capitalement, et de tous les vices « je n'en treuve aulcun qui tesmoigne tant de las- « cheté et bassesse de cœur (2). »

Il était donc vraiment en pratique , et au détriment de ses intérêts de courtisan, l'apôtre de l'honnête en opposition avec l'utile. Et ces témoignages qu'il rend devant sa conscience ont cela de bien remarquable en faveur de sa morale supérieure , que ce n'est point par un entraînement lyrique vers l'homme tel qu'il l'aperçoit, qu'il revendique ses droits imprescriptibles. Les échantillons qui se succèdent et s'agitent sous son regard lui paraissent si peu valoir, « qu'il lai semble que nous « ne pouvons jamois estre assez mesprisés, selon

(1) Diane de Poitiers.

(2) Liv. II, ehap. xvn.

« nostre mérite (i). » Mais au-dessus de l'homme de sou temps , il embrasse l'humanité, et déjà il a proclamé, malgré ses travers, qu'elle avait des côtés super naturel s et divins.

11 ne devait pas tarder à éprouver par lui-même que la génération au milieu de laquelle il vivait ne pour l'ail jamais être assez mesprisée selon son mérite.

Guelfe pour les uns, Gibelin pour les autres, parce qu'il s'efforçait d'être juste, il devint en butte aux plus vives persécutions des partis, et « se « couscha mille fois chez lui, imaginant qu'on « l'alloit trahir, assommer ceste nuit-là, et, com- « posant avecques la fortune, que ce feût sans « effroyet sans. langueur (2). »

Il composa avec la fortune , resta inaccessible à l'effroi, et, grâce à Dieu, ne fut pas assommé. Bien plus : au milieu des très-sérietix dangers qu'il courait, il achève son troisième livre , entremêlant sa légitime indignation , des traits d'une gaîté naïve et d'uneadorable malice , sur nossottiseset sur nos ridicules, dont il connaît tous les recoins.

Ce n'était pas seulement à Montaigne , dans le pays où sapersonne était le plus en vue, qu'il se trouvait exposé aux dangers du modérantisme , entre

(1) Liv. I, chap. xxx.

(a) Liv. III, chap. ix.

les zélés ligueurs et les protestants hérétiques ; à Paris même on lui faisait l'honneur de s'occuper de lui en l'envoyant à la Bastille. Son humeur n'était pas troublée; il jetait dans son livre un mot de l'aventure, n'en montrait pas autrement d'amertume, et mentionnait le fait dans ses" Ephémérides avec plus de détails et non moins de sérénité (ij.

Les plainesde Guyenne n'étaient guère plus rassurantes pour lui que les rues deParis, en ce temps où les horreurs de la guerre civile sévissaient, ainsi qu'on sait , particulièrement dans nos provinces de Périgord et de Gascogne. Mais royaliste sincère autant qu'homme de cœur, hien qu'à coup sur il

(i) Note de la main de Montaigne, Ephémérides, loc. cit.

« Julivs 10.

« 15S8, entre trois et quatre heures aprë< m'di, estant logé aus fauboiirs Saint-Germain à Paris et malade d'une espèce de goutte qui lors prenrièremât m'aiioit sesi , il y auoit justement trois iours , ie fus l>ris piïsonier par les capitènes et peuple de Paris; c'estoit au temps que le Roy en esloit mis hors par monsieur de Guise; fus mené en la Bastille e! me lut siguilié que c'estoità la sollicitation du duc d'Elbœuf et par droit de représailles au lieu d'un sien parât iantilliome de Normandie que le Roy tenoit prisonnier à Roan. La roine mère du Roy auertie par M. Picard secrétcre d'Estat de mon emprisonemât, obtint de môsieur de Guise qui estoit lors de fortune aueq elle et du preuostdes mardians tiers lequel elle enuoia (môsieur de Uilleroy secrélère d'Estat s'en souiguant aussi bien fort en ma faueur ), que sur les huit heures du soir du mesme iour un maistre d'ostel de (*) Sa Majesté me uint faire mettre ë liberté moienâl les rescrits du dict seigneur duc et dudict preuost adressas au clerc capitène pour lors de la Bastille. »

(*) Montaigne avait ccril ma dite Uà ; il l'a rayé.

ne recherchât pas le péril, par instinct, il est si ferme dans ses convictions que , surpris., menacé de de mort et mis à rançon au milieu d'un périlleux voyage, par quinze h vingt gentilhommes ligueurs, , il ne se dément pas et leur confesse « ouvertement, d'arrivée, le party duquel il estoit, le chemin qu'il tenoit (i). »

L'incident traversé , Montaigne décoche une ou deuxépigraminesà la folie, à la sagesse; y mêle une indulgente pitié et reprend sa roule interrompue. Il a donc, à un haut degré, le droit d'enseigner l'homme, ce moraliste pratique. Il le fait sans monter dans sa chaire, tant ilapeur du pédantisme ; mais ses leçons n'en dureront pas moins : les lettres de bronze s'altèrent; le vent de l'oubli les efface. Le génie seul est immortel.

« Ce n'est pas pour la. montre , écrivait-il , que <c nostreâme doit jouer son rôle, c'est chez nous, « au dedans , où nuls yeux ne donnent que les nos- « très (2). »

Quand il écrivait cette admirable parole, il avait le droit de se proposer à lui-même pour argument et pour sujet. Il traçait, dans un seul article , le code de notre dignité , la somme de tous nos devoirs !

(1) Liv. III, chapi xir.

^2) Liv* II, chap. xvi.

MORALE DE MONTAIGNE. 25s

C'est encore lui qui, pensant à la mort, est d'avis qu'il faut toujours nous tenir, bottés , prêts à partir; qui nous a dit , vous vous en souvenez : « le but de nostre carrière, c'est la mort; c'est « l'obiet nécessaire de nostre visée : si elle nous « effrove, comment est-il possible d'aller un pas « avant sans fiebvre? Le remède du vulgaire, « c'est de n'y penser pas ; mais de quelle brutale « stupidité luv peult venir un si grossier aveu- « glement? Il luv fault faire brider l'âne par la « queue, puisque, dans sa sottise, il veiilt avancer « à reculons ( i). »

Il est bon de méditer avec lui ce nécessaire objet de notre visée en ce monde : « D'aultant que l'es- « tude et la contemplation retirent auleunement « nostre âme hors de nous et l'embesontrnent , à « part du corps , qui est quelque apprentissage et « ressemblance de la mort. »

Pourquoi donc « faire peur à nos gens, seule- « ment du nom de la mort? La pluspart s'en si- (.< gnent comme du nom du diable (2). »

Ces quelques mots ne renferment-ils pas, en substance, le plus invincible sentiment de L'immortalité de l'âme et par suite du grand intérêt de la vie , sans compter vingt passages semblables de ce livre, que M. Naigeon et tant d'autres me pa-

(1) Liv. Ier, chap. xix.

(2) Liv. Ier, chap. xix.

laissent avoir perdus de vue? A quoi servirait-il de méditer sur la mort , de bien mourir, si l'Ame s'éteignait avec la dernière pulsation de la fièvre, avec les derniers tressaillements du corps? Mais j'allais anticiper sur Montaigne philosophe, sur celui qui a su si bien viser la mort, si bien mourir, et j'en suis encore au moraliste.

Parcourrai-je avec lui le champ immense qu'il a éclairé de sa marche? Je n'y peux et je ify veux prétendre : « Tant il y a qu'en ces mémoires, si on « y regarde, on trouvera qu'il atout dict ou tout « désigné: — ce qu'il n'a pu exprimer, il l'a « montré du doigt (i). »

Pas un coin, en effet, de la pensée humaine qu'il n'ait fouillé, mis en lumière; pas une des faiblesses cachées qu'il n'ait forcées à se montrer ; pas un précepte utile, pas une loi morale qui ne trouve sa place dans ce livre de l'humanité ; en même temps qu'une légitime colère ou une raillerie sans amertume y vienne, selon les cas, flageller les mauvaises passions ou sermoner les ridicules. Citons au hasard quelques-uns des intitulés de ses chapitres : « l'intention juge nos (uiions; de Voysivetê ; des menteurs ; de la punition de la couardise ; de V amitié ; du pédantisme; de la modération ; des prognosli( (liions ;de la solitude ; fuir les voluptés au prix

i Liv. 111 , (i.;i|). ix.

de la vie ; de la vanité des paroles ; de l 'inconstance de nos actions; de V ivrognerie; de la conscience; des récompenses d honneur ; delà crainte; des livres; de la gloire; de la présomption; des mauvais moyens employés abonne fin ; de la vertu ; de la colère ; de dit de et de V honnête ; du repentir ; de l'incommodité de la grandeur ; de l'institution des enfants ; de l'art de conférer ; de la liberté de conscience ; de la vanité ; de l'art de ménager sa volonté ; de l'expérience; etc. etc., » nous y verrons les éternels mobiles de l'homme et ees jugements à la fois simples, sincères, soudains, toujours exacts, qui n'appartiennent qu'à Montaigne. Non pas qu'il se soit piqué d'un ordre symétrique dans le tracé de son chemin intellectuel, dans l'agencement des moyens. Vous savez de quelle manière il voyage : « Ay-je laissé quelque chose à veoir, dit-il , der- « rière moy • j 'y retourne : je ne trace aulcune ligne « certaine ni droicte, ni courbe ; je voyage sans plan « arrêté, par sentiers ondoyants et divers (i). » Vous avez vu qu'il écrit ainsi qu'il voyage ; — « Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas « toujours la matière (2). » — On n'y perdra « rien cependant , eu égard aux dispositions dé

(1) Liv. III, cliap. ix, et Journal de son voyage en Italie. — Idée que J.-J. Rousseau s'est approprié, en l'étendant, dans,

, son Emile.

(2) Liv. III, chap. ix.

2o(> CHAPITRE TROISIÈME.

l'ensemble, et chaque discours vous apporte assez de mature pour vous contenter (i).

« C'est qu'il aime l'allure poétique à saults et à gambades (2). » 11 nous avait peut-être bien dit quelque part, en commençant, qu'il avait l'humeur, comme le corps, molle et poisante : c'était, soyezen sûrs, dans un de ces moments de lassitude relative, de refroidissement de cœur, si vous voulez, ou de coquetterie moqueuse; — peut-être aussi pour s'excuser, lui si tort , de ne pas s'élancer plus souvent , dans sa course , au domaine éthéré de Dieu , et de rester le plus longtemps qu'il le pouvait sur la (erre, ce fief de l'homme. Que sais-je? — Mais, grâce au ciel, Michel de Montaigne n'avait de poisant que les jambes, et quoi qu'il ait pu se promettre, l'évolution de sa pensée aura été assez complète pour qu'on puisse y lire clairement ses tendances, ses croyances , son but.

A ceux qui proclament imperturbablement qu'autant Montaigne est un attrayant moraliste, autant sa morale est , à l'occasion , débonnaire et accommodante, nous voudrions, en rappelant l'histoire de sa vie, recommander tout simplement une deuxième lecture des Essais contenus

(1) Lettres sur Montaigne, de l'avocat général Etienne Pasquier à M. Pelgé, maître des comptes, liv. XVIII des œuvres de Pasquier. ,

(2) Liv. III, chap. xni, Montaigne sur lui-même.

aux chapitres cités. Le précepte expliquerait la vie, et le plaisir d'une conversation plus approfondie avec le sage , en nous faisant pardonner la présomption de nos conseils, nous absoudrait du grief d'irrévérence à l'égard de certains verdicts signés de noms autorisés. Les critiques , éminents ou spirituels d'ailleurs, d'une morale où l'inimitable esprit de l'écrivain n'était que l'accessoire ; dont la vérité, l'amour inaltéré du bien, le culte sincère du devoir, mais du devoir possible (i); l'inflexible sentiment de l'honnête, la préparation continuelle de l'homme pour qu'il fût prêt devant la mort, constituaient le fond et la durée; les critiques de cette école méconnue repousseraient superbement les très-modestes tentatives, qui n'auraient que notre appréciation pour point d'appui. Montaigne ,, au moins, sera plus écouté s'il réfute lui-même les reproches tour à tour caressants ou violents dirigés contre sa doctrine prétendue transactionnelle, ou s'il s'inscrit en faux contre les éloges intéressés que lui décernent les amis de la morale relâchée. Qui pourrait, sur ce point, refuser de l'entendre? « La mort, dict-on, nous acquitte de toutes nos obligations, l'en scay qui l'ont prins en diverse façon. Henry septiesme, roy

(i) Montaigne abhorrait, en matière de devoir, ces prédicateurs de quintessence qui le perchaient si haut qu'on ne devait jamais y parvenir. Il estimait que c'était pijjerie.

d'Angleterre, feit composition avecdom Philippe, fils de l'empereur Maximilian, ou, pour le confronter plus lionnorablement, père de l'empereifr Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettrait entre ses mains le due de Suffolc de la Rose blanche, sonennemy, lequel s'en estoitfuy et retiré auPaïs-Bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien sur la vie dudict duc : toutes fois venant à mourir, il commanda par son testament à son fils de le faire mourir soubdain aprez qu'il serait décédé. Dernièrement, en cette tragédie que le duc d'Albe nous feit veoir à Bruxelles ez comtes de Horne et d'Aiguemond, il y eut tout plein de choses remarquables, et, entre aultres, que le comte d'Aiguemond , soubs la foy et asseurance duquel le comte d'Iïorne s'estoit venu rendre au duc d'Albe, requit avec grande instance qu'on le feist mourir le premier, à fin que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il avoit audict comte de Horne. Il semble que la mort n'ay point deschargé le premier de sa foy donnée , et que le second en estoit quitte, mesme sans mourir. Nous ne pouvons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens; à cette cause, parce que les effets et exécutions ne sont aulcunèment en nostre puissance, et qu'il n'y a rien, à bon escient , en nostre puissance, que la volonté ; en celle là se fondent par nécessité, et s'establissent toutes les règles de debvoir de l'homme; par ainsi,

MORALE DE MONTAIGNE. 25îT

le comte d'Aiguemond tenant son Ame et volonté endebtée à sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne feust pas en ses mains , estoit sans doubte absouls de son debvoir, quand il eust survescu le comte de Horne. Mais le roy d'Angleterre faillant à sa parole, par son intention, ne se peult excuser pour avoir retardé iusques aprez sa mort l'exécution de sa desloyauté; non plus que le masson de Hérodote, lequel ayant loyalement conservé, durant sa vie, le secret des tbrésors du roy d'Egypte son maistre, mourant, le descouvrit à ses enfants.

« l'ay veu plusieurs de mon temps, convaincus, par leur conscience,, retenir de l'aultruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et aprez leur décez. Ils ne font rien qui vaille , ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir une iniure avecques si peu de leur ressentiment et intérest. Ils doibvent plus du leur; et d'aultant qu'ils payent plus poisamment et incommodeement, d'aultant en est leur satisfaction plus iuste et méritoire : la pénitence demande à charger. Ceux là font encore pis , qui réservent la déclaration de quelque haineuse volonté envers le proche, à leur dernière volonté, l'ayant cachée pendant la vie: et montrent avoir peu de soing du propre honneur, irritants l'offensé à l'cncontre de leur mémoire; et moins de leur conscience, n'avanlsr

pour le respect de la mort mesme, seeu faire mourir leur maltalent, et eu estendant la vie oul- Lre la leur. Iniques iuges, qui remettent à hlger alors qu'ils n'ont plus cognoissance de cause, le me garderay , si ie puis, que ma mort die chose que nia vie n'avl premièrement dicte, et aperteinent (i). »

Sentez-vous là revivre mie pensée qui ait eu quelque chose à cacher; la morale est-elle prudente ou cauteleuse ; la précaution du mot vientelle révéler ou couvrir l'hésitation du droit et les vacillations de l'âme? En aucune façon; c'est du vrai sans effort, sans exagération , sans faiblesse.

Abordant bientôt les avantages supérieurs, ceux qu'une bonne mort doit procurer à l'homme , il n'a, pour ainsi dire , qu'à compléter, par déduction, l'excellent enseignement qui précède. A ceuxlà , en effet, qui auront, durant le parcours de l'existence, préféré ce qui est honnête à ce qui n'est qu'utile , la bonne mort sera facile , de même que la vie aura été plus libre.

a Si i'estoy faiseur de livres , ie feroy, dit Montaigne, un registre commenté des morts diverses : qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à vivre. »

« Le corps courbe et plié a moins de force à soustenir un faix .

(i) « L'intention iuge nos actions. « (Chap. vu, liv. I.)

« Aussi a nostre âme; il la fault dresser et eslever contre l'effort de cet adversaire ( la mort ). Car comme il est impossible qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint; si elle s'en asseure , elle se peut vanter ( qui est chose comme surpassant l'humaine condition ) qu'il est impossible que l'inquiétude , le torment et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle... Elle est rendue maistresse de ses passions et concupiscences ; maistresse de l'indigence , de la honte , de la pauvreté et de toutes les aultres iniures de fortune. Gaignons cet avantage, qui pourra.

« C'est icylavrayeet souveraine liberté qui nous donne de quoy faire la figue à la force et à l'iniustice et nous mocquer des prisons et des fers.

« Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain que le mespris de la vie. Nonseulement le discours de la raison nous y appelle ; car pourquoy craindrions-nous de perdre une chose, laquelle perdue ne peult être regrettée? Mais aussi , puisque nous sommes menacez de tant de façons de mort , n'y a t-il pas plus de mal à les craindre toutes qu'à en soutenir une ? Que chaultil quand ce soit, puisqu'elle est inévitable? A celuy qui disoit à Socrates : Les trente tyrans t'ont eondemné à la mort. « Et nature, eulx, » répondit-il. Parquoy, c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que

de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie. Ainsi pleurasmes-nous , ainsi nous cousta-t-il d'entrer en ceste cy , ainsi nous dépouillasmes-nous de nostre ancien voile en y entrant. Rien ne peult estre grief, qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si brief temps'' Le longtemps vivre et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort : car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dict qu'il y a des petites bestes sur la rivière Iïypanis qui ne vivent qu'un iour : celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en ieunesse; celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se mocque de veoir mettre en considération d'heur ou de malheur ce moment de durée? Le plus et le inoins en la nostre , si nous la comparons à l'éternité , ou encores à la durée des montagnes , des rivières , des étoiles, des arbres, et mesmes d'aulcuns animaux, n'est pas moins ridicule. »

Nous ne voulons pas anticiper, par un commentaire intempestif, sur la philosophie , sur le côté plus ou moins religieux de Montaigne. N'y a-t-il pas toutefois, dans une pareille morale , des principes si fermement assis que le cœur s'y repose à l'aise autant que l'âme s'en montre satisfaite? Mais laissons la parole au Sage.

« Nature nous y force. Sortez , dit-elle , de ce monde comme vous y estes entrez. Le même passage que vous feistes de îa mort a la vie , sans passion et sans frayeur, refaictes-le de la vie à la mort. Rostre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers ; c'est une pièce de la vie du monde.

« Ghangeray-ie pas pour vous ceste belle contexture des choses? c'est la condition de vostre création; c'est une partie de vous , que la mort ; vous vous fuyez vous-mesmes. Cettuy vostre estre, que vous iouyssez , est également party à la mort et à la vie. Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme «à vivre. Tout ce que vous vivez, vous le dérobbez a la vie : c'est à ses dépens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c'est bastir la mort . Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie; car vous estes aprèsla mort , quand vousn'estes plus en vie; mais pendant la vie vous estes mourant; et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vifvement et essentiellement. Si vous avez fait vostre prou fit de la vie , vous en estes repeu; allez vous-ensatisfaict. Si vous n'en avez sceu user, si elle vous estait inutile, que vous chault-il de l'avoir perdue ? A quoi faire la voulez-vous encores? La vie n'est de soy ny bien ny mal ; c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes; et si vous avez vescu un iour, vous avez tout veu ? un iour est égal à tous iours.

Il ny a point d'aultre lumière, n'y d'aultre nuiçt :

ce soleil, cette lune, ces estoiles, cette disposition, c'est elle-mesme que vos ayeuls ont iouye et qui entretiendra vos arrières-nepveux.

« Tous les iours vont à la mort, le dernier y arec rive. » Voilà les bons avertissements de nostre mère nature (i). »

Au Christianisme de Montaigne, nous ajouterons un seul mot émané de lui, qui ne permettra aucun doute sur le but de la vie , sur les fins de la mort , dans la conviction de Montaigne , non plus que sur la mort qu'il ambitionne.

Quand viendra l'heure suprême, on verra si le chrétien est, chez lui, d'accord avec le moraliste.

Comme il nous parle de la conscience en homme qui en sent la puissance , qui jamais n'en méconnut la voix ! Comme il a bien le droit de rappeler, à ceux qui croient lui échapper, l'image qu'emploie J une val :

« Occultum qualiens animo tortore flagellum (2). »

Et néanmoins , bien qu'il proclame les miraculeux effets de la conscience , les révélations soudaines qu'elle arrache aux coupables, combien il a raison d'avertir la société qui s'abuse, sur l'in-

(1) Liv. I, ch. \x.

2) Juv., XIII, i95.

faillibilité des consciences. — Le principe de cette infaillibilité, honorable en lui-même, avait fait penser à nos pères que rien ne saurait arracher à l'innocent un cri contraire à sa conscience ; qu'elle lui serait à la fois une direction certaine , et , au besoin , une invulnérable égide contre les suggestions de la douleur physique ou les tentations de la peur; tandis que le coupable, déchiré par les fouets de son for intérieur, plus cruels que les fouels du bourreau, s'empresserait toujours d'avouer son crime. — Delà, aux temps barbares, l'invention de la torture, ce moyen judiciaire erroné et sanglant .

Montaigne savait trop ce dont l'homme est capable pour partager ces illusions cruelles.

Aussi , l'entendons-nous s'écrier : 'i C'est une « dangereuse invention que celle des géhennes, « et semble que ce soit plustost un essay de patience « que de vérité... Pour dire vray, c'est un moyen « plein d'incertitude et de dangier. Que ne diroit- « on , que ne feroit-on pour fuyr à si griefves « douleurs ?

« Etiam innocentes cogit mentiri dolor.

« D'où il advient que celuy que le iuge a gé- « henné pour ne le faire mourir innocent, il le « face mourir et innocent et géhenne (i). »

(i) Liv. II, chap. \.

Hélas ! ce n'était bien souvent , en effet , que l'épreuve des muscles. Les plus solides protégeaient le patient, qui gardait son secret; ]es autres fléchissaient, et l'accusé confessait et le vrai et le faux à la douleur qui le 'broyait !

Montaigne ne voudrait pas non plus, quelque respectueux qu'il soit envers les lois de son pays, que, dans les châtiments de l'homme, cette nécessité de toute vie soeiale , on allât plus loin que la mort simple. « En la justice mesme , tout ce qui « est au delà de la mort simple semble pure a cruauté, » à celui qui abhorre jusqu'au mot de cruauté, et qui la flétrit un peu avant la loi Gramont (î), même à l'endroit des bêtes (2).

Il n'est peut-être pas inopportun , pour apprécier le mérite et l'énergie des réclamations de Montaigne contre la torture, de revenir à l'époque où vivait le moraliste. Les esprits les plus honnêtes, les natures les plus débonnaires, croyaient nonseulement «à l'efficacité, mais à la légitimité religieuse de cette abominable procédure. Plus avancé, plus sainement religieux, Montaigne combat la torture, et ne reconnaît à la société que le droit d'infliger la mort simple; encore faut-il ne s'y ré-

(1) Loi qui punit, ainsi que chacun sait, les violences envers les animaux domestiques.

(2) Liv. II, chap. xr.

signer, nous dit-il, que quand il y a nécessité suprême.

C'était au vif que Montaigne attaquait l'abus, différent en cela de la plupart des moralistes , qui ne font la guerre qu'aux abus renversés. Ce sujet, qui demanderait à être traité spécialement, présente un douloureux et philosophique intérêt. Je n'en dirai que ce qui peut suffire à recommander l'initiative de Montaigne, en même temps qu'à démontrer l'impuissance de cette forte initiative qui se brisait contre les mœurs générales du temps. C'est une erreur assez commune de croire que le supplice de la question ordinaire et extraordinaire ait peu survécu à Montaigne. S'il n'était que trop en usage au parlement de Bordeaux , alors que Montaigne en stygmatisait les rigueurs inutiles, il n'en continua pas moins d'y exercer son sanglant office, et fut encore employé, comme mode d'instruction complémentaire, contre Camalet, assassin célèbre, vers i-y85 ou 1786.

La même pratique persista généralement en France jusqu'en 1789. J'ai sous la main de trèsnombreux procès- verbaux de torture, déposés aux archives du parlement de Normandie, qui, sans interruption, nous conduisent à la fin des parlements. Si nous ne savions, avec certitude, que nos pères n'étaient ni moins humains ni moins justes que nous, nous serions parfois tenté d'accuser

tour à tour les hommes et les institutions. Combien ces lectures caractéristiques des temps qui nous ont précédés donnent raison aux plaintes de Montaigne ! Ici , c'est un assassin solidement trempé qui se laisse broyer par les grésillons , par les f lûtes , disloquer par des poids énormes attachés à ses pieds pendant qu'on le guiiuhtit ; qui, mutilé par cette variété de supplices , et déchiré de coups de verges jusqu'à ce que sa chair pende en lambeaux, ne pousse pas un cri, ne profère pas une plainte, maintient avec calme son innocence et est ramené dans son cachot, où, n'ayant plus à redouter la question , il fait appeler le conseiller qui présidait à sa torture, et librement, volontairement, comme pour constater, au prix de ses souffrances , l'inanité des moyens employés , se reconnaît l'auteur du crime, en raconte les moindres circonstances (i). Ailleurs, ce sont des femmes, deux sœurs qui, condamnées à être pendues , la main droite préalablement coupée sur un chouquet , pour le meurtre de leur mari et beau-frère , sont soumises h. tous les martyres de la question, sans faire aucun aveu, se bornant à dire que le diable avait étranglé la victime; discutant , au milieu des souffrances , le droit des tourmenteurs, et subissant la mort en invoquant

(i) 9 juillet 1(547. Chapelle delà conciergerie du palais de justice de Rouen. — Torture de Lamai iuier, charpentier.

leur innocence, alors que la preuve ordinaire de leur culpabilité surabonde (i). Plus loin, comme avant faire droit, c'est la question qui brise les jambes et arrache les pouces , appliquée à un inculpé de dix-sept ans, prévenu d'avoir tenté d empoisonner un veau, ce qui ne constituerait pas même un délit, de nos jours. Il demande la mort, ne fait aucun aveu; ce qui n'arrête pas l'information, et Pin ( c'est le nom du patient ) est condamné à quinze ans de galères (2).

Dans d'autres circonstances , le condamné soumis à la torture , formule, étendu sur le chevalet, le jugement de Michel de Montaigne : « Contentez-vous, dit-il au magistrat, de me donner la mort; ah! Monseigneur, à quoi sert de me faire souffrir (3) ? »

D'autres condamnés ou prévenus ne peuvent résister aux étreintes delà douleur, et s'empressent de déclarer qu'ils sont coupables (4). Terribles documents qui protestent à l'envi, ainsi que protestait Montaigne, contre tous les supplices qui

(1) 4 et 5 février 1788. Torture de la veuve Quinette et de la veuve Cornu (Marie-Anne et Marie Tison).

(2) 7 février 1770.

(3) 18 mars 1783, torture de Claude Gautier (vol d'un peignoir). — 10 mars 1786, torture de Gilles Cliappe (meurtres).

(4) 9 novembre 1772, torture de Pierre Bienvenu. — 10 novembre 1772, torture de Charles Mallet, etc., etct, etc.

s'ajoutent àla mort simple, etqui témoignent, ainsi que l'écrivait le moraliste , que la confession de la vérité ou du mensonge aux prises avec la torture, est, en effet, une question de muscles, de caractère ou de tempérament.

La lecture de ces procès-verbaux de torture dressés en conformité des arrêts de justice , en même temps qu'elle permet, d'ailleurs, de déplorer l'erreur persistante de l'institution, démontre la profonde et calme conviction des juges. Recueillis avec la plus scrupuleuse vérité , les gestes, les nuances , les mots du patient, soit qu'ils accusent le magistrat, soit qu'ils contiennent l'injure ou la prière, quoi qu'ils expriment enfin, passent inaltérés sur le papier de l'officier public qui instrumente. La pensée de Dieu, la préoccupation des destinées de l'âme, ces deux bases de la société religieuse que nos pères avaient si fortement édifiée , se retrouvent à chaque instant sinon au cœur, au moins sur la lèvre des criminels que le bourreau tourmente; comme pour témoigner, même par des témoignages indignes, des profondes empreintes que laissait alors l'éducation chrétienne. Semence féconde dont il ne fallait pas exagérer arbitrairement la portée; à laquelle surtout il était déraisonnable à l'homme de demander infailliblement des fruits de vérité, quand elle était tombée sur des cœurs corrompus. Montaigne l'avait com-

pris avec ce sens pratique qu'il posséda si merveilleusement. L'ancienne législation française devenait irrespectueuse envers Dieu à force de piété. Méconnaissant le libre arbitre humain, elle décrétait, à son heure , l'intervention de la Providence dans les affaires de justice, et, le questionnaire aidant, croyait pouvoir obliger Dieu à arracher au patient son secret.

Si la torture fut abolie par la révolution , si la mort simple balaya notre société comme un sanglant orage, les supplices accessoires ne disparurent que bien longtemps après de notre législation. La marque au fer chaud, le poignet coupé avant l'exécution capitale étaient, hier encore, juridiques, et Montaigne eût sans doute trouvé que les abus avaient de bien profondes racines (i).

D'autres fois, fataliste comme tous les forts, Michel de Montaigne traitera de l'action supérieure de la fortune : « Lu (//'fiance, l'enferme- « ment sont indignes d'un prince ; inutiles en « oultre et mal habiles : il fault suivre l'élan du « cœur et s'en remettre a Dieu , a la foret tune (2). »

(t) J'ai vu, dans mon enfance, appliquer le plus innocemment et le plus cruellement du monde , les grésillons à un prévenu pour lui arreher des aveux, tant la torture était passée dans les mœurs judiciaires.

(2) Livre lre, cliap. xxut.

Certes, si notre moraliste vivait , verrait-il , sur le trône de France, un grand sectateur de sa foi. Le souverain qui nous gouverne , chacun le pensera avec moi, fidèle à sa destinée merveilleuse, rejette comme indignes d'un prince la défiance et renfermement, s'en remet à Dieu, à la fortune, et pratique ce que Montaigne enseigne.

Le voulez- vous aux prises avec la vanité? C'est au début une boutade. « Il devroit y avoir quelce que coërction des lois contre les écrivains inep-

« tes et inutiles, comme il y en a contre les

« vagabonds et les fainéants (i). »

Quelle police, juste ciel!

Et de ces Briarées de la science, de ces philosophes qui touchent la terre et les étoiles aussi facilement qu'ils embrassent un carré de jardin; qu'en pense notre moraliste?

« Ces gens qui se perchent à chevauchons sur « l'épicycle de Mercure, qui veoient si avant dans « leciel, ils m'arrachent les dents (2). »

11 dépèce l'homme pièce à pièce dans ce charmant chapitre ; — l'analyse ainsi divisé devant lui, comptant sur ses doigts les pièces qui devraient faire un entier, et constate tout ce qui manque aux plus grands. Il revient vers La Boëtie, — tous les chemins l'y ramènent, — et trouve que c'était

(1) Liv. III, chap. ix.

(a) Liv. II, chap, xvu.

le moins incomplet de tous ceux, qu'il avait connus au vif : « C'étoit vravment une âme plaine « et qui montroit un beau visage en tout sens. »

De lui-même que nous contera-t-il? Il se dit « empêtré des lois de la cérémonie; car elle ne « permet ni qu'on parle bien de soy , ni qu'on en « parle mal . — 11 la laissera là pour ce coup (i). »

11 la laisse si bien là , Dieu merci, que jamais tableau ne fut tracé de pareille main. — C'est une charge à fond contre la suffisance, le sentiment de sa propre excellence , source , dit-il , de toute erreur : thèse chérie du moraliste , qui y revient en vingt endroits. C'est aussi, en certaine mesure, l'application qu'il cherche à se faire à lui-même du principe d'humilité.

« Ses ouvrages, il s'en fault tant qu'ils lui rient, « qu'autant de fois qu'il les repasse, autant de fois « il s'en despite. »

Ce n'est pas absolument l'avis de l'avocat général Etienne Pasquier, qui n'avait pu oublier, en sa qualité de lettré , son insuccès comme censeur. Revenant, in petto, sur l'incident de Blois, il continue le portrait de Montaigne par ces lignes qui sentent la mémoire : « J'ajouterai , dit-il, que pendant que monsieur de Montaigne fait contenance de se dédaigner, je ne lus jamais d'aulteur qui s'estimast tant que lui. »

(i) Liv, II, chap. xvn.

Sur ce mot de Pasquier ou sur d'assez étroites impressions, que n'a-t-on pas dit de l'égoïsme orgueilleux de Montaigne , de son culte persévérant du moi, de ses longueurs prétendues fatigantes, quand il s'entretient de lui-même ? Le premier qui lui ait, sur ce point, cherché querelle , est Pascal, si je ne me trompe ; et la lecture des Pensées ne tarde pas à vous convaincre que c'est, si je puis ainsi dire, une querelle de malade. Entreprise contre un familier qu'il serait bien fâché de ne plus voir à son chevet , cette querelle est un composé de coups de griffes, de fantaisies , d'injustices et d'exactes appréciations.

L'humeur de Pascal perce, sans doute , à chaque ligne; mais l'attraction s'y mêle à la mauvaise humeur. Il juge sévèrement, injustement Montaigne ; mais il ne peut s'en détacher. 11 le boude, le quitte, le reprend, s'enveloppe de sa manière, s'en nourrit, en extrait la substance, la reproduit à chaque instant; et, dans une heure d^ingratitude littéraire, de jansénisme intolérant, ou lorsque sa passion pour les sciences l'exaspère contre ceux qui traitent irrévérentieusement les certitudes absolues, il s'écriera : « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre, et cela, non pas en passant et contre les maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et capital! Car de dire des sottises par hasard et par

MORALE DE MONTAIGNE. 27ô

faiblesse, e'est un mal ordinaire; mais d'en dire à dessein, e'est ee qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-là (i). » Un peu plus loin, il lance ce mot qui est un amendement : « Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement. Ce qu'il a de mauvais eut pu être corrigé en un moment, si on l'eut averti qu'il faisait trop d'histoires et qu'il parlait trop de soi (2). »

On voit déjà que la colère de Pascal n'a pas de bien fortes racines; qu'elle est au moins mélangée d'affection. Si Montaigne ne s'était pas si complaisemment désigné , nous n'aurions pas le moraliste. Chacun connaît, d'ailleurs, sur cette pensée de Pascal, la contre- partie de Voltaire : « Le charmant « projet , dit-il , que Montaigne a eu de se pein- « dre! ete... »

Montaigne pouvait trouver, parfois, à s'analyser, un légitime attrait. Il serait souverainement inéquitable de rabaisser ce grand esprit aux mesures de la vanité ou de l'égoïsme mesquin. Ses attaches étaient plus hautes et ses satisfactions plus nobles. Il est resté, en cette matière, comme toujours, dans la sincérité des mots, dans la franche confession des choses; il veut qu'on soit ce que l'on paraît être;

(1) Partie I"', art. 9, xxxvr.

(2) Art. 10, VII. — Le Spectateur, sixième édition d'Amsterdam, 174 r, fait la même querelle à Montaigne, en reconnaissant toutefois qu'il serait un auteur moins aimable, s'il parlait moins ilr s'"i infirmités.

qu'on s'apprécie sans se surfaire, mais aussi sans hypocrite modestie : pour lui, c'est de la dignité. Si Montaigne a fait rude guerre à la présomption, « aultre sorte de gloire, qui est une trop bonne « opinion que nous conservons de nostre valeur, « passion ainoulreuse qui preste des beautés et des « grâces au subjeet qu'elle embrasse , » il ne veut pas que , « de peur de faillir de ce côté-là , un « homme se înéconnoissc pourtant, ny qu'il pense « être moins que ce qu'il est : le jugement doit, « tout partout, maintenir son droict. »

Le contraire est cérémonie : il s'en dégage lestement.

Une fois libre de ses liens , pourra-t-il , lui qui s'est pris pour argument et pour sujet , ne pas s'écouter souvent, s'admonester, ou se vanter, selon l'heure, selon les cas? — A côté de ces pensées cachées qui frelatent les bonnes pensées; à côté de ces aveux qui coûtent à notre pruderie , et qu'il fait pour nous rendre meilleurs; à côté des gourmades qu'il adresse quelquefois au moi, ne lui par-' donnerez-vous pas, envers ce moi, ses moments de naïve tendresse?

L'imprescriptible jugement viendra parler, de sa conscience à son oreille. Sera-t-il sourd à ce qu'il lui contera d'aimable pour son moi?

Nous en serions désolés. Sans ce gracieux personnalisme , nous n'aurions jamais eu Montaigne.

Que si on lui reproche de s'être servi à lui-même de peintre et de modèle , u Fantasie seulement excusable aux hommes rares et fameux (i); » il ne s'émouvra pas pour si peu :

« le ne dresse pas icy, nous dit-il , une statue à « planterai! carrefour d'une ville. . . ; c'est pour le « coing d'une librairie, ou pour en amuser un « voysin,un parent, un amy qui aura plaisir à me

« raccointer et repractiquer en cette image

« le ne treuve pas tant de bien en moy que je ne ie « puisse dire sans rougir (2). »

Voici comment s'écrit ce livre consubstantiel de V auteur (3), comment se moule, d'une impérissable matière, cette statue aujourd'hui plantée au coin des librairies de l'univers pensant, au plus profond des mémoires, aux plus modestes cabinets, comme aux lieux les plus élevés de la science ; statue dont Dieu a fait la base et le sommet le jour où il éclaira des rayons du génie l'âme de Michel de Montaigne .

Je reconnais, avec Pasquier, que l'auteur des Essais ne se dédaigne pas autant qu'il en fait contenance ; je reconnais même qu'il s'estime beaucoup, mais non encore autant qu'il vaut ; et si son premier critique et ami vivait au dix-neuvième siècle,

(1) Liv. II, chap. xvm.

(2) Liv. II, chap. xvm.

(3) Liv. II, chap. xvm.

il jugerait, par comparaison, l'écrivain périgourdin fort modeste.

J'ai peine à croire, en vérité, que, même en 1 5f)2, Pasquier n'eût jamais lu d'écrivain « qui sestimast imil que lui. » L'amour-propre d'auteur serait-il donc de moderne invention?

Je rappellerais au docte et puriste Pasquier, s'il pouvait m'entendre aujourd'hui, certaine histoire du Bourgeon, que nous racontait naguère, dans la Bibliothèque de mon Oncle , le psychologiste ïopffer, que j'aime à retrouver souvent, que j'aurais tant aimé à rencontrer dans la réalité, durant son court passage : « Depuis vingtans que je m'emploie « à l'extirper, dit-il, j'ai, je m'imagine, arrêté « quelques jets, refoulé quelques pousses ; mais « dirai-je que j'ai réduit à rien mon hourgeon? <( Ce serait mentir. Je le sens là, moins vorace « peut-être, .d'honnête grosseur encore, prêt , au « moindre signe, à s'étendre en jets luxuriants, à « étouffer tous les hons germes auxquels, en le ré- « duisant, j'ai donné place.

« Chose singulière, au-delà de certaines limites, « l'effort tourne contre vous; en voulant extirper « le hourgeon , c'est un hourgeon que vous **e- « formez à coté. Vous dites . « Je puis me flatter « que je n'ai plus de vanité, et ceci même est une « vanité. «

Et je le prierais de se tàter un peu, de près,

pour voir s'il ne sent pas lui-même , quelque part , son bourgeon.

N'accusons pas trop fort d'ailleurs les rancunes d'Etienne Pasquier, puisque aussi bien, empruntant, sans s'en douter peut-être, un mot du gascon de l'auteur, termine-t-il par cet aveu : « Qu'il ne « peut s'offenser quand Montaigne se desbonde à « parler de lui : cela est dit d'un tel art qu'il y « prend autant de plaisir comme si on parlait a d'un aultre. »

C'est de ce livre que l'émiiient appréciateur Pasquier disait que c était un séminaire de belles

et notables sentences, de sentences pleines de

moelle.

Vous pensez bien qu'un confessant comme Montaigne, qui s'est ordonné (Poser dire tout ce qu'il ose faire (i), qui se moque, et j'adoucis son style, de ces hommes qui envoient leur conscience en mauvais lieu, et tiennent leur contenance en régie (2) , nous parlera, sans beaucoup de façon, des hommes passés dans le métier, de ces amettes qui ne savent pas vivre a propos; pauvres gens qui se guindent sans cesse, se drapent en célébrités, trompent les sots, nombreuse espèce, mais se trompent eux-mêmes aussi, puisqu 'ils s'ôtent le bonheur delà vie. Scipion, d'origine céleste,

(1 ) I.iv. III, chap. v.

(2) Liv. III, chap. y

jouant gaîment aux coquilles sur le bord de la mer ; Epaminondas se mêlant, sans aucun embarras, aux danses des jeunes Tbébains, chantant, jouant des instruments , sans craindre de diminuer sa gloire, obtiennent les sympathies et le respect de Montaigne. Ainsi que lui, ils furent dans le vrai de la vie; ainsi que lui, ils dédaignèrent de se bisser sur des échasses , car sur des échasses encore, force est de marcher de ses jambes (i).

Et convenons que cette humeur du sage contre les espèces gourmées est dans son droit et dans le notre. A celui-là seulement qui cent fois au moins n'aura pas supporté le poids si lourd des solennels , je permettrai de ne pas être de l'avis de Montaigne. Qui ne pensera, avec nous, que les soins de la dignité sont, de tout point, compatibles avec le vivre à propos? que F imperturbable sérieux des allures, en dehors de la vie officielle, ne constitue pas plus le mérite que le masque ne fait la figure? Qui ne voudra, par égard pour Scipion et Epaminondas , qui eurent bien quelque importance, accepter qu'on s'humanise à l'occasion , sans s'amoindrir d'un millimètre?

Socrate était, dit-on, quand il le fallait, un gài convive. Le grand Condé faisait, sans prétention, de mauvais vers, organisait des divertissements ,

(i) Essais, Liv. III, chap. xm.

et gagnait Rocroi et Nordlingue. — Sans doute, une juste réserve convient à tous, et ne saurait surtout être oubliée impunément par quelquesuns; mais l'homme est dans l'honnêteté, dans la vigueur du caractère , — et non dans l'inflexible pli d'une cravate.

Prenons toutefois congé de Montaigne moraliste, bien qu'il vous retienne toujours, tant il est aimable voisin. Prenons congé, puisque aussi bien suis-je certainement le seul à ne pas m'apercevoir que , dans cet examen , je me suis attardé avec lui. Passons à la philosophie de Montaigne. Passons; mais auparavant remercions-le de tout ce qu'il a fait pour l'homme, lui qui le voyait de trop près pour le beaucoup aimer, qui pouvait lui dire à bon droit : « Bourbe et cendre, qu'as-tu à te glorifier (i)! » lia traité des mœurs du temps et (\vs intérêts généraux de L'esprit, comme bien peu, en aucun siècle, l'ont su faire. En quoi il excella, ce fut à se peindre lui-même, à s'ouvrir devant nous le cœur et le cerveau pour nous y faire lire; à se démonter pièce à pièce , pour nous faire connaître, dans sa magnificence et dans sa pauvreté, notre mystérieux mécanisme. 11 écrivit ainsi pointons les temps. C'est un arsenal de pensées : ceux qui en ont les v retrouvent, tour à tour naïves, puissantes, toujours vraies, toujours naturelles;

(i) Liv. II, chap. xn.

séduisantes par l'expression, au fond encore pleines de moelle; ceux qui n'en ont pas en empruntent; mais à ceux-là, je leur prédis que leur pochette, ainsi garnie, se dégarnira bien vite. Ils- 11 épouseront point Montaigne.

Si je n'ai pas résiste au plaisir de citer les textes du maître, bien qu'on m'assure qu'un tel usage se démode; si j'ai cru, si je veux continuer de croire que quelques fragments de lui-même peuvent plaire à d'autres qu'à moi et valoir comme preuve authentique, je n'ai pas entrepris, Dieu merci, d'analyser au point de vue du moraliste, les cent chapitres de Montaigne. On n'analyse pas un chefd'œuvre: on le lit.

Me voilà donc à la philosophie de Montaigne.

Je reconnais volontiers que le sujet est délicat; — mais je crois en même temps qu'il ne saurait y avoir de difficulté absolue dans l'expression d'un témoignage sincère. Ce sera là et mon excuse et mon secours. Aussi", me suis-je efforcé de m'inspirer a priori. J'ai lu, j'ai relu Montaigne, d'initiative, sans dessein préconçu; et quand il m'a semblé que je le voyais marcher, penser, parler comme il voulait tant qu'on le vît; quand j'ai cru avoir distinctement entendu ses paroles, vu ce philosophique sourire que voilaient bien parfois les amertumes de l'âme, l' isolement du cœur, mais qui reparaissait sur sa ferme et sereine ligure comme le signe d'un parti pris, j'ai senti que, pour moi au moins , la conviction était faite. Ce n'est qu'après, et qu'on me pardonne ces primitifs aveux , puisqu'il s'agit de confessions , que j'ai cru devoir lire quelques-uns des jugements sur Montaigne. J'ajoute, à ma très-grande faute, que j'en ignore, et des meilleurs.

L'illustre auteur dont je m'occupe écoute, aux

états de Blois,les très-littéraires observations de l'avocat général Pasquier. 11 n'en change pas, à son œuvre, un iota.

Fatale influence des grands exemples! Moi infime , je fais un peu, à l'occasion de mon modèle , ce qu'il avait fait pour lui-même, et tout en constatant avec bonheur que, sur divers points d'appréciation, je me suis rencontré avec les éminents critiques de Montaigne, je ne change pas un alpha à l'ensemble de mes convictions , et persiste dans mes divergences.

Montaigne s'est-il proposé un système en philosophie? A-t-il voulu avoir une tribune et faire école? Assurément non. L'homme simple que vous connaissez , celui qui aime son repos et n'en est plus pour les affections véhémentes , n'aura pas recherché la fatigante gloire du Portique ou de l'Académie. Si naturellement philosophe, il se qualifiait cependant de « philosophe imprémédité (i), » comme s'il eût voulu protestera l'avance contre le philosophisme , c'est-à-dire contre la philosophie sans les actes , dogmatique , subtile , au seizième siècle ; sentimentale , inconséquente et despotique au dix-huitième. Il abhorrait la mise en scène.

Ce qu'on appelle , néanmoins , son système, ne serait-il pas plutôt la résultante des deux forces contraires qui se combattaient de son temps , et

(i) Liv. II, chap. xn, p. 446.

le dessein, réalisé, de produire le plus de bien possible , sans s'astreindre cependant à rester toujours l'épée au poingt?

Un coup-d'œil sur le temps.

La réforme ébranlait l'Europe ; l'esprit d'examen, incarné dans Luther, contemporain de Montaigne (i), soufflait sur le monde et ses éclairs et ses orages.

L'Allemagne était presque devenue la conquête de l'ex-moine augustin. L'étincelle avait bien vite embrasé les esprits inflammables de France. Le calvinisme s'y faisait , réforme dans la réforme. Chassé de son pays, le Français Calvin dogmatisait à Genève , qui devenait le foyer de la nouvelle Eglise, la Rome des protestants. Un autre Français, Théodore de Bèze, se retirait volontairement auprès de Jean Calvin, en 1 5^8. Dix ans plus tard, il venait publiquement prêcher une mission à Nérac, dans le voisinage de Montaigne, convertissait à la nouvelle foi Jeanne d'Àlbret , mère de Henri IV, qui fut dès lors une fervente , et , pardessus le marché , l'indolent Antoine de Bourbon, qui se laissa calviniser pour ne pas désobliger sa femme. Jusque dans le vieux manoir de Montaigne, la reforme livrait des assauts , el, repoussée par la majorité, elle emportait , en se retirant, le sieur de

(i) Martin Luther est mort en i546; il avait en partie repris l'œuvre de Jean Wiileff, mort un siècle auparavant.

Beauregard , frère de l'auteur des Essais. Les protestants , au nom de la raison , précédaient avec le catholicisme comme ■ Procuste avec les voyageurs; et, sapant déjà le principe d'autorité temporelle dans le principe plus élevé de l'autorité divine, ils préparaient, sur une vaste échelle, l'ère des révolutions. Les défenseurs de la foi catholique opposaient tour à tour à l'invasion de l'ennemi, l'autorité, la controverse. — Mais la paix ne se faisait pas , et les violences à main armée défrayaient également la résistance et le prosélytisme. La guerre civile, la guerre religieuse, ensanglantaient la guerre des idées. Au nom de l'autorité r on brûlait l'hérétique en France (ij. Au nom de la raison, on le brûlait par delà les monts. Les flammes du bûcher de Servet brillaient encore à Genève. A leur sinistre lueur on pouvait lire de loin la sentence qui constatait l'hérésie de l'antitrinitaire et la tolérance de Calvin (2) ; et comme si cette lumière ne suffisait pas, Théodore de Bèzey le premier lieutenant du maître, qui s'était retiré

(1) On en brûlait surtout à Bordeaux. Les deux jeunes protestants Mosrïieret De Cazesy lurent livrés au feu. ^

(2) Servet n'admettait pas la Trinité divine; mais, coupable surtout de contester l'infaillibilité de Calvin, il fut, à l'instigation de ce dernier, qui l'avait d'ailleurs dénoncé, en France, au cardinal de Tournon , condamné au feu comme hérétique, par les magistrats de Genève le 16 octobre i553, et le lendemain 17, il lut brûlé sur la place publique.

à Genève, afin d'abjurer V intolérante papauté y écrivait l'apologie du supplice de Servet, et inondait le monde de cet homicide factum : « de 11ereticis punieudis. »

Au milieu de cet impétueux mouvement qui -emportait le siècle , l'anarchie dans les idées et dans les faits.

Voilà l'atmosphère qui entourait Montaigne.

Vous qui connaissez son caractère, ses mœurs, son sens pratique, son aine droite, mais aussi son cœur vieilli avant le temps et son relatif éloignement d'un rôle actif dans les faits, ne pressentezvous pas déjà quelle dut être sa philosophie?

Elle fut la démonstration continuelle — d'il néant de la scolastique , ou de l'insuffisance de la raison; la guerre aux dogmatistes de tous les temps; — et le poids de sa redoutable logique tomba dans la balance des disputes humaines , mais sans polémique directe, sans élan vers l'apostolat. La superbe est le mal du siècle; l'orgueil de la raison persuade à l'homme qu'il a reconquis la science : Montaigne terrassera la science humaine et brisera dans leurs mains les armes des docteurs. N'espérez pas en lui , cependant , l'ardent controversiste des adversaires de l'Eglise , le soldat qui défend directement les dogmes attaqués. Si de Bèze vient prêcher à Paris (i), il n'ira pas

(t) Après ledit de pacification du <) mais i56a (édit d'Ara-

lui rendre à Genève cette galanterie, non plus qu'il ne disputera, dans leconcile, contre ce célèbre sectateur; « il a les jambes trop poisantes. » Et, s'il doit être, au fond , le défenseur de nos vieilles croyances, ce que j'examinerai à son point, c'est en principe général ; prêtant , à ceux qui croient simplement, des armes contre les audacieux penseurs, contre les Prométhées de toutes les époques; profitant du même procédé pour forger et aiguiser ces armes contre les Prométhées de son siècle. Il fera du scepticisme humain avec une telle vigueur, que les moyens humains de certitude , par suite l'esprit d'examen, recevront de rudes échecs.

Me trompé-je?

Ecoutez-le parler lui-même :

« Le moyen que je prends pour rabattre la fré- « nésie des raisonneurs , c'est de froisser et de « fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté.

« leur arracher des poi ngts les chestives

v armes de leur raison ; leur faire baisser la tête « et mordre la terre sous l'auctorité et révé- « renée de la majesté divine (i). » Son dessein s'indique déjà, et déjà vous voyez qu'il entend rat-

boise ), dû à la courageuse insistance du chancelier de l'Hospital, et probablement une des conditions de sa rentrée au Conseil du roi Charles IX. Cet édit d'Amboise étendait ledit de janvier. Il dura peu.

(i) Liv. II, chap xii (sur Raymont Sebond).

tacher son système à la pensée religieuse , à la ré' i'ércnce envers la majesté divine. Ceci ne me conduit pas encore à demander si cet homme , qui fit un livre consubstantiel à lui-même , qui a voulu « retrousser les haillons qui le couvrent, pour que « nous le voyons tout entier ( 1 ), » et qui quelquefois se retrousse un peu trop , était chrétien et orthodoxe ; mais , dès les premières pages je vois que ce grand contempteur de la science fut un philosophe religieux.

Pourriez-vous en douter? Je vous renvoie à tout ce qu'il a pensé, à tout ce qu'il a écrit. Je vous renvoie à ces lignes, que je rencontre ici : » L'athéisme « estant une proposition desnaturée et mons- « trueuse , difficile aussi et mal aysée d'establir en « l'esprit humain, pour insolent et desreiglé qu'il « puisse être ; il s'en est veu assez, par vanité et par « fierté de concevoir des opinions non vulgaires et « réformatrices du monde, en affecter la profession « par contenance; qui, s'ils sont assez fols, ne « sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur « conscience. Pourtant ils ne lairront pas de mince dre leur mains vers le ciel , si vous leur attachez « un bon coup d'espée en la poietrine; et, quand la « crainte ou la maladie aura abattu et appoisanty « cette licentieuse ferveur d'humeur volage , ils

(i) Liv. III, chap. v.

« ne Iairront pas de se revenir et se laisser tout « discrètement manier aux créances et exemples « publicques. Aultre chose est un dogme sérieuse- « ment digéré ; aultre chose ces impressions suit perficielles lesquelles nées de la desbauche et un « esprit desmanché , vont nageant témérairement « et incerlainement en la fantasie. Hommes bien « misérables et escervelés, qui taschent d'estre « pires qu'ils ne peuvent (i) !

De telles paroles , cent autres pareilles dans un tel homme , qui porta noblement l'indépendance de l'esprit et le devoir de la sincérité, sont une assise à son système, sur laquelle l'œuvre reposera. Et ce n'est pas par anticipation ou par une confusion des aspects que je me suis réservé de traiter au sujet de Montaigne, que je place au premier plan de sa philosophie le côté religieux. Je ne compris jamais qu'on puisse isoler une philosophie de son élément capital.

Eh quoi ! vous croyez m'avoir satisfait quand , traitant de la philosophie , examinant les philosophes, vous m'aurez dit : N'y mêlez pas la religion?— Vous niez la philosophie, voilà tout. — Que serait donc une sagesse qui, bornant ses efforts et ses aspirations aux pins vulgaires intérêts, négligerait les supérieurs? J'ai le droit de savoir d'a-

(i) Liv. II, chap. xn.

bord, quand je confère avec un philosophe , s'il a fait ce que vous supposez; s'il a cru à une élévation possible , à une perfectibilité quelconque sans la suzeraineté de Dieu, et dans quelle mesure ce philosophe associe l'idée de Dieu aux destins de l'humanité. En d'autres termes , si votre philosophe est un rhéteur ou un sage. Les idées de philosophie sont celles que se fait l'homme sur le principe , la fonction et le but de sa vie. Retranchez une de ces trois données , je ne verrai dans votre philosophie prétendue qu'une mutilation de la sagesse. Ici, mon sentiment est répondu, et je parcours avec moins de crainte le chemin que le philosophe Montaigne a jugé devoir se tracer. Derrière moi , je laisse une base.

Quand Montaigne commença à écrire, l'état des esprits était , je le répète, véritablement déplorable. D'un coté , on pouvait gémir, non pas des erreurs de l'Eglise, mais des scandales d'une partie du clergé , qu'il serait inéquitable de nier. De l'autre , le Rationalisme aveugle, parce qu'il était passionné, combattait une Eglise qu'il devait d'autant plus respecter, qu'un des signes évidents de sa force était précisément dans l'ordre , dans l'unité de sa doctrine, au milieu des désordres personnels et des fautes d'un trop grand nombre de ses membres.

Les esprits les plus religieux. , les plus éclairés

de ce temps-là, sans dissimuler, ni se dissimuler,

du reste , la déplorable attitude d'une partie des membres du clergé , ne s'attachaient que davantage au principe d'une œuvre qui résistait à de tels ouvriers. Qu'il me soit permis de reproduire, à l'appui de mes opinions , un passage du testament d'un contemporain illustre de Montaigne, Jean de Bretagne , due de Pentbièvre et d'Etampes , gouverneur, pour le roi, de la province de Bretagne, alors couverte d'églises réformées , et déchirée par les guerres de religion :

« Je veux, écrivait le duc, quelques jours avant «< sa mort , dans son dernier témoignage , vivre et « mourir en la fov catholique et universelle, insti- « tuée de J.-C, confirmée par les escripts et tra- « dirions des Apôtres et de tant de SS. Pères que « je crois avoir été meus par la bonté du Saint- « Esprit, à V édification détordre et police de lait dite Eglise, comme j'ai vécu jusqu'à cette heure.

« Je reconnois qu'il s'est introduit, entre aul- « eu ns pasteurs de nostre Eglise, des fautes. « Dieu, qui nous a laissés vivre en cette affliction, « y pourvoira. Mais cependant j e rien veux pas « sortir, car je sais qu'en elle seule est reçu le sà- « lut de la grâce de Dieu; et ri aj point d 'égard « aux bastisseurs , étant asseuré que J.-C. en est « le fondement qui ne nous laissera pas dépérir ; « mais seront purgées les œuvres et matières

« dont chacun aura basti sur sa parole, etc. »

a Faict au chasteau de Lamballe , en nostre « chambre, le 23 de janvier 1 565 (i). »

Quoi qu'il en soit, ce rationalisme protestant se déchirait lui-même si naturellement, en vertu du libre examen, son principe, que déjà Luther, après avoir vainement poussé le cri d'alarme s'était fait le pape du schisme , et en des termes , grâces à Dieu, tels que jamais les Papes n'en trouvèrent :

« Je ne le cède à aulcun sur la terre . Je crois « (jue Luther est Dieu. Quiconque n'adopte pas « ma doctrine ne peut être sauvé. Quiconque « croit autre chose que moi est destiné à l'enfer, « Et j'aurai bien certainement la faveur de l'y « voir jeter (2). » Etc.

Mais les protestants avaient si peu redouté les menaces et l'enfer de Luther, que chacun continuait à l'envi d'interpréter par le sens privé , si bien que plus tard c'était à Th. de Bèze de s'écrier : « Sur quel point de la religion les églises qui « ont déclaré la guerre au Pontife romain sont- « elles d'accord? Examine tout , depuis le comte mencement jusqu à la fin : à peine trouveras-tu « une chose affirmée par l'un d'eux , qu'un autre « ne crie aussitôt à l'impiété (3). »

(1) Dom Morïee, Lobineau, Uist. de Bref., vol. III, p. 3 13.

(2) Epist. ad Zwuinglum.

ÇS>)Epist. ad Andream.

Les violences entre les dissidents égalaient celles dont ils étaient l'objet de la part de leurs adversaires. Jamais l'abus du raisonnement n'avait été poussé plus loin ; jamais il n'avait déchaîné tant de colères ; jamais il n'avait fait couler tant de larmes et tant de sang.

« Si fort il est vrai, dit Montaigne, qu'il ne fault a pas laisser au jugement de chascun la cognois- « sance de son debvoir. 11 le lui fault prescrire, « non pas le laisser cheoisir à son discours. Aul- « trement , selon l'imbécillité et variété infinie de « nos raisons et opinions , nous nous forgerions « enfin des debvoirs qui nous mettroient à nous « manger [es uns les aultres (1). »

Si on ne se mangeait pas les uns les autres , on ne se traitait pas beaucoup mieux. Et, comment en eût-il pu être autrement , quand les plus terribles passions grondaient ; quand d'implacables chefs donnaient l'exemple des persécutions, des vengeances, du meurtre?

Ce n'est pas moi qui chercherai à excuser les excès des catholiques. C'est outrager le Verbe, c'est blasphémer la Parole que d'en recommander la croyance avec l'épée qui tue, quand on porte la croix qui sauve. Mais la fureur des chefs de la réforme, soit entre eux , soit contre leurs communs

Ci) Essais, liv. II, chap. xn.

adversaires , était également poussée jusqu'au délire. Calvin, qui, au début de sa carrière, traduisait le traité de la Clémence du philosophe Sénèque , discutait bientôt avec son coreligionnaire Servet de la façon que vous savez ; souhaitait , en parlant de ses ennemis, « qu'ils fussent pourrys en « quelque fosse. » C'est lui qui écrivait à Mme de Cany, en désignant un de ses antagonistes , peutêtre Boisée : « Non , jamois je ne l'eusse cuydé un monstre si exécrable , et vous asseure , Madame , « que pour m'acquitter de mon debvoir, il ri eût « pas tenu àmoyquil ne fust passé par le feu. »

Calvin pourtant se proclamait chrétien, enfant de cette religion qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres. »

Ce document authentique , et maints autres y rendent sans objet la question de savoir si vraiment l'intolérant apôtre d'une Eglise prétendue tolérante poussait , vers la même époque, la reine de Navarre à étouffer les zélés faquins qui excitoient le peuple à se bander contre les protestants, comme il avait étouffé a Genève M. Servet, Espagnol.

(i) Voir Lettres de Jean Calvin, recueillies pour la première fois, et récemment publiées, d'après les manuscrits originaux, par M. Jules Bonnet, — avec dédicace aux Églises réformées^ — ce qui explique les préférences religieuses ou la communion du publicateur, mais ne détruit pas son impartialité.

L'action évangélique de Calvin, ses prédilections pour une nature d'arguments sans réplique, ne sont plus, hélas! un mystère. Ce sont d'abominables crimes qui pèseront toujours sur sa mémoire (i).

Il y avait donc partout dispute, schisme et controverse armés.

Les inventeurs du libre examen en étaient arrivés à n'en plus permettre l'usage, dès qu'il se retournait contre eux.

C'est au milieu de celte confusion de langues , de ces maux de toute nature, que notre philosophe essaie de rabattre la frénésie des raisonneurs.

(i) Si les chefs dans les camps opposés, — voir même parfois sons le même drapeau, — appelaient ainsi la mort au service de leur fanatisme, les soldats ne se montraient, de leur côlé7 que trop obéissants. « Partout, rapportent les récits du « temps, ce n'étaient que combats, villes surprises, pillées et « saccagées, incendies d'églises ou de châteaux. Pères, fils, » irères, se poursuivaient avec acharnement; rarement on fai- « sait des prisonniers; les femmes étaient éventrées, les enfants « égorgés. »

« Les guerres civiles et religieuses du xvie siècle, dit M. de ■ Chateaubriand dans la substantielle et magnifique préface « de ses Etudes historiques, p. ii3, ont duré trente-neuf ans; « elles ont engendré les massacres de la Saint-Barthélémy, « versé le sang de plus de deux millions de Français, et dé- « voré plus de trois milliards de notre monnaie actuelle. Elles « ont produit la saisie et la vente des biens de l'Eglise et des « particuliers; frappé deux rois de mort violente, Henri III et « Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces « deux rois. •

Montaigne analyse d'abord les trois sectes générales de philosophie des divers chercheurs de la science; il met en lumière ce qu'elles ont présenté et de saillant et d'incomplet; puis, les frappant de sa logique, il démontre leur relative insuffisance, et brise sous son puissant dédain les chestwes armes de la liaison.

Cieéron avait dit : « Si Dieu est, il est animé; « s'il est animé, il a des sens; s'il a des sens, il est « sujet à corruption ; s'il est sans corps, il est sans « aine, par conséquent sans action ; s'il a corps, il « est périssable. » Voilà pas triumphé, s'écrie « Montaigne! — Nous sommes incapables d'avoir « faict le monde : Il y a donc quelque nature « plus excellente qui y a mis la main. Ce serait « une sotte arrogance de nous estimer la plus par- « faicte chose de l'univers. Il y a donc quelque « chose de meilleur, et cela c'est Dieu! »

Cieéron admettait avec l'idée de Dieu , la pensée de la Providence ; il en restreignait seulement les effets aux grands événements delà terre :

Magna Dei curant, parva negligunt (r).

Cieéron , pour corroborer l'axiome, invoquait l'exemple des rois :

« Nec in regnis quidem reges omnia curant (2). »

(i)Cicero, de Natura Deoruni, II, 66.

(2) Ici., iô.ylll, 35.

C'était , applique à Dieu , l'adage si connu au palais : Deminimis non curât pretor. — Epicure, qui croyait en Dieu , le déchargeait de tous soins de nos affaires ; décharge logique assurément , puisque, à son avis, le inonde était le produit du hasard .

Montaigne comprend un peu différemment la Providence de Dieu : « Comme si à ce roy là, ditce il, en répondant à ces deux philosophes, c'était « plus et moins de remuer un empire ou la feuille a d'un arbre ! et si sa providence s'aperçoit aul- « treinent , inclinant l'événement d'une bataille « que le sault d'une puce (i) ! »

Les épicuriens, comme moyen de certitude , s'en remettent au langage des sens. Montaigne traite assez mal ces pauvres sens , pour qu'Epicure, s'il vivait, ne se fût pas douté, je suppose, que l'écrivain des Essais soit tout bonnement son disciple, comme on le dit depuis quelque cent ans (2). Pyrrhon n'est pas plus épargné, bien qu'il soit convenu que c'est encore là son patron ; et les stoïciens ont leur tour. Il a plus de respect pour Plutarque. Je le crois bien! Plutarque, quand il lui arrive de traiter des choses supérieures , c'est la pensée religieuse élevée ; c'est la perfectibilité et l'immorta-

(1) Liv. II, chap. xn.

(3) Il yen a toujours qui tirent de travers, dit Montaigne, en parlant des sens.

lité de L'âme ; c'est un Dieu , infini , éternel ; c'est, de l'Eglise de Platon; — la donnée spirituelle la plus complète peut-être et la plus épurée que le monde païen ait fournie (i). Ce qui n'empêchera pas Montaigne de repousser, avec son indépendance native , la partie erronée des théories purement humaines de Plutarque, ou de rejeter comme hallucination d'un grand esprit, les colonies de la lune et quelques autres domifications de l'Ecole platonicienne (2). Ce sentiment de l'indépendance et du vrai est si dominant dans Montaigne, en même temps que notre philosophe est si convaincu que, livré à son propre secours, loin du foyer de la vraie lumière, l'homme ne saurait posséder longtemps la vérité, que tout en admirant les admirables maximes de Plutarque , il ne laisse pas de nous dire : « Si on y regardoit cependant de bien près, on ne manqueroit pas d'y treuver force contradictions; car c'est discours déraison et purement humain (3). »

Fatigué du néant des procédés humains en quête de la science , las de l'orgueil de la raison et des prétentions de l'homme, voilà que notre sage va se

(1) Voir notamment Fie {de Romtiltts, chap. xiv, traduction d'Amyot.

(2) Domifications, cercles ou divisions des mondes. Plutarque admettait ces colons de la Lune.

(3) Liv. II, chap. su.

faire l'apologiste des bêtes (i) et leur donner le pas sur nous : « car l'homme ne peult prétendre àres- « sembler aux plus élégantes des besles : celles qui « nous ressemblent le plus ce sont les magots (2). »

« Pourquoy, dit-il plaisamment, cette préro- « gative que les poètes font valoir de notre stature « droicte regardant le ciel, son origine? Elle est « vraiement poétique, car il y a plusieurs bestioles « qui ont la veue renversée tout à fait vers le ciel, « et l'encoleure des chameaux et des austruches, « je la treuve encore plus relevée que la nostre (3). »

Mais, avant de blesser ainsi l'homme dans son orgueil en le mettant en parallèle avec les bêtes dont il se fait l'ingénieux défenseur, Montaigne a très-résolument dessiné sa pensée et fait connaître ses motifs. L'homme qui présume de son savoir, nous dit-il, ne sait pas encore ce que c'est que savoir. La vérité nous prêche de fuir la mondaine philosophie (4) , quand elle nous inculque si souvent (5) que notre sagesse n'est que folie devant Dieu ; que de toutes les vanités , la plus vaine c'est l'homme; que l'homme qui n'est rien , s'il pense

(1) La Fontaine, grand philosophe aussi , devait plus tard l'imiter sur ce point, mais non, à mon sens, sur les points capitaux et spirituels de la philosophie.

(2) Liv. II, chap. xn.

(3) Liv. II, chap. xii.

(4) Saint Paul aux Colossiens, II, 8.

(5) Id. aux Corinthiens I, 3, 19.

PHILOSOPHIE DK MONTAIGNE. 301

être quelque chose, se séduit lui-même et se trompe. Ces sentences du Saint-Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, ajoute Montaigne, qu'il .ne me faudrait aucune autre preuve contre des gens qui se rendraient avec toute soumission et obéissance à son autorité : mais ceux-ci veulent être fouettés à leurs propres dépens et ne peuvent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle-même (i).

C'est alors que Montaigne fouette les résistants; qu'il s'empare de l'homme livré à lui-même, « despourveu de la grâce et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et le fondement de son estre ; » qu'il veut voir « combien il a de tenue en ce bel équipage. » C'est alors que, pour humilier les ambitions du Roi de l'univers, il fait parler, agir à côté de lui , sur tous les points de son empire , l'insecte, l'oiseau, le chien, le renard, le lion, l'éléphant, les plus petits comme les plus grands des animaux, et tout cela , avec une verve , un enchaînement, un charme, un imprévu, une logique, de nature à faire méditer singulièrement l'homme privé de tout secours d'en haut , sur la valeur de son omnipotence ou l'étendue de sa royauté exclusive.

Il y a loin, on le voit, de celte donnée, quant au but , quant aux moyens , à ce phalanstère

(i) Liv. II, chap. xn, éilil tic Ch. Louaiulre, page 974.

bizarre et, en apparence, sérieux, que Michelet vient d'imaginer au profit de laine de l'insecte et de l'oiseau appelée à chanter, un jour, en compagnie de l'âme humaine, un concert éternel devant Dieu.

Et toujours en verve contre les raisonneurs , les définitions , les écoles , Montaigne s'écrie plus loin : « Fiez-vous à vostre philosophie ; ventez- « vous d'avoir treuvé la febve au gâteau; avoir « ce tintamarre de tant de cervelles philosophiez ques ( i ) ? »

Croit-on que ce rationnel mépris de la raison fût exprimé, sans intention, au milieu du tintamarre de ces cervelles de docteurs qui tous, dans ce sanglant gâchis qui désolait le siècle de Montaigne , se vantent (î avoir seuls trouvé la fève au gâteau !

Expliquer Dieu, le traduire au tribunal de sa raison, n'est-ce pas quelque peu, ce semble, en usurper les attibuts : Montaigne étreint ces penseurs téméraires, qu'il compare au Phaéton de la Fable, et les culbute de leur char , en leur criantavec Horace :

« Enfle-toi , pauvre homme, et encore et ence core; quand tu cièverois, tu n'en approcherois « pas (p.). »

Et pour nous arracher toute idée de superbe,

(i) Liv. II, chap. xn.

(2) Liv. II, chap. xn.

s'il nous en pouvait rester après ce qui précède , il nous avertit ensuite que « Ainsi que des santés vite goreuses naissent les mortelles maladies; ainsi « des vives agitations de nos âmes, les plus excel- « lentes manies et les plus destraquées ; il n'y a « qu'un tour de cheville à passer de F un à l'au- « tre{i). » Il n'admet pas qu'avec les moyens bornés de la raison, nous puissions escalader le ciel et ressaisir la science pure, ni juger les actes de Dieu .

Aussi rappelle-t-il avec complaisance cette confession humble et haute à la fois de Socrate, élevé au rang des sages par les dieux : « Qu'il savait « cela, qu'il ne savait rien. »

Tacite devait dire plus tard : « Sanctius est ac « reverentius de actis Deorum credere quant « scire (2), » et, après eux, saint Augustin : Me- « lius scitur deus, nesciendo. »

Pourquoi prétendre à expliquer les règles générales qui régissent les mondes, quand nous avons peine à comprendre les lois qui gouvernent notre monde , ce caveau ou nous sommes , qui ne sont pourtant que règles municipales (3)? L' 'absolu est le secret de Dieu. Ces idées ne prédisposent pas Montaigne à l'indulgence envers les rhéteurs, les philosophes, les savants , les grands prêtres de

(r) Liv. II, chap. xir.

(2) De mor. German., chap. xxxiv.

(3) Essais, liv. II, chap. xn.

la raison , à tons les temps , qui ont enfermé la vérité dans le cercle de leurs syllogismes , ou qui se sont crus des sages, parce que, moins certains de leur fait, ils déclaraient et définissaient leur doute. Il se rit de tous ces songe-creux dont un rien tournevire le sens , ou démontre .dans d'éloquentes pages la contradiction, l'incohérence des systèmes parmi les plus illustres noms; en même temps que l'inanité de la méthode des douteurs, la trahison de leurs formules, affirmatives quand ils pensent douter; et , pour essayer d'une plus prudente expression sur la science et ses incertitudes; pour la mettre en harmonie avec notre difficile langage, pour rester dans les moyens humains, il ajoute : « Cette fantasie est plus seurement « conçeue par une interrogation : Quescay-je? « Comme je la porte à la devise d'une balance. »

Voilà le grand mot prononcé : celui qui , pour la plupart, rattache d'un étroit lien Michel deMontaigne à Pyrrhon, peut-être même à Zenon, qui, de peur d'affirmer, niait le un , ce principe de tout mouvement ; niait ensuite le mouvement devant Diogène , qui, pour toute réponse, marchait.

De bonne foi, je le demande, le doute est-il permis sur la nature de ce doute , dans la bouche de Montaigne , après tout ce qui précède et dans les conditions de: ses écrits? N'est-ce que le doute humain ou la sagesse.' Est-ce, au contraire, le doute

religieux ou l'impiété, ainsi qu'au fond l'estiment et l'enseignent ceux qui discourent du sceptique Montaigne , soit avec une transparente tendresse, soit avec une douleur sérieuse? La question mérite qu'on la pose, et je ne comprendrais rien de plus indigne de Montaigne que d'hésiter à l'aborder. Pour vider avec moi cette intéressante question , veuillez vous rappeler l'assise philosophique sur laquelle le sincère Montaigne se place avant d'argumenter : absolue croyance en Dieu , foi entière en une Providence pleine et constante, qui dirige avec la même facilité Y événement d'une bataille et le saut cl une puce. Rappelez- vous ses réfutations des athées , ses moqueries charmantes à l'endroit des douteurs qui ont contesté, en tout ou en partie, ces vérités métaphysiques. — Et si vous n'avez pas oublié les prémisses, vous aurez déjà tiré les conséquences; vous aurez déjà conclu avec moi que le scepticisme de Montaigne demeure un procédé de la science , un moyen pour y marcher le plus utilement , une confession de sa relative impuissance et une attestation de Dieu, l'absolue vérité. Ensuite , s'il ne nous déplaît pas trop de continuer cet examen , vous persisterez , je l'espère.

Montaigne a tout analysé ; il s'est demandé si le (lambeau de la raison suffisait pour tout éclairer, ainsi qu'on le prétendait de son temps, et répétant

avec Platon : « Que les exactes raisons ne sont en « nostre main ni en mortelle main -, plus nous « nous renvoyons , ajoute-t-il , et commettons en « Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en vaa Ions. Dieu a faict nous et notre cognoissance. « Pourquoy le vouloir asservir aux apparences a vaines et foibles de nostre entendement (i)? »

Ce qui revient à dire que toute science émane de Dieu et ne constitue pas un très-effrayant scepticisme.

Cependant , au dix -septième siècle , un de ces hommes dont la grandeur étonne , Biaise Pascal , dans un parallèle entre Montaigne et Epictète, disait : « Montaigne est un pyrrhonien pur : sur ce « principe roulent tous ses discours (2). »

C'était en i65/|; Pascal entrait en retraite à Port-Royal des Champs. Il s'entretenait de Montaigne avec M. de Sacy, dès la première heure de sa venue dans le saint lieu. Son àme qui débordait d'amour, son cœur qui traversait le monde pour chercher Dieu ; la passion de son inquiétude et la ferveur de ses désirs , s'accommodaient mal ,

(1) Liv. II, chap. xir.

(2) Pensées de Pascal, édit. 1844. vol. I, p. 348 et suiv.; entretien avec M. de Sacy.

Pascal commençait celte dernière période de sa vie dont l'ardeur de sa dévotion abréga peut-être le cours. 11 mourut, comme on sait, à trente-neuf ans.

en ce moment, de la philosophie modérée de Montaigne , de son calme un peu inaltéré , de ses jugements généraux au milieu d'une époque de lutte, et peut-être de l'absence d'actuelles affections que trahissaient les façons de ce sage. Il le trouvait trop désintéressé de tout , et, bien que son ami fidèle aux jours mondainsde sa jeunesse, il semble, quand il rapprochait ce livre de son cœur, qu'il ait senti comme un frisson de froid : de là peut-être cette sévérité et cette erreur de jugement ; de là cette confusion, selon moi , quant au pyrrhonisme de Montaigne, entre le moyen et le but , entre les conditions de la logique humaine et les inaccessibles attributions de Dieu.

Je vois bien , en lisant Montaigne , que sa pensée a eu ses heures d'anxiété. Je ne cherche pas à méconnaître que sous la forme naïve, on ne sente parfois le frémissement de cet esprit puissant, et comme une tentation vers le doute absolu. Je ne veux pas décréter un Montaigne simple de cœur comme un enfant, résigné comme un cénobite : je m'efforce de le présenter tel que pour moi il a vécu ; sondant les arcanes de l'aine , avançant plus qu'homme de son temps vers la science, arrivant à chaque instant jusqu'à cette mystérieuse barrière du fini à l'infini, la reculant ainsi que les privilégiés la reculent; reconnaissant bientôt qu'il ne peut aller au delà ; que la lumière de la raison s'éteint

quand on se penche trop vers les abîmes ou qu'on s'élève dans les cieux ; souvent près de succomber au vertige du doute général, mais, revenant alors vers le possible d'un élan vigoureux; se rappelant, dans la sincérité de son bon sens, qu'il n'est que l'émanation limitée d'une puissance sans limite, et « se renvoyant à Dieu (i). »

C'est alors que Montaigne écrit ; qu'il comprend et qu'il enseigne d'une si désespérante manière les dangers de la raison métaphysique; qiw/ la foule aux pieds, ainsi qu'il nous l'a promis au début. Sa conscience , inspirée par les maux de son siècle , rejette la souveraineté de la raison et des scolastiques docteurs. Qu'il ait poussé un peu loin ce mépris des certitudes humaines ; que pour abattre la frénésie des raisonneurs, il ait souvent amoindri, sans pitié, les droits de la raison, je le concède volontiers. N'allez pas croire, cependant, qu'un logicien comme Montaigne ignore la portée de ses armes ; mieux qu'un autre il sait à merveille « que « le jugement est un outil à tout sujet , » et il manie assez bien l'instrument.

Quoi qu'il en ait dit de la science , « c'est à « la vérité , pour lui , une très-utile et grande parce lie : ceulx qui la mesprisent tesmoignent assez « leur bestise; il croit, par expérience, aux pro-

(i) Liv. II, cliap. xii.

« grès de la science qui ne se jette pas en moule « et demande un effort continu , mais il n'estime « pas pourtant sa valeur jusqu'à cette mesure « extrême qu'aulcuns lui attribuent (i). »

Rien ne le détourne, on le voit , du dessein qu'à mes yeux, il poursuit. Sa controverse est le moyen.

Nous pouvons , si je puis ainsi parler, selon les concessions de Montaigne , atteindre la science à mi-côte. Gardons-nous d'en prétendre gravir les suprêmes hauteurs. Voilà son prudent scepticisme. Abstraction faite du milieu qui a pu déterminer ce qu'on appelle son système, est-ce que cette donnée sur la poursuite du vrai s'éloignerait beaucoup des plus irréprochables traditions? Est-ce que l'homme ne paraît pas fatalement condamné à ressaisir, par des efforts incomplets et sans fin , les débris de la science qu'au jour de sa royauté primitive il avait reçue d'intuition? — Consultez l'âge des sociétés diverses ; voyez ces formules acceptées sans démonstration aux premiers siècles du monde , perdues avec la nuit, retrouvées avec la lumière, toujours exactes, et que le savoir moderne, si avancé, étudie encore en tâtonnant : ne comprenez-vous pas que ces parcelles d'un tout qui a pu être la science , ne se condenseront jamais entières entre nos mains, et que la science tempérée, recom-

(i) Liv. II, chap. xii.

mandée par Montaigne , en même temps qu'elle

excluait la prétention « (F asservir Dieu , » restait

dans la limite des choses et dans la sagesse de

l'esprit?

Il ne se condamne pas pourtant à l'impuissance; il ne vous déshérite pas du droit et du bonheur de connaître : seulement s'efforce-t-il de planter des bornes à l'humaine ambition; tasche difficile (i)!

Quand il ne comprend pas, 'As1 arrête, il regarde, ainsi qu'il l'avait écrit en lettres majuscules sur les murs de sa librairie , et alors qu'en l'état il dit : Que sais-je? Voltaire est-il fondé, ainsi qu'il le fait si fréquemment, à le réclamer pour son maître?

Tacite n'est pas, que je sache, considéré comme un sceptique irréligieux. Tacite, sans être un fervent, est rempli de la pensée des dieux, et cependant, bien souvent, quand il ne comprend pas, il s'arrête , il regarde , désigne , à la façon de Montaigne, ce qu'il ne peut définir, et s'écrie à son tour : Que sais-je? ou Incertuml formule du grand historien que vous retrouvez, à chaque pas, aux Annales et dans ses Histoires.

La recherche ainsi disciplinée, Montaigne aime la discussion : il sait tout ce que cet échange dégage d'aperçus, développe d'idées; tout ce qu'il peut rectifier d'erreurs, de préjugés, en épurant le goût.

(i) Liv. II, chap. xn.

Vous avez lu son immortel traité de Y Art de conférer (i) ; vous savez que le plus fructueux et naturel exercice de l 'esprit, c'est, à ses yeux, Ici conférence.

« Nous sommes nés à quester la vérité ; il ap- « partient de la posséder à une plus grande puis- « sance. Elle n'est pas, comme disoit Démocritus, « cachée dans le fond des abîmes , mais plustost « élevée en hauteur infinie en la eognoissance de « Dieu.

« Le monde n'est qu'une escole d'inquisition. » Plus loin, c'est lui encore qui nous dit : « Je festoie et caresse la vérité en quelques « mains que ie la treuve , et m'y rends allaigre- « ment et luy tends mes armes vaincues , de loing « que ie la veois approcher. Et pourveu qu'on « n'y procède pas d'une trongne (2) trop impé- « rieusement magistrale, ie prends plaisir à estre « repris. »»

Il est donc toujours conséquent avec son système ; et quand , pour régler l'art de conférer, il appelle de ses vœux la création d'une Académie en France, c'est apparemment qu'il ne veut pas proscrire la science; mais il lavent régler et limiter dans les bornes humaines. La vérité absolue n'est pas pour lui dans les abîmes ou la noyait Dé-

(1) Liv. III, cliap. vin.

(2) Mine arrogante.

mocrite, mais en haut, flans le sein de Dieu; et ce sentiment du philosophe, nous le retrouvons en dehors du célèbre chapitre xu, où chacun a voulu enfermer principalement sa doctrine.

C'est au milieu de Y Art de, conférer que Montaigne, toujours indépendant d'allures, nous rappelle, sous un voile de moquerie, à l'exacte appréciation des hommes; théorie saine, qui fait du bien au cœur et raffermit les courages; maxime simple et droite, dont on se repent d'avoir douté quand le malaise ou l'inquiétude vous ont saisi, en présence des élévations non justifiées dont le monde fourmille toujours; car le doute en pareil cas tend à fausser les consciences , à amoindrir la dignité. « Nous nous persuadons, dit-il , que cet homme , « croissant de train et de crédit , il est creu de mé- « rite : nous iugeons de luy, non selon sa valeur, « mais à la mode des iectons, selon la prérogative « de son reng. » Ce qu'il enseigne sur la nécessité de juger l'homme absolument, il le pratique; et quand il écrit au chancelier Michel de L'Hospital, si justement fils de ses œuvres, c'est sous l'empire de cette pensée de justice et en vue de l'intérêt public, tant engagé à ce que chacun soit classé, non à la mode des jetons, mais selon le droit de la valeur, qu'il lui dit dès le début : « Monseigneur, « j'ai opinion que vous aultres, à qui la fortune et « la raison ont mis en main le gouvernement des

« affaires du monde, ne cherchez rien plus curieu- « sèment que par où vous puissiez arriver à la « cognoissance des hommes de vos charges (i). »

Par les mêmes motifs , en histoire comme dans la police intérieure des Etats , la pureté des intentions, la grandeur ou l'honnêteté des caractères obtiennent-ils tous ses respects, abstraction faite des résultats. Ce n'est pas lui qui aurait gravé au frontispice de ses œuvres, ainsi que certains historiens de nos jours, ce matérialiste mot : vœ victis! Il me semble , au contraire , voir passer sur la philosophie de l'histoire, telle que Montaigne la comprend , comme un souffle du vieux Joinville.

Montaigne devait subir le sort des grands hommes de l'intelligence , — la contrariété des jugements , — malgré tous les soins qu'il avait pris pour mettre ses lecteurs d'accord. L'antiquité fournissait des formules personnifiées dans ses plus illustres philosophes, de chacune de ces formules, on a tour à tour fait Montaigne. A coté de Pascal, qui retrouve Pyrrhon dans notre Sage , et dont la voix puissante résonne encore peut-être aux oreilles de ceux-là même qui sembleraient ne plus l'entendre (2), d'autres n'ont vu en lui qu'Épicure;

(1) Lettre V, à Monseigneur de VHospital, chancelier de Fiance, édition Le Clerc.

(2) J. V. Le Clerc ne s'éloigne pas sensiblement de l'appréciation de Pascal, quoiqu'il n'entende pas la ratifier, dit-il.

et cette sentence , plus douce au fond , malgré la violence de la forme , n'était pas, selon moi , plus fondée (1) ; elle trouve encore de nombreux partisans (2) . Non que je méconnaisse entre Epicure

(1) Arnault, Nicolle et même M. de Sacy, de Port-Royal, quoique le jugement porlé par ce dernier ail été plus empreint de la douceur de ses mœurs.

(a) Ces lignes étaient écrites, quand j'ai lu, dans le Journal des Débats Au 19 janvier i855,à l'occasion de l'édition du Montaigne et du La Bruyère de M. Ch. Louandre, une appréciation très-sommaire de notre philosophe, par M. de Sacy. Point n'est besoin de dire que si on peut se souvenir de Port-Royal en pensant à ce religieux et fort distingué publiciste, ce n'est pas à lui qu'on peut prêter contre Montaigne un parti pris de malveillance. M. de Sacy relève peutêtre de Port-Royal par l'accentuation des croyances; il s'en éloigne par un esprit de tolérance rationnelle. Toutefois, qu'il veuille nie permettre un rapprochement qui se présente:

En i654, M. de Sacy, de Port-Royal, conversant avec Biaise Pascal, se défendait d'un façon charmante d'avoir lu Michel de Montaigne. Il y voyait un danger pour la foi et répondait à Pascal, qui tournait, sur la fin de l'entretien, à la défense de Montaigne : « Si on allègue, pour excuser Mon- « taigne, qu'il met dans tout ce qu'il dit la foi à part, nous, « qui avons la foi, nous devons mettre à part tout ce que dit « Montaigne. »

A la même époque, d'autres solitaires de Port-Royal comparaient, dans la mauvaise acception du mot, Michel de Montaigne à Epicure.

En i855, juste deux siècles après, M. de Sacy, de l'Institut, ne se défendra pas de lire et de relire Montaigne. Il ne confessera pas, à ce sujet, la frayeur qu'avouait si spirituellement son homonyme et son aïeul; mais il n'absoudra pas Montaigne de l'interdit de Port-Royal, malgré les grâces qui entou-

et Montaigne une certaine parenté morale. L'un et l'autre ont les goûts élégants pour Vêtre et non pour le paraître. L'un et l'autre remercient les

reront son verdict : « Je l'ai tant lu, Montaigne, nous déa clare-t-il; je ne le dis pas pour m'en vanter

« Par l'imagination, Montaigne est Epaniitmnclasou Platon;

« par le cœur, c'est tout au plus Epicure

« C'est un écrivain admirable; c'est un dangereux moraliste.

« Comment ne pas l'aimer, comment lui en vouloir pour un « relâchement qui est notre propre excuse? Aimons donc « Montaigne; mais, encore une fois, ne nous en vantons pas.

« J'admire ces gens qui prennent leur air le plus sérieux , « le plus profond, pour nous dire qu'ils aiment Horace et ■ La Fontaine, comme si on devait en conclure, qu'il sont de « rudes chrétiens ! »

C'est l'arrêt de i654 modernisé. Poen d'aimable comme les termes de la sentence; rien d'amer comme le fond.

Montaigne, dangereux moraliste, atteindrait à peine Epicure; serait-il même chrétien?

Aujourd'hui, comme auparavant, cela ne peut être delà jusliceni chose jugée envers Montaigne, — quelque pure que soit l'intention, quelques égards que méritent les juges. — La forme des procédés de Montaigne le rendra toujours injustement suspect à Port-Royal.

J'espère donc qu'on est plus fondé à conclure, avec cette variante au mot de M. de Sacv : « Je Tai tant lu Montaigne, et « je le dis pour m en vanter. »

Par contre, je viens de voir, dans un ouvrage bien remarquable d'élévation, de logique et souvent d'éloquence, Etudes philosophiques sur le Christianisme, de M. Auguste Nicolas , ancien magistrat, t. Ier, p. 243, édition i85a, quelques lignes sur notre philosophe, qui sont de nature à fortifier singu-

dieux de n'avoir pas trop mal accommodé leur existence matérielle , et de les avoir fait naître en bon lieu (i). L'un et l'autre enseignaient que la grande chose de la vie était de vivre à propos. Tous les deux recommandaient, avant tout, la mesure.

Comme le philosophe grec , Montaigne professe que Dieu seul est la sagesse et la science absolue ; comme lui, il envisage la mort sans trembler, et il se prépare à bien mourir.

Vous pourrez même , au chapitre de V Expérience (2) retrouver plus marquée encore cette inclination vers la mesure en toutes choses qui caractérisait Epicure; cette glorification des jouissances modérées , intelligent usage de son être.

11 se fait tard dans l'existence de Montaigne : « Il est temps de tourner désormais le dos à la « compagnie. »

Pourquoi se tenir sur le' chemin de la jeunesse?

« Elle va vers la vie , nous dit-il. // en re-

« vient »

lièrement mon opinion. Malheureusement, M. A. Nicolas, n'ayant pas à traiter de Montaigne, n'en a parlé que d'une manière incidente. Hier, je ne connaissais pas son livre; aujourd'hui, je regrette que ce compatriote de Montaigne n'ait pas eu plus de temps à lui donner. Son cadre ne le comportait pas; mais la philosophie y perdra, car, cette fois, Montaigne eût trouvé un peintre puissant et dans le vrai.

(1) Ëpicure,34i avant J.-C-. descendait, afïirmait-011, d'Ajax.

(2) Liv. III, chap. xin.

11 a le droit de vivre un peu pour lui, de rassembler ses jours et de traiter doucement sa vieillesse. C'est alors comme un écho d'Horace qui nous arrive avec l'invocation à Apollon, fils de Latone :

« Frai para fis et valida mihi ,

« Latoe, dones e.tpre.cor intégra

« Cum mente, nec turpem seneclain

« Degere, nec cythara eurent e m (i). »

Dans ce détachement philosophique, dans ces attiques jouissances, sans doute, vous rencontrez, j'en conviens, Epicure. Empressons-nous d'ajouter que ces rencontres ont bien leur charme. Jusque-là, dans ce parallélisme, qu'est-ce qui altère le portrait que je m'efforce de copier? N'estce pas la température de Montaigne? un peu de lassitude, du froid au cœur, le besoin de se réchauffer, d'être tendre envers ses vieux ans? Inévitable conséquence des milieux où il vit dans son intérieur, à Montaigne, ou en dehors, avec un siècle qui le blesse. Peut-être aussi , la prédisposition qu'il ne faut pas absolument nier , tout en amoindrissant son rôle.

Epicure est d'ailleurs une assez grande illustration pour qu'on prenne ses beaux cotés, sans déparer aucun modèle. Ce sage si mal apprécié

(i) Odes, l,3i, 17.

du vulgaire fut , comme ou sait , une dos gloires véritables de l'école philosophique. Ue mœurs trèspures , au témoignage même de son plus constant adversaire, le stoïcien Chrysippe ; d'une inaltérable sobriété , d'un dévouement sans bornes à ses amis , ayant par-dessus tout la religion de sa parole. Pensez-vous que ce fut un mince homme que celui qui , torturé par la douleur, déchiré parmi mal atroce (i), écrivait à son disciple favori, Hermaehus, le bilan de son dernier jour; au souvenir de la philosophie qui donnait la joie à son âme, oubliait volontiers ses souffrances, et remettait, legs précieux, à son cher Hermaehus , V obligation de protéger les enfants de Métrodore (2) !

Qu'il y a loin d'Epicure souriant à la mort , croyant à l'impérissabilité de l'idée, à ce dandy à moitié ivre , trébuchant couronné de fleurs entre des amphores et des femmes, comme un beau fils des Sybarites; à cet Epicure, en un mot, que le vulgaire a consacré et qu'il gardera malgré nous : — Vox populi, I ox Dei !

Faites la part de l'amour de la gloire; du chef de secte qui parle en Epicure mourant : il restera toujours derrière un testament pareil, un homme fort.

Mais s'il y a quelque ressemblance entre Epicure

(1) La pierre, avec une lésion à la vessie.

(2) Cicero, de Finibus, 11 -3o.

et Montaigne , dans la conduite de la vie , quelles différences profondes dans leur philosophie la plus intime et aYtssi dans leurs préceptes de morale!

L'un désintéresse les dieux de tout rôle dans la création, de tous soins de l'humanité ; — sa morale, par suite, repose sur l'intelligente entente de l'intérêt personnel, et, dans cette donnée, sur l'harmonie des rapports; — c'est la religion de l'utile; c'est Bentham , plus les Grâces, à qui sacrifie peu l'économiste anglais (i).

L'autre invoque une nature plus excellente qui afait le monde, une Providence qui veille sur les grands et les humbles , qui dirige et qui prévoit tout; sans limites, comme Dieu lui-même; inclinant avec la même facilité V événement (F une bataille et le saut (F une puce. Sa morale, par suite , repose sur le culte absolu de l'honnête , sur le mépris relatif de l'utile.

« On argumente mal l'honneur et la beauté « d'une action par son utilité, disait Montaigne , « et conclud-on mal d'estimer que chascun y soit

(i) Épieure est pour Bentham le type le plus parfait. • « Epicure, il est vrai, dit cet économiste , a seul, parmi les

v anciens, le mérite (F avoir connu la véritable source de la morale.

« — Mais supposer que sa doctrine prête aux conséquences

« qu'on lui impute, c'est supposer que le bonheur peut être

« ennemi du bonheur même. »

Traité de. Législation civile et pénale, de J. Bentham, traduit

par A. Dumont, troisième édition, tome Ier, page 32.

o obligé, et qu'elle soit honneste à chaseun, si « elle est utile (i). » Il ajoutait, en parlant d'Epicure : « Epicurus, duquel les dogmes sont irréli- « gieux. et délicats (2). »

L'indolence qui croit amener l'insensibilité des maux, par l' imprévision résolue de tout ce qui peut produire le mal ; la vie physique de la brute, en un mot, relevée par l'esprit de l'homme, dans l'intérêt exclusif de l'équilibre et des satisfactions physiques de la brute. Cette doctrine matérialiste d'Epicure qui flétrissait les beaux cotés de son école, blessait profondément la philosophie spiritual iste de Montaigne. Il y voyait l'effacement du libre arbitre, « l'anéantissement de l'homme (3). » Il répète avec Cicéron combattant aussi Epicure : « On paye cher cette insensibilité ; on la paye par la dureté de l'âme et l'hébétement (4). Et il ajoute : « Le mal est à l'homme, Bien à son tour : ny la douleur ne lui est toujours à fuyr, ny la volupté toujours à suyvre (5). » Epicure avait écrit, au contraire : « La nature du bien s'engendre de la fuite du mal. » Continuant ses vigoureuses attaques, contre le philosophe grec qui refusait de faire bon-

(0 Liv. III, chap. 1.

(2) Liv. II, chap. xi.

(3) Liv. II, chap. xn.

(4) Liv. II. chap. xn.

(5) Cic, Ttiscul., m, 7.

neur à Dieu de la création de ce monde, mais l'attribuait à la chute intelligente des atomes crochus : Pourquoi, dit-il en substance, les atomes d'Epicurus,qui ont formé tant de sortes de figures, ne se sont-ils jamais avisés de bâtir, en tombant, une maison ou un soulier ! Pourquoi une poignée de lettres grecques, jetées en l'air, n'arriveraient-elles pas, ens'accrochant, à reproduire l'Iliade ( i ) ?Fautil rappeler enfin ses préférences pour le philosophe Plutarque, l'implacable ennemi d'Epicure (2)? Plutarque, on le sait, conseille la vie intellectuelle, Epicure, l'étude et la pondération des jouissances plus palpables.

Qu'est-il besoin de poursuivre? Qui ne comprend l'immense abîme qui sépare deux philosophies, deux morales, dont l'une matérialise l'homme, dont l'autre le rattache à Dieu! — Si je ne me trompe, ce qui précède ne correspond pas

(1) Liv. II, cfaap. xii.

(2^ Plutarque discourant, dan* son verger, avec Aristodème, Zeuzippe et Théon, ses disciples, sur la doctrine d'Epicure, développe, dans la plus attachante des conférences, cette thèse spiritualiste el chrétienne, que « le corps est un lieu bien étroit et bien maigre pour y placer le bonheur. » Il flagelle et met à néant les théories matérialistes de l'école épicurienne. Œuvres morales, chap. ayant pour titre : On ne peut vivre heureux selon la doctrine (c'est-à-dire en suivant la doctrine d'Epicure.

davantage a la (juali fi cation de déisme attachée, par d'autres critiques, à la philosophie de l'auteur des Essais.

Les uns en font nommément un déiste , qui ne croit pas l'âme immortelle (i). Les autres, réservant, avec un soin académique, tout ce que peut amener un mot explicite sur le côté religieux de Montaigne, et par suite, à mon avis, en impliquant la négation, le comparent si parfaitement à \ ol taire qu'il enserait le précurseur (2). Voyons : Montaigne vient de converser avec les sectes et les philosophes anciens (3) : c'est un moyen pour son lecteur d'apprécier ses prédilections, si l'on admet, comme aucuns le prétendent, qu'il aime à procéder ainsi , à naviguer , quand il lui plaît , sous pavillon étranger. Il traverse, sans s'y arrêter, les eaux où les matérialistes ont jeté l'ancre , et repousse le négateur Zenon; mais il combat aussi à outrance le philosophe Lucrèce (/j), qui se rapproche et de Zenon et d'Epicure. Le déisme de ce dernier ne le satisfait pas davantage; il ne saurait concevoir

(1) M. Naigeon,édit. 1802. Cela ne résulte-t-il pas encore, pour cpui pénètre au fond, des jugements de M. J.-V. Çfeclere, etc.?

(2) Discours sur lu vie et les ouvrages de Montaigne, in fine, par M. J.-V. Leelerc.

(3) Liv. II, chap. xn.

(4) Ce qui ne l'empêche pas, on le sait, de rendre hommage au talent vigoureux de Lucrèce poêle.

un Dieu réduit a l'inaction, condamné à une éternelle impuissance, dans un égoïste isolement; et s'il ne comprend pas, sans injure pour la grandeur divine, d'aussi peu enviables conditions, s'il admet une intervention active, uneProvidence de Dieu, il en déduit tout naturellement la subordination de l'homme, l'expression publique de sa reconnaissance, le rapport de l'homme à Dieu,

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