‹ Michel de Montaigne; sa vie, ses œuvres et son temps. 2. éd., augmentée de documents authentiques inédits et de la littérature de Montaigne en ellemême, dans ses rapports avec les lettres, en général et, plus spécialement, avec les lettres au 16e sìecle et au commencement du 17eChapitre 5 sur 77 · LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA RELIGION

J'ai peine à comprendre un déisme, pour le cas où notre âme est mortelle : l'athéisme est plus conséquent. Mais avec le sentiment profond de l'immortalité de l'âme, qui pourrait se dire déiste? Et Montaigne avait ce sentiment profond.

Presque au début de ses ouvrages (i), il développait cette idée religieuse : philosopher, t'est apprendre à mourir, à être prêt devant la mort . La méditation de ce moment suprême de la vie retire « nostre âme hors de nous, a dit, il vous en sou- « vient, Montaigne ; la dégage des liens du corps , a qui est quelque apprentissage et ressemblance « avecque la mort (2). » Assurément, sur cette donnée religieuse, sur cette préparation à l'autre vie , conséquence de l'immortalité de l'âme, Michel de Montaigne, s'était assimilé Platon, où s'était rencontré avec le divin philosophe qui écrivait dans

(1) Liv. Ier, chap. xix.

(2) Déjà cité.

le Plwdon : « I^a vraie philosophie n'est qu'un

v apprentissage, une anticipation de la mort. . .

« Ce qui caractérise le philosophe, c'est de trace vailler plus particulièrement que les autres « hommes à détacher son cime du commerce du

« corps

« Le véritable philosophe s'exerce à mourir (i).

« N'est-ce pas là, ajoute Platon, l'occupation « même du philosophe? »

En d'autres termes : philosopher, c'est apprendre a mourir, a vire prêt devant la mort.

Tel est le grand but que Montaigne assigne à sa vie, telle est la pensée dominante d'un livre où il se montre tout entier. A quoi bon , en effet, ces apprêts si tout meurt, si lame, ce divin rayon, n'est que la vapeur qui meut notre organisme et s'évapore au bout de la carrière ? Et Montaigne passe sa vie à ces apprêts.

Plutarque aussi apercevait la vie au delà de la tombe; il en recommandait le prix; il croyait à l'immortalité de lame, à la nécessité de bien vivre pour bien mourir (2). C'est Plutarque, qui, faisant profession de sa foi, s'écriait, comme Platon dans le Tirnéex Dieu seul est éternel , im-

(i) Pliêdon, traduction tic V. Cousin, p. 199, 201, 207. (2 l Vie de Romulus, Iracluct. d'Amiot.

muable , sans mesure par Je temps ni sujet à aucune déclinaison ; c'est Vctre sans commencement et sans fin.

Rejetant le dogme contraire d'Epicure , PIutarque professe que le monde est né de Dieu; car le monde est le plus parfait de tous les ouvrages, et Dieu, le plus excellent des ouvriers et la meilleure cause qui puisse être (i).» Pour Plutarque, la seule joie , le seul épanouissement de l'âme , c'est la recherche, et ce devra être la possession , la contemplation de la vérité. Cette aspiration et ce bonheur sont inhérents à la nature immatérielle de l'âme. Tous les esprits sensés, ajoute-t-il, font la guerre à ceux qui « ostent le sentiment aux trépassés, tant il semble que le vivre etl'estre même dépendent de eonnoître et de sçavoir, et que l'unique fin de l'homme soit la possession de la vérité (2).»

Plutarque, ce chrétien d'instinct, enseignera donc la vie future à ses disciples. Il croit à la perfectibilité , aux récompenses éternelles, aux degrés dans les récompenses. Mais cette intuition du vrai dogme reste cependant incomplète, en ce sens que l'ancien précepteur de Trajan n'admet guère les peines futures, encore moins l'éternité des peines. (Montaigne, sur ce point, fait remarquer l'inconséquence dans laquelle est tombé Plutarque. ) La

(1) OEuvres morales de Plutarque, IX, p. 343. (q) Id, page 468.

Providence fie Dieu est la loi de ce grand philosophe, placé entre le polythéisme qui meurt et le christianisme qui naît. « Estimez-vous donc, disaitil, à propos d'Épicure, que ceux qui enlèvent aux dieux, le gouvernement et la providence, méritent d'autre supplice, et qu'ils ne soient pas suffisamment punis de leur impiété , de se retrancher euxmêmes une si grande joie et si grande volupté , comme nous la sentons en nous-mêmes , nous qui sommes confians et affectionnés envers les dieux? Lycurgue , l'ami de Jupiter, éprouvoit de hien autres joies qu'Epicure toujours occupé de Métrodore et bornant là son horizon (i)% »

Epicure, continue Plutarque, en destituant la Providence, exproprie l'homme de ses plus douces félicités , puisqu'il lui en ôte la légitimité d'origine; de même, il le désespère dans l'infortune, l'affaihlit contre un revers 'immérité, puisqu'il lui ôte toute espérance d'être dédommagé dans cette vie ou dans l'autre, et ne lui laisse d'autre retraite ni d'autre port que la dissolution (suicide) ou la mort naturelle et le néant, après. Ainsi qu'au milieu d'une tempête en mer, pour rassurer les passagers, si quelqu'un venait leur dire : il n y a pas de pilote au navire ; vous ne verrez pas les feux de Castor et de Pollux destinés à apaiser les vagues

(i) OEnvrr.s marais de Plutarque, p. 47° rt suiv.

et les tourbillons des vents ; mais, rassurez-vous, le navire va donner à la cote, s'engloutir dans les abîmes de la mer et tout sera fini (i).

Malgré latbéodicée de son temps, malgré la légende de Sisypbe , des Danaïdes et d'Ixion , Plutarque, nous l'avons indiqué, croyait peu aux peines de l'enfer. Cerbère et le Cocyte lui semblaient des contes d'enfant, des imaginations matérielles. Mais il aimait à s'entretenir des délices futures de l'âme : « l'âme ne prend son vol librement qu'à la mort, qui est vrayment le point de départ de la vie libre del'ame, laquelle au delà de la tombe, vivra d'une vie vraie et certaine (2). » Il espérait, ainsi que Platon , ainsi qu'Homère , ainsi que Pytbagore , retrouver, dans la vie future, les âmes de ceux qui nous furent chers.

Préoccupé du besoin de révélation , il voudrait entendre des oracles et se plaint que les oracles des Grecs et des Romains aient cessé de parler. Sa pensée se tourne émue vers l'Orient d'où viennent tant de bruits nouveaux, et il nous raconte ceci :

« Sous le règne de Tibère, Epithersès , père de l'orateur Emilianus, s'embarque pour passer en Italie. Près de l'île de Paxos, une des Echinades , alors mie l'équipage finissait de souper, on entendit une voix qui appeloit Tbamus fie pilote).

(i)A/., page m.

Thamus se laissa appeler deux fois sans répondre ; mais à la troisième il répondit ; et alors la voix lui cria plus fort : « Quand tu seras arrivé près du lieu appelé Palodès, annonce que le grand Pan est mort. » Après avoir hésité s'il remplirait sa mission mystérieuse, Thamus, lorsque le vaisseau arriva à l'endroit désigné, se décida à crier ce qu'il avait entendu. A peine cette parole fut-elle prononcée, qu'il se fit un grand bruit de lamentations mêlé de marques d'admiration et d'étonnement (i). »

Ce fait coïncide exactement, par sa date, avec la mort du Christ. Plutarque le rapporte et y croit , sans en rechercher ou sans en commenter le sens.

Plutarque était allé si avant dans l'idée religieuse, « qu'il incline h admettre cette opinion que « l'antiquité nous a transmise, dit-il, qu'il y a des « démons envieux et meschants qui s'attaschent « par jalousie, aux actions des hommes vertueux, « de peur qu'en demeurant fermes dans le bien , « Us n aient en partage , après leur mort , une « meilleure vie (pie n est la leur (2).»

Il admet le Typhon des Egyptiens, qui correspondait au Satan des Hébreux et des chrétiens"

(1) Plutarque, de la Cessation des Oracles : Hommes illustres, lonic XII.

(2) Fie de Dion, traduc. d'Amyot.

Ne semble-t-il pas qu'on voit reluire ici comme un lointain rayon des vérités bibliques?

Et Montaigne qui vivait clans l'intimité de Plutarque, qui, l'invoquant sans cesse, écrivait quelque part : Plltarqtje est mon homme; qui consacrait un cbapitre spécial à sa gloire (i), n'aurait pas cru à l'immortalité de l'âme, et se serait inconséquemment réfugié dans un glacial déisme ! Cette thèse est insoutenable.

Dans quel but retracerait-il d'ailleurs cette constante préoccupation de l'homme, d'éterniser ses destinées; le sentiment qu'il a de sa durée; si ce n'était pour rappeler l'immortel élément dans lequel l'aine vit et respire?

« Un soing extresme tient l'homme , dit-il , « d'alonger son estre. Il y a pourveu par toutes « ses pièces : pour la conservation du corps , sont « les sépultures; pour la conservation des noms, « la gloire. Il a employé toute son opinion à se « rebastir, impatient de sa fortune, et à sestan- « canner par ses inventions (2). »

C'est que le néant est contre nature. — Montaigne repoussait le néant . — Sans la croyance en Pimmortalitéde l'âme, pas de relations nécessaires entre Dieu et l'homme éphémère; partant, point de Providence en haut ; point d'attache religieuse en bas.

(1) Liv. II, chap. xxxn.

(2) Liv. II, chap. xn.

Montaigne admettait cette attache et devait même en exagérer la portée, quand il combattrait les émancipés de la raison.

Il n'est donc pas nécessaire d'examiner par anticipation si l'auteur des Essais fut chrétien, pour réfuter l'allégation de son déisme, non plus que de se préoccuper longtemps de ses négations prétendues de l'immortalité de l'âme.

Pour lui, lame n'est pas seulement immortelle, elle est libre et engage, comme conséquence, irrévocablement dans la vie future, la félicité ou l'expiation. Aux théories de Platon sur la migration des âmes, sur le ressouvenir de ce qu'on a su en Vautre vie et sur la responsabilité intermédiaire qu'entraînent pour l'être créé ces préexistences de l'âme, Montaigne répondra : « Chose que chacun peut par expérience maintenir être fausse. Le bonheur ou le malheur de la vie future ne sauroient dépendre, pour l'homme, des temps dont il n'a pas conscience , de l'emploi d'une âme qui n'a pas été sienne, dont il n'a pas eu, au moins, l'entière liberté. C'est de Testât présent que doibt estre payée et recogneue toute son immortalité et de la vie de l'homme qu'elle est comptable seulement. Les philosophes, ajoute-t-il, se mettent trop à leur aise sur la nature et les destins de l'âme. Ou l'âme est mortelle ou immortelle. Tel est leur proposition unique pour consoler nostre mortelle ambi-

tion. Si l'âme est mortelle, elle sera sans peine ; si immortelle, elle ira en s'amendent. Ils ne tranchent jamais l'anstre branche : quoy si elle va en s'empirantPEt laissent aux poètes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent beau jeu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours (i). »

Ces deux omissions calculées , Montaigne les combat avec sa logique habituelle et toujours d'accord avec lui-même, en proclamant la vie impérissable de nos âmes, il dit à l'humaine raison : « La plus juste, la plus certaine, la plus constante des vérités, l'immortalité de l'âme, tu ne peux la concevoir ou l'établir seurement qu'aveeques le secours même de Dieu dont tu dérives. Toutes choses produictes par nostre propre discours sont sujettes à incertitude et débat. C'est pour le chastiment de notre fierté, et instruction de notre misère et incapacité que Dieu produisit le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel (2)... » « Mais pour reprendre mon propos , c'estoit vrayement bien raison que nous feussions tenus à Dieu seul , et au bénéfice de sa grâce , de la vérité d'une si noble créance, puisque de sa seule libéralité nous recevons le fruict de l'immortalité , lequel consiste en la jouissance de la béatitude éternelle. Confes-

(t) Lîv. II, chap. xir.

(2) Liv. II , chap. xir.

sons ingénucment que Dieu seul nous l'a dict, et la foi; car leçon n'est-ce pas dénature et de nostre raison : et qui re tentera (i) son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilège divin; qui verra l'homme sans le flatter, il n'y verra ny efficace ny faculté qui sente aultre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons , et dehvons, et rendons à Dieu , nous en faisons d'aultant plus chrestiennement. Ce que Sénèque dict tenir du fortuite consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieulx qu'il le tinst de Dieu (2) ? »

Bien moins pour le hesoin de la démonstration, que parce que Montaigne nous entraîne à sa suite, et que l'esprit se complaît dans certaines régions salutaires, continuons le rapide examen des figures qui sont chères à notre philosophe.

Socrate, si respectueux envers les dieux, si pratique , si pieux. , qui sentait sa nature immortelle et se confiait à l'Etre souverain ; Socrate, martyr de ses convictions ; qui , condamné par la malice et la folie, respectait l'image de la loi jusque dans des juges bourreaux et buvait avec calme la mort en discourant d'une autre vie.

Platon, son glorieux disciple, dont le génie éclaira le monde religieux d'une -lueur si pure, qu'elle semble avoir été l'aurore de la lumière du

(1) Réglera, analysera.

(2) Liv. Il, chap. xii.

Thabor; qui croyait à l'omnipotence et a l'éternité de Dieu; qui enseignait cette doctrine : « Celui « qui a négligé son âme, traverse la vie d'un pas « chancelant et retourne dans l'autre monde sans « avoir rien gagné en celui-ci et chargé d'impu- « retés (i). »

Platon , qui , le premier, a donné du grand ouvrage de Dieu cette admirable explication : « Di- « sons la cause qui a porté le suprême ordonna- « teur à produire et à composer ces mondes. Il a était bon : oi', celui qui est bon n'a aucune « espèce d'envie. Exempt d'envie, il a voulu que « toutes choses fussent , autant que possible , sem- « blables à lui-même. Quiconque, instruit par « des hommes sages , admettra ceci comme la « raison principale de l'origine et de la forma- « tion du monde , sera clans le -vrai (2). » Le même, qui, confessant un Dieu unique , immuable, éternel, s'est exprimé ainsi : a Dieu résolut

« de faire une image mobile de l'éternité

« Le temps a donc

« été fait avec le monde , afin que, nés ensemble, « ils finissent ensemble (3). »

Le temps cette image mobile ■ De r immobile éternité. »

(1) Timée, traduct. de V. Cousin, p. i43-.

(2) Id.r ibid., p. 119.

(3) Id., ibid., p. i3o et i3i.

Platon qui, plus loin, écrira : « Dieu a donné « lame à chacun de nous comme un génie; nous «. disons qu'elle habite le lieu le plus élevé de notre « corps, parce que nous pensons avec raison « qu'elle nous élève vers le ciel, notre patrie, car <( nous sommes une plante du ciel, et non de la « terre (i). »

Qui, ailleurs, ajoutait : « C'est l'âme qui est le « moi : notre corps n'est qu'une espèce de fance tome qui nous suit. C'est le moi de l'homme « qui est véritablement immortel; c'est ce que « nous appelons l'âme. Elle rendra compte aux « dieux! ce qui est également consolant pour le « juste , et terrible pour le méchant. Nous necroi- « rons donc pas que cette masse de chair que « nous enterrons soit l'homme; sachant que ce « fils, que ce frère que nous croyons inhumer « sont réellement partis pour un autre pays, « après avoir terminé ce qu'ils avaient à faire « dans celui-ci (2). »

Platon, qui invoquait un Dieu dont l'enseignement extraordinaire et merveilleux nous sauvât en nous instruisant de la doctrine véritable (3).

Platon, de même que Montaigne, qui adirto-

(1) Ttmée, traduct. de V. Cousin, p. 239.

(2) Plato, de Legibus, XII, op. 3, ix, édit. Bip., p. 212 et

(3) Tint., oper., t. IX, p. 341; XI, p. 91-92, édit. Bip.

nétait les rationalistes de son temps , mathématiciens des écritures , qui les tuent en les desséchant, et voulait qu'on crût surtout au père de l'Ecriture (i).

Platon, qui professait la théorie du libre arbitre; — auquel il a été donné , entre tous les penseurs éclairés seulement de la lumière humaine, avant l'avènement des jours nouveaux, de voir de plus loin dans le temps et de plus près dans Dieu (2).

(1) In Phœd., t. X, p. 38i-387, édit. Bip.

(2) Dieu a laissé, disait Platon , à la disposition de nos volontés les causes d'où dépendent les qualités de chacun de nous. {Des Lois, t. IX, p. 265, traduct. de Cousin. )

Comme conséquence rigoureuse de l'immortalité de l'âme, il parlait, il y a quelque mille ans, de la Providence de Dieu, dans des termes qui se lient, au fond, tellement avec la pensée de Montaigne sur la sollicitude absolue de l'auteur des choses, que je veux les consigner ici : « Ne faisons pas à Dieu, répon- « dait Platon, cette injure de le mettre au-dessous des ou-

« vriers mortels Ne disons pas que Dieu, qui est

* très-sage, qui" veut et peut prendre soin de tout, néglige les « petites choses auxquelles il lui est plus aisé de pourvoir (*), « comme pourrait faire un ouvrier indolent et lâche, rebuté « par le travail et qui ne donne son attention qu'aux gran- « des. » ( Des Lois, t. IX, liv. x, p. 162, traduct. de Cousin.

Platon naquit dans l'île d'Egine, l'an 43° avant Jésus-

(*) Tout est également facile à Dieu , et Montaigne n'avait garde, sur ce point, de tomber dans cette relative erreur d'appréciation : L'événement d'une bataille et le saut d'une puce s'inclinent, sans inégalité d'efforts, sous la main toute-puissante de Dieu, avait dit Montaigne. Mais cette légère imperfection n'empêche pas que l'esprit ne s'étonne du degré de vérité où était arrivé Platon.

Platon, enfin, qui spiritualisait lasociété païenne ; que le monde appela divin.

Plutarque de cette grande école.

Sénèque, dont la philosophie religieuse lui permit de savoir mourir et désarmera un peu l'histoire à l'égard du précepteur de Néron (i).

Christ. — Plutarque et Sénèque ont écrit, comme on sait, après la mort de Jésus-Christ; Cicéron, sur le seuil de l'idée chrétienne.

Cicéron, philosophe, était aussi cité souvent par Montaigne, qui beaucoup moins aimait Cicéron orateur. Sur le sujet capital de l'immortalité de l'âme, Cicéron adopte et reproduit admirablement la doctrine du divin Platon. (Vid. de Seneçtutr, XXI, XXII, XXIII. )

Et dans son traité de X Amitié, après avoir éloquemment proclamé cette grande vérité, il s'exprime ainsi : « Les âmes « des hommes sont divines. A leur sortie du corps, le retour <■ vers le ciel est ouvert, et d'autant plus facile qu'elles ont « été plus justes et plus pures. Scipion pensait de même. » (IV.) - ,

(i) L'affection que lui portait Montaigne l'a rendu peutêtre indulgent pour le caractère de Sénèque.

Sénèque, condamné par Néron, avec le choix de son supplice, se fit ouvrir les veines, et mourut en discourant, assure-t-on, sur l'immortalité de l'âme. C'est lui qui , malgré des contradictions qui font tache à sa philosophie, revient sans cesse à des idées religieuses et représente si souvent l'âme vertueuse comme une portion de Dieu. Sans tenir compte tfe la correspondance prétendue entre Sénèque et saint Paul, il parait certain que le philosophe avait eu des rapports avec le grand Apôtre. — Tout au moins dut-il se préoccuper vivement de la nouvelle lumière que l'enseigneur des nations répandit, pendant deux ans, sur la vieille cité de Rome. On sent

Voilà les philosophes anciens avec lesquels notre sage s'arrête, qu'il enferme clans sa librairie et qu'il épouse dans son cœur. Mais, alors même qu'il incline vers ces modèles de son choix , n'ayez garde qu'il s'égare dans des théories trop ahstraites, ni qu'il accepte en entier des bagages qui pourraient être embarrassants. Il butine , il cherche, il avise ; sa personnalité se détache; un trait l'indique, un mot l'apprend; celui-là entre autres, entre mille autres. Ecoutez-le : « Les mortes morts sont les plus saines (i), » Ce mot-là est-il d'un déiste? — Non vraiment. — La pensée de la Providence,

dans sa philosophie comme l'invasion de la pensée chrétienne. « Pour quiconque, dit M. Troplong, a lu Sénèque « avec attention, il y a dans sa morale, dans son style, dans « sa philosophie, un reflet des idées chrétiennes qui colore

« ses compositions d'un jour tout nouveau Le

« christianisme avait enveloppé Sénèque dans son atmosphère « et agrandi en lui la portée des idées stoïciennes. ... Dé- « sonnais nous pouvons , comme les pères de la primitive

« Eglise, appeler Sénèque Seneca Noster Certes une

« telle rencontre de la philosophie et du stoïcisme ne sau- <* rait être fortuite. ,

L'éminent écrivain termine son examen par ce mot hien significatif : « Le christianisme a été encore (et ceci est au pied de la lettre pour les plus incrédules ) ur\e descente de l'esprit rPen haut. {De l'Influence du christianisme sur le droit romain, p. 76 à 89. )

(1) Liv. II, chap. mi. — Montaigne emploie cette expression dans le sens religieux du renoncement, du détachement de soi-même, pour revivre dans l'élément intellectuel.

de l'immortalité de l'âme emporte exclusion du déisme.

Resterait donc la comparaison philosophique de Montaigne avec Voltaire.

J'éprouve, à cet endroit, non point l'embarras du fond, mais l'inquiétude de la forme. Avec les yeux de ma conscience, j'y vois, ce me semble, assez clair pour ne pas me tromper de figure. Ce me serait une bien grosse confusion, si je plaçais dans la librairie de Montaigne le philosophe de Ferney, et le gentilhomme périgourdin dans le cabinet de Voltaire. Mais l'inquiétude de la forme, je la confesse, ne serait-ce que pour l'abjurer. Bientôt Voltaire aura dormi dans sa tombe aussi longtemps qu'il vécut sur la terre. Le bruit qu'il fit aurait pu se calmer, et nous devrions , dans la galerie de nos illustres morts, en passant devant son portrait, le discuter, le juger, sans folle^tendresse et sans colère, puisqu'on l'appelle l'histoire et nous la postérité. Nous devrions au moins , quand son nom vient réveiller nos affections ou nos tristesses, le traiter avec cette mesure qu'Epicure nommait la sagesse , et que Montaigne pratiquait. J'y serais bien plus obligé qu'un autre, puisque, discourant stir Montaigne, je témoignerais par là, que l'étude de ce grand maître m'aurait apporté quelques fruits.

A merveille, je sais tout cela, et j'en comprends les avantages. Je respecte1 au plus haut degré l'im-

passibilité du style, la magistrale ordonnance des lignes et l'hygiène des placides idées. Je sais aussi combien les didactiques allures, nuancées d'un grain d'ironie , prêtent d'autorité à la critique, et, aux écrivains qui les adoptent , d'apparente supériorité. Comme je ne vise à aucune, je me débarrasserai donc de la cérémonie , ainsi que le conseille Montaigne, et par suite exprimerai-je nettementce que jepense du parallèle avec Voltaire.

Voltaire, qui touchait à tout et se gênait si peu à l'égard des hommes et des choses , nous pardonnera , s'il lui plaît, de dire un mot de lui sans fausse réserve , mais franchement aussi sans fétichisme. D'ailleurs, Voltaire n'est désormais que le prétexte ou le drapeau des idées qui lui ont survécu, et l'on m'accordera , j'imagine , qu'au nom même de la liberté, chacun ait philosophiquement le droit de choisir son drapeau.

Je veux bien, pour cette troisième partie de l'examen de Montaigne, ne prendre que le côté de la philosophie , de l'attitude générale ou pratique desdeuxgrands hommes comparés, en réservant la question de théologie, comme dit M. J. V. Leclerc. J'ajoute même que le point théologique, tel qu'on l'entend d'ordinaire , se trouvant hors de mon ressort, je n'aurai garde d'y toucher, et croirai-je me conformer ainsi aux données de Michel de Montaigne ; — mais nullement par les motifs qui ont dé-

terminé à s'abstenir l'appréciateur que je viens de citer.

Ce côté général et sommaire d'attitude, aussi éloigné qu'il puisse être d'une question d'orthodoxie , ne saurait cependant ne pas impliquer dans son sens élevé, la philosophie respective des deux maîtres qu'an veut assimiler, et par suite, abstractivement, le coté religieux, en même temps que le procédé ou système.

Michel de Montaigne veut, il le déclare lui-même, arracher aux raisonneurs les chétives armes de leur raison, et leur faire baisser la tête et mordre la poussière, sous l'autorité et révérence delà Majesté divine (i).

Vous tous qui l'avez lu, vous savez s'il a tenu parole.

Voltaire consacre un siècle à tout combattre, à tout détruire, au nom souverain de la raison. C'est le néant de toute autorité, le génie vivant de la révolte ; c'est la royauté de l'orgueil. Pas un de ses actes qui ne respire cet impétueux sentiment ; pas une de ses lignes , quand il écrit vraiment pour son système, qui ne révèle sa volonté de tout broyer dans le creuset de la raison.

Prenez au hasard sa Correspondance avec d'Alembert :

i(3 avril 1765, n° [64. «Mon cher appui de

(1) Liv. II, chap. mi.

PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE. 3if

« la raison, fournissez-moi souvent de ces petits « stylets mortels à poignée d'or enrichie de pier- « reries. V infâme périra, etc. (i). »

Prenez son Examen important de mi lord Bolimbroke : « Tu adores un Dieu par Mahomet, et « toi par le grand Lama , et toi par le pape. Hé ! « malheureux , adore un Dieu par ta propre rai- « son. Un homme qui reçoit sa religion, sans exact men, ne diffère pas d'un hœuf qu'on attèle (2). »

Montaigne, sur ce même sujet, avait écrit près de deux siècles auparavant : « Quelque apparence « qu'il y ait en la nouvelleté, je ne change pas aysé- « ment, de peur de perdre au change; et puisque « je ne suis pas capable de cheoisir, je prends le « cheois d'aultrui et me tiens en l'assiète où Dieu a m'a mis; aultrement je ne saurois me garder de « rouler sans cesse (3). » Cette maxime fait le fond d'un livre, incarnation de son auteur.

Quelle harmonie avec Voltaire ! Quels rapports dans les procédés et le hut !

Vous avez vu comhien fut sincère le spiritualisme de Montaigne, sa préparation à la mort, sa foi en l'immortalité de l'âme , bien que, préoccupé du but qu'il vise, il ait trop rabaissé, sur cette su-

(1) Édition de 1819. L'iiijdme ou le christianisme, sont, ou le connaît, deux mois svuoin mes pour Voltaire.

(2) Avant-propos.

(î) Chap. xi;, liv. II.

blime matière , l'effort compréhensif de la raison ; vous connaissez son exclusif amour pour les deux philosophes anciens qui avaient fait de la perfectibilité de l'homme et de l'immortalité de l'âme une plus éloquente profession (i).

Ecoutez à son tour Voltaire s'exprimer sur le même intérêt. Il se moque de la superstition des sots, en l'immortalité de l'âme; l'essence divine de l'âme, la haute dignité de son rôle lui paraissent autant de sornettes bonnes à endormir des enfants. Mais la cynique impureté de son style m'embarrasse pour le citer ; j'aime mieux vous renvoyer à sa Philosophie (2).

Il discute l'instant supposé de la création de ce petit dieu âme ; et à la suite de lascifs, de physiologiques détails : « Voilà donc, s'écrie-t-il, l'Etre « des êtres saisissant ce moment pour envoyer vite « une âme pensante dans son cachot, entre un a boyeau rectum et une vessie ! Voilà un petit Dieu « plaisamment logé! »

Quels rapports avec Michel de Montaigne ?

Le philosophe périgourdin met en lumière, pour écraser notre orgueil sous le poids de la comparaison , l'étendue infinie, l'éternité de Dieu , "les sollicitudes de sa providence, ainsi que son action

(1) Plularque et Sénèque.

(a) Ie' vol., p. i5(5 et suisanles.

PHILOSOPHIE Di: MONTAIGNE. 3i3

constante, universelle. Il rend le déisme impossible : toutes ses pensées le repoussent.

Voltaire , h bout de destructions , renonce d'ordinaire à détruire Dieu; mais il l'isole, le renferme, si je puis ainsi parler, dans une prison cellulaire , et veut bien alors nous apprendre que « le déisme est embrassé par la fleur du genre humain (i). » Comme il en est la fleur des fleurs , il va sans dire qu'il l'embrasse. « Mais restons-en là, ajoute-t-il ; « toute religion qui propose un dogme à croire au « delà de l'existence de Dieu, anéantit l'idée de « Dieu. » Ce qui ne l'empêchera pas, sans proposer d'autres dogmes, et, selon son humeur, d'anéantir parfois l'idée de Dieu.

Ouvres les Mémoires nouvellement publiés du président Hénault , vous y verrez ce fait , entre autres, qui vous édifiera sur le scepticisme de Voltaire. Hénault, âgé de quatre-vingts ans, venait de lire un des derniers pamphlets irréligieux que Voltaire avait lancés sous le nom d'un abbé Bazin. La lettre qu'il écrivitau philosophe, au prétendu abbé Bazin, vous fera juger des tendances de l'œuvre. La vie est le rêve d'une ombre : poétique impiété de Pindare. Tel était le sujet, au fond, de ce désespérant libelle.

« Je ne suis point théologien , lui disait le pré-

(i) Cliap. xwi, du Théisme. ( Mi lord Bolimbioke. )

« sidentHénault; ainsi, je ne m'aviserai pas de lui « répondre (à cet abbé Bazin); niais je suis « homme, je m'intéresseà L'humanité : je trouve, « je vous l'avoue, une barbarie insigne dans ces « sortes d'ouvrages. — Que lui a fait ce malheu- « reux qui vient de perdre son bien, dont la femme « vertueuse vient de mourir, suivie d'un fds uni- « (jue qui donnait les plus grandes espérances? « Que va-t-il devenir? Il avait le secours de la re- « ligion ; il pouvait se sauver dans les bras de « l'espérance, et attendre de la Providence, qui « avait permis ce concours de malheurs pour « éprouver sa constance, de l'en dédommager par « le bonheur à venir. — Point du tout : M. l'abbé « Bazin lui ravit cette espérance, et lui ordonne « d'aller se noyer ; car il n'a pas autre chose à « faire... Ah! du moins, la religion des païens « avait-elle des ressources! Pandore leur avait « laissé une boite au fond de laquelle était l'espèce rance ; elle était cachée sous tous les mauv , « comme si elle était réservée pour en être la ré- « paration; et nous autres, plus barbares mille « fois, nous anéantissons tout. Nous n'avons conte serve que les malheurs; nous détruisons toute « spiritualité... Adieu, mon cher confrère; Dieu « vous fasse la grâce de couronner tous les dons « dont il vous a comblé, par une véritable gloire (( qui n'aura. point de (in! »

En réponse, Voltaire écrivait, au sujet du président Hénault , à Mmedu Deffant : « C'est un fou; « je reprends toutes les louanges que je lui ai « données. »

Ensuite, on partait d'un éclat de rire, et tout était dit à Ferney. C'était l'amusement du patriarche. « // nageait témérairement et incertainemeni en la fantaisie (1). » Bien fou et bien écervelé étaitil , pour répéter encore un mot de Montaigne, celui qui, « par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et réformatrices du inonde, tâchait d'être pire qu'il ne le pouvait , » et oubliait dans ces débauches d'esprit les admirables inspirations , les pages magnifiques qu'il nous a laissées sur l'existence de Dieu. Mais il étaitsurtout conséquent avec son singulier déisme : il ne croyait pas à la spiritualité de l'âme, ni , par suite , à son immortalité. Rien de plus logique alors que le suicide. Le flot qui submerge le corps submerge l'âme , et la pièce est finie. — Il n'y a pas de quoi applaudir. — La terre est sans voix, le ciel est vide.

Je puis difficilement comprendre , pour ma part, comment cette splendide intelligence mutilait ainsi sa royauté! Comment, au charme de ces émotions de l'esprit, si vives qu'on ne les peut décrire ; dont nul comme lui n'a dû sentir l'enivrement; dont le principe , supérieur à ce qui est créé autour de

(i) Essais, chap. xn.

nous, plonge clans un monde invisible comme en pays de souvenirs; comment ne comprenait-il pas que ces divines impressions ne provenaient d'aucune combinaison de la matière !

Le moi connaît , dès la première heure de la vie, ce qu'il n'apprit jamais des hommes. La révélation est la première couronne suspendue au berceau de l'enfant. « C'est le flambeau qui « éclaire tout homme venant en ce monde. » Sa lumière n'emprunte rien à la terre; elle a donc au ciel son foyer.

L'âme simple dans son essence ne saurait se dissoudre . Elle est à la fois la cause et la conscience du moi. Nier l'immortalité de l'âme, c'est nier Dieu, dont elle émane : ce n'est pas être déiste, c'est être athée. Avec la théorie de la mort de l'âme, vous anéantissez la perfectibilité humaine. Avec l'idée de son absorption , vous effacez sa céleste individualité; vous restreignez la bonté de Dieu; vous enlevez au grand Juge toute possibilité d'une exacte sanction.

La croyance en l'immortalité de L'âme est le principe de tous les mouvements moraux que présente le monde; c'est la loi féconde du progrès; c'est i'étape assurée vers Dieu. Et Voltaire, ce prédicant du progrès, en abolissait, en corrompait au moins la source, le jour où il décrétait l'anéantissement de l'âme ou l'insensibilité de Dieu.

Que dirait notre vieux Montaigne de cet illustre raisonneur? Admettrait-il cette dogmatique théorie de L'impuissance divine, cette invocation du néant?

Je nie borne, pour le moment, a ces rapprochements, de tous points, philosophiques. — Quelle parenté est donc possible entre les deux grands hommes du xvie et du xvine siècle? — Aucune qui soit essentielle, qui touche aux intérêts supérieurs de l'humanité : l'un vivifie, l'autre tue. L'un, pour subordonner la raison, pour assurer la marche de la science, emploie comme moyen ordinaire une naïve et douce moquerie, et, comme moyen suprême, le doute qui renverse. L'autre exalte la raison; et, dépouillé de l'attrait de la forme, on sent qu'il ne doute pas, mais qu'il nie.

Luther, Calvin, Henri Estienne, Th. de Bèze, Mornay-Diiplessis, ces vigoureux sectaires, discutent, ébranlent au nom de la raison. Pour Montaigne, ils sont des révolutionnaires; — à Voltaire, évidemment, ils semblent trop conservateurs. Ils sont imprégnés de croyances. — Calvin l'eût fait brûler comme antitrinitaire. — Prétendra-t-on qu'à propos de Voltaire, je m'exagère les impuissances et les tristesses du déisme, et que j'insiste d'autant plus que la mobilité de son génie le rend plus facilement contestable?

Mais qu'a-t-il donc produit, le déisme, dans

son acception la plus pure? Quelles consolations ineffables a-t-il aporfées à ses adeptes? — - Ce serait une bien triste histoire, et ce cadre ne la comporte pas. Restons aux temps qui ont suivi Voltaire, et prenons un exemple entre mille :

Marie-Jeanne Philippon, l'illustre épouse de Roland , contemporaine de Voltaire, de cette génération par lui formée au scepticisme, était aussi une déiste, non pas absolument à la façon ironique et stérile du patriarche de Ferney, mais réchauffée par le sentiment de J.-J. Rousseau. Toutefois, de même que Voltaire, elle n'admettait guère d'autre dogme que l'existence de Dieu, et ne pouvait pardonner à l'infortuné Louis XVI de croire aux punitions de l'autre vie; par suite, à la nécessité de ne pas trop charger en ce monde le compte de son pouvoir de roi; d'avoir enfin des scrupules sur la parfaite légalité des décrets qui violentaient la conscience des prêtres. « Qu'at- « tendre d'un roi, disait-elle, qui craint l'enfer « et redoute l'excommunication? » Le jour arrive où tout manque à la fois à cette philosophe déiste : la Révolution qu'elle adora, ses amitiés que ravagent la proscription ou l'échafaud. De par une philosophie vraiment religieuse, elle croira à la Providence et se remettra à Dieu dw soin de ses destinées sur la terre. — Déiste ri sans conscience de la subordination du du i.n i\,

elle ne verra qu'une chose : le crime qui triomphe, la vertu qui gémit sans vengeance, et ne cherchera rien au delà.

Son courage ne faiblit pas; car cette femme avait un cœur de lionne ; mais sa raison l'égaré; et , dans les cachots de la Conciergerie, reprenant le monologue d'Hamlet :

« To he, or not to be, — that is the question ! » Etre ou ne pas être , — voil«à la question !

Elle sera bientôt résolue pour moi, ajoutet-elle.

Et, discutant la vie, elle la considère non pas comme un dépôt, mais comme une propriété absolue; nécessaire tant qu'il y a de bons exemples a donner, de bonnes choses à faire ; inutile quand elle ne pourrait servir qu'aux desseins de la malveillance. Naturellement, elle conclut qu'en pareil cas on peut se débarrasser de la vie et choisir l'heure où il conviendra de partir. Décidée dès lors au suicide, elle adresse à la terre des adieux tour à tour calmes et déchirants, et ne comprend pas combien son dernier cri l'accuse :

« Divinité , Etre suprême , Ame du monde , « principe de ce que je sens de grand, de bon et « d'heureux, toi dont je crois l'existence, parce « qu'il faut bien que j'émane de quelque chose « de meilleur que ce que je vois, je vais me réunir « à ton essence? »

Voilà donc ce que peut produire le déisme dans sa personnification la plus noble, dans ses inspirations les plus vives, puisqu'un cœur de femme l'alimente? La négation d'une justice en haut, le deuil dos plus sublimes espérances, l'insignifiance de l'injustice en bas; cette affreuse pensée de nature a empoisonner la mort, que tout est égal outre-tombe , et le meurtrier dont la main agite le poignard et la victime dont la plaie saigne encore (i)!

C'est pourtant la conséquence forcée du déisme, de cette philosophie dont Voltaire recommandait l'usage, en temps et lieu, sous le nom de l'abbé

(i) Pythagore, né à l'île de Samos vers l'an 58o avant Jésus- Christ, comprenant tout simplement que celui qui ne s'était pas donné la vie n'avait pas le droit de se l'ôter, défendait, deux mille deux centsans avant Mme Roland, « d'abandonner « le poste de la vie avant l'ordre du général, c'est-à-dire de « Dieu ! »

Phédon dans l'œuvre de Platon , déclarait avoir recueilli tle la bouche de Sociale, le jour où, buvant la ciguë, il subit son supplice, ce bel enseignement : « Il est raisonnable de « dire que l'homme ne doit pas sortir de la vie avant que « Dieu ne lui envoie un ordre formel, comme celui qu'il « m'envoie. »

Et cependant Mrae Roland tenait à imiter Socrate. Comme lui, elle s'était refusée à s'évader de sa prison. Comme lui, elle était animée d'un si ferme patriotisme, qu'il ne faiblissait pas devant un échafaud. Mais, quelle différence dans sa philosophie; quel singulier progrès le déisme avait fait faire aux temps modernes !

Bazin; qu'il revendiquait pour les plus forts, et qui ne vaut pas, à l'heure des suprêmes épreuves, l'humble croyance des plus faibles! Quelle différence, dans la préparation à la mort, entre cette femme qui s'est déshéritée des crovances qui font la religion, et ce roi dont elle raillait la faiblesse ! La raison de l'une lui dicte froidement des résolutions insensées qui trahissent son incertitude; le cœur et la piété de l'autre lui montrent le ciel qui va s'ouvrir, et jettent sur ses derniers instants ces consolations graves et tendres, cette tranquille majesté dont le respect du monde enregistra le souvenir ! Le testament de l'une respire les passions de la terre dans leur énergique expression ; le plus profond mépris des hommes, et je ne sais quelle anxiété douloureuse d'un infini que l'âme ne voit point. L'immortel testament de l'autre respire une certitude sereine de la justice de Dieu, de l'immortalité de l'âme, et se révèle au monde pai* les plus hautes instructions, par la prière au ciel et le pardon à la terre, inviolable prérogative des rois!

Quel est donc le plus fort des deux martyrs?

Quel est est donc celui qui marche du pied le plus sûr vers le champ de l'éternité; du faible Louis XVI, qui craignait les punitions de l'autre vie, ou de la femme philosophe qui prenait en pitié ces faiblesses? Quel est surtout celui dont vous enviez la force?

La différence n'est pas également moins grande de M,De Roland à Montaigne. Exposé, lui aussi, aux. égarements politiques, aux fureurs populaires, il ne demandait à Dieu que d'être prêt devant la mort !

C'est qu'il n'y avait rien de commun dans le& deux pliilosophies qui dirigeaient ces deux fermes intelligences; c'estque Montaigne puisait à d'autres sources qu'aux sources glacées du déisme ; c'est qu'il ne se fut jamais pose'; cette question qui pesait sur l'esprit de Mme Roland : « To be, or not to

be être, ou ne pas être! » C'est qu'il croyait à

la continuité de l'être (i).

(i) Voir Mes dernières Pensées, p. 76 et suiv., deuxième partie de X Appel à l impartiale Postérité, par la citoyenne Roland, femme du ministre de l'intérieur, imprimée par Bosc, à Paris , prairial an III, — ensemble, ce qui reste de la première partie, ou Notices historiques, imprimées par le même; germinal an III, librairie de Louve t , maison Egalité.

C'est dans ce livre, si fermement écrit pendant qu'on dresse l'échafaud, bien plus que dans les histoires de Lamartine et de Thiers, qu'il faut chercher la véritable figure philosophique et politique de Mnie Roland. C'est là que se révèle, dans sa courageuse franchise, cette femme célèbre, si coupable à mon sens, et plus malheureuse encore : si coupable, car femme d'un ministre, et un peu ministre elle-même, elle fut cruelle 3 la reine, injuste, excessive envers Louis XVI, dont elle dénonça à l'Assemblée et à la France les perplexités religieuses et les hésitations au sujet des décrets ;plus malheureuse encore, cas cette révolution, à laquelle elle avait tout, sacrifié, la tortura, avant de la dévorer, dans tout ce qu'elle avait de plus intime et de plus cher, ses entrailles de mère, son cœur d'épouse ei

Si du point de vue purement philosophique j'arrive, entre Montaigne et Voltaire, à la comparaison de l'attitude générale et pratique, qui est bien aussi de la philosophie, trouverai-je plus de rapports?

peut-être aussi dans des tendresses plus ardentes, héroïquement comprimées !

C'est dansce testament moral et politique, ainsi que lenomme son auteur, qu'il faut chercher, au milieu de la plus étonnante liberté d'esprit, les portraits véritables des principaux acteurs du temps. Avec sa magnifique intelligence, Mlllc Roland jugeait. Avec son inébranlable courage, elle se défendait de l'exagération dans l'amitié ou dans la haine, qu'une âme d'une trempe moins forte n'aurait pu éloigner de sa pensée ni de sa plume. Elle louait avec chaleur sans doute, flagellait avec animation, mais toujours avec vérité. Nous trouvons la les hommes tels qu'ils furent, tels que la justice des siècles en conservera la mémoire, et non pas tels que les ont quelquefois mis en lumière, dans un cadre de haute fantaisie fataliste, les deux historiens éminents qui semblent notamment avoir pris à tâche de faire tour à tour du grandiose (*) à l'occasion des deux plus sanguinaires tribuns de la terreur, Robespierre et Danton. Robespierre, ce commanditaire du bourreau, après avoir proscrit Dieu, fait égorger ses prêtres, s'imagina sans doute, à un moment donné, qu'il avait besoin de se faire déiste : il inventa l'Etre-Suprême. Danton, le hideux septembriseur, répondit devant le tribunal révolutionnaire, au président Dumas, qui lui demandait, selon l'usage, ses

(*) Mot de M. de Lamartine, appliqué à Robespierre, qui poétise scélérat. M. Thiers paraît avoir, de préférence , rempli la scène de. Danton.

L'auteur des Girondins est entré plus avant que M. Thiers dans W système de combinaisons dramatiques et d'ornementation théâtrale , dont le but ou le résultat, tout un moins, est d'enlever au crime sa laideur.

'i>'» CHAPITRE QUATRIÈME.

Sans doute Montaigne avait prêché la tolérance avant l'arrivée de Voltaire, qui l'enseigna beaucoup, s'il la pratiqua peu; sans doute le premier avait écrit, et ce sera son éternel honneur, sur la liberté de conscience, avant que Voltaire ne vînt s'en proclamer l'apôtre. Sans doute, V auteur des Essais, devançant son siècle, avait eu mille fois raison de penser et de dire : « A tuer les gens, il

nom, âge et domicile : « Je suis Danton; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera demain, le néant ! » Leur philosophie était au niveau de leurs crimes. — Mme Roland voit ces deux hommes à l'œuvre, les connaît dans tous leurs mystères, les a suivis des yeux, s'essayant«t marchant; et, désolée du mal qu'ils font à la démocratie, de leurs crimes envers l'humanité, elle met à nu leur âme immonde, les peint à larges et inflexibles traits, les accuse, à bon droit, d'avoir férocisé te peuple, et les appelle excellemment les bourreaux de la révolution , les assassins du corps social (*).

Toutefois, Mme Roland, qui va mourir victime de la révolution, ne désespère pas de sa cause : si elle en flétrit les hontes, les excès, elle en aime, elle en respecte le principe. Ne vienclra-t-il pas un homme, s'écrie- t-el le souvent, qui discipline la démocratie et gouverne la révolution ? — Cet homme vint.

(*) Rose, cet énergique ami de Roland et de sa femme', se serait décidé à fournira Mme Roland le poison qu'elle sollicitait. Mm" Roland en essaya l'effet, et se disposait à mourir, désespérant de pouvoir avouer hautement, au tribunal révolutionnaire , ses amis les'Girondins proscrits , et par suite désespérant d'être utile à la cause de la démocratie ou au bon exemple des peuples. Elle était persuadée qu'on n'oserait pas l'appeler en témoignage. — Quand elle reçut l'avis qu'elle sérail mandée à l'audience, elle ne renouvela plus ses tentatives de suicide, et se résigna à supporter les quelques jours qui lui restaient à vivre.

o faut une clarté lumineuse et nette; c'est mettre « ses conjectures à bien hault prix que d'en faire « cuire un homme tout vif. » Sans doute , il avait aussi fait des vœux pour l'abolition de la torture.

Mais ces théories du philosophe, rendues sacrées par sa propre conduite, partaient d'un véritable amour de l'humanité , malgré son trop juste mépris pour l'homme de son temps. Rien, il est vrai, ne réchauffait son cœur au soir, ou même avant le soir de sa vie : il avait perdu ses affections et ne les remplaçait pas. Au foyer domestique, au dehors, tout le poussait à se replier sur lui-même. « J'en suis-là, écrivait-il, que, sauf la santé et « l'existence, il n'est chose pourquoy ie veuille « ronger mes ongles ni acheter au prix cran tour- « ment d 'esprit (i). » Néanmoins le souffle plus frais delà période heureuse traversera souvent cet égoïsme d'occasion, cette lassitude avant 1 âge; et, sans trop d'élans comme aussi sans sécheresse, le philosophe essaiera de faire le bien, dût-il un peu se tourmenter V esprit.

Il se rappellera l'éducation populaire que son bon père s'efforça de lui donner, d'instinct, dans son enfance, et vous dira : « Son desseing n'a pas « du tout mal succédé : je m'adonne plus volon-

(i) Liv. II, chap. xvn.

« tiers aux petits, soit parce qu'il y a plus de gloire, « soit par naturelle compassion qui pcult infini- « ment sur moi ( i ) ».

11 évoquera ses impressions premières, le bonheur de ses amitiés; et, membre de l'humanité, il parlera en faveur de ses droits. Mais de quelle manière le fit-il? Comment cssaya-t-il de semer quelqu'une de ces idées fécondes qui éclosent parce qu'elles sont vraies? Il parla comme devait parler un sage, comme pensait un sujet dévoué à son pays et à son roi; qui ne cachait pas des embûches à la royauté sous des conseils philanthropiques: qui ne voulait pas affaiblir la solidarité qui unit par les liens des devoirs réciproques et gouvernants et gouvernés.

Ce n'est pas cette tendresse envers les masses que Voltaire devait personnifier, retentissante et vide :. c'est de l'amour sans bruit et sans ostentation; une naturelle compassion pour ceux qui souffrent; la charité, non la philanthropie. Montaigne travaillait pour le bonheur de l'homme; Voltaire lui ravissait le bonheur en lui enlevant la croyance et en riant de tout ce qu'il respectait. Mais, l'absolvant de ses passions, il lui plaisait, il lui plaira toujours peut-être. — Matérialisant le monde, il l'en déclarait le seul

(1) Liv. ltr, chap. xiii.

roi. Or, qui n'aime assez la royauté pour s'en dissimuler les périls, les inconvénients et les malheurs !

Suspendons cet aperçu pour revenir au philosophe de Ferney.

Voltaire tint, j'en conviens, grande école de tolérance : sa tribune montait jusqu'aux nues: le monde était son auditoire. Quel pouvoir pour faire le bien! Quelle responsabilité devant le mal! Jamais plus éloquent apôtre ne fut plus généralement écouté. Le principe était juste. Quelle en devint l'application? M. de Voltaire ne supportait aucune religion, par ce merveilleux motif : que toute « religion qui propose un dogme à croire au-delà « de l'existence de Dieu, anéantit l'idée de Dieu. » Il ne tolérait pas qu'on en put supporter, et faisait à tous les cultes, à tous les dogmes, cette guerre courtoise et modérée que chacun sait. Par exemple: « Les fanatiques vous disent : Dieu prêcha, etc. .. ; « il choisit douze idiots pour l'écouter, et il n'enk voya d'esprit à ces douze idiots que quand il fut « mort. La terre entière doit rire de ces absurdes « fanatiques. 11 les faut soigner et purger connue « ceux qui ont la fièvre chaude (1). »

Et ailleurs, dans ses correspondances, il félicitera son ami d'Àlemhert de la destruction des Je-

(i) Examen de mi lord liolimbrokc par Vollaire.

suites. Les pères ne sont que le prétexte, le christianisme est le but. « J'aime à vous voir, dit-il, rire

« au nez des polichinelles en robe noire Vous

« voilà en train de faire des Nazaréens ce que

« Pascal faisait des Jésuites Il faut écraser

« l 'infâme (i). »

( le ne sont pas seulement les absurdes horreurs de la secte chrétienne (2) que proscrit le grandprêtre de la tolérance ; « une secte aussi stupide, <f aussi affreuse que le judaïsme ne peut être Toute vrage de Dieu (3). » La haine de Voltaire était logique; si le judaïsme était l'ouvrage de Dieu , il portait le christianisme dans ses flancs; et le développement devait souffrir des coups qui seraient portés au principe. Détruisez donc; faites le vide ; — à moins que vous n'adoriez Voltaire, ce à quoi il pourra consentir.

Mais ces souvenirs quivme reviennent ne sont que des aménités, comparés aux invectives , sans nom , qui étaient l'arme habituelle de Voltaire contre ses adversaires en religion ; aux violences des incessants libelles courant le monde, tantôt sous son nom, tantôt sous des noms empruntés, pour répandre partout l'immoralité de la pensée

(1) Voyez la correspondance de Voltaire avec d'Alembert, n° i(i(i.

(2) Sur Bolimbroke.

(3) Sur Bolimbroke, note de Voltaire, cha|>. i.

et les séductions de l'esprit. Tant était riche, en effet, cet esprit, que la débauche du langage ne parvenait pas à l'appauvrir!

Pour vous remettre eu mémoire la manière du tolérant Voltaire, même dans ses œuvres sérieuses, parcourez, au reste, la Bible commentée, la Philosophie de l'histoire, Examen sur milord /><>- UmbroÂe, et l'Histoire de l'établissement du christianisme.

Le ridicule, la calomnie, l'outrage, tous les genres de persécution, voilà, en matière religieuse, son procédé de tolérance, à l'égard des idées qui contrarient les siennes.

Il daigne tolérer qu'on pense comme lui. En revanche, était-il, au moins, bon prince en matière philosophique, et chérissait-il assez tous ses frères en philosophie pour leur passer leurs incartades, leurs velléités d'indépendance, voire même un petit bout de schisme ? — Demandez s'il vous plaît, à J.-J. Rousseau.

« Le babouin , le petit magot, ne s'avisait-il pas, s'écrie Voltaire, de vouloir une querelle avec moi? Fi donc. C'est un coquin, peut-être un fou, mais bien certainement c'est un malhonnête homme (i). »

Cela vous apprendra, M. le philosophe de Ge-

(i) N° i5î, Lettre de foliaire à lï Alemhat, et suiv.

nève , à ne pas adorer la divinité de Ferney. C'est aussi que J.-J. Rousseau, malgré son stérile déisme, représentait le parti religieux de la philosophie sceptique; e'est que sa nature sensible le portait à croire, quand l'Ecole le portait «à douter. C'est qu'il avait, aux yeux de Voltaire, l'irrémissible tort de chercher quelquefois dans son cœur des éléments de certitude, et qu'un semblahic procédé constituait à la fois, envers la raison, un danger et un irrévérence (i).

Peut-être penserez-vous que Voltaire avait réservé pour la littérature ses tolérances les plus exquises. Ouvrez donc les recueils du temps, vous y verrez, sur tous les tons, cette recette prati-

(i) Dans un de ces moments où son cœur, délaissant sa raison, lui montrait les dangers, du rationalisme, les éeueils du libre examen, J.-J. Rousseau écrivait à un de ses amis : « Si j'étais né catholique, je resterais catholique, sachant bien « que votre Église met un frein Ires-salutaire aux écarts de « la raison humaine , qui ne trouve ni sens ni rives quand « elle vent sonder l'abîme des choses. Et je suis si con- « vaincu de l'utilité de ce frein, que je m'en suis à mqi- « même imposé un semblable, en me prescrivant, pour le « reste de ma vie, des règles de foi dont je ne me permets « plus de sortir. » (Lettre xxxr, p. 1 53, édit. in-i8. Paris

Le protestant Rousseau donne directement dans les théories de Montaigne sur l'abus du raisonnement , et ne doit plaire que médiocrement à Voltaire, né catholique. C'est donc justice qu'il soit un fou et un babouin.

qnée soixante ans, non pas au profit du grand Turc :

» Et nul n'aura d'esprit que nous et nos amis. »

La tolérance de Voltaire était donc sui generis, comme nous disons quelquefois. Il ne me pardonnerait pas de la confondre avec la naturelle compassion et la tolérance de Montaigne. — Voltaire se croirait mal compris : — passons.

De ses thèses sur la liberté de conscience , il ne me semble pas fort nécessaire de parler après ce que je viens de dire.

Montaigne honorait la conscience , mais il s'efforçait de la diriger vers le bien, de la tourner vers la morale et la pensée de Dieu. Il repoussait, avec raison, toute agression de cet inviolable asile de l'homme ; mais il enseignait, par la parole et par l'exemple , des maximes telles que celle-ci : « Je « tiens qu'il faut vivre par droit et par auctorité, « non par récompense et par grâce. Combien de « galants hommes ont mieux aimé perdre la vie « que le debvoir(i)! »

Voltaire reprenait , il est vrai, la thèse de la liberté de conscience ; mais, conspuant tout ce qui élait sacré , ridiculisant le devoir, sapant toute autorité, quelle liberté nous laissait-il , sinon la liberté de mal faire?

(i) Liv. II, chap. xii.

Montaigne cherchait à faire entendre aux princes ces vérités que l'adulation peut obscurcir, qui n'arrivaient pas alors à l'oreille des rois aussi facilement qu'aux temps modernes , car de nos jours la surdité des têtes couronnées n'a guère été le pire des écueils : l'adulation s'est retournée, les peuples ont eu leurs flatteurs ; la flatterie envers les masses s'est appelée excitation, jouissance , et le reste. Naturellement, en pareil cas, la simple courtoisie envers le trône eut paru un signe d'esclavage aux honnêtes courtisans du peuple.

Mais au seizième siècle, il y avait encore quelque courage à faire entendre aux rois la vérité.

C'était donc un devoir de citoyen et de loyal sujet que remplissait Montaigne au milieu de la renaissance. 11 aimait le peuple, parce qu'il est juste et doux de l'aimer, parce qu'il voyait des souffrances partout , et qu'il avait naturelle compassion. Le flattait- il : Bourbe et cendre, voilà ce qu'il disait, avec 1' 'Ecclésiastc, de l'homme de son temps. Servait-il fidèlement son roi? Du conseil et de lépée, pourrions-nous dire à notre tour . Ses conseils, on lui faisait quelquefois l'honneur de les demander (i). Son épée, elle appartenait au rof, et le philosophe Montaigne , malgré son peu de vocation, n'en fut pas moins, nous l'avons constaté,

(i)Voirsa correspondance avec les rois Henri III, Henii IV ; avec Marguerite de Navarre, etc. ( Edition Louandre.)

un des bons soldats d'Henri lit , dans sa guerre contre les ligueurs.

Il y avait dans ses indications de reforme sur quelques points très -abusifs , comme un sentiment d'appréhension générale au sujet de toute réforme. C'était le tempérament de la mesure; c'était Montaigne. Aussi ne puis-je résister au désir de le laisser ici parler lui-même.

« Il y agranddoubte, dit-il, s'il se peult treuver si « évident proufit au changement d'une loy reçeue, « telle qu'elle soit, qu'il y a du mal à la remuer. « D'aultant qu'une police , c'est comme un basti- « ment de diverses pièces ioinctes ensemble dune « telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler « une que tout le corps ne s'en sente.

« Le législateur des Tyriens( ijordonna que qui- « conque vouldroit ou abolir une des vieilles loix , « ou en establir une nouvelle , se présenteroit au « peuple la corde au col , afin que , si la nouvelleté « n'estoit approuvée d'un chascun , il feust incon- « tinent estranglé. Et celuv de Lacédémone em- « ploya sa vie pour tirer de ses concitoyens une « promesse asseurée de n'enfreindre aulcune de « ses ordonnances (2).

« L'Ephore, qui couppa si rudement les deux

(1) (Charondas) Dioilore de Sicile, liv. XII, cliap. xxiv.

(2) Plularque, V. Lycurg-ue, ehap. xxn.

« cordes que Phrynis avait aioutées'à la musique, « ne s'esmoye pas si elle en vault mieulx, ou si les « accords en sont mieulx remplis : il luy suffit , u pour les condemner, que ce soit une altération « de la vieille façon ; c'est ce que signifïoit cette « espée rouillée de la iustice de Marseille (i). »

Plus loin , il ajoutera : a le suis desgouté de la « nouvelleté, quelque visage qu'elle porte; et ay « raison, car i'en ay veu des effects très-domma- « geables (2). »

Voici un mot à l'adresse des Guise, qui n'a pas vieilli pour avoir trois cents ans : « Ceulx qui don- « nent le bransle à un Estât sont volontiers les « premiers absorbés en sa ruyne (3). »

Et enfin, entendez ces paroles propbétiques : « La Majesté royale s'avale plus difficilement du « sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du « milieu au fond (/j). »

Ne semble-t-il pas qu'on voit passer, à l'borizon de l'avenir, 1789 et 1793, lumineuses et sombres dates del'liistoire?

Montaigne confesse que les dangers des innovations ont mis sa jeunesse en garde contre les attraits qui les entourent. Les bonnes lois sont pour

(1) Liv. 1, chap. xxn. »

(2) Liv. I, chap. xxn.

(3) Liv. I, chap. xxn.

(4) Liv. I, chap. xliii.

lui les lois qui durent : il ne faut donc pas aisément y toucher. Tout ce qu'il concède, dans les périls extrêmes , et sans rien changer aux lois reçues , c'est, les interprétant par le bon sens : « De leur faire vouloir tout ce qu'elles peuvent. » — Cela est anglais, mais fort peu voltairien. —

Telle était la philosophie politique de Montaigne : droiture , bon sens , cœur affectueux , désir du bien , crainte du mieux, mesure extrême dans les voies et moyens. Loin de lui toute pensée de trahison envers le pouvoir, comme toute philanthropie de parade; s'il suit le tour de son esprit, il n'obéit qu'à sa conscience. Ce ri est pas, en effet, pour la montre que Came doit jouer son rôle !

Est-il besoin de continuer, sur ce point, le parallèle avec Voltaire.

L'histoire est là qui répond.

Montaigne aime les lois qui durent ; Voltaire les attaque toutes ou les fait toutes attaquer. Montaigne, dans l'intérêt même des peuples, appelle, soutient l'autorité; Voltaire la combat dans le ciel, pour la ruiner ensuite sur la terre. Montaigne ne touche qu'en tremblant aux cotés tout à fait mauvais du bâtiment de nos polices. Voltaire , au fond , veut faire table rase. — Son ombre au moins fut satisfaite. — Montaigne sert loyalement son roi ; Voltaire trompe le sien, dont il était pour-

tant gentilhomme ordinaire , de même que Montaigne l'avait été des rois Valois et de Bourbon. Tantôt' ses petits écrits, stylets mortels à poignée (for, autrement sûrs que ceux de d'Alembert, pénètrent et tuent sans qu'on voie d'abord d'où le coup part ; tantôt son nom attaché à ses flèches en accélère la portée , et le gouvernement blessé l'expulse. D'autres fois, il ne fera une guerre apparente qu'à r autorité des Nazaréens, et, comptant sur la trop réelle indolence et sur l'égoïsme du vieux Roi, il continuera, de moitié avec les docteurs ses disciples, la destruction de l'œuvre fondée par les douze idiots et le renversement de toute autorité. La flatterie envers le Roi, les respects envers les puissants, serviront de laissez- passer à ce système de combat (i). Mais Louis XV y sera seul trompé,

(i) Quinze siècles auparavant , Julien l'Apostat entreprenait contre les Galliléens la guerre que recommençait Voltaire contre les Nazaréens. Avant d'aigumenler avec la griffe des lions ou le fer rouge des bourreaux, l'empereur avait argumenté avec la plume. Son .4poloi,rie du polytéisme était l'apologie deson apostasie. Saint Cyrille nous a conservé une partie de cet ouvrage dans la réfutation qu'il en fit. Jamais plus vigoureuse et plus ironique intelligence ne fut employée à lutter contre le monde nouveau que poussait le souffle de Dieu! Voltaire a repris mot à mot cette réaction du passé contre le christianisme, qu'il croyait mort parce qu'il lui semblait vieilli. Il est philosophiquement intéressant de comparer, à travers les temps, cette identité de révolte, cette identité d'arguments.

Julien l'Apostat avait dit : « Que penser du serpent qui

si tant est encore qu'il le fut; les philosophes , la France ne s'y méprennent pas une heure. « Con- « tinuez, lui écrivait à celte occasion d'Alembert;

« pavle? Dans quel langage parlait-il? Comment se moquer, « après cela, des fables populaires de la Grèce ? Dieu interdit « à nos premiers parents la connaissance de l'arbre du bien « et du mal : il leur défend de toucher à l'arbre de vie, dans « la crainte qu'ils ne viennent à vivre toujours : blasphèmes « contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les my-

• thés philosophiques ! »

■ Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires. » « Le Dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre

« pas d'autres. Gnlliléens, vous donnez un prétendu fils à ce

« Dieu qui ne le connut jamais.

• Quel est ce Dieu toujours en couroux qui, voulant punir

• quelques hommes coupables, fait périr cent mille inno- « cents? etc. etc.

« Qu'est ce Jésus, suborneur des plus \ils d'entre les Juifs « et qui n'est connu quetlepuis trois cents ans; ce Jésus, qui o n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de guérir « quelques boiteux et quelques démoniaques ? Esculape est « un tout autre sauveur de l'humanité...

« ... L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres;

• ne guérit ni la goutte, ni la dyssenterie ; mais elle efface

• l'adultère, la rapine, et nettoie l'homme de tous les vices. « Si le Verbe est Dieu, venant de Dieu, comment Marie,

« femme mortelle , a-t-elle enfanté un Dieu ?

« ]Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc n'ont osé dire que « Jésus lut un Dieu; mais, quand, dans la Grèce et dans l'Ita- « lie, un grand nombre de personnes retirent reconnu pour tel, « qu'elles eurent commencé à honorer les tombeaux de « Pierre et de Paul, alors Jean déclara que le Verbe s'était « fait chair et qu'il avait habité parmi nous. Cependant, « quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus,.

« continuez, mon illustre maître, de brûler encore « quelque bout de chandelle à ces idoles que vous « méprisez (i). »

Ce n'était pas seulement quelque bout de ebandelle qu'il brûlait devant ces idoles; il les armait surtout des stylets «à poignée d'or dont elles jouaient contre elles-mêmes : l'instrument était si joli ! — Les grands seigneurs seront les chambellans de la révolution.

Voulez-vous le suivre également dans ses traités didactiques, alors qu'il se croit obligé à une relative mesure? Prenez sa Politique (2). Voici une des thèses qu'il discute d'abord :

• ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout « mal, etc. etc. »

Vous croiriez lire Voltaire. Ce grand inventeur n'a rien inventé, rien fortifié. Il est permis de croire qu'il a simplement restauré la polémique impériale que le césar-rhéteur, frappé à mort, dans les champs de la Perse, par la javeline d'un soldat de Sapor, regrette d'abandonner, beaucoup plus qu'il ne regrette la couronne et la vie.

Saint Cyrille, saint Grégoire de Nazianze, l'humanité tout entière qui venait chercher Dieu dans le temple de la nouvelle foi, répondirent victorieusement à Julien.

Le mouvement des idées religieuses, après un temps d'épreuves, me parait répondre non moins victorieusement a Voltaire.

L'empereur Julien avait substitué au mot chrétien, le mot (idlliléen. Voltaire, au mot adopté par Julien a substitué Nazaréen. L'innovation n'est pas d'un grand effort.

(1) Voy. Correspondance.

(2) Tome II.

« — Jusqu'à quel point on doit tromper le « peuple. »

« C'est une très-grande question , dit-il , mais « peu agitée, de savoir jusqu'à quel degré le peuce pie , c'est-à-dire neuf parts du genre humain « sur dix, doit être traité comme des singes. La ce partie trompante n'a jamais bien examiné ce «c problème délicat , et, de peur de se méprendre ce aux calculs , elle a accumulé le plus de visions ce qu'elle a pu dans la tête de la partie trompée. te Tout le monde connaît le roi de Boutan : c'est ce un des plus grands princes du monde, etc. »

Penserez-vous que l'intention d'une telle philosophie politique soit restée de l'algèbre pour la partie trompée ; qu'elle ait du fortement retremper sa confiance aux lois , son respect envers les souverains, et que la solidarité si nécessaire des gouvernants aux gouvernés fût bien défendue par ce continuateur de Montaigne , ainsi que l'appelle M. J.-V.Leclerc(i)?

Montaigne, qui n'a la vue ni moins claire, ni plus courte que son prétendu successeur, nous propose l'exemple des chrétiens obéissant aux lois des pays qu'ils habitent, ne se révoltant jamais, même quand ces lois aveugles les frappent de mort,

(i) Discours sur Montaigne, in fine. ■ — C'est Voltaire qui, de par J.-V. Leclerc , se compare, de point en point, à Montaigne.

par peur de leurs doctrines. L'établissement de la religion chrétienne devrait avoir pour résultat, au dire de l'auteur des Essais, de consolider sur la terre le respect de la loi, l'obéissance aux magistrats , en un mot , le principe conservateur du monde, le principe d'autorité. C'est le but que le christianisme a voulu atteindre , « en laissant « couler le sang innocent de tant d'esleus, ses face voris, et souffrant une longue perte d'années à « mûrir ce fruict inestimable (i). »

Aussi notre sage déclare-t-il « qu'autant que « l'image des loys reçues en cette monarchie re- « luira en quelque coing, l'y voila planté. »

La politique de Voltaire contribua-t-elle , au dix-huitième siècle, à mûrir ce fruit inestimable, pour lequel mouraient les chrétiens, et que recommandait Montaigne? à k rassembler les peuples autour de l'image des lois, tant qu'elle reluisait en notre monarchie ?

Demandez encore à l'histoire.

Montaigne avait écrit sur la liberté de conscience ; mais il avait aussi enseigné bien haut le danger des nowelletés. ïl avait donné des conseils aux princes sur leurs devoirs envers les sujets ; mais il avait enseigné aux sujets l'obéissance envers les princes, et sa vie résumait, pour lui-même,

(i) Liv. I, chap. xxn.

la théorie des devoirs et des droits qu'il recommandait aux autres. Il avait combattu la Ligue; mais il avait admiré, bien qu'il en condamnât l'usage, les hautes facultés de son chef. Henri III mort, il allait droit au Béarnais, au risque de s'en confesser, dit-il, à son curé (i). Il y allait , parce qu'il pressentait sa valeur, admirait son activité; parce qu'enfin, l'image de la loi reçue en la monarchie reluisant là, il s'y plantait. Comment, par cet esprit de conduite, par cette philosophie pratiqué, contenter la violence des masses? Ami du peuple, ami des rois, Montaigne aurait eu honte de flatter les rois ou le peuple.

Anciens ligueurs ralliés aux royalistes, réformés partisans de Henri IV, tous ces lutteurs ardents bouleversaient alors le pays de Gascogne , où vivait notre» philosophe. Montaigne était trop modéré pour devenir populaire dans l'un ou l'autre camp : il n'était plus pour se prendre aux vives agitations, et Dieu sait de quel train s'agitaient les guerres civiles. « Aussi encourut-il les inconvénients que la « modération apporte en telles maladies : il fut « pelaudé (2), à toutes mains. Au Gibelin, il était « Guelfe; au Guelfe, il était Gibelin (3). »

Ne craignez pas un sort pareil pour M. de Yol-

(i) Lettre à Henri IF.

(2) Ecorcbé.

(3) Liv. III, chap. xn.

taire, ce légataire de Montaigne, au dire de tant de critiques; cet ami de l'humanité, qui fut persécuté, comme Montaigne, non j)(w les ennemis du mensonge, mais par ceux de la vérité (i ). Son martyre, s'il en subit, n'aura rien d'effrayant, à coup sur; et, s'il doit être pelaudé, ce ne sera pas, je suppose, en expiation de sa modération. Le inonde est à lui ; ses idées le remplissent : il a tant combattu, au nom de la raison, les croyances de l'univers, qu'il n'est plus de bon ton de croire, nulle part. L'infâme superstition est bannie de la terre; il n'y reste que le libre examen. Les droits de l'homme étaient perdus; Voltaire les a retrouvés. Il y pourrait bien manquer quelque devoir : qu'importe? Le devoir, c'est bon pour le temps où l'on croit; c'est bon pour la partie trompée, au profit de la partie trompante.

Cette proclamation dés droits de l'homme arrive un beau jour, de Ferney à Paris, incarnée dans M. de "Voltaire. Le philosophe est vieux : il a quatre-vingts ans. Le peuple entoure sa voiture, s'attèle à ce char de triomphe, le traîne dans les rues, sur les places, ébranlant l'air de ses vivais. Les fleurs pleuvent de toutes parts, et roulent, odorante avalanche, autour du délibérateur. En-

(i) Extrait de l'allocution que J.-V. Leclerc fait adresser par Voltaire à Montaigne, vers la fin de son commentaire.

tendez-le d'ici s'écrier : « Vous voulez m'étouffer sous des roses ! »

C'est le 10 février 1778. Jusque-là, tout va bien, et rien ne saurait rappeler les justes angoisses de Montaigne, tour à tour opprimé par les partis contraires.

Vivez quelques jours encore, 6 grand prêtre de la raison ! et de ce char où les fleurs vous étouffent, vous ne ferez qu'un saut dans la charrette d'André Chénier, de Jean Roucher, de Lavoisier et de Bailly! Les lauriers du triomphateur ne couronneront plus votre orgueil ; les chants d'un peuple entier ne diront plus vos vers ; l'ignoble char roulera dans les rues, qui demeureront silencieuses, à moins quel'insultcur payé ne vienne se placer au chemin de votre agonie. Et toujours au nom de ce peuple que vous aurez débarrassé de ses superstitions, vous, le roi de L'intelligence, de par l'ordre des philosophes qui adoreront la raison, vous serez conduit à la mort.

A mesure que je prolonge ce coup d'œil rétrospectif sur Montaigne et sur Voltaire, l'assimilation gagne-t-elle? Je ne le pense pas. Néanmoins, je ne voudrais pas abusivement continuer les détails de leur parallèle. Y aura-t-il toutefois indiscrétion à demander aux contemporains des deux grands hommes si leur philosophie pratique avait beaucoup plus de rapports que leur philosophie parlée ?

Vous n'avez pas oublié comment Mieliel de Montaigne, né gentilhomme, entendait les devoirs de seigneur châtelain. C'était surtout pour lui le droit d'exercer sa naturelle compassion envers les petits : c'étaient les secours continuels ; c'était fréquemment aussi la remise des corvées et des tailles, et, chose plus précieuse aux vassaux, l'affectueuse familiarité des habitudes.

Peut-être penserez-vous qu'Arouel de Voltaire, devenu noble et seigneur châtelain, n'introduisit pas précisément une république à Ferney. Aucuns affirment, — furent-ils des méchants? — que l'éloquent philosophe abhorrait certainement la féodalité; qu'il en démontrait , dans une sainte horreur, la honte au peuple émancipable; qu'il fustigeait, de ses sarcasmes, les ducs et marquis de son temps, assez arriérés pour ne pas incendier fiefs, titres, dîmes, honneurs, droits seigneuriaux de toute sorte, sur l'autel de la jeune Raison ; mais qu'au nom de l'esprit d'examen , bien plutôt naturellement que par goût pour de vaines satisfactions d'amour-propre ou pour les méprisables délicatesses du luxe (i), il n'était pas fâché d'attendre, avant d'organiser chez lui l'auto-da-fé,"le résultat de l'expérience chez les autres.

Montaigne, il vous en souvient, voyage en Ita-

(i) Ce qui ne veut pas dire absolument que le château de Férnev fût une Thébaïde.

lie ou prépare silencieusement les Essais clans sa terre patrimoniale, alors que quelques distinctions spontanées viennent décorer son existence. On le fait maire de la grande cité de Bordeaux; on l'a déjà fait gentilhomme ordinaire et chevalier de Saint-Michel. Il ne s'enorgueillit pas autrement, bien qu'avec sa franchise habituelle, il témoigne de la satisfaction à recevoir le cordon noir. D'assez bonne maison, d'assez grande valeur, on le sait, entouré d'assez illustres amitiés pour aspirer aux premières charges de l'Etat, il pourrait , s'il le désire, ajouter une couronne de comte ou de marquis au cimier de son écusson ; il vit et meurt simple écuyer, ainsi qu'avaient vécu son père et ses aïeux. Au milieu d'une société dont la hiérarchie est encore" féodale, où la noblesse est tout, le gentilhomme Montaigne serait excusable, assurément, de se laisser glisser, sans restriction, sur la pente du patriciat. Au contraire, il échappe à son siècle pour proclamer que : « si la noblesse est une belle qualité et introduicte avec raison, comme c'est une qualité despendant d'aultruy et qui peut tumber en un homme vicieux et de néant, elle est, en estimation, bien au dessouls de la vertu : c'est une vertu, si ce l'est, artificielleet visible, despendant du temps et de la fortune (i). » Continuant ce témoignage

(i) Liv. III, cliap. v.

(juc la Bruyère devait plus tard copier, Montaigne fait le bilan de la noblesse sans mérite et du mérite sans noblesse : La science , la vertu , dit-il , profitent au corps entier de la patrie ; elles viennent en communication et en commerce; la noblesse oisive se consomme en soi, « de nulle emploile au service d'aultruy. » Il stimule au travail la jeune noblesse de France. Il pense « qu'en valeur absolument pareille , » on peut seulement avoir respect à la noblesse ; cpie son rang ne saurait la recommander au delà. Si dans la poursuite d'une charge publique entre un gentilhomme et un compétiteur qui ne l'est pas, il advient que ce dernier soit supérieur en mérite , empressezvous, dit-il, de le nommer. Montaigne, qui estime, par-dessus tout le reste, la liberté, et la dignité sœur gardienne de la' liberté, « n'ayme ni les courts, ni le monde , où il faut vivre en contraincte et adopter les mœurs des aultres : celuy qui eschappe, brayes nettes, du maniement du inonde, c'est par miracle qu'il eschappe, nous dira notre philosophe. » Aussi, quand « il se sent fumer en lYi me quelque ambition vers lesaffairespublieqùes, qui l'obligeroit à la vie extérieure , il se bande et s'obstine, au contraire (1). «Tenez pour certain qu'avec ces sentiments et leur pratique, Montaigne

(i) Liv. III, chap. ix.

se fût très-mal accommodé d'être le chambellan, le famillier du roi de Prusse (i).

Voltaire, si grand par le génie, mais assez modeste d'origine, vient au monde, vit et vieillit dans un temps bien éloigné de celui de Montaigne. S'il existe encore des nobles , il n'y a déjcà plus de noblesse. Le réseau féodal est brisé. Les apôtres du monde nouveau qui s'avance ne reconnaissent que le patriciat de la vertu , l'aristocratie du mérite et la royauté du génie. Voltaire, le chef de cette philosophique école , dédaignera donc et voudra rejeter, ornements surannés, décorations, titres, qualifications du vieux monde. Il n'en est rien. Tout au rebours de ce qu'a fait Montaigne, deux siècles auparavant , Voltaire loin de devancer, sur ce point, son époque ; loin de s'en dégager, et l'effort n'était pas héroïque, car l'époque s'y prêtait à merveille; loin, en un mot, de rester conséquent entre la démocratie de sa doctrine et les actes expressifs de sa vie, Voltaire revendique avec vivacité , pour lui-même , les honneurs et les avantages" attachés à tous les privilèges. Voltaire ne se contente pas de s'être fait décréter gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, en récompense d'une épitre dédicatoire à madame de

(t ) Chacun connaît les accidents et les scandales de l'eépèce d'intimité d'entre Voltaire et Frédéric-Guillaume, qui l'avait fait son chambellan.

Pompadour, cette courtisane amie des lettres , il se blason ne, avec \me>] oie impatiente, et son nouvel écu resplendit, à quarante~hy,it places, dans son église de Ferncy, sans préjudice au pourtour de son colombier féodal, ainsi qu'à la barrière de son audience (i). Mais ce n'est là qu'un avantgoût de ses appétits nobiliaires. Il veut bientôt être marquis, et sollicite à la fois de la haute influence du duc de Richelieu, du comte du Chatelet et de la marquise de Créquy, l'érection de sa terre de Ferney en marquisat. C'est merveille de le voir • s'agiter pour cette nature d'intérêt, lui dont le front chargé de tant de gloire littéraire avait si peu besoin d'un rayon emprunté. « La faveur en question , écrit-il à la marquise de Créquy, ferait le bonheur et la gloire de ma triste vie (2).» Une couronne de marquis le réconcilierait avec le marquisat récent de M. de Villette, « plus heureux, que lui! ajoute-t-il. » Dans cette trèscurieuse épitre, Voltaire voudrait aussi du marquisat pour calmer ses blessures morales, pour être consolé des ingratitudes de cet abominable Rousseau , qui le noircit à Genève uniquement

(1) Souvenirs de la marquise de Créquy, tome IV, chapitre iir.

(2) Lac. c«Y. Correspondance de Voltaire avec Madame de Créquy (cousine de Madame du Chàtelet, et qui ne l'en aimait ou ne l'en estimait pas davantage).

« parce qu'il est catholique. » Ce bon catholique Voltaire, afin d'attendrir la grande clame fort catholique, et peu encyclopédiste, à laquelle il écrit, lui sacrifie très-lestement ses amis les philosophes encyclopédistes Grimriï, Helvétius, Diderot, d'Alembert, « dont il connaît les inconvénients mieux que personne. » '( Je vous adore, dit-il en finissant, à la marquise, et vous implore avec une vénération que je renonce à vous exprimer. Vous êtes un ange de bonté miséricordieuse... Je baise le bout de vos ailes et je les baise à genoux., à deux genoux !

Ferney, ce 4 novembre.

«'VoLTAIRK. »

Peines, hélas! et soins perdus; Voltaire ne sera pas marquis. Subsidiairement, il sollicite avec le même insuccès, auprès des mêmes personnages , le collier de l'ordre de Saint-Michel, le collier de Saint-Lazare, et toujours à cause des consolations dont il avait besoin pour faire tète aux persécutions de Jean- Jacques Rousseau, ou pour ne plus songer au nouveau marquisat de M. de Villette. Le marquisat, les nobles colliers ne viennent pas; mais Voltaire ne perdra jamais, dans ses écrits, une occasion de flageller les vanités. Vous le voyez, c'était logique (]).

(i) Chamfort, pour caractériser, d'un mot, les vanités nobiliaires de l'école philosophique, qui achetait titres sur titres,

Plus heureux dans les trafics, il spécule sur les fournitures, sur les impôts publics et dans une seule affaire, au dire du marécHal de Richelieu qui la lui avait donnée , le philosophe Voltaire bénéficie d'un million et demi(r).

Quel était le plus philosophe, quel était le plus libéral, le plus ami de son pays, de Michel de Montaigne ou d'Arouet Voltaire? S'il n'y avait pas à craindre, en généralisant, d'arriver jusqu'à l'injustice, ne pourrions-nous pas ajouter : Où est donc la véritable école libérale , où est donc la sincère philosophie? Est-ce à Ferney, est-ce à Montaigne? ou est le philosophisme qui trompe, où est la philosophie qui console?

Où est la dignité qu soutient l'homme, la liberté qui l'ennoblit ? Est-ce au cœur de Voltaire, qui brûle l'encens de sa littérature aux pieds des maîtresses du roi; qui, pour pénétrer aux communs de Versailles (2), pour avoir accès à la cour, descend de son génie, et rampe en Grec du Bas- Empire. Ce qui fait dire à une femme d'esprit (3),

disait que le cabinet de M. le baron d'Holbach était la Foire aux marquis.

(1) Société en paticipation de Voltaire avec MM. de la Poupeliniere et Challut, fermiers généraux.

(2) Avant que ces communs lui -fussent ouverts, il traitait d'esclaves et de mendiants les gens de lettres qui jouissaient «l'un tel honneur.

(3) Madame la maréchale de Luxembourg.

contrastée d'un aussi puéril abaissement : a c'est un géant confiné dans un entre-sol. tj

La dignité, la liberté habitent- elles avec Voltaire, lorsque, chassé de la cour de Versailles pour ses impertinences ou ses ténébreuses pratiques contre le Roi et contre Dieu, il se retire à la cour de Potsdam? vous n'avez qu'à consulter les mémoires du temps, de quelque parti qu'ils émanent. Le grand Voltaire devient le commensal, le chambellan du roi de Prusse; et, tout prince philosophe qu'il soit , Frédéric-Guillaume n'en traitera pas, au fond , plus honorablement son familier. Voltaire , après des brouilleries et des raccommodements avec son royal hôte , se retirera de Potsdam plus endommagé encore que dans sa retraite de Versailles.

Tout est contesté à Voltaire, tout, jusqu'à la probité élémentaire, sur ce terrain très-inhospitalier, où sa vanité l'avait fait de nouveau s'égarer, où la calomnie vient l'atteindre.

Sera-t-il , cette fois, guéri des aspirations patriciennes et princières qui le tourmentent, si ridiculement, pour un philosophe égalitaire? Fuira-t-il « l'air empesté des cours , » ainsi qu'on dit en son école?

Pour la gloire philosophique, pour la dignité des lettres, pour l'honneur de l'esprit humain, j'en serais assurément ravi; mais voyez : en 177/11

le patriarche de Ferney rêve encore des communs de Versailles. Il sollicite sa rentrée; et c'est, non plus à madame de Pompadour, dont l'élégance et le goût voilaient au moins la fausse position , mais à madame Dubarry, cette vulgaire courtisane, qu'il adresse ses séniles adorations. Un portrait de madame Dubarry que de la Borde lui a permis d'admirer, sert de prétexte au vieux poëte :

« Vous ne pouvez empêcher cet hommage, « Faible tribut de quiconque a des yeux. « C'est aux mortels d'adorer votre image; « L'original était fait pour les dieux... etc. »

Louis XV, le dieu qui possédait le pur original, meurt quelques mois après l'envoi de sa galante épîlre, et Voltaire en est pour ses frais.

Quatre ans plus tard , le philosophe obtient de revenir à Paris-, mais vainement encore il sollicite d'être admis à Versailles ; il doit mourir sans y rentrer. Il appellera en vain madame Dubarry : / otre Divinité, ainsi qu'on dirait Votre Altesse; la divinité a cessé de régner ; et le gentilhomme ordinaire n'entrera plus dans la chambre du roi.

Voilà les grands chagrins de Voltaire.

Montaigne procédait autrement, et c'est à s'éloigner des cours, à servir loyalement ses rois, que, sans ostensation, il apportait ses soins et son étude. Aussi désintéressé que Voltaire se montrait avide, Montaigne estimait que, s'il est d'un lion-

note homme, de ne pas dépenser le bien de ses enfants, il messied à un philosophe d'amasser, de thésauriser : « je n'avsoing quelconque d'acquérir (i); tout homme pécunieux est avaricieux, à « mon gré, écrivait-il; la liberté d'esprit et « l'honnêteté de la conscience vivent mal avec « les calculs de richesse. Je n'ay ny guères peur « que bien me faille, ny nul désir qu'il auga mente (2). » Telles étaient la théorie et la pratique de Montaigne sur cette partie philosophique du gouvernement de la vie. Montaigne remerciait Dieu d'avoir deux: mille écus de rente ; ce qui eût paru par trop naïf à l'opulent Voltaire. Il s'estimait riche entre tous les riches, en proclamant que la disette relative venait, non d'avoir peu, mais de vouloir beaucoup.

Je ne reconnais pas à première , ni même à seconde vue, dans le financier, dans le châtelain de Ferney, dans le poursuivant des faveurs et des titres, les très-simples allures du châtelain de Montaigne. N'importe; Voltaire n'en restera pas moins le proverbial ami du peuple, l'inventeur des droits de l'homme, le messie de la liberté , et même de l'égalité; un révolutionnaire désintéressé, un vrai mythe. Il a fait la Pucelle, c'est-à-dire un livre où l'impiété et la fange sont jetées, des

(1) Essais, liv. III, chap. x, page 214.

(2) Liv. I,chap. xl; Ed. de Louandre, page 402 et suivantes.

deux mains, sur Dieu, sur la vierge héroïque, sur les gloires de son pays. Il n'en restera pas moins le plus illustre et le plus pur des patriotes. C'est justiee , puisqu'il est 'l'éternel bienfaiteur du monde. Ne lui a-t-il pas légué l'arbre de la seienee, au fruit divin, dont l'affreuse secte des chrétiens détournait sottement les lèvres; l'esprit perfectionné d'opposition et le droit de révolte devenu le plus saint des, devoirs (i)? Que pouvait-il manquer au bonheur des nations armées d'un pareil testament? — Le peuple eût vainement cherché ce legs philanthropique dans la librairie de Montaigne. Le mot magique : Liberté ! Voltaire s'en est habilement servi et l'a légué tantôt comme un engin de guerre, tantôt comme l'égide d'un égoïsme prudent ; niais il a su si bien s'en protéger qu'aujourd'hui, ainsi que de son temps, lorsqu'on touche au philosophisme, on court risque d'être lapidé, pour crime de lèse-liberté. Les consciences impartiales et fermes ne sauraient, nonobstant, se contenter des mots; c'est aux fruits qu'il faut juger l'arbre. Qu'on nous permette, en conséquence, de continuer notre examen.

(i) Helvétius, l'auteur de Y Esprit, peut revendiquer sa part de cette heureuse innovation dans les lois morales des peuples. L'art. 35 de la Constitution du 24 juin 1793 légalisait cette homicide incitation : Le droit d'insurrection y était proclamé le plus sacré, le plus indispensable des devoirs.

Le tort grave, le vice capital de l'Ecole du dixhuitième siècle, c'est d'avoir voulu enlever à la société religieuse et historique son passé , son avenir, pour la concentrer dans le présent et la pétrir a priori. Voltaire symbolisait merveilleusement cette idée, qui, détachée ainsi du temps, lui livrait le monde, en mesurant l'espace à l'homme. Les destins de l'humanité se trouvaient, dès lors , emprisonnés entre l'égoïsme du chef d'Ecole et l'abîme de son orgueil .

Montaigne, au contraire, dans ses aspirations d'avenir, gardait toujours un pied sur le passé.

Voltaire , c'est le progrès sans l'autorité ; la liberté sans loi; c'est-à-dire sans mère et sans berceau .

Montaigne, sainement compris, c'est le progrès avec et par l'autorité , c'est-à-dire le progrès qui pousse des racines , mûrit la tige et. développe les rameaux.

Sous la réserve de ces observations et de ces différences, on pourra faire dire à Voltaire, se comparant à Montaigne : « Comme toi, j'ai été « gentilhomme ordinaire; comme toi, j'ai été « seigneur châtelain (i). y Montaigne, ce me semble, n'y eût pas trouvé grand mal; peut-être

(i) Extrait du discours sur Montaigne, édition J.-V. Leclerc, et de l'allocution à Montaigne, mise par l'écrivain dans la bouche de Voltaire.

même aurait-il répondu : « Ne m'en chault; » ou tout simplement, retournant l'apostrophe, eût-il dit à son confrère : « Comme toi, j'ai été « gentilhomme ordinaire; comme toi, seigneur « châtelain; m'est avis cependant que je le fus « tout aultrement que toi. »

Avec cette légère variante, je concède la comparaison , et je repousse d'ailleurs, en toute tranquillité de conscience , l'assimilation générale de deux figures si distinctes. Que Voltaire ait eu plus de gloire, soit; il n'a pas eu la même gloire.

Que Voltaire, malgré ses erreurs, son matérialisme funeste, malgré les coups mortels qu'il a portés aux lois morales de l'homme, par l'ironie qui sapait tout et ridiculisait l'honnête ; que Voltaire , malgré tant de maux inséparables de son nom , demeure, dans la postérité, comme la plus étonnante figure des hommes de génie ; qu'il soit à jamais pour nous le représentant de l'esprit et du goût; un sujet toujours nouveau de surprise et d'intellectuelle admiration ; c'est ce qu'il serait oiseux de contester ; mais qu'il ne soit pas, au moins, permis de l'assimiler au moraliste , au philosophe Montaigne.

Rien n'est spirituel et malsain comme certaines lectures de Voltaire; rien n'est spirituel et * salutaire comme le livre de Montaigne.

Voltaire n'est pas, plus rationnellement, leconti-

nuateurde Montaigne qu'il n'est exact de prétendre que Montaigne avait continué Rabelais. Par l'esprit, par une égale influence sur la littérature de leur siècle, sur les lettres en général, Voltaire et Montaigne se touchent. Ils se séparent par l'origine et les tendances. Si tant est que Rabelais ait conçu , se soit formulé un système , il serait juste de dire que Voltaire a modernisé, mais de beaucoup agrandi Rabelais, dont il descend en ligne droite.

En résumé , et comme il nous apparaissait au début , Michel de Montaigne , ennemi des violences , d'où qu'elles viennent , de Paris ou de Genève , des scolastistes furibonds ou des orthodoxes outrés ; indigné surtout des abus de déraisonnement qu'on commettait au nom de la raison, a voulu ramener son époque à la température moyenne et modérée qui lui était à luimême si chère. De là, pour combattre la vanité, l'excès même de son scepticisme. La frénésie des raisonneurs détermine souvent jusqu'à la forme de son doute. L'ennui des luttes personnelles lui fait préférer à la polémique irritante, l'emploi de la leçon indirecte qu'il adresse aux songe-creux de son temps, sous le couvert des songe-creux des temps passés; et l'influence de ses Essais se fait heureusement sentir sur la fin du seizième siècle , au double point de vue qu'il a visé.

11 écrivait à un moment de crise, pour des

générations remplies de sève et de croyances. Ces désordres mêmes , qu'entretenaient au sein des masses , sous des prétextes religieux , des ambitions assez terrestres, témoignaient d'une vie puissante. — Les courants se troublaient, la source ne tarissait pas. —

Il en sortit le dix-septième siècle , religieux , littéraire, héroïque; — Bossuet, Corneille, Condé. — Les rois de France s'appelaient Henri IV, le cardinal de Richelieu, Louis XIV.

Voltaire, au dix-huitième siècle , rencontre non point une crise, mais une dissolution. Il en personnifie le génie; il détruit. C'est une société qui se meurt. Voltaire, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Diderot, voilà le premier plan de sa philosophie ; — au dernier, nous voyons Babœuf. — Les rois de France s'appelaient le Régent, le cardinal Dubois, Louis XV, la Dubarry et Marat.

Tous ensemble ils tuaient Louis XVI.

Le résultat de quinze siècles de progrès lent et sûr, de ces transformations que les peuples vivaces comportent, que l'histoire patiente enregistre et que les Prométhées ne datent que de leur acte personnel de naissance; ce résultat, désormais écrit dans les mœurs publiques, tables de bronze des bonnes lois, et gravé dans l'esprit du prince, semblait s'être abîmé dans le sang ou perdu dans des mains défaillantes.

Successivement atonie ou violence , l'idéologie brouillait tout. L'élan généreux de 1789 paraissait s'être épuisé lui-même sous l'effort de tant de directions contraires. On ne voyait rien , pour nous sauver, dans les codes de M. de Voltaire, qui avait pourtant , ainsi qu'on sait, retrouvé les droits de l'homme.

La déesse Raison, maltraitée par ses adorateurs, fuyait loin de ses temples et reprenait son vol vers les tourelles de Ferney. Dieu, fort heureusement, n'avait pas abdiqué. Il envoya un homme sacré du sceau de sa force , qui contint l'idéologie en démence et musela les démagogues.

Napoléon , c était l'autorité.

Un semblable dénoûment se rapprochait bien plus des principes à la fois progressifs et conservateurs de Montaigne, que des idées incarnées en Voltaire. — 1789 recommençait en 1800. —

Napoléon n'eut pas un goût très-vif pour la. philosophie parlante et écrivante; et, sur ce point encore, il se. fût à merveille entendu avec Michel de Montaigne, assez peu tendre envers les raisonneurs; mais il était, au fond , un philosophe religieux.

Combattant un jour, dans l'intimité, le scepticisme de Monge, son ami, il lui disait : « Ma « religion à moi est bien simple : je regarde cet « univers si vaste, si compliqué, si magnifique,

« et je nie dis qu'il ne peut être le produit du « hasard , mais l'œuvre quelconque d'un esprit « inconnu, tout-puissant et supérieur à l'homme, « autant que l'univers est supérieur à nos plus « helles machines. Cherchez, Monge ; aidez-vous a de vos amis les mathématiciens et les philoso- « plies; vous ne trouverez pas une raison plus « forte, plus décisive, et, quoi que vous fassiez, « vous ne l'infirmerez pas (i). »

De la conviction d'une toute-puissance divine, de la pensée de création et d'harmonie que respiraient les paroles de ce grand homme , à la nécessité de la subordination publique de la créature envers le Créateur, d'un lien de l'homme à Dieu, de la religion enfin , et des dogmes qui la consacrent, il n'y avait qu'une déduction de sa logique. — Elle fut. .

C'est une des pages brillantes de son immortel Consulat ; et nul n'osera dire que la force du sentiment religieux n'égalât chez le chef de l'Etat , en cette circonstance , la profondeur du sentiment politique.

Napoléon répudiait la philosophie de Voltaire, faisait rentrer dans V ancien train (i) des traditions religieuses une société qu'il avait trouvée en de-

(i) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. III, p. 209. — Napoléon était à cette époque le général Bonaparte.

(•2) Mot de Moiilai^ue appliqué à celle idée, liv. II, chap. xu.

hors. C'était donc le dix-huitième siècle épuré à sa dernière heure, fortifié dans un homme qui rejetait les doctrines des raisonneurs et des impies. C'était revenir à Montaigne et toujours s'éloigner de Ferney.

Voltaire, qui n'admettait aucun dogme au delà de l'existence de Dieu; qui relevait par suite l'homme de toute obligation de croire et de manifester au delà; qui, excluant toute idée de subordination, décrétait l'ingratitude de l'homme et frappait Dieu de déchéance, Voltaire aurait jugé Napoléon philosophe un esprit faible, comme il devait trouver arriéré Cicéron, qui, discourant de la nécessité de rendre aux dieux ce que prescrivent les lois, les dogmes et mieux encore la voix de la conscience, avait dit admirablement : « La piélé « est la justice envers les Dieux. — Est enim pietas « 'justicia adversum Deos. »

Montaigne aussi enseignait la nécessité de cette justice envers Dieu.

J'ajoute que si Voltaire eût vécu et philosophé au seizième siècle, il n'est pas permis de méconnaître tme ces terribles armes, à l'aide desquelles Montaigne broyait la raison et l'impiété des novateurs , n'eussent bien eu l'implicite dessein de l'atteindre. Appelez Voltaire, Calvin, Luther ou de Beze, et la proposition se justifie. Je ne crois pas que l'assimilation philosophique, décrétée par

M. Leclere et accueillie par beaucoup d'autres r gagne fort à ce rapprochement.

Montaigne, qui croyait que la philosophie devait faire état « de sereiner les tempestes de l'âme; « d'apprendre la faim et les fiebvres à rire, non par « quelques épicycles imaginaires, mais par raisons « naturelles et palpables ; » Montaigne qui voulait « que la philosophie eu t pour son but la vertu ( i \ » s'il eut considéré que lame de Voltaire n'avait été qu'une tempête continuelle; s'il eût comparé les prédications du philosophe avec ses actes ; s'il lui eût été donné d'étudier sa vertu, Montaigne aurait inventé pour l'appliquer à M. de Voltaire cette définition , en pareil cas, assez bien justifiée : « Et « certes, la philosophie n'est qu'une poésie sophis- « tiquée (2). »

Montaigne n'aurait guère songé que son scepticisme scientifique pût toucher, de près ou de loin, au scepticisme de Voltaire.

Voltaire, enfin, fut plutôt un négateur qu'un sceptique; et, quand il employa le doute, ce fut toujours le doute impie.

On pourrait dire de la philosophie de Voltaire : le doute comme moyen, la négation comme but; la raison mise en anarchie.

(1) Liv. I, chap. xxv.

(2) Essais, liv. II, chap. xn. (Paroles textuelles de Montaigne,)

Montaigne ne fut jamais un négateur ; il n'admit pas le scepticisme religieux. On pourrait dire de sa philosophie , en ne perdant pas de vue son temps : le doute comme moyen, et, comme but, la raison mise en hiérarchie.

CHRISTIAJVIS3IE DE ItfOZNTAIGAF..

Nous voici amené à rechercher le christianisme de Montaigne.

Si son doute ne fut pas de l'humaine prudence , si cette balance qu'il déclare un moment adopter pour devise est sa formule absolue, plutôt que sa formule relative , évidemment il arrivera à ce résultat forcé , à cette règle d'équilibre , de ne pencher vers aucune croyance, de n'affirmer aucune religion. Indifférent ou sceptique, il se trouvera également éloigné de l'hérésie du temps et de l'orthodoxie traditionnelle. Toute autre conséquence répugnerait à la logique et à l'indépendance de Montaigne. C'est donc encore à ses pensées et à ses actes, à ses Essais enfin, qu'il faut nous reporter, en .consultant une matière dont il est le roi et le sujet.

Cette dernière partie de l'examen de Montaigne me parait déjà préparée par le travail qui la précède. Je ne puis oublier, toutefois, combien, sur ce point encore, les sentiments sont contraires. Des hommes tels que Montaigne n'épuisent jamais l'intérêt des penseurs ; toujours actuels, toujours vivants, ils sont l'éternelle jeunesse du monde. C'est

39f. CHAPITRE CINQUIÈME.

vers eux que chacun se dirige selon ses goûts, selon sa pente; et souvent, avec une égale conscience, les impressions rendues sont différentes. Michel de Montaigne est un peu traité comme Platon, dont il disait lui-même en ses Essais : « Chacun s'hos- « norant de l'appliquer à soy, le couche du costé « qu'il le veult; on le promène et on l'insère dans « toutes les opinions que le monde reçoit (i). »

Les uns, ainsi que je le disais au début, emportés par un saint zèle, voient dans Montaigne un orthodoxe ardent, un vaillant catholique, et l'arment de l'épée de combat que portèrent les Pères de l'Eglise (2). D'autres en font un matérialiste, un athée, un mauvais épicurien : quesais-je (3) ?

En ce moment, il est fort apparent que, sous les ménagements du langage , le plus grand nombre de ceux qui traitent de Montaigne, l'enferment dans le scepticisme pur, et sourient, dans leur force d'esprit , à la seule pensée de son christianisme.

Je ne crois pas qu'il y ait lieu de sourire , à moins que ce ne soit d'adhésion; et, je le confesse sans détour, mes convictions et mon respect pour

(1) Liv. II, chap. xn.

(2) Dom Devienne, Dissertât, sur la religion de Montaigne, 1773. in-8°. — L'abbé de Labouclerie, le Christianisme de Montaigne, Paris, 18 19, in- 8".

(3) Arnauïd et Nicole, de Port-Royal; Pascal, etc., etc.

l'illustre penseur sont, sur ce point , parfaitement d'accord.

Pour moi, la démonstration est produite par les deux plus irrécusables preuves, les écrits et les actes au service d'un noble caractère.

Parcourons rapidement les écrits.

Montaigne, dissertant sur les vaines subtilités, s'était exprimé en ces termes :

« Il se peult dire, avecques apparence, qu'il y a a l'ignorance abécédaire qui va devant la science ; « une aultre doctorale, qui vient aprez la science; a ignorance que la science faict et engendre , tout « ainsi comme elledesfaict et destruict la première. « Des esprits simples, moins curieux et moins a instruicts, il s'en faict de bons cbrestiens, qui , a par révérence et obéissance , croyent simplece ment et se maintiennent soubs les lois. En la « moyenne vigueur des esprits et moyenne capa- « cité, s engendre l'erreur des opinions : ils suv- « vent l'apparence du premier sens, et ont quel- « que tiltre d'interpréter à niaiserie et bestise que

« nous soyons arrêtés en F ancien train Les

o grands esprits, plus rassis et plus clairvoyants, « font un aultre genre de bien croyants, lesquels, « par longue etreligieuse investigation, pénètrent « une plus profonde et abstruse lumière és-écrip- « titres , et sentent le mystérieux et divin secret « de noslre police ecclésiastique.

« Les métis, qui ont desdaigné le premier siège « de l'ignorance des lettres, et n'ont peuioindre le a second, sont dangereux, ineptes, importuns. « Ceulx-ci troublent le monde. Pourtant, de ma « part, ie me recule tant que ie puis dans le prea mier et naturel siège , d'où ie me suis , pour « néant, essayé de partir (i). »

Cette appréciation si saine des véritables causes qui maintiennent dans la foi chrétienne , qui en éloignent ou y ramènent : la bonne ignorance des simples , la science superficielle et la science profonde ; Montaigne la fait suivre de la profession de foi qu'on va lire, à l'occasion des théories ou fantaisies de ses Essais : « Je les soubmets aux iuge- « ments de ceulx à qui il touche de régler, nonseule- « ment mesactionset mesescripts, mais encore mes « pensées. Egalement m'en sera acceptable et utile « la condenmation comme l'approbation, tenant « pourabsurde et impie, si rien se rencontre igno- « raniment ou inadvertamment cousché en cette « rapsodie , contraire aux sainctes résolutions et « prescriptions de l'Eglise catholique, aposlocc lique et romaine, en laquelle ie meurs et en c< laquelle ie suis né; et pourtant me remettant ce tousiours à l'auctorité de leurcensure, qui peult « tout sur moy; ie me mesle ainsi téméraire-

(i) Liv. I, chap. h\\, pages 5çj, 60 et 61.

« ment à toute sorte de propos, comme icy (i). » Quelques-uns n'y ont vu cependant qu'une prudente stratégie. Voilà comment sont, en effet, appréciés, rapportés ou reliés ensemble, par un des commentateurs de Montaigne, les deux passages que je viens de littéralement transcrire (2). Le gentilhomme périgourdin n'aurait, au fond, d'après M. Leclerc, rien entendu confesser. Tout simplement se voulait-il garder contre les persécutions « de l'ignorance doctorale, celle de tant d'i- « neptes raisonneurs qui, après avoir pénétré une a plus profonde et abstruse lumière ès-écritures, « et senti le mystérieux et divin secret de la police « ecclésiastique, étaient devenus plus ignorants que a les ignorants même, à force de leur inculquer l'i- « gnorance(3). » C'est, ajoute M . Leclerc, pour ne pas tomber entre leurs mains que Montaigne déclare hautement '< qu'il tient pour absurde et impie tout « ce qui a pu lui échapper de contraire aux saintes « résolutions et prescriptions de l 'Eglise catho- « lique, apostolique et romaine, en laquelle je « meurs, dit-il, et en laquelle je suis né. Il souif. met ses écrits à ceux à qui il touche de régler,

(î) Liv. I, chap. i/vr, pages 65 et 66, édît. de Louandre.

(a) J.-V. Leclerc, note 3a, édit. i83a.

(3) Montaigne, on l'a vu, n'avait pas dit un mot qui autorisât ces deux lignes du prétendu commentaire, hostile au texte, quoiqu'il semble ici le continuer.

v non-seulement ses actions et ses écrits, mais « aussi ses pensées ; et, comme il craindrait de « penser sans leur aveu, il s en remet à V autorité « de leur censure, qui peut tout sur lui. Us n'a- « valent pas, obserse le commentateur, la sottise « de le censurer; c'est alors que les esprits coince mnns et vulgaires l'auraient entendu (i). »

Comment! ce serait là le dessein de Montaigne?

L'homme de cœur dont vous avez loué, à juste titre, celte franchise antique, qui est le synonyme de son nom; l'énergique penseur qui avertit ses rois dans un style à la fois et respectueux et ferme ; qui signale, sans préoccupation de sa fortune, des abus préjudiciables au peuple ; qui ne mentit jamais et s'en honore, à bon droit, dans vingt pages de ses Essais; qui vient de signifier aux esprits de moyenne vigueur, de mo renne capacité, si prédisposés à l'erreur en matière religieuse : qu'il est resté dans l'ancien train; celui qui, aimanta rendre témoignage public, confesse la foi de ses pères comme base et comme tempérament, au besoin, des théories qui peuvent s'échapper de son esprit aventureux; celui-là n'aurait fait qu'une jonglerie misérable, une espèce d'enseigne de parade, destinée à tromper les regards de la doctorale ignorance et à se garer de ses mains !

Mais alors, que serait devenu l'écrivain à la forme

(i) J.-V. Leclerc, loco r.itato.

naïve, celui qui veut qu on le voie dans son livre en sa façon simple, naturelle et ordinaire, sans élude et sans artifice, car cest lui cjuil peint (i) ? Le penseur qui, dès la première ligne, la main sur sa conscience, nous dit : « Cecj est un Hure de « bonne foy, lecteur (V)? » Tl aurait donc oublié, en une heure, les engagements de sa vie, la fierté de sa nature honnête et cette indépendance d'allures que chacun se plaît à reconnaître en lui? Et pourquoi donc, mon Dieu? Pour échapper à la doctorale ignorance? Mais, s'il n'avait que ce but, bien facile était-il de l'atteindre sans s'avilir par un hypocrite langage. Un sceptique aussi consommé n'avait qu'à se maintenir dans cette balance réglée, dont aucun plateau, ne se chargeant d'hérésie ou de vieille foi, n'inclinerait d'aucun côté et rendrait, parla même, la persécution impossible. Avec de telles ressources dans l'esprit, une aussi forte assiettedans la confiance de ses rois (3), comment admettre une telle terreur dans une âme aussi forte et pour d'aussi improbables dangers ?

Peut-être, dans la pensée de l'écrivain que j'ai cité, cette intention supposée de Montaigne lui fournissait-elle, in petto, un élément nouveau de

(1) L'Auteur au Lecteur, courte préface des Essais.

(2) Idem.

(3) Des preuves nombreuses attestent celte confiance de la part de Charles IX, Henri III, Henri IV. ( Vny. Corresp. )

conviction pour le parallélisme avec Voltaire. En mars 1778, ce dernier, épuisé par les ovations, se sent malade et fait appeler le chanoine Gauthier. « Je ne veux pas, dit-il, qu'on jette mon corps « à la voirie. » Guéri, il n'y pense plus et se moque de sa comédie.

11 est permis de croire qu'une telle appréciation du christianisme de Montaigne, plus crûment faite par le commentateur cité, souvent reproduite depuis, sous des circonlocutions plus vagues, serait , par notre sage, classée au rang de celles que Platon est accoutumé à subir, « chacun le couchant du « côté qu'il le veut. »

Montaigne, qui abhorrait les subtilités, pourrait s'étonner peut-être qu'on ait trouvé, dans le chapitre qu'il consacre à combattre cette maladie de l'esprit, cette dégradation de l'âme, et dans ses considérations sur la prière , les preuves de subtilités coordonnées dans les arrangements de citations que je rapporte. J'aime mieux, en repoussant cette interprétation, continuer à honorer Montaigne (1). J'aime mieux vous renvoyer aux passages que V. Leclerc s'est plu à dénaturer; à la subtilité que Montaigne combat comme un travers d'une conscience mal assise ou d'un esprit visant à être sin-

(1) Voir au liv. I, leschap. liv et Lvr, — invoqués par M. J.- V. Leclerc, dans \ Extrait relaté , à l'appui de ses surprenantes inductions.

gulier ; j'aime mieux vous rappeler que Montaigne avait tout prévu, tout jusqu'au jugement de M. Leclerc, repris par M. de Sacy avec la grâce de la forme, recommandé aussi par Sainte-Beuve, sans le moindre ménagement de langage, mais aussi sans autres justifications que Yhumour de l'éminent critique (i). J'aime mieux vous répéter avec Montaigne : « Si les Essais étaient dignes qu on jugeât (c'est-à-dire qu'on jugeât par eux de la facilité d'interpréter diversement ou subtilement les choses simples), il pourroit advenir, à mon advis, qu'ils ne plairoient guères aux esprits communs et aux vulgaires , ny guères aux singuliers et excellents ; ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop (2). » J'aime mieux penser, avec Montaigne, quele trop entendre, n'est p;,c le bien entendre ; et que s'il n'est pas aussi singulier de croire simplement aux affirmations d'un honnête homme que d'en imaginer les prétendus desseins, c'est au moins plus net et plus

(1) Montaigne, dit M. Sainte-Beuve, veut ruiner la croyance transcendante en l'homme. Son objet atteint et à ceux qui admettent que la foi a de telles choses est chimère, il saurait bien (j'imagine) que dire à l'oreille, en causant sur sa manière de concevoir le monde et l'homme et de convenir de certains points Son scepticisme exorbitant n'est qu'une méthode de grand tour, pour arriver. (Voir édit. Louandre, liv. II, page a58. )

(2) Liv. I, ch. liv.

vrai. J'aime mieux, aux commentateurs si pénétrants, rappeler ce proverbe toscan qu'on verra cité par Montaigne : «Qui trop subtilise s'égare. » Quant aux considérations fie Montaigne sur la prière, la lecture des livres saints; sur la nécessité de mettre en parfaite harmonie ses paroles et ses actes chrétiens ; sur la témérité, à courte vue, de ceux qui estimaient, de son temps (au plus fort des luttes religieuses), qu'il y avait feinte à professer la religion catholique, de la part de ceux en qui reluisait quelque clarté (F esprit ; ces considérations, ces témoignages du chrétien ne sauraient être suffisamment justifiés par une analyse. C'est au texte qtr'il faut revenir. » Fascheusemaladie, s'éerieMontaigne (en parlant de ces prétendus clairvoyants qui, pour vous faire honneur, vous supposent toujours un pied dans la réforme), fascheusemaladie de se croire si fort, qu'on se persuade d'un tel esprit, qu'il préfère je ne scais qu'elle disparité de fortune présente aux espérances et aux menaces de la vie éternelle (i) ! »

Ne voyons-nous d'ailleurs que là ces déclarations explicites sur le christianisme de Montaigne? La précaution une fois prise, le philosophe a-l-il bien vile oublié ces formules de circonstance ? Vraiment non; et, sans prétendre qu'il y ait eu dans le

(i) Liv. I, chap. i/vr, pag. 70; éd. Louandre.

catholicisme de Montaigne une bien vive excitation, il est certain qu'il restait dans l'ancien train loyalement, sincèrement, ainsi qu'il convenait à sa nature.

INous en rencontrons continuellement les preuves. Mais peut-être est-il indiqué, avant de lesaccumuler, de rappeler un témoin, fort peu suspect , s'il vous en souvient, l'illustre et malheureux Pascal. Il est, dans un moment de fièvre contre le modéré philosophe, incapable des ardeurs qui l'animent, et ses jugemenLs s'en ressentent. Cependant la conversalion continue, à Port-Roval, avec le père de Sacy. La figure de Michel de Montaigne, repoussée d'abord par Pascal comme celle d'un vieil ami qui ne vous suffit plus, se rapproche de lui cependant au fur et à mesure que ses souvenirs se prolongent; et c'est bien le sage et le chrétien qu'il vient d'exactement revoir, quand il s'écrie : «Montaigne est in- « comparable pour confondre l'orgueil de ceux « qui, sans la foi, se piquent d'une véritable jus- « tice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs « opinions et qui croient, indépendamment de « l'existence et des perfections de Dieu, trouver « dans la science des vérités inébranlables; pour « convaincre si bien la raison de son peu de lu- « mière et de ses égarements, qu'il est difficile, « après cela, d'être tenté de rejeter les mystères , « parce qu'on croit y trouver des répugnances;

« car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné « de vouloir juger si les mystères sont possibles, « ce que les hommes du commun n agitent que « trop souvent (i). »

Pascal n'en accusera pas moins Michel de Montaigne d'avoir voulu chercher une morale fondée sur la raison, sans les lumières de la foi, et considéré F/tomme comme destitué de toute révèlationfe). Vous savez tous, cependant, le rôle amoindri que, dans la pensée de Pascal lui-même , Montaigne assigne à la raison. L'auteur des pensées oubliait aussi , un instant, les fréquentes affirmations de Montaigne sur la foi catholique, la grâce , la nécessité de l'enseignement supernaturel de Dieu, en présence des infirmités delà raison. Pour Pascal, Montaigne, je le répète, est un pyrrhonien pur, qui détruit toutes les assurances et va jusqu'à mettre en doute l'infaillibilité de la géométrie (3); de telle sorte qu'on pourrait croire, d'après Montaigne , que sans la foi en Dieu, la vie est un songe durant lequel les sensations sont perçues sans conscience. Ace dernier point de vue, Pascal est plus exact ; mais sa critique amère ne servira qu'à

(i) Entretien déjà cité, — sur Epictète et Montaigne, — avec M. de Sacy, — Pensée de Pascal.

(2) Partie i'e, Epictète et Montaigne, art. XL

(3) Ce qui prédisposait peu à l'indulgence le grand géomètre Pascal.

faire ressortir l'excès même de la volonté de Montaigne, qui consistait à subordonner la raison à Dieu, par le doute ou la négation des certitudes purement humaines; en d'autres termes, par la contestation des certitudes dont l'homme livré à lui seul prétendrait avoir le dernier mot. Si Pascal, et j'insiste sur ce qui le concerne , puisque avec des précautions relatives, en paraissant même répudier ses jugements, les critiques amis ou ennemis « du scepti- « que Montaigne », ont presque tous puisé dans l'article XI des Pensées , si Pascal eût rencontré, non pas en essence, mais en texte, dans les Essais qu'il lisait si souvent, certaine négation du vrai pur, certaine confession de l'impuissance humaine que je vais reproduire, n'en aurait-il pas pris motif de combattre un décourageant scepticisme ? N'a-til pas dit lui-même cependant : « Chaque chose est « vraie en partie et fausse en partie. Rien n'est vrai, « en l'entendant du pur vrai. Que dira-t-on qui « soit bien ? La chasteté ? Je dis que non ; car le « monde finirait. Le mariage? non, la continence « vaut mieux. De ne pas tuer? non, car les desor- « dresseraient horribles et les méchants tueraient « les bons. De tuer? Non, car cela détruit la nature. « Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie et mêlé « de mal et de faux ( i ) . » Vous croyez lire du Mon-

(i) Pensées de Pascal , LXIII.

taigne; voilà un raisonnement qui respire les Essais d'une lieue; c'est du Pascal que vous tenez, ou plutôt, c'est l'aveu des pauvretés, des inconséquences de l'homme et des richesses de Dieu, le seul un, le seul conséquent.

Pascal reconnaît donc que Montaigne est incomparable pour discipliner la raison et préparer à l'autorité de la foi. N'est-ce pas déjà quelque chose, au point de vue chrétien ? Ajoutons qu'un pareil but, si transparent pour Pascal , ne saurait avoir échappé à l'auteur même du système. Montaigne, vous ne l'avez pas oublié, a voulu courber les raisonneurs sous la révérence de la Majesté divine.

Afin d'obtenir ce résultat, au moins pour fournir la carrière, Montaigne n'avait pas à sortir de son caractère. Point ne lui était besoin d'engager des controverses personnelles avec les prédicants de la raison. Aussi bien, s'attaquant aux prétentions humaines, aux nouvelletés^ew général, et aux philosophies anciennes en particulier, ce qui suffisait à son dessein, a-t-il justifié amplement, sur ce point, l'appréciation de Pascal. N'attendez pas de lui cette verve en théologie , qu'eût aimée notre janséniste. Il lui faudrait, s'il arborait bannière, descendre dans la lice brûlante, discuter dogmes et mystères , aller à contre-courant de ses allures tempérées • il ne le fera pas. « Son cathédrant sera

« l'auetorilé (i). » Il aura pu armer les autres , d'armes émoulues contre les hérésies. Cela semble même avoir été un des buts qu'il désira atteindre. Quant à lui, il se contentera, le plus ordinairement, de rendre, sans hésiter, témoignage, par ses paroles et par ses actes , de la sincérité de sa foi. Ce sera, au lieu de l'école, du christianisme pratique.

Continuons cette démonstration, par lui-même : « Tout au commencement de mes fiebvres et des « maladies qui m'altèrent , entier encore et voisin « de la santé, je me réconcilie, dit-il, à Dieu par « les derniers offices chrestiens, et m'en treuveplus « libre et deschargé , me semblant en avoir d'au- « tant meilleur de la maladie.

« De notaire et de conseil , il m'en fault moins « encore que de médecin (V). »

Je ne pense pas qu'il soit deux manières de lire et d'entendre une pareille déclaration de conduite, émanée d'un pareil homme. C'est vrai, c'est simple et c'est chrétien.

(i) Liv. II, chap. xii.

(a) Liv. II, chap. xn.

Montaigne était sujet aux coliques néphrétiques, à la fièvre, et cruellement éprouvé par la pierre.

Chacun connaît, sur l'utilité des médecins, les idées de Montaigne.il affirmait, vous vousen souvenez, lui, le douleur en science humaine, que, pour tenir tète aux médecins , il fallait une santé complète ; que poinl trop n'était-ce contre l'effort de leurs drogues; et, qu'à s'en passer la fantaisie, il convenait au moins d'attendre qu'on fût guéri.

C'est, de tout point , d'accord avec l'ensemble de son livre, avec le fond de sa nature : il se félicitera de « s'estre, par la grâce de Dieu, conservé « entier, sans agitation et trouble de conscience , « aux anciennes créances de sa religion , au tra- « vers de tant de sectes et de divisions que son a siècle a produictes (i). »

Dans ce milieu, il se trouvera satisfait. Quelquefois cependant, en vue d'humilier la raison , il ira pins loin que l'affirmation de sa foi personnelle. Mais vous ne le verrez pas faire longtemps de l'argumentation tbéologique : il a livré aux vanités des raisonneurs le plus terrible combat que la raison ait en jamais à supporter. Ne lui en demandez pas autant sur le terrain tbéologique. Néanmoins, ne vous bâtez pas davantage d'augurer tropde son indifférence : vous seriez encore dans l'erreur,

Montaigne tient en médiocre estime ceux qui ne croient en la divine religion catbolique que par moyens bumains, par crainte ou par coutume. « D'aultres moyens bumains , dit-il, pourroient les en desloger. Nous sommes cbrétiens à mesme titre que nous sommes Périgourdins ou Allemands! Ce roole ne touche point un vrai chrétien; c'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'ctre reçeues par une humaine con-

(i) T.iv. Il, chap. mi.

chiite. Quelle foy doibt-ce estre que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent ! Plaisante foy qui ne croit ce qu'elle croit, que pour n'avoir point le courage de le descroire (1)! » Ce sentiment du catholique et du chrétien aurait dû, semble-t-il, arrêter le jugement dédaigneux de Pascal, jugement accepté depuis , sans commentaire, et répété, presque sans variation, par tous ceux qui se résignent à ne pas ranger, en religion ou plutôt en irréligion, Montaigne côte à côte de Rabelais et de Voltaire. Pour ces écrivains, de parti pris, Montaigne fut et sera un chrétien de circonstance et de hasard, comme il était Périgourdin.

S'il ne veut pas néanmoins qu'on sonde les arcanes des mystères divins, c'est parce que la raison déchue s'égare à poursuivre l'infini, c'est parce que le vertige monte de la profondeur clés abîmes. À l'homme qui voudra enfermer Dieu dans sa propre impuissance, clans les langes de son entendement, voilà, en conséquence, une des apostrophes de Montaigne : « Le soleil branle, «• sans séjour, sa course ordinaire : les bornes des « mers et de la terre ne se peulvent confondre : « l'eau est instable et sans fermeté : un mur est, « sans froissure , impénestrable à un corps solide : « l'homme ne peult conserver sa vie dans les

(i) Liv. II, chap. xir.

« flammes : il ne peult être au ciel et sur la terre « et en mille lieux ensemble corporellement. C'est « pour toy que Dieu a faict ses règles; c'est toy « qu'elles attaschent : il a tesmoigné aux chres- « tiens qu'il lésa toutes franchies quand il lui « a plu.

« De vray, pourquoy , tout-puissant comme il « est, aurait-il restreint ses forces à certaines me- « sures? En faveur de qui aurait-il renoncé à « son privilège (i)? »

Cette volonté de subordonner la raison, de briser ses chétives armes , et lui faire mordre la terre sous V autorité de la Majesté divine, est tellement dans l'essence de la philosophie de Montaigne , qu'il ne saurait s'en écarter, alors même que son sujet l'engagerait à le faire. Voyez plutôt :

Un docteur du quinzième siècle, Raymond Sebond , savant théologien, avait composé, à Toulouse, un livre qui portait ce titre : Theologia naturaliSf sive Liber Creaturarum (2). Sebond entreprenait la tâche séduisante de mettre la raison en harmonie avec la foi : combattre les incrédules par les armes de leur propre raison, leur

(1) Liv. H.chap. xn. — Ici et en plusieurs autres passages, Montaigne reconnaît la révélation, synonyme évident de la foi.

(2) La traduction en est placée à la suite des Essais de Montaigne.

faire gravir « l'eschelle de la nature par lace quelle l'homme monte à la cognoissance de soy « et de son créateur (i). » Il mesurait la grandeur de notre intelligence par la grandeur du Dieu qu'elle peut concevoir, embrassant à la fois l'immensité, l'éternité. « Elle cognoist Dieu, « dit-il ; et Dieu est ce qui se peult songer de

« plus grand Il est tout ce qu'il vaut mieux

« estre que n'estre pas (2). » En un mot, Raymond Sebond, dans ce livre fortement pensé, pieusement conçu, en vue d'établir la vérité de la religion par la seule force du raisonnement, conduisait l'homme aussi haut que le désir peut l'élever: il lui faisait pénétrer Dieu et ses mystères. C'était, sinon la moins périlleuse, au moins la plus religieuse façon d'employer l'instrument humain à la conquête de celui-là qui seul est la science, «à la conquête de Dieu. Ce livre, un jour, fut donné au père de Montaigne par le docte Pierre Bunnel, précepteur du conseiller Pibrac, l'ami de l'auteur des Essais. « Bunnel, nous rapporte « Montaigne, au desloger de la maison de mon « père , lui recommanda l'ouvrage comme très- « utile et propre à la saison. Ce fut lorsque les « nouvelletés de Luther commencèrent d'entrer

(1) Tel est le titre du ehap. Ier de cet ouvrage. Leibnitz y a trouvé sa fameuse Chaîne des êtres.

(2) Théologie naturelle, chap. txm, fol. 67.

« en crédit et esbranler en beaucoup de lieux « notre ancienne créance : en quoy il avait un « très-bon avis, prévoyant bien par discours de « raison, que ce commencement de maladie dégé- « nérait aysément en exécrable atbéisme (i). »

Les prévisions du docte Bunnel et de Montaigne ne se réalisèrent que trop vite. « Ce commence- « ment de maladie dégénéra aisément en un exé- « crable atbéisme. »

Après le protestant Luther, l'arcbi-protestant Socin , voici venir Voltaire, qui proteste encore davantage et s'isole dans le déisme. L'idée marche ou plutôt s'exaspère, et nous entendons Diderot enseigner, en effet, l'athéisme.

Montaigne avait compté sur les passions humaines, qui dépassent le but : il avait compté juste. La logique ordinaire guiderait autrement. Si je sortais du christianisme, si je renonçais au Verbe, aux traditions, pour m'en tenir aveuglément aux écritures, je rentrerais dans l'Arche, et je me ferais Juif.

Le père de Montaigne, trouvant du plaisir à lire le livre de Raymond Sebond, qui était du latin baragouiné d espagnol (2) , pria son fils de le traduire; ce que ce dernier fit avec un grand

(1) Liv. II, chap. xn.

(2) Liv. II, chap. xn. — Raymond Subond naquit à Rar~ celonne.

bonheur, raconte-t-il, et, pouvons-nous ajouter, d'une forte attrayante manière , malgré le sérieux du sujet.

« Il trouvait belles les imaginations de cet « aucteur, ses conceptions hau haines et comme « divines, la contexture de son ouvrage bien « suivie, et son desseing plein de piété ; sa fin, « dit-il, est hardie et courageuse; il entreprend, « par raisons humaines et naturelles, d'establir « et vesrifier contre les athéistes tous les articles « de la religion chrestienne (i). »

Vous croirez donc qu'à un moment donné, lorsque Montaigne publia cette étonnante apologie de Raymond Sebond (2) où il foudroie l'impiété (3), il s'armera des armes de Sebond pour écraser, sous des raisons humaines et naturelles, les déraisonneurs de son temps ou les rêveurs de tous les temps? Pas le moins du monde ; et son dessein transpire presque dès les premiers mots de X apologie de Sebond : « C'est la foy « seule, dit-il, qui embrasse vivement et certai- '< nement les haults mystères de nostre religion ; « mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une très- « louable et très- belle entreprise d'accommoder

(1) Liv. II, chap. mi.

(2) C'est le titre du chap. xu, liv. II, qui tient à lui seul un volume.

(3) Jugement de Pascal, Pensées, Ve part., art. 11.

« encore au service de nostre foy les outils na- « turels et humains que Dieu nous a donnés (i). »

Plus loin : « Il fault accompagner nostre foy de « toute la raison qui est en nous, mais tousiours « avec cette réservation de n'estimer pas que ce « soit de nous qu'elle despende, ni que nos ef- « forts ni nos arguments puissent atteindre à une « si supernaturelle et divine science (2). »

Aussi, après quelques considérations élogieuses et chrétiennes sur le livre du théologien (3), se jette-t-il dans celte laborieuse carrière où, sans plus se soucier des noms de ses cliapitres qui 11 en comportent pas toujours, comme il dit, la matière, il procède par saults et par bonds ; sauts et bonds si puissants, qu'ils atteignent et brisent les prédicants delà raison. Pour lui, au bout de ce chemin, qu'il parcourt le plus souvent à contre-pied, il arrive à cette conclusion qu'en dehors de la foi il n'y a qu'incertitude. En conséquence , reste-t-il dans la foi.

« Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une

(1) Liv. II, chap. xn.

(2) Liv. II, chap. xn.

(3) « La foy, dit-il, colore et fortifie les arguments de Se- « bond; mais, réduits même aux proportions humaines, pour « en combattre ceux qui sont précipités aux épouvantables « et horribles ténèbres de. l'irréligion, ils se trouveront encore « aussi solides et aussi fermes que nuls autres de même con- « dilion qu'on puisse leur opposer. » (Liv. II, chap. xn.)

« foy vive, si nous tenions à Dieu par lui et non « par nous , si nous avions un pied et un fonde- « ment divins, les occasions humaines n'auraient « pas le pouvoir de nous ébranler comme elles

« Ont. NoSTRE FORT NE SERAIT PAS POUR SE « RENDRE A UNE SI FOIRLE BATTERIE (l). »

A la suite de cet exposé, il ne sera peut-être pas sans quelque intérêt, de rappeler à quelle occasion ce fameux chap. xn aurait été écrit.

En la cour de Nérac régnait alors la belle reine Marguerite de Valois, femme d'Henri , roi de Navarre. Si c'était un foyer de plaisirs et d'intrigues, c'était aussi l'ardent foyer de la réforme. Théodore de Bèze était toujours le suprême patron, de la petite cour. Les seigneurs que Jeanne d'Albret avait gagnés à la nouvelle Eglise n'avaient rien perdu de leur violence de récents convertis , en perdant leur souveraine. D'Aubigné, Mornay-Duplessis et vingt autres , continuaient d'entretenir autour d'eux l'amour de la controverse, ce ferment du protestantisme qui s'accordait si bien d'ailleurs avec leur humeur batailleuse. A l'exemple des docteurs , leurs maîtres, ils destituaient l'autorité divine, rejetaient la révélation, subordonnaient la foi et intronisaient la raison. Le jeune roi Henri se souciait assez peu, au fond, de tout ce tintamare ; mais l'agitation servait sa politique, enflam-

(i) Liv. II, chap. xn.

mait en faveur de sa cause le dévouement de ses amis; et, dissimulant ses vastes desseins, tant que l'heure n'aurait pas sonné, le Béarnais couvrait la profondeur de ses vues du manteau de la galanterie, qui jamais , convenons-en d'ailleurs , ne lui coûta beaucoup à porter.

La reine Marguerite , érudite et catholique comme une Valois, quoique, hélas! toutaussi mondaine, se trouvait donc seule, au milieu de sa cour de Navarre , aux prises avec cette controverse bottée, éperonnée, mais lettrée, qui caractérisait les gentilshommes du Béarn. Elles s'adressera au philosophe Montaigne, honoré de l'amitié des rois ses frères, et lui demandera le secours de V ancien train contre les noiwelletés.

Montaigne se fait vieux. Exagérant lui-même son relatif égoïsme, il a déclaré déjà, vous vous en souvenez, « qu'excepté pour la vie, il n'est chose « au monde qui le porte à ronger ses ongles et à « se tourmenter l'esprit. Il n'aime rien d'extrême, « il ne connoît pas les tempêtes des grandes pasce sions (i). »

Vous comprenez, dès ce moment, qu'il n'ira pas endosser l'armure du combat et rompre des lances, en champ clos, contre les fougueux chevaliers de Calvin. Il voit d'ailleurs le mal dans l'abus du raisonnement, dans le mauvais rationalisme; il

(i) Liv. II, eliap. xii.

n'ira pas exalter la raison , même au service du drapeau autour duquel il s'est rangé. Il a si peu d'adoration pour l'infaillibilité de l'être, « au un a demi-tour de cheville fait passer de V intelligence « à la folie ( i ) / »

Vous n'avez pas oublié, du reste, combien notre sage était alors désintéressé et vide d'affections : rien ne passionnait son cœur; rien, pas même, il est permis peut-être de le croire , ses tendresses de père , si vives autour du berceau de sa fille , et que le temps ne semble pas avoir bien chaudement récompensées (2). Rien ne le surexcitait à la lutte déterminée. C'est donc par un procédé général, dont Pascal admirait la puissance, qu'il fera la guerre , sans se commettre avec aucun, aux raisonneurs de tous les temps, et portera aux scholastistes, à tous ceux « qui pelotent avec une horrible impudence

(1) Liv. II, chap. xn.

(2) Montaigne, qui avait proscrit, dès l'enfance de sa fille Éléonor, toute autre appellation que celle de : Mon père; qui se sentait heureux d'aimer; ne parlera jamais, par la suite, de cette unique enfant qui lui reste; jamais, ou une seule fois, et sans rien de significatif. Plus tard, on l'entendra, dans ses Essais, s'adresser cette question : « Est-ce un bonheur d'avoir « des enfants? » Comme il est encore plus réservé sur ce point qu'a l'article de sa femme, il y aurait probablement prudence à s'abstenir. Toutefois, si aucune cause de malheur certain ne m'apparait pour lui de ce côté, je n'y vois pas davantage la preuve d'un élément de bonheur, d'un de ces chers intérêts qui raniment la vie.

« la raison divine , » des coups si surs, qu'on sera fondé à redire de lui , mais sans les restrictions de Pascal : « Il excelle à désabuser ceux qui se piquent, « sans la foi , dune véritable justice; qui s'allait client à leurs opinions , et qui croient, indépen- « damment de l'existence et des perfections de « Dieu, trouver dans la science des vérités iné- « branlables. »

Ajoutons encore que, moraliste avant tout, l'auteur des admirables pages sur la vanité, la présomption , se retrouvait sur son terrain , au milieu du désordre apparent de son système, dans cette généralité d'attaques, sans autre ami ou sans autre adversaire nommés que l'humanité elle-même.

C'est ainsi qu'il paraît avoir envoyé son livre à Marguerite.

Eh bien! il ne se dissimule , il ne dissimule pas davantage à sa royale cliente, les dangers de ce moyen extrême de controverse, auquel l'ont poussé les violences des agressions ou des persécutions également employées de son temps, pour la plus grande gloire des idées opposées. Il lui conseillera , dans les cas ordinaires, de s'en tenir aux armes dont la piété peut armer la raison, et qui paraissaient, pour tous les cas , suffisantes au théologien Raymond Sebond : « Vous, lui dira-t-il, pour qui i'ai pris la « peine d'estandre un si long corps contre ma « coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre

« Sebond par la forme ordinaire d'argumenter de « quoy vous estes tous les iours instruicte ; et exerce cerez en cela vostre esprit et vostre estude , car « ce dernier tour d'escrime icy, il ne le fault cm- « ployer que comme un extrême remède. C'est un « coup désespéré auquel il fault abandonner vos « armes , pour faire perdre à vostre adversaire « les siennes, et un tour secret duquel il se fault

« servir rarement et réserveement

« Nous secouons icy les limites et dernières clos- « tures des sciences, auxquelles l'extrémité est « vicieuse comme en la vertu. Tenez- vous donc « dans la route commune. Souvenez- vous de ce « que dict le proverbe toscan :

« Chi troppo s'assotiglia, si scavezza (i). »

« le vous conseille, en vos opinions et en vos « discours, autant qu'en vos mœurs et en toute « aultre ebose, la modération et l'attrempance (2), « et la fuyte de la nouvelleté et de l'estrangeté. « Toutes les voyes extravagantes me faschent. . .

« Suivez la route accoutumée;

a mais si quelqu'un de ces nouveaux docteurs en- « treprend de faire l'ingénieux aux despens de son « salut et du vostre, pour vous desfaire de cette « dangereuse peste qui se respand tous les iours en

(1) Qui trop subtilise s'égare. (Pétrarque, chant xi. )

(2) La réserve.

a vos courts, ce préservatif, à l'extrême néces- « site (i), empescheraque la contagion de ce venin

« n'offense ny vous ny vostre assistance

« Enfin, continue-t-il , vous qui , par l'aucto- « rite que vostre grandeur vous apporte, et enne core plus par les avantages que vous donnent « les qualités plus vostres, pouvez, d'un clin-dœil, « commander à qui il vous plaît, deviez donner « cette charge à quelqu'un qui fît profession des « lettres, qui vous eût bien aultrement appuvé et « enrichi cette fantaisie. Toutefois, en voici assez « pour ce que vous en avez à faire (2). »

Assurément, ce n'est ni la pensée ni le langage du scepticisme religieux. Les habitants de Port- Royal ne virent pourtant dans le conseiller de Marguerite qu'un mécréant .ou un épicurien. De ce que l'emploi de l'extrême remède pouvait présenter des dangers et tenter un jour des sceptiques plusabsolus, ils y virent de l'irréligion, un ennemi de nos croyances , comme si pour ï athée, et ce mot est encore de Montaigne , tout ne tournait à V athéisme (3) ; comme si pour le sceptique religieux, cet avorton de l'athéisme, tout ne tournait au scepticisme; comme s'il fallait charger la pensée de Montaigne

(1) Le procédé qu'il emploie.

(2) Liv. II, chap. xir.

(3) Liv. II, chap. xii.

des perfides emprunts que lui fit fréquemment la philosophie du dix-huitième siècle.

Le correspondant de Marguerite de Navarre n'a pas davantage échappé aux sympathies intéressées des sceptiques du siècle de Voltaire, qu'il ne s'était sauvé des atteintes du jansénisme. L'indifférence qui tue, l'exaltation qui aveugle, ne pouvaient laisser en repos cette figure modérée. Mort comme en vie , sa destinée fut d'être pelaudé à toutes mains (i), par l'amitié et par la haine. Et pourtant qu'il nous est cher à tous ! Comme chacun aujourd'hui veut l'appeler à soi ! A présent que le temps a calmé l'ardeur des disputes, c'est une si sympathique nature que chacun, sans s'injurier comme autrefois , cherche à l'attirer dans ses rangs. Espérons qu'il est fixé dans les nôtres, et continuons de le prouver.

Montaigne, je le disais plus haut , a pu prêter des armes aux défenseurs du christianisme attaqué, en fustigeant l'audace des docteurs et l'esprit de libre examen. Mais sa complexion et son humeur, alors, l'éloignaient de toute irritante polémique. Il ne serait pas exact de voir en lui, ainsi que

(r) Pellis-pellere, mot de Montaigne déjà cité, pour exprimer les persécutions qu'il subissait des deux partis en guerre. Les uns l'assiégeaient dans sa maison; d'autres , vous l'avez vu, l'arrêtaient à Paris, ou le rançonnaient en pleine forêt, au milieu d'un voyage, etc....

de pieux appréciateurs l'ont fait (i), un ardent apologiste de l'Eglise romaine , Boëce terrassant les ariens. Une pareille apologie l'aurait forcé à livrer bataille tous les jours ; et , quoiqu'en sa vie il ait fait preuve de nobles genres de courage, il se sentait peu entraîné vers celui-là. Il vous conseillera , comme il le fait pour luimême, « de ne pas vous écarter des sentiers de V Eglise (2), » et se bornera à exprimer simplement sa foi, quand il ne sera pas trop emporté vers une démonstration plus explicite, devant laquelle, on l'a vu, quelque sobre qu'il soit, il ne recule pas. Ce n'est donc point un écrivain apologiste ; c'est un chrétien. Où sont ses adversaires? Contre qui combat-il sans cesse allègrement , malgré son humeur molle et pesante (3) ?

Ses adversaires, ce sont tous les adorateurs de la raison humaine ; c'est contre eux qu'il combat ; c'est à eux qu'il n'hésite pas à appliquer son cathédrant, l'autorité, la foi ; en cela, il est de tout point conséquent avec lui-même, avec son idée dominante , la subordination de la raison. A la suite dune de ces argumentations sur l'inanité des moyens humains , dont il a le secret, écoutez-le

(1) Uom Devienne et l'abbé de Labouderie.

(2) Liv. II, ebap. xn.

(3) Jugement de Montaigne, qu'il s'applique à lui-même, liv. II, chap. xii, eldonlil lui était permis, sans crime, rie douter.

s'écrier : « C'est pour le chastiment de nostre « fierté et l'instruction de nostre misère et inca- « pacîté, que Dieu produisit le trouble et la conte fusion de l'ancienne tour de Babel, qui n'est pas « aultre chose, en vesrité, que le vain bastiment « de l'humaine science. Tout ce que nous entre- « prenons sans son assistance , tout ce que nous « voyons sans la lampe de sa grâce, ce n'est que « vanité et folie (i). » Ainsi que je l'annonçais, en matière de catholicisme , il ne professe pas habituellement; il témoigne et pratique. Qu'il est attrayant et logique à la fois, lorsque, pour démontrer l'impuissance des moyens humains à comprendre, réduits à eux seuls, les destinées suprêmes de la vie et les merveilles de Dieu, il se laisse aller cependant à poursuivre cette pauvre raison jusque dans ses plus hautes rêveries.

« Quand Platon nous deschiffre, dit-il, le verce gier de Pluton et les commodités ou peines corce porelles qui nous attendent encore après la ruyne <c et anéantissement de nos corps et les accommode « au ressentiment que nous avons en cette vie. ... ce Quand Mahomet promet aux siens un paradis te tapissé , paré d'or et de pierreries, peuplé de

(i) Liv. II, chap. xir. Saint Paul avait bien élit de Dieu, lui qui avait le droit d'enseigner les nations : « Je confondrai la sagesse des sages et la prudence des prudents. » Et encore : « Si quelqu'un croit être quelque chose, comme il n'est rien , il se trompe lui-même. »

« femmes d'excellente beaulté, de vins et de vivres « singuliers: je vois bien que ce sont des moqueurs « qui se plient à nostre bestise pour nous emmieller « et attirer par ees opinions et espérances conve-

« nables à nostre mortel appétit Il faudrait

« luy dire de la part de la raison humaine : si les « plaisirs que tu nous promets en l'aultre vie « sont de ceulx que i'ai sentis ça bas , cela n'a rien « de commun avec l'infinité. Quand tous mes cinq « sensde nature seroient comblés de liesse, et cette « âme saisie de tout le contentement qu'elle peult cf désirer et espérer, noussçavons ce qu'elle peult. « Cela , ce ne seroit encore rien : s'il y a quelque « chose du mien, il n'y a rien dedivin. Si celan'est « aultre que ce qui peult appartenir à cette nostre « condition présente, il ne peult estre mis en « compte. Tout contentement des mortels est « mortel... Nous ne pouvons dignement concevoir «. la grandeur de ces liaultes et divines promesses, « si nous les pouvons au leunement concevoir. Pour « dignement les imaginer, il les fault imaginer « inimaginables, indicibles et incompréhensibles , « et parfaictement aultres que celles de nostre mice sérable expérience. Œil ne sçauroit voir, dict ce sainctPaul, et ne peult monter en cœur d'homme ce l'heur que Dieu prépare aux siens (i). »

Est-ce que ce n'est pas là une magnifique intel-

(i) Llv. II, chap. xn.

ligence, qui confesse, dans sa pureté, le grand dogme du christianisme, en même temps qu'elle démontre, selon ses prédilections, la faiblesse de l'effort humain , la chimère de ses combinaisons ! Il me semble qu'il est difficile, sur ces liantes et divines promesses , cl 'allier, d'une façon plus vraie, l'expression de la foi à un plus incomparable bon sens (i).

(i) Invariable dans son attitude, Montaigne, en repoussant, au nom du spiritualisme, les matérialités au verger deschiffré, par Platon , n'a voulu que continuer à établir l'impuissance de la visée humaine à se substituer à Dieu. Mieux que personne, il savait combien Platon, divin par le dogme sur la certitude d'une autre vie , — n'énonçait que sous forme d'hypothétique allégorie, de mythe respectable, le mode de la mise en pratique du dogme sous la main omnipotente de Dieu .

Du reste, la théorie du philosophe grec se rapproche beaucoup, en principe, de la donnée chrétienne sur le purgatoire, le paradis, l'enfer.

Aux crimes expiables, en bas, le tartare temporaire ; aux grands criminels, le tartare éternel.

Ceuxqui ont bien vécu vont là-haut, dans l'habitation pure, au delà de la terre.

Ceux qui ont été entièrement purifiés par la philosophie, sont envoyés dans des demeures encore plus belles que celles des autres.

« Multi sunt gracias in domo Domini. »

Ceux qui ne sont réputés ni innocents ni coupables vont après leur mort, pour un temps, au lac Achérusiade, séjour d'épreuves tempérées, ou modification du purgatoire.

«Il faut tout faire, ajoutait Platon , pour acquérir de la « vertu et de la sagesse en cette vie, car le prix du combat est

A chaque instant, Montaigne, malgré son admiration pour Platon, critique, en philosophe catholique, les doctrines du philosophe grec. « L'erreur « du paganisme et l'ignorance de notre saincte vé- « rite, laissa tumher cette grande Ame de Platon , « mais grande d'humaine grandeur seulement, ence core en cet aultre voisin abus : que les enfants et « les vieillards se treuvent plus susceptibles de re- « ligion : » comme si elle naissoit et droit son « crédit de nostre imbécilité (i)! »

Voici , enfin , comment se termine son apologie de Raymond Sebond. Il prend texte d'une pensée de Plutarque : l'immensité, la perfection de Dieu, qui est seul l'Etre sans commencement et sans fin.

« A cette conclusion, dit-il, si religieuse, d'un <c homme païen, ie veux ioindre seulement ce « mot d'un tesmoing de mesme condition, pour « achever ce long et ennuyeux discours qui me « fourniroit, de matière, sans fin. « Oh! la vile « chose et abiecteque l'homme, s'il ne s'eslève pas « au-dessus de l'humanité (2)! »

« beau et l'espérance est grande. » ( Phédon, trad. Cousin, p. 3 1 3, 3 14.) — Seulement,Platon recherchait aussi éventuellement quels seraient l'aspect réel et la substance des choses de l'autre vie; leur régime et leur topographie, si je puis ainsi dire. Sur ce fait, Montaigne n'admet, avec raison, que ce qui est au-dessus de la combinaison humaine, ce qu'il faut imaginer inimaginable.

(1) Liv. II, chap. xir, p. 261), édition de Louandre.

(2) Sénèque.

a Voylà, continue Montaigne, un bon mot et utile « désir, mais pareillement absurde; car défaire la « poignée plus grande que le poing, la brassée plus « grande que le bras, et d'espérer eniamber plus « que de l'estendue de nos iambes, cela est impos- « sible et monstrueux; ny que l'homme se monte « au-dessus de soy et de l'humanité... Il s'eslevera « si Dieu luy prête extraordinairement la main; « il s'eslevera, abandonnant et renonçant a ses « propres moyens , et se laissant haulser et soule- « ver par les moyens purement célestes. C'est à « nostre foy chrétienne , non à sa vertu stoïque, « de prétendre à cette divine et miraculeuse mé- « tamorphose. j>

Il finit ce grand travail ainsi qu'il l'a commencé : défions-nous des moyens humains; il faut, renonçant à nous-mêmes, nous renvoyer à Dieu. L'aspiration de Sénèque, l'âme religieuse de Plularque, ces deux grands philosophes dont il a épousé l'honneur, ne suffisent pas à sa pensée; il a\ait, quelque part exprimé, déjà le même sentiment sur Platon, le plus grand homme qui fut, pour n'avoir eu que des moyens humains,' mais dont la philosophie lui paraît également incomplète, à défaut de la foi chrétienne.

11 me semble que de pareilles affirmations nous donneraient assez le droit d'affirmer le christianisme de Montaigne.

Quelque multipliées que soient déjà les citations, je ne puis, afin d'échapper au reproche d'avoir pris mes vœux pour des faits, résister au désir de mentionner encore, extrait d'un autre livre, d'un autre chapitre des Essais, un passage sur le même sujet, portant ce titre : « C est folie de rapporter « le vrajr et le fauls au jugement de nostre suffi fîsance ( i ) :

« Ce qui semble apporter autant de désordre a en nos consciences, en ces troubles où nous « sommes, c'est cette dispensation que les catho- « liques font de leur créance. 11 leur semble faire « bien les modérés et les entendus, quand ils « quittent aux adversaires aulcuns articles de a ceulx qui sont en débat ; mais, oultre ce qu'ils ne « veoyentpas quel ad vantage c'est à celuy qui vous « charge, de commencer à luy céder et vous « tirer en arrière, et combien cela l'anime à « poursuyvre sa poincte; ces articles-là qu'ils « choisissent pour les plus légiers, sont aulcune- « fois très-importants. Ou il fault se soumettre « du tout à l'auctorité de nostre police ecclésiasic tique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas « à nous à establir la part que nous luy debvons « d'obéissance; et, davantage, ie puis le dire « pour l'avoir essayé, ayant aultrefoisusé de cette

(i) I.iv. Ier (intitulé du chap. xxvi.)

« liberté de mon cheois et triage particulier, metf tantànonchaloir, certains poincts de l'observance u de nostre Eglise, qui semblent avoir un visage « ou plus vain ou plus estrange. Venant à en « communiquer aux hommes sçavants, i'ay treuvé « que ces choses-là ont un fondement massif et « très-solide, et que ce n'est que bestise et ignorance « qui nous faict les recevoir avecques moindre révéa renée que le reste. Que ne nous souvient-il « combien nous sentons de contradiction en « nostre iugement même? Combien de choses « nous servoient hier d'articles de foy, qui nous « sont fables auiourd'huy ? La gloire et la curio- « site sont les fléaux de nostre âme. Cette-ci nous « conduict à mettre le nez partout, et celle-là « nous défend de rien laisser irrésolu et in- « défis. »

Peut-il rester un doute sur cette manière simple et droite de confesser sa foi? — A moins que les mots ne perdent de leur sens, que la belle âme de Montaigne ne soit un abject et trompeur simulacre, je ne le pense pas.

Maintenant, que Voltaire, et, après lui, divers autres commentateurs de Montaigne, perdant de vue de semblables assises, les déclarations répétées de l'auteur et l'ensemble de ses écrits, s'emparent d'un chapitre isolé pour dire et répéter avec Voltaire : « Qui veut apprendre à douter,

doit lire ce chapitre entier (j). » C'est un procédé peu nouveau. L'arrangement des mots, la transposition d'une phrase ou l'isolement d'un chapitre, peuvent si facilement changer ou détourner le sens d'une pensée ou d'un livre. Mais, indépendamment des témoignages si précis rendus par Montaigne lui-même sur la portée purement humaine de son doute; sur son emploi comme moyen; sur sa foi en l'autorité et l'infaillibilité divines, et sur la netteté de ses croyances; indépendamment de tout ce que de telles affirmations du chrétien doivent donner d'expression au philosophe, en empêchant toute équivoque, je maintiens qu'en effet, lu en entier, ce chapitre des Boiteux n'implique pas le scepticisme en religion , seul doute de nature à intéresser Voltaire ( alors même qu'il allait lui-même bien plus loin), et qui, par suite, puisse être sympathique à ceux qui enseignent encore que le doute en matière religieuse peut constituer sérieusement une école de philosophie. Comme si cette souffrance de l'âme était l'ancre de nos inquiétudes! Comme si l'homme pouvait s'enorgueillir de s'être placé dans l'attente de ses suprêmes destinées, entre le croire et le non croire! Comme si un semblable expédient n'est

(i) Voltaire, Mélanges historiques, t. XVI, p. 694, édition Lelièvre, s'exprime ainsi sur le chap. xr, des Boiteux, liv. III

<lcs Essais.

pas une entorse au bon sens, à moins qu'au fond il n'aboutisse à l'indifférence absolue, équivalent

aux négations!

N'oublions pas que Montaigne écrivait au seizième siècle, dans un temps où la croyance aux revenants, aux sortilèges, aux sorciers et au merveilleux en tout genre, n'était pas seulement dans l'esprit du vulgaire, dans les instincts du peuple, mais s'accommodait encore, avec les prédispositions de fort honnêtes et de fort graves personnages : si bien que, longtemps après lui, des écrivains recommandables , racontant ces absurdités, ne seront pas éloignés d'y donner foi. Eh! mon Dieu, c'est la chimère de l'esprit; qui n'eut pas son bout de chimère? — Pour qui lit attentivement le plus élevé peut-être des historiens anciens, C. Corn. Tacite, il n'est pas toujours très-certain que cette magistrale intelligence repoussât complètement, les ridicules merveilles dont le peuple superstitieux grossissait chaque jour ses légendes ; tant le milieu où vivent les hommes a d'action, même sur les plus grands.

C'est donc un remarquable effort que de se détacher, par l'indépendance de l'esprit, de l'époque qui vous environne, et de s'élancer droit en avant, sans folie comme sans faiblesse. Cet effort, Montaigne l'a tenté, et Montaigne a réussi. Il entreprend plus particulièrement, au chapitre qui a

séduit Voltaire, de combattre la superstition, jet parasite d'une religion véritable. Son dessein est toujours le même : démontrer l'inanité de la raison et l'humilier pour la servir; indiquer quel est le danger d'ajouter trop légère créance à ces faits fantastiques qu'un peu de réflexion détruit; à ces jongleries insensées que la crédulité révère, et qui, si elles se propageaient , s'accréditant par des récits sans cesse exagérés, déshonoreraient nos croyances. « le dirai volontiers, continue- t-il à ce sujet, que « c'est bien assez qu'un homme, quelque recom- « mandation qu'il ait, soit cru de ce qui est hu- « main. De ce qui est hors de sa conception et « d'un effect supernaturel, il en doit estre cru lors « seulement qu'une approbation supernaturelle « l'a auctorisé. Ce privilège, r/iù'l a plu à Dieu de a donner à aulcuns de nos lesmoignages, ne doit « pas estre avïly et communiqué légièrement. ic l'ai les oreillesbattues de mille tels contes : Trois « le virent un tel iour en Levant; trois le virent, « le lendemain en Occident; à telle heure, tel lieu, « ainsi vestu. Certes, ie ne m'en croirais pas « moy-mesme. Combien treuvé-ie plus naturel et « plus vraysemblable que deux hommes mentent, « que ie ne fais qu'un homme, en douze heures, « passe , quant et les vents, d'Orient en Occi- « dent. Combien plus naturel que nostre enten- « dément soit emporté de sa place par la volubi-

CHRISTIANISME Dli MONTAIGNE. 43o

« lité de nostre esprit destracqué, que cela, qu'un « de nous soit envolé sur un balay, au long du « tuyau de sa cheminée, en chair et en os, par « un esprit estrangier !

« Il me semble qu'on est pardonnable de mes- « croire une merveille , autant au moins qu'on « peult en destourner et élider la vérification par « voie non merveilleuse, et suis l'advis de sainct v Augustin : « Qu'il vault mieulx pencher vers le u doubte que vers l'asseurance ez choses de diffi- « cile preuve et dangereuse créance. »

Son tourment, si tant est que Montaigne se tourmente, c'est que l'homme soit « immodéré en tout. » L'ensemble du chapitre est conçu dans ce sens. Ce refus de croire aux merveilleux ; cette hésitation même à accepter de prétendus miracles, tant qu'ils ne sont pas reconnus par la légitime autorité ; l'expression de ce vœu, que le privilège (i) qu'il a plu à Dieu d'accorder, parfois, au témoignage humain, ne soit pas avili ou prodigué étourdiment ; tout cela constituerait-il le doute impie, le scepticisme louange par Voltaire? — Si peu casuiste que je sois, il me semble que de pareilles doctrines sont, au contraire, de tout point, conformes aux saines traditions catholiques. Rapprochez-les maintenant des confessions déjà citées,

(r) Fréquemment, je le répète, Montaigne atteste la révélation, complément de la création, et ce passage y ramène.

m CHAPITRE CINQUIÈME.

où Montaigne précise sa foi en tons les dogmes enseignés par l'Eglise; les motifs qui l'ont ramené à celte foi entière, alors qu'il avait cru d'abord pouvoir faire son choeois et son triage, pour ce qu'il estimait être les détails, et demandez-vous si Voltaire a pu se méprendre! Il est vrai que le singulier sceptique qui devait dire plus tard : « Les « aventuresd'un Dieu sur la terre, tout cela a passé « de mode avec les loups-garoux, les sorciers et « les possédés (ij, » n'était pas pour être scrupuleux dans l'adoption des auxiliaires, et qu'afin de paraître compter Montaigne dans ses rangs , il lui prêtait sa pensée. C'était plus simple.

Des écrits de Montaigne, afin de compléter cette démonstration, passons désormais à ses actes. Nous trouverons, là encore, une consécrationde cette vérité que, si c'est aller contre, sa nature et son choix, de le classer dans l'apostolat catholique, c'est aussi méconnaître et ses témoignages et sa vie, que de ne le pas considérer comme membre du christianisme pratique.

Quelque dix ans avant sa mort, il entreprend un grand voyage. 11 veut, on s'en souvient, voir d'autres hommes et d'autres cieux, remuer ses pensées, les frotter contre (F autres cervelles. Il se dirige donc vers l'Italie, cette terre des souvenirs il-

(i) Voltaire, Examen de milord Bolïmbroehe, chap. xxvi.

lustres, des artistes et des lettrés; le berceau d'où est sorti le monde, et que ce suprême effort a brisé. Il n'entre pas dans notre projet de le suivre dans tous les incidents de ce voyage et d'anal vser son journal (i). Nul n'aura été surpris de savoir qu'arrivé dans la ville éternelle, Michel de Montaigne, à la vue de ces ruines célèbres qui furent Rome, éprouva une de ces impressions grandioses où la tristesse et l'admiration se confondent pour émouvoir le cœur. Il faut lire le magnifique passage qu'il improvise, à ce sujet, sur ses tablettes de voyage. « Il craignait, à voir l'espace qu'occupait ce tum- « beau, qu'on ne le reconnut pas tout, et que la « sépulture ne fùst elle-même, pour la pluspart, « ensevelie. »

Ce qu'il m'importe de constater, c'est l'attitude de l'auteur des Essais pendant son séjour sur le patrimoine de saint Pierre. De Rome, Montaigne se rend en pèlerinage, avec toute sa suite, à Notre- Dame de Lorette, et il y accomplit l'acte de piété le plus éclatant du christianisme : il y reçoit l'Eucharistie. Avant de quitter l'Italie, il revient encore à Rome; mais, grâce à Dieu, le climat de la péninsule n'aura rien ôté, à notre naïf raconteur, de ses qualités primitives. Sincère dans sa foi de chrétien, sincère dans ses pratiques, il conservera,

(i) Journal du voyage en Italie.

quand elle est d'occasion, sa bonhomie railleuse. Rien n'est amusant et sans fiel comme le récit de sa conversation avec le maître du Sacré-Collège , qui lui remettait ses Essais, dont un moine français avait censuré certaines pensées et certains mots. Le maestro, qui n'entendait pas notre langue, mais était fort homme d'esprit , accueillait, d'une façon charmante, les explications de Montaigne, et plaidait très-ingénieusement pour lui, en sa présence, contre un aultre qui le combattait , Italien aussi (i).

Le gentilhomme périgourdin , à Rome ainsi qu'aux Etats de Blois , devant les deux prélats comme en présence de Pasquier, tenait beaucoup à conserver ses mots et ses pensées, qu'il n'arbitrait pas, le moins du monde, reprochables.

Voilà pour la première entrevue. — Arrivons à la seconde, au moment où Montaigne va s'éloigner de Rome. « Les deux prélats, le maître du Sacré- « Collège et son collègue italien, me prièrent, ditce il, de n'avoir aulcun égard à la censure de mon « livre, en laquelle d'aullres Français les avoient « avertis qu'il y avoit plusieurs sottises, ajoutant « qu'ils honosroient mes intentions et affections « envers l'Eglise et ma suffisance, et estimoient « tant de ma franchise et conscience qu'ils remet-

( i ) Journal du voyage.

« toient à moi-même de retrancher en mon livre, « quand je le voudrois réimprimer, ce que f y « trouverois de trop licencieux, et, entre autres, «■ le mot fortune. (Il me sembla les laisser fort « contents de moi. )Et pour s'excuser de ce qu'ils « avoient ainsi vu curieusement mon livre etcon- « damné en quelque chose, m'alléguèrent plusieurs « livres de nostre temps, de cardinaux et religieux « de très-bonne réputation, censurés pour quelce ques telles imperfections qui ne touchoient nul- « lement la réputation de l'aucteur ni de l'œuvre « en gros ; me prièrent d'aider à l'Eglise par mon « éloquence (ce sont leurs mots de courtoisie) , et « de faire demeure en cette ville, paisible et hors « de trouble avec eux. »

Convenons que, dans ces termes avec les aimables prélats, Montaigne dut se trouver très à son aise, et peu sollicité ensuite de remédier à telle ou telle imperfection , qui ne touchait en rien à la bonne réputation catholique de f œuvre en gros. Aussi n'y change-t-il rien. N'est pas auteur qui ne comprenne ; — et Montaigne était bien auteur.

11 demanda l'honneur d'être admis à baiser les pieds du Saint-Père Grégoire XIII, et le Pontife l'exhorta à « continuer la dévotion qu'il avait tou- « jours portée à l'Eglise et service du roy très- « chrestien (i). » Enfin, il reçut du Pape une

(i) Voyage; édition de J.-V. Leclerc.

distinction dont il se sentit fort pénétré : Grégoire XIII lui conféra, par un bref, le titre de citoyen romain a très-précieux pour lui, nous dit-il, ne fût-ce que pour l'anlien honneur et « religieuse mémoire de son auctorité(i). »

Assurément, cette suite d'actes répétés viendrait justifier, s'il en était besoin, la profession de foi si simple que Montaigne faisait au début de son livre sur la théologie de Sebond, et repousser l'interprétation de cauteleuse prudence ou d'hypocrite témoignage qui ressortirait contre l'auteur, de l'appréciation déjà citée de M. J.-V. Leclerc. Montaigne se courbe si peu sous la doctorale ignorance, qu'au milieu du Sacré-Col lége, il défend, pied à pied, son œuvre et n'en sacrifie pas un mot. Si bien qu'il se fait ainsi relever d'une inoffensive censure, et, laissé à son for intérieur, n'est point constitué en ré voile.

Qu'il me soit permis de rappeler également que Montaigne , par ces multiples affirmations de christianisme et de sincérité, se défendait à l'avance, et non moins dignement, contre les jugements tels que les ont, trois siècles après lui, formulés MM. de Sacy ou Sainte-Beuve. Equivoque chrétien pour le premier, Montaigne pour le second, nous l'avons mentionné, n'est qu'un destructeur de la croyance

(i) Voyage ; édition de J.-V. Leclerc.

transcendante, un inventeur d'une méthode de grand tour.

11 n'avait pas encore dit adieu à l'Italie quand, le maréchal de Biron, maire de Bordeaux, terminant sa magistrature, les Bordelais le nommèrent spontanément à la place de ce grand seigneur. C'est à Rome que Montaigne reçoit la nouvelle de cette importante élection. On considérait alors cette dignité comme la plus éminente de la province. Notre sage s'empresse de refuser une élévation qu'il avait si peu recherchée; mais un ordre du roi Henri III met fin à de plus longs refus. Peut-être convient-il d'insérer ici cette lettre; honorahle à un si haut point pour le sujet, elle honore également le monarque qui, perdu au sein des mignons, savait encore apprécier le mérite :

Monsieur de Montaigne, pour que j'ay en estime grande voslre fidélité et zélée dévotion à mon service, ce m'a esté plaisir d'entendre que vous ayez esté eslu maior de ma ville de Bourdeaulx, ayant eu très-agréable et confirmé ladicle esleclion et d'autant plus vollontiez qu'elle a esté l'aile sans brigue et en vostre lointaine absence; à l'occasion de quoy mon intention est, et vous ordonne et enjoinct bien expressément que sans delay ny excuse reveniez au plus tost que la présente vous sera rendue, taire le deu et le service de la charge où vous avez eslé si légitimement appelé. Et vous ferez chose qui me sera très-agréable, et le contraire me déplairoit grandement, priant Dieu , monsieur de Montaigne, qu'il vous ayt en sa saincte garde.

Escript de Paris le XXV jour de novembre mil cinq cent quatre-vingt-ung. Hehby.

442 CHAPITRE CIXQU !ÈME.

Au-dessous :

A monsieur de Montaigne, chevalier de mon ordre, gentilhomme ordinairede ma chambre, estantde présent à Rome (i).

Montaigne accepta donc ; et, par la modération en même temps que par la fermetéet le tact de sa conduite comme maire, il maintint constamment la grande cité de Bordeaux dans sa fidélité envers le roi, tout en lui procurant, vis-à-vis du parti contraire, un état de paix relatif. Aussi, par une exception insigne, fut-il, à l'expiration de son mandat municipal, réélu d'une commune voix.

Sa magistrature terminée, il revient, avec la joie du sage, dans sa librairie de Montaigne. Mais le mal dont il souffrait depuis longtemps déjà, deviendra chaque jour plus intense. La douleur physique l'étreindra au milieu des troubles et des déchirements qui compromettent son repos, sa fortune et sa vie peut-être.

Montaigne fait face a tout, sans ostentation, sans faiblesse, en homme qui sait que la vraie liberté consiste dans la puissance de soi-même, dans les résolutions d'une conscience droite.

Henri III est mort assassiné. Le Béarnais, appuyant son droit sur son épée, combat vaillamment les armées de la Ligue. Il connaît, de longue main,

(i) Cette lettre, découverte, par M. Buchon , dans les archives de Bordeaux, a été publiée pour la première fois en i838. — Voy. Payen, Documents inédits, etc., 1847, P- 27-28.

Montaigne ; il va le chercher dans sa studieuse solitude, ou lui écrit comme à un ami sûr. Un des côtés de l'âme de Montaigne s'éclaire encore ici sous les regards du temps. Les deux lettres qu'on a retrouvées de lui, à l'adresse du roi Henri IV, suffiraient seules pour honorer une mémoire (iVElles respirent un respectueux mélange d'affection presque paternelle, de dévouement de sujet, et renferment les plus patriotiques conseils. Dans l'une, avertissement indirect, il félicite le jeune roi « d'à voir très- « lotiabl entent vengé ses formes externes h la haul- « teur de sa nouvelle fortune ; mais la déhonnaireté « et la facilité de ses humeurs internes, S. M. faict « autant louablement de ne les pas changer. »

Le roi le mande auprès de lui. <t Sera-ce pas bien tost à Paris, Sire? lui répond Montaigne, et y aie il moïens ni faulte que ie n'estande pour m'y randre (2). »

L'apôtre de la modération, en toutes choses, ne pouvait manquer de la conseiller à son roi, en même temps que de lui inspirer l'amour du peu-

(1) Première lettre, du 18 janvier 1690, Collection Dupuy, à la Bibliothèque impériale, t. LXIIl, p. 77, 78, publiée pour la première fois par M. Achille Jubinal. (Paris, i85o, in-8", avec/r/e siniile. ) — La deuxième, de la même année, quoique sans millésienne, Collection Dupuy, t. LXI, fol. 102, publiée par M. Macé, Journal de l'instruction publique, 1846, 4 novembre, reprod. dans l'édition Oh. Louandre.

(2) Henri IV n'entra dans Paris que le 22 mars 1692.

pie. Cette noble correspondance est empreinte de ce sentiment. Le consulté et le consultant n'eurent pas de peine à s'entendre : Henri IY et Michel de Montaigne , c'était la tolérance intelligente et le génie du possible : — les Essais et l'édit de Nantes. —

Dans l'autre lettre, de quelques mois sans doute postérieure (i), on voit, en quelques lignes, se révéler la fière et simple nature de Montaigne. Le roi a paru craindre que l'aisance du gentilhomme ne puisse suffire aux. frais d'un long déplacement ; et peut-être , qu'assez mal en finances lui-même, il n'en aura pas moins adressé des offres de service. « Sire, lui répond Montaigne, « Vostre Majesté me fera, s'il luy plaist, ceste grâce a de croyre que je ne plaindray jamais ma « bource aux. occasions ausquelles je ne voudrois « espargner ma vie. Je n'ay' jamais receu bien quelce conque de la libéralité des roys, non plus que a demandé ny mérité ; et n'ay receu nuls payemens « des pas que j'ay employés à leur service, des- « quels Vostre Majesté a heu en partie cognois- « sance. Ce que j'ay faict pour ses prédécesseurs, « je le feray encores beaucoup plus volontiers « pour elle. Je suis, Sire, aussi riche que je me « souhaite. Quand j'auray épuisé ma bource

(i) De Montaigne, le second de septembre.

« auprès de Vostre Majesté, à Paris, je prendray « la hardiesse de le luy dire, et lors, si elle m'es- « time digne de me tenir pins longtemps à sa « snitte, elle en aura meilleur marché que du « moindre de ses officiers. »

Mais le terme de la carrière de ce sage approchait. La mort allait bientôt venir le réclamer, non le surprendre. Pour le chrétien, philosopher c'est apprendre a mourir; c'est être toujours botté, prêt à partir. Montaigne était prêt. Ce qu'il voulait faire pour le service de la mort était toujours fait. « Il n'eût jamais osé le délayer d'un « seul jour (i). » Il avait proclame que la mort n'ayant pas d'horreurs, pour celui qui recevait, avec autorité, les promesses de la béatitude éternelle, « il voulait estre dissoult et estre avecques Jésusce Christ (2); » il demandait les secours spirituels de l'Église.

Libre à son continuateur, Voltaire , de dire, deux siècles après lui : u 11 n'y a que les lâches et « les superstitieux qui, chez nous, envoient cherce cher un prêtre; et le prêtre se moque d'eux. Il « sait bien qu'il n'est pas l'ambassadeur de Dieu c< auprès des moribonds (3j. »

(1) Liv. III, chap. ix.

(a) Liv. U, chap. xii. (Saint Paul, E p. cm x Philip., c.i,v. a3.) (3) Note de Voltaire, Examen rfr milord Bolimbroclce ; la fin du passage est bien plus vive encore.

Libre à Voltaire de parler et d'écrire ainsi. Sur ce sujet encore, expliquez si vous le pouvez, comment il est de la famille de Montaigne. Si le gentilhomme chrétien avait assisté à la malheureuse fin de Voltaire ; s'il eut vu cet esprit fort, tour à tour appeler et repousser le prêtre; demander, quand il croit mourir, le chanoine Gauthier; lui défendre sa porte quand il se croit sauvé ; flotter entre les mains des encyclopédistes qui l'entourent; tantôt revenant aux traditions de son enfance catholique; tantôt appréhendant les ironies du monde ; certainement Montaigne eût répété une de ses maximes favorites : « La résolution et l'asseurance d'une ame réglée ne se doibvent iainais attribuera l'homme qu'on ne lui ayt vuiouer le dernier acte de sa comédie et sans doubte le plus difficile : en tout le reste il peult y avoir du masque. Mais à ce dernier roolle Vie la mort et de nous, il n'est plus temps de feindre; il faut parler français (i). » Et, s'il eut vu qu'un vieillard plein de gloire, au moment de paraître devant Dieu, persifflaitoulrageusementson ministre (2), il n'eût pas reconnu en lui « une ame réglée ; » il eût assez mal auguré du dernier jour, « du maistre jour de sa vie. »

(i) Liv. I, chap. xvm.

(2) L'abbé de Tersâc (curé de Saint-Sulpice, paroisse de Voltaire), qui lui répondit et agit en apôtre autant qu'en homme d'esprit.

Le philosophe Montaigne, qui pourtant avait fait ses preuves de courage, et n'avait point trop mal combattu la superstition, pensait un peu autrement queVoltaire sur la sainte mission du prêtre : « Il se reconciliait à Dieu au commencement de ses « maladies, » comme il vous en souvient; il négligeaitlenotaire, éconduisait le midecin, mais faisait appeler son curé. — Et, chaque soir, c'était pour luiunedouce habitudede réciter son patenôtre (i). Il lui avait toujours semblé, que nous devions avoir, de cette prière, plus d'usage que nous n'en avons, puisque, « par une faveur particulière de la bonté divine, elle nous a été prescrite et dictée de la bouche de Dieu. Si j'en étais cru, continuait-il, à l'entrée et à l'issue de nos tables, à nostre lever et coucher, à toutes actions particulières auxquelles on a coutume de mêler des prières, je voudrois « que ce feust le patenôtre que les chrestiens y employasssent, sinon seulement, au moins tousiours. » L'Eglise peut étendre et diversifier les prières selon le besoin de notre instruction, mais on devrait donner à celle-là, estime Montaigne, ce privilège que le peuple l'eût continuellement en la bouche ; « car il est certain qu'elle dict tout ce qu'il faut et qu'elle est très-propre à toutes occa-

(r) Montaigne admirait cette belle prière, et simplement, comme il fait de tout, il nousapprend qu'il ne se couchait pas avant d'avoir dit le patenôtre. — Liv. III, chap. ix.

sions. C'est l'unique prière, dit-il, de quoy je me sers partout et la répète au lieu de changer : d'où il advient que je n'en ay aussi bien en mémoire que celle là (i). »

Ecoutons, sur ses derniers moments, le récit d'Etienne Pasquier (2) :

« Une esquinancie lui étant tombée sur la lan- « gue, il demeura trois jours entiers, plein d'en- « tendement, sans pouvoir parler. Au moyen de « quoy il était obligé d'avoir recours à la plume « pour faire entendre ses volontés. Et, comme il '< sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bul- « letin, sa femme de semondre quelques gentils- « hommes siens voysins, afin de prendre congé « d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la Messe « dans sa chambre ; et, comme le prebstre était « sur l'élévation du Cor/Mis Domini :', ce pauvre « gentilhomme s'eslanca, au moins mal qu'il put, « comme à corps perdu sur son lit, les mains « jointes, et en ce dernier acte, rendit son esprit « à Dieu, qui fut un beau miroir de l'intérieur de « son âme. »

Michel de Montaigne mourut le i3 septembre 1592, au château de Montaigne, âgé de cinquante-neuf ans, six mois et treize jours (3).

(1) Liv. I, chap. lvi, pages 66 et 6j, édit. de Louandre.

(a) Lettre déjà citée a M. Pelgé , maître des Comptes.

(3) Ou cinquante-neuf ans, six mois et trois jours, en te-

Je me suis efforcé d'indiquer les points principaux qui caractérisèrent dans l'auteur des Essais l'homme privé, le littérateur, le moraliste, le philosophe et le chrétien (i). Mais je ne me dissimulais pas, à chaque moment de cette étude, combien les couleurs manquent pour reproduire de semblables modèles. C'est eux-mêmes qu'il faut voir, admirer avec leurs grâces natives, leurs indicibles qualités et même ces imperfections de détail, qui ne font que ressortir davantage l'originale vigueur de l'ensemble. Rien n'est désespérant , en

nant compte des dix jours retranchés, en i582, par le pape Grégoire XIII.

(i) A. Grûn, dans la Vie publique de Montaigne, résume ainsi son appréciation impartiale du christianisme de Montaigne que nous jugions en même temps, de la même manière.

«Montaigne mourut chez lui , en i5ç)2 ; et son dernier acte fut une profession, en quelque sorte puhlique, de la religion catholique qu'il avait constamment observée et servie pendant sa carrière politique. Au milieu des guerres civiles et religieuses, et sans jamais se départir de la modération qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie, il s'était toujours montré réellement catholique et royaliste. >> {Voy. page 4oo.) Au cours de son livre, M. Grûn reproduit souvent celle opinion et la justifie par des faits concluants. Par conviction et en dépit des dangers, Montaigne , dit-il, fut et resta toujours du parti catholique et royaliste (page 45). Sans cesse aussi dans la vie publique de Montaigne M. Grûu par des documents ou par des faits irrécusables, établit, incidemment, la parfaite concordance entre la morale ferme, la philosophie modérée, religieuse de Montaigne, et ses actes.

effet, comme les auteurs sans défaut ; on les dirait coulés en moule. Lisez Montaigne; et, de ce côté, vous ne vous désespérerez point. Ainsi que la plus riche matière en fusion dégage des scories, ainsi Montaigne, compositeur de premier jet, laisse-t-il après lui parfois l'incorrection, et ne s en chault. Son mot lui plaît. Lorsqu'il reverra son œuvre, ajoutant, intercalant jusqu'à son dernier jour, il est rare qu'il mette la main sur une locution quelconque, pour l'expulser ou la châtier. Elle est venue, elle a droitde cité. Mais aussi, que de précieuses conquêtes pour la langue, en regard de quelque parler trop hasardé, même en idiome gascon. Au milieu de ce remuement fécond, quand Montaigne fait au gré de sa fantaisie « des battues « dans son cerveau (i) », d'où s'élancent, légions ailées, ces idées qu'on' croirait enfantées par un monde, et qui se formaient chez un homme ; que d'étonnantes conceptions, que de mots nés pour ne plus mourir, sous le besoin de la pensée ! Combien d'autres rajeunis par l'emploi ou si naturellement plies aux nécessités du discours, aux nuances de la psychologie, qu'ils semblent être aussi une création de cet artiste sans pareil. La saveur, la moelle que vous sentez dans sa pensée, ii semble que les mots s'en imprègnent. Et ce dire pittoresque, et ce

(i) Lettres genevoises, expression de Topffer, appliquée à lui-même.

tour d'esprit particulier qui vous font trouver aux plus graves questions un charme sans cesse nouveau !

Destinée singulière que celle de l'auteur des Essais : nul ne s'est élevé plus haut que lui dans l'étude de l'homme en rapport avec la société ; nul n'a traité plus complètement peut-être tous ces intérêts psychologiques qui, constituant le code de la vie , sont d'ordinaire exposés d'une façon plus didactique que charmante ; nul n'a moins songé à les accidenter de faits, à couper ses récits d'aventures ; et cependant nul ne retient et ne captive davantage. C'est qu'aucun n'a, comme lui, coloré ses pages des franches couleurs qui attirent et des reflets qui font songer. Nul n'a réchauffé son style de ce souffle de naturel et de force qui nous pénètre à la lecture des Essais ; nul n'a le secret de son humeur. Par conscience , lit-on la plupart des philosophes ou des grands maîtres d'esthétique ; c'est par goût qu'on relit Montaigne. Précurseur du dix-septième siècle littéraire, il sut reprendre et courageusement parler ce langage français que les philosophes et les docteurs de son temps méprisaient du haut de leur superhe , comme l'instrument du vulgaire ou l'amusement des rimeurs, et remplaçaient par le latin. Froissard et Gommines avaient leur coin, vous le savez, dans la librairie de Montaigne.

4ô2 CHAPITRE CINQUIÈME.

Ce n'est donc pas seulement le penseur, le lettré, qu'il faut admirer en Montaigne; le philologue a bien sa part , sa grande part. Que ne lui a-t-on pris? ([lie ne pourrait-on encore lui prendre ? Demandez a La Bruyère, à La Fontaine, à Molière , à madame de Sévigné, demandez à Pascal lui-même, qui avait tant conversé avec notre écrivain, qu'il parlait Montaigne à son insu. Et depuis le dix-septième siècle, depuis ces belles et classiques figures, que dressais faits sur les Essais. Combien, en philologie, d'innombrables petits Montaignes? — Assurément, je ne vois aucun mal à cela; je le constate , voilà tout. — L'aventure d'un mot a son charme f l'esprit en suit les incidents, et l'histoire adopte ou rejette. C'est un moyen de remonter aux sources; c'est le mouvement de la forme. Lisez aussi, en ne vous préoccupant que du fond, les plus hautes conceptions de la pensée depuis trois siècles; inclinez-vous vers les plus humbles, et partout vous retrouverez des lambeaux de Montaigne que chacun taille à son modèle, mais dont tous sont désireux de se vêtir, pour recommander leurs doctrines. Nous relevons donc de Montaigne littérateur et philologue, en même temps que nous recherchons le penseur. — Peu d'écrivains, au reste, ont plus tôt joui de leur gloire. On hésita d'abord à accueillir son livre; mais l'hésitation fut courte. Plusieurs éditions des Essais s'imprimèrent, durant la

vie même de Montaigne. Tous les lettrés du seizième siècle voulaient avoir ce livre , sans précédent alors, sans égal depuis. Hauts prélats, chancelier de France, magistrats, grands seigneurs, de toute nuance, dévorèrent les Essais, et le plus mince gentilhomme aurait craint de passer pour être trop Nemrod , s'il n'eût eu, en garantie de sa littérature, un Montaigne sur sa cheminée.

Inutile de répéter comment l'adopta le siècle qui suivit; les noms que j'ai cités répondent. — L'imitation, nous l'avons dit, commença son école. — Le dix-huitième siècle continua, qui, de plus, voulut s'approprier ses doctrines , en les assaisonnant aux desseins de son scepticisme. Voltaire ne s'en gêna pas. Qui ne sait enfin tout ce que J.-J. Rousseau a puisé dans l'auteur des Essais, quoiqu'il ait eu grand soin de n'en rien dire? Ce n'est pas une médiocre fortune que de tenter de tels imitateurs. On me pardonnera d'en rappeler l'histoire.

Si, eu égard à mon insuffisance à retracer, au point de vue de l'art, la surprenante figure de Montaigne, je me suis, au moins, assez inspiré de lui-même; si je suis parvenu à distinguer l'homme, dans cette confession qu'il faisait « tout haut, en public; » si, m'honorant de l'appliquer à moi, je ne l'ai pas , cependant, traité comme Platon, que « chacun couche du côté qu'il le veut (i) ; » écueil,

(i) Liv. II, chap. xir.

avouons-le humblement, qu'il n'est pas toujours très-aisé d'éviter; si, au contraire, il m'a été donné, quelque faible qu'en soit la mesure, de comprendre un penseur affamé de se faire connaître ; j'aurai peut-être, en justifiant mes convictions, contribué, pour ma modeste part, à établir la vérité.

Que si, surtout, de plus forts et de mieux écoutés, s'emparant de cette immortelle figure, la voyaient telle qu'elle m'a sincèrement apparu , et l'éclairaient, pour tous, de cette lumière qu'elle aima et que les peintres obscurcirent, je ne puis douter que Montaigne ne sortît bien , enfin, de ce demi-jour indécis où chacun prétend aujourd'hui le laisser, afin qu'il soit tour à tour présenté à l'adoration desadeptes : sceptique aux yeuxdesuns; pour les autres, religieux et croyant. Je ne puis penser que le moraliste qui n'admettait, en théorie ainsi qu'enfait, rien au-dessus de l'honnête; le philosophe qui, combattant les suzerains delà raison, plaçait si haut la royauté de Dieu ; le chrétien qui rendait, au besoin, témoignage, et pratiquait si simplement; celui-là, enfin, qui personnifiait la franchise; je ne puis accepter qu'un tel homme demeurât à jamais condamné aux tortures de l'équivoque.

Qu'il me soit permis d'opposer à tous les jugements formulés si longtemps après la vie de Montaigne, et dans des conditions d'école , d'imitation ou de penchant qui les rendent plus que suspects,

CHRISTIANISME DE MONTAIGNE. 45o

l'appréciation calme, respectable et bien renseignée des pins graves contemporains de Montaigne. Ce à quoi le moraliste , le plnlosoplie et le chrétien a tenu avant tout , c'est à ne tromper personne, à mettre sa foi et ses actes, constamment en rapport sincère. Ce but constant de sa vie lui est disputé, depuis deux siècles au moins, avec acharnement. Voilà, pourtant, comment s'exprimait l'illustre historien de Thou, qui lisait à la fois dans la vie et dans l'esprit de Montaigne : « Je déclare avoir tou- « jours trouvé en lui un lion une franc, ennemi de « toute contrainte et qui n'était entré dans aucune « cabale ( i ) . »

Etienne Pasquier, si lié d'affection avec Montaigne, si indépendant d'opinion et qui n'a pas, on s'en souvient, ménagé les observations ou le blâme au littérateur entêté, dit de lui : « Moy qui m'es- « timais, pendant sa vie , bienheureux d'estre ho- « noré de son amitié, j'aime, respecte et révère « sa mémoire autant et plus que de nul autre, m Résumant plus loin, en quelques traits, la carrière de Montaigne : « Au demeurant, ajoute-t-il, ne « pensez pas que sa vie ait esté autre que le géné- « rai de ses écrits (2). »

Tel n'est sans doute pas, il vous en souvient, le sentiment d'Henri Martin , qui , par une intuition

(1) Mémoires, liv. Il, année i582.

(2) Lettres de Pasquier, lettre I , à M. de Pelgé, liv. XVIII.

4jC CHAPITRE CINQUIÈME.

rétrospective, verra bien mieux le vrai Montaigne que ne lavaient vu vivant, parlant et agissant, Etienne Pasquier et de Thou; qui, pour le comparer à Rabelais , pour lui préférer Rabelais, constitue des affirmations au profit du dernier, et charge Montaigne des « peut-être » qui sont la propriété de Rabelais; qui, du haut de son érudition, ne dédaigne pas de se tromper en attribuant à deux chapitres de Montaigne (i), des pensées et des expressions qui ne s'y rencontrent nullement.

Jusqu'à quel point sont fondés les regrets de ceux qui estiment que Michel de Montaigne, apologiste résolu des dogmes de l'Eglise, à l'heure de son ardente lutte, accommodant au service de la démonstration de sa foi les outils naturels et humains que Dieu lui avait donnés, aurait plus efficacement servi la vérité ? C'est ce qu'il ne m'est pas donné d'apprécier. Celui-là qui seul dispose des intelligences, comme il « incline les événements des batailles », connaît absolument la mission des ouvriers qu'il emploie. Il est moins téméraire de discuter des faits que de commenter des hypothèses. Peut-être, toutefois, est-il permis de reconnaître que , plus directement mêlé aux luttes du seizième siècle, Montaigne se fût plus généralisé et n'aurait pu léguer à nos étonnements, à nos admi-

(i) Liv. I, chap. n et xx des Essais.

rations , cette forme qui est la sienne. D'aventure sa complexion, mais à coup sûr l'état de son esprit, ne l'engageaient pas autrement. Il n'était point fait pour les malheurs vrais ou imaginaires , pour les impétueuses tourmentesqui précipitèrent Pascal dans ses ardeurs sublimes. Prédisposé à aimer, il avait, il est vrai, perdu de bonne heure les objets de sa plus fraîche dilection ; mais quelque vifs qu'aient pu être ses regrets, de quelque sympathie qu'on les entoure, ce n'étaient pas de ces pertes qui ravagent le cœur, semblablesaux crises des violentes passions, et poussent l'âme vers l'extrême. Successivement , il se repliait sur lui-même , dans son intérieur de Montaigne, et sa librairie l'isolait; non qu'il eût de très-notables mécomptes, au jugement, toutefois, de quiconque n'aurait vu que l'extérieur de son état; encore moins de graves anxiétés. Mais lentement, à son insu, il se désintéressait d'un milieu où ses prédispositions affectives, non plus que ses besoins intellectuels, ne paraissent guère avoir été compris. Si bien qu'un jour, on se le rappelle, il s'écriait , renchérissant sur la réalité : « Excepté « pour la vie, il n'est rien pourquoy je veuille me « rongerlesongles. » C'étaitdonc un étatdel'esprit, detout point, dans le tempérament. L'aiguillon d'un malheur soudain, la morsure des vives infortunes, ne le surexcitaient pas. Rien, en un mot de ce qui agit parfois si merveilleusement sur les hommes;

rien de ce qui aurait pu, comme énergique diversion, le porter, en champion du bon droit, dans la lutte directe des idées. Il se tient dans ces régions moyennes où rien de violent ne pénètre, pas même un sérieux ennui. Si cet hôte des gens nerveux cherche à se glisser chez Montaigne , il le renvoie sans se fâcher. Une moquerie L'en débarrasse.

De tout ceci, il nous reste l'écrivain que vous connaissez ; maître de son sujet, y puisant à mains pleines, ne l'épuisant jamais; le confident des bonnes et des moins bonnes pensées, parce qu'il est le génie du vrai ; le dépôt où Dieu a tout mis ; l'Ame tendre des premières années, qui, à travers les glaces du temps, le poids des douleurs et le vide, reparaît pour nous faire, sans remords, aimer l'homme dans l'auteur. Il nous reste ce modèle d'amitié, écrivant comme impression de voyage, des bains délia Villa, en Italie, à M. d'Ossat, dix-huit ans après la mort d'Etienne de la Boëtie : « Je tumbay en un « pensement si pénible de M. delà Boëtie, et y « fus si longtemps sans me raviser, que cela me « fit grand mal. » — Retrouvant, pour parler de la Boëtie, le langage du cœur qu'ils parlèrent ensemble; caressant l'image chérie, ainsi que le reflet d'un pieux bonheur; recommandant au chancelier de L'IIospital, à l'ambassadeur de France le conseiller Paul de Foix, les poésies et la mémoire de son ami, avec la tendresse d'une mère qui re-

commanderait son premier-né (i); ne rencontrant plus dans le monde un homme qu'il puisse comparer à celui qu'il avait perdu. — Le bon fds qui portail les vêtements de son père , pour « s'envelopper de lui »; qui, dans les avenues du château de Montaigne, appuiera plus tard sa vieillesse sur « les gaules du défunt seigneur (2) », comme pour évoquer son contact, presser sa main , de souvenir. « L'aimable homme, ainsi que disait avec « raison madame de Sévigné , notre ancien ami, « mais à force de nous être ancien, qui nous est « toujours nouveau. » Le penseur indépendant, mais de celte indépendance loyale que donnent la vie des champs, la dignité des habitudes, et qui s'incline devant Dieu.

Quoi qu'il en soit, si j'osais formuler un regret en présence de ce grand ouvrage ; si, oubliant pour un moment, que la manière de Montaigne fut vraisemblablement une réaction contre la déraison de son siècle, j'osais exprimer ma pensée personnelle , je dirais que l'illustre auteur des Essais n'eût peut-être pas moins étonné et enseigné le

(1) Voy. Correspondance de Montaigne. Il adressait à ces deux personnages les poésies latines de la Boëtie. Chacun sait aussi avec quel soin il publia la Servitude volontaire, du même auteur.

(2) Gaulo — Gaule, synonyme de bâton , en vieux gasconlimousin. Montaigne nous raconte qu'il conservait chez lui, dans sa bibliothèque, les gaules qui avaient servi à son père.

monde, si, appliquant à la recherche du vrai et du beau cette puissance d'esthétique que nul ne reçut comme lui, il eût pris plus souvent son essor vers le ciel, en proportion de sa force.

Mais j'allais perdre de vue qu'il s'agit du Montaigne réel, qui a vécu, qui a pensé, et non d'un Montaigne de convention, à dessiner selon nos préférences.

Le tempérament religieux de Montaigne, si je pouvais me permettre de prendre un exemple aussi haut, me paraîtrait en harmonie avec un livre saint dont il faisait de fréquentes lectures. L'Ecclésiaste est partout dans les ouvrages de Montaigne. Tnvoqué dans ses discussions, incrusté aux poutrelles de sa librairie (i), ce livre du désenchantement, de la sagesse qui doute d'elle-même; ce livre qui enseigne également : « la nécessité de se renvoyer à Dieu (2) , » semble avoir inspiré les Essais.

« Accepte, dit YEcclésiaste (3), en bonne part, les choses au visaige et au goust qu'elles se présentent à toy, du iour à la iournée : le demourant est hors de ta cognoissance. » Tel est, entre autres ,

(1) Plusieurs des inscriptions de Montaigne, déjà données et prises aux chevrons de sa Bibliothèque, appartiennent à I Ecclésiaste. Nous en publions une inédite.

(2) Maxime habituelle de Montaigne.

(3)Eccl., III, 22; V, 17, etc.

un des conseils que Montaigne emprunte au saint livre (i).

Ainsi que le fils de David, Montaigne s'écriera : « vanité des vanités, et tout n'est que vanité (2)! » Ainsi que le roi d'Israël, il veut montrer à l'homme le néant de toutes les choses de ce monde, y compris la sagesse humaine (3). Ainsi que l'Ecclésiaste , Montaigne a tout connu , les honneurs, la gloire, les plaisirs , la science et la sagesse; ainsi que l'écrivain sacré, il se complaît à montrer et le néant des uns et l'insuffisance des autres. De même que l'Ecclésiaste, il hésite «m moment devant la vie future. Il sera peut-être tenté, à l'exemple de Salomon, de ne voir dans l'homme qu'un animal semblable aux autres, mortel comme eux, et comme eux vanité : « Bourbe et cendre. » Une partie de son chapitre xn, en vue d'humilier la raison, côtoierait d'assez près cette interrogation du livre saint : « Qui a vu l'esprit de l'homme, pour savoir s'il monte eu haut, et l'esprit de la brute, pour savoir s'il descend en bas dans la terre (4)? De même que l'Ecclésiaste, Montaigne ne tardera pas, sur ce grand intérêt, à remonter

(r) Essais, liv. II, chap. xn, page 376.

(2) Cette parole de l'Ecclésiaste fut gravée, en racoinci, par Montaigne, sur les poutres de sa bibliothèque.

(3) Ecclésiaste, I, 8-18, 11, 9-19; Mil, 17, etc., etc. (',) Ecclésiaste, III, 18-21.

vers Dieu et à proclamer à son tour, que, « mourir c'est vivre (i), » c'est achever un voyage en pays étranger (2). »

La préparation à une bonne mort , but constant des efforts de Montaigne, nous ramène à l'Ecclésiaste.Si Salomon exhorte son élève «à jouir de la vie en attendant la vieillesse, ce qui nous rappelle Montaigne (3); si, au milieu de ses incertitudes, le fils de David en vient à conseiller une sorte de modération, tant clans le bien que dans le mal (7j)i ce qui dépasse la tolérance de Montaigne, lequel flagellait le mal, s'il n'exigeait pas l'excellence du bien ; avant Montaigne et plus autorisé que Montaigne, Salomon avait terminé, par cet avertissement qui , excluant toute idée de tolérance blâmable, nécessite la préparation à une bonne mort, et renferme vivante la doctrine de l'autre vie : « Sache que sur tout cela, tu auras à répondre au jugement de Dieu (5). »

Il nous sera, néanmoins, permis de regretter qu'il n'ait été donné à la nature de Montaigne de ne s'assimiler qu'au moins militant de nos livres sacrés.

Sans doute, en procédant différemment, il n'au-

(1) Paroles de Montaigne déjà citées.

(2) Ecclésiaste, VII, 1.

(3) Ecclésiaste, XI, 1-6, 7-9.

(4) Ecclésiaste, VII, 17-18.

(5) Ecclésiaste, XII, 1-7.

rait pas fait gravir à l'homme, sur la terre, le dernier échelon de l'échelle qui le rattache à Dieu, quoique le pieux Raymond Sehond déclarât ce degré franchissable ; mais il eût pu tendre à régulariser, sous l'action de la foi , l'effort des esprits vigoureux. Il eût pu les aider plus directement à se rapprocher de la vérité religieuse, qui est le beau absolu.

La raison est aussi et surtout, de création divine. Son droit est de marcher vers Dieu ; son devoir consiste à s'arrêter, avec respect, quand elle se sent impuissante à poursuivre. 4

La science moderne, en ses plus hautes sphères, semble engagée dans cette voie. C'est Cuvier, qui , dans son Discours sur les révolutions du globe, justifie, de fait, les traditions de la Genèse. C'est le même génie qui , interprétant l'ordre du monde , et les atteintes à l'ordre qui constituent si fréquemment la vie de l'homme, nous dira : « Quand on voit le malheur de la vertu et la prospérité du crime, c'est un besoin profondément senti que celui d'uN ordre de choses a venir; car on ne voit point que l'auteur de la nature ait soumis à un semblable désordre aucune autre partie de cet univers (1). » Ailleurs il écrira : « Moïse nous a laissé une cosmogonie dont l'exac-

yi) Conclusion de son Histoire des mammifères.

« titutîe se vérifie chaque jour d'une manière ad- « mirable. Les observations géologiques récentes, « s'accordent parfaitement avec la Genèse, sur « l'ordre dans lequel ont été successivement créés « les êtres organisés (i). »

Non-seulement les prodigieuses recherches de Cuvier le conduisent , assurément sans parti pris, à la vérification de l'exactitude cosmogonique de Moïse; mais elles le ramènent au même accord sur la date assignée à l'existence du monde, et sur le fait immense du déluge. Brogniart, le collaborateur et l'ami de Cuvier (2), Dumas, Ampère, qui, non plus que Cuvier, ne se sont préoccupés du moindre désir de concordance avec la Bible, viendront aussi témoigner de sa précision merveilleuse.

« L'ordre d'apparition -des êtres organisés, di- « sait Ampère, est précisément l'ordre de l'œu- « vre des six jours, tel que nous le donne la Ge- « nèse (3). v

(1) Voy. Université catholique; avril i83o.

(2) Végétaux fossiles.

(3) Revue des Deux-Mondes, Ier juin i833. Voyez aussi, suite fait et la date du déluge : Letronne, Cours d'archéologie, in Piincipio. Sur la cosmogonie, Marcel de Serres ( n. afio, afîi, Ie n°); M. de la Bêche, Manuel de géologie ; Alex. Bertrand, Lettres sur les révolutions du globe, p. 343; le savant Pallas, Voyage dans la Haute Jsie, etc., etc. Nérée Boubée , notamment {Manuel de Géologie, a, 4. — 3e édition ), s'exprime

D'autres fois, la science nous montrera ses plus précieuses découvertes en rapport complet avec les indications de la Bible, les axiomes de la Genèse, et viendra se relier à la vérité de la cosmogonie de Moïse sur l'apparition de la lumière avant le soleil, sur le mode d'une distribution primitive et égale d'une lumière calorique (i); en un mot^ sur la création, sur la coordination du monde.

C'est après ces profonds chercheurs, après les travaux des deux frères Deluc, M. Flourens qui, dans un livre imprimé d'hier sous ce titre : Delà Longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe, vérifie lumineusement les modifications préalables de notre planète, avant que la vie n'apparût, et rend témoignage en ces termes : « Toutes « ces conditions nécessaires à la vie, et dont, une

ajnsi : « Le monde a eu un commencement et tout, dans les « entrailles du globe comme à sa surface extérieure, atteste « un commencement et indique une fin.»

Plus de deux mille ans auparavant, Platon avait dit : « Le « monde est né; car il est visible, tangible et corporel. Ce « sont là des qualités sensibles : tout ce qui est sensible tom- « liant sous le sens de l'opinion, naît et périt, nous l'avons « vu; et tout ce qui liait doit nécessairement, disons-nous, <■ venir de quelque cause.

« Le inonde est la plus belle des choses qui ont un com- « mencement, et son auteuk la meilleure de toutes les cau- « ses. » (Timce, trad. de V. Cousin , p. 117.)

(1) Marcel de Serres, professeur de la Faculté des sciences à Montpellier, t. Ier. — Chainbard, Eléments de géologie .

« seule manquant, la vie était impossible, la tem- « pérature, l'eau, l'oxygène, le végétal pour la « nourriture de l'animal herbivore; l'animal « herbivore pour la nourriture du Carnivore ; toutes a ces conditions nécessaires, si habilement coin - « binées et préparées pour le moment précis où « devait paraître la vie, prouvent Dieu et un seul « Dieu. S'ils eussent été deux, ils ne se fussent pas « si bien entendus. »

La science moderne, dans ses démonstrations vraiment mathématiques des faits primordiaux, vient donc corroborer les affirmations de la Genèse. Sur ce point encore, la philosophie géologique du dix-huitième siècle se trouve singulièrement en défaut, soit qu'elle se personnifie dans Voltaire, déclarant, dans le plus sérieux de ses ouvrages, « que l'histoire du- déluge ne figure autre « chose que la peine extrême qu'on a éprouvée, « dans tous les temps, à dessécher les terres que la « négligence des hommes a laissées longtemps « inondées (j); » soit que, négligeant sa bouffonne explication -des vastes dépôts de coquillages qui ont inscrit l'événement du déluge au sommet des plus hautes montagnes (2), on accompagne le même

(1) Essai sur les Mœurs. — Du Védam.

(2) Voltaire prétendait que c'étaient des coquilles tombées du chapeau des pèlerins, pendant que, pour se rendre à

philosophe clans ses tristes paraphrases de la Genèse et des autres livres saints; soit qu'on parcoure les plus fabuleuses hypothèses des plus renommés géologues de ce temps-là :Dupuis,Volney, et même de l'infortuné Bailly.

Le scepticisme religieux qui guidait ces géologues, ne pouvait servir la vérité.

Ce n'est pas seulement sur l'histoire de la constitution du monde, de son bouleversement principal que se rencontrent, après trois mille cinq cents ans de recherches, les savants et l'historien sacré. L'ethnographie, la linguistique concordent aussi, avec les traditions de la chronologie biblique, pour établir l'unité de l'humanité dans la personne d'un seul homme; par suite, l'unité des langues aux premiers âges, leur confusion ultérieure, la dispersion de la famille humaine, toutes ces grandes phases enfin qui marquent, à ces temps reculés, les étapes de l'humanité, telles que Moïse les raconte. Champollion, confident inspiré des vieux Sphynx , pourra écrire à M. Wiseman (i), à la suite de miraculeux travaux : « L'application de ma décou- « verte vient invinciblement à l'appui de ces véri- « tés. »

M. de Saulcy, de l'Institut, continuateur de

Rome de tous les points de la terre, ils traversaient le mont Cenis.

(,i) Aujourd'hui cardinal, archevêque de Westminster.

Champollion, confirmera, de plus en plus, les attestations de son illustre devancier. En avril [85o, il écrira à M A. Nicolas, au livre de qui je m'honore de faire cet emprunt : a Tout ce qui concernait les u empires de Ninive, Babylone, Ecbatane, je l'ai « discuté (pourquoi ne l'avouerai-je pas humble- « ment aujourd'hui?) avec la pensée préconçue « que probablement je trouverais l'Ecriture sainte « en défaut. Ce que je m'attendais à découvrir m'a « complètement échappé; je n'ai rencontré parti tout qu'une exactitude mathématique (i). »

Tout concourt donc à confirmer, par le naturel et. humain instrument, la vérité des vérités, la création et son ordre. Je le demande, peut-on dire dès lors : mon créateur ! sans que ce mot ne constitue la Religion ?

Avec une pareille basp, avec le sentiment de cette certitude première que le dix-neuvième siècle n'a fait que fortifier, mais dont tous les siècles ont eu forcément la conscience, et que la vie de Montaigne démontre, peut-être le philosophe chrétien eût-il pu aborder, plus résolument, un plus grand nombre des vérités qui s'en dégagent.

Géologie, histoire, ruines des monuments, rendues à la vie, pour témoigner dans cette immense enquête, tout aboutit aux simples et sublimes formules d'un homme qui écrivait alors que lagéolo-

(i) Etudes philosophiques sur le Christianisme, t. V, p. /(o5.

gie n'existait pas, que l'histoire se transmettait par des récits, et qui traçait, sans jamais se tromper, les grandes œuvres, les grands desseins de Dieu, les grandes aventures de l'homme. Tout cela sert le christianisme , déposé en germe dans la loi de Moïse, si souvent annoncé par elle. La véracité du dépositaire consacre la vérité du dépôt.

Grâce au ciel, ces graves études, ces méditations des élus de la science s'éloignent, comme moyen et comme but, des destructions du dix-huitième siècle, alors que le plus grand génie du temps, à propos d'un des livres saints, écrivait : « A qui me dece mandera quel est l'historien du Pentateuque,.']e « répondrai : Qui a fait Y Histoire des quatre fils « d Ajmon (i )? »

Le théologien du quinzième siècle, Raymond Sebond, qui dressait l'échelle des êtres pour monter jusqu'au trône de Dieu, penserait naturellement que tout a été fait aujourd'hui, pour cette céleste ascension. Hélas! non, tout n'a pas été fait; le tout n'est pas possible à l'homme ; l'absolu doit lui échapper. Le contraire fut la généreuse erreur de Sebond. Mais quelque chose a été fait. Le progrès de la science, sous la foi, n'est-ce pas la raison devenue sage, le point de départ probable de la liberté sous la loi, « tasche difficile ? »

(i) Voltaire : Examen important de milord Bolimbrocke °t P/tilosop/iie.

Peut-être cependant que, pour l'ordinaire pratique, pour le bonheur des masses, qui ne comptent pas des Cuvier, des Champollion par centaines, la foi simple est-elle encore le procédé le plus chrétien et le plus sûr. Aussi revenons à Montaigne, dont le sens pratique fut si net, et qui pourrait bien encore, ici, avoir raison.

Lui qui préférait de beaucoup l'enseignement du catéchisme aux théories spéculatives , trouverait vraisemblablement en fait, s'il en avait besoin, un précieux secours auprès d'un écrivain de ce temps- ci , qui finit par cm lui-même commença.

C'est un maître, en effet, dans la pensée, dans sa langue philosophiques, dont le nom témoigne à la fois de l'indépendance de l'esprit, du charme de la méditation, de la profondeur des recherches ; qui, descendant des hauteurs de l'Olympe, où l'art grec l'avait retenu si longtemps en compagnie du rêve religieux, des formules parfois nuageuses et de cet éclectisme spiritualiste qui séduit plus qu'il ne rassure, recueille aujourd'hui sa vie, et, se modifiant bien autrement, peut-être, qu'il ne paraît le croire, vient s'asseoir, si je ne m'abuse, à l'église de sa paroisse.

« Le résumé le plus pur de ce qu'il y a de meil- « leur dans le Phédon et le Timée, dans les Mé- « dilations, dans la Connaissance, de Dieu et de

« soi-même, clans les plus beaux chapitres de la <( Critique de la raison pratique, ce résumé est a tout entier dans les premières pages du Caté- « cliisme deBossuet, et ce Catéchisme est la nour- « riture des pauvres d'esprit, de l'enfant, de la « femme, du pâtre et de l'ouvrier, tandis que le « Phédon , le Timée , la Connaissance de Dieu et « surtout la Critique de la raison pratique , s'ac dressent à un bien petit nombre d'individus a dans l'espèce humaine, m

Voilà ce que vient de publier M. Cousin (i).

(i) Nouvelle Préface des premiers Essais philosophiques de V. Cousin, 3e édit., i855.

Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, Bossuet, édit. 1846, libr. Lecoffre. — Méditations, Descartes. — Critique de la raison pratique (Kritikder praktischen Fernunft), par Emmanuel Kant, précédée des Fondements de la métaphysique des mœurs {Grandlegung zttr Metaphysik der Sitten), traduction française de M. Barny, 1 vol. in-8"; chez Ladrange, Paris, rue Saint- André-des-Arts, 1848.

La manière et les solutions de Kant, du grand fondateur de la philosophie critique, plairaient Irès-prohablement beaucoup mieux à Montaigne que les dangereuses ascensions de Descartes et ses interrogations du moi, portées jusqu'à Dieu lui-même. La critique n'est pas favorable aux prétentions absolues de la raison, moins encore de l'art de raisonner. Les idées innées de Descartes, son système de tout percevoir a priori, ne sauraient non plus satisfaire entièrement le sage de Kœnigsberg. La raison ne doit pas seulement fouler le champ théorétique. — Ses conquêtes sérieuses se feront sur le sol circonscrit de l'expérience. Dieu, la liberté, l'immortalité, ces grands intérêts de l'homme, sont placés par Kant à l'état

"Voilà comment, revenant à la foi simple,. il justifie cette admirable parole, qu'il nous adressait dernièrement : « Sursum corda : Tenez en haut votre

de vérités sublimes, que la raison humaine n'a pas le droit d'atteindre.

Dans la Critique de la raison pure (*), le philosophe allemand compare le domaine qu'il nous est possible de connaître et d'exploiter, à une ile riante et féconde, mais environnée d'un océan brumeux et d'écueils insurmontables.

Dans la critique de la raison pratique, Kant conclut à la nécessité absolue d'une autre vie, pour la satisfaction des lois fondamentales de l'union du bonheur et de la vertu, lois si fréquemment interverties dans cette vie. Immédiatement, et par ces motifs, le philosophe arrive à la nécessité de l'existence d'un arbitre doué de l'omnisciente et de l'omnipotence, afin qu'il puisse assigner à chacun la part de bonheur qu'il aura méritée. De ces données si excellemment religieuses, Kant déduit la certitude de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, non sur la science et les démonstrations par le raisonnement, mais sur la nécessité de l'accomplissement d'une loi morale. •

Assurément Michel de Montaigne, en maintenant ses réserves et peut-être aussi ses critiques contre le procédé de Descartes, aurait admis, de confiance, les vues et les conclusions du philosophe Kant, qui limitait si bien le domaine de la raison.

Montaigne, si les critiques de la raison pure et de la raison pratique eussent paru, un peu plus tôt de deux siècles, aurait approuvé, qu'il me soit permis, sans trop de témérité, de l'établir par induction, ce que Kant appelle l'impératif catégorique de la conscience et qu'il exprime ainsi : « Regarde constamment et sans exceplion l'être in- « telligent, comme étant à lui-même son propre but, et

vol. iu-8", même éditeur, Ladrange, Paris.

« cœur — Toute la philosophie est là (i). »

« comme ne devant jamais devenir moyen pour les fins d'autrui (*). »

Il n'aurait eu qu'à relire pour cela sa propre formule, son impératif catégorique : « Ce n'est pas pour la montre que « l'àme doit jouer son rôle, c'est pour nous, en dedans, où « nuls yeux ne donnent que les nostres. »

Il aurait pu également applaudir à cette partie du système de Kant, qui, dépouillant la raison de ses prétentions d'asservir à ses lois le monde objectif, ne lui laissait, dans le domaine de l'objectif ou des choses en elles-mêmes , que la faculté de percevoir la conscience de la loi morale, source divine du devoir. C'était Chonnéte, aux règles inflexibles, dominant l'utile, aux règles incertaines : c'était l'enseignement et la pratique de Montaigne.

Mais peut-être qu'en méditant l'immense travail du philosophe allemand; en rencontrant côte à côte des plus religieux enseignements, des plus orthodoxes maximes; côte à côte de ces codes surhumains que V. Cousin s'applaudit de retrouver résumés dans le catéchisme, des moments de nuit véritable produits dans ce cerveau puissant, par Péblouissement même d'un trop vif éclat de lumière; en rencontrant, au milieu de ces pages qui soutiennent l'homme, des défaillances subites, ou des inconséquences entre les tendances et les conclusions du philosophe; entre la nécessité, par lui admise, de la rédemption de l'homme par la coopération divine, et ses répugnances ou ses doutes sur la surnaturelle origine de la religion du Rédempteur, Michel de Montaigne se serait dit plus que jamais : « Restons dans l'ancien train; ren-

« VOYONS-NOUS A DlEU. »

(i) Mot de Cousin dans sa préface : Du Frai, du Beau, du Bien, 1834.

(*) Crit. de la raison pratique, § 7.

Voilà comment il se rencontre, à la fin de sa carrière, avec Montaigne, qui, dès le début de la sienne, s'était débarrassé de l'éclectisme en religion, ou triage , ainsi qu'il l'appelait, et s'était renvoyé à Dieu : sursum corda !

M. Cousin, exposant, dans un avertissement ou préface, la pensée dominante du livre qu'il renouvelait, pour ainsi dire, sur ses premiers Essais philosophiques, nous avait déjà avertis qu'on y trouverait : « Une foi profonde dans la liberté , la « responsabilité et la spiritualité de l'âme hu- « maine ; une morale fondée sur l'éternelle dis- « tinction du bien et du mal, du juste et de l'in- « juste, et non surlescalculs incertains de l'intérêt; « aussi éloignée d'un mysticisme énervant que d'un « stoïcisme inapplicable. Tbéodicée qui, montant « à Dieu par l'homme, et par l'homme intellec- « tuel et moral, aussi bien que par l'univers , donne « à l'humanité un père, à la vertu et au crime un « témoin et un juge; en un mot, une philosophie « radicalement opposée à la philosophie de la sen- « sation, qui domina en France pendant le dix- « huitième siècle, et que, dans les commenee- « ments du dix-neuvième, nous avons, ajoute-t-il, « rencontrée toute-puissante encore.

« En même temps que nous rompons hautement « ici, continue l'auteur, avec cette déplorable

« philosophie (i), où tant de fois nous avons si- « gnalé la racine des malheurs de la patrie , parce

(i) Cette philosophie irréligieuse, que Montaigne stigmatisait au seizième siècle et dont il prédisait qu'elle ne tarderait pas à dégénérer en un exécrable athéisme, — cpji s'est reproduite au dix-huitième, et (pie V. Cousin qualifie en passant; voilà comment l'apprécie à son tour un écrivain considérable, qui a vécu assez longtemps pour comparer et pour juger, et qui, déplus, l'a vue à l'œuvre:

« La philosophie et la littérature du di\-huitièine siècle « avaient répandu dans les esprits, non pas même l'indiffé- « rence et le scepticisme, mais une négation hautaine, absolue « intolérante. Les écrivains, dans leur polémique, dans la « verve de leurs controverses, ne savaient pas, sans doute, « quels ravages ils produisaient ; ils croyaient n'enseigner » que l'incrédulité; l'invective n'était pour eux qu'un excès « de langage; leurs ignobles injures ne prouvaient qu'un man- « que de mesure et de goût. Mais, lorsqu'en parlant de la re- « ligion on eut écrit pendant vi/igt ans: «Écrasez l'infâme (*);» « lorsqu'on en fut venu à dire :

Et mes mains ourdiraient les entrailles du piètre, A défaut de cordon, pour étrangler les rois(**).

« Il en résulta que les âmes grossières perdirent, non-seu- « lement le respect, mais la mansuétude, la tolérance et la « justice. Le vulgaire des esprits forts ne pouvait plus pro- « noucer le nom de prêtre sans un accent d'injure et d'irri- « tation ; ils croyaient se délivrer d'un joug tyrannique, se « garder de la Saint-Barthélémy et des bûchers de l'inquisi- « tion , en poursuivant de malheureux ecclésiastiques que « leur habit suffisait à rendre odieux. » (De Barante, Histoire tle la Convention nationale, Ier vol., pages 225 et 226.)

(*) Voltaire à d'Alenibert, etc.

(**) Diderot.

« que, en répandant de proche en proche, pen- « dant de longues années, dans toutes les classes « de la société française, le scepticisme et le maté- « rialisme, elle a ôté d'avance les fondements né- « cessaires de la vraie liberté ; nous ne donnons « point à la philosophie nouvelle des guides étran- « gers, fut-ce même le sage Reid ou le profond et « vertueux philosophe de Rœnigsberg. De bonne « heure nous l'avons placée sous l'invocation de « Descartes (i j. »

Montaigne, sans accompagner M. V. Cousin dans les sphères de la spéculation au sein desquelles il se complaît le plus souvent; sans disserter, autrement qu'il ne l'a fait , sur la nécessité d'une alliance entre la philosophie spiritualiste et le christianisme , qui avait séduit Raymond Sebond , qui

(i) M. V. Cousin estime que le célèbre enthymème cartésien : je pensé, donc je suis, a été généralement mal compris : que la lecture approfondie des Méditations de Descartes, l'ait disparaître toute raisonnable appréhension sur le résultat du principe. Il s'est donc éloigné sur ce point de son maître Royer-Collard et de Reid lui-même. Quoi qu'il en soit, il est peut-être permis de conserver de sérieux doutes, non sur la portée chrétienne des convictions de M. V. Cousin ; pas davantage sur l'élévation et la sincérité de ses jugements concernant Descartes, mais sur l'inocuitéde la méthode de ce dernier philosophe. Les périls entourent les droits dont il arme l'homme, dans sou examen de lui-même.. Ces périls seront à peine entrevus par les torts, — qui du reste les traverseront, — mais les forts sont-ils le grand nombre?... Le grand nombre, c'est le vulgaire des esprits forts.

est dans l'aspiration des consciences, que M. Cousin poursuit jusqu'à la dernière heure , en se christianisant de plus en plus mais dont la démonstration demande des esprits inclinés vers l'étude, des temps de calme relatif, et que les cris de guerre, le bruit des sanglantes mêlées aurait étouffée au temps où écrivait Montaigne; tout en se contentant de personnifier cette alliance de la philosophie avec la foi, beaucoup plus qu'il ne l'enseignait; sans modifier la manière qui est si bien restée sienne, Montaigne , évidemment , adopterait les propositions qui précèdent , dont plusieurs rappellent, en substance, la morale et les principes des Essais. — Au sujet de Descartes, il ferait ses réserves, — sauf à contrarier de plus en plus , par cet ensemble d'adhésions, de nuances, l'harmonie de son parallèle , de ses ressemblances avec Voltaire , ou la philosophie du dix-huitième siècle.

Mais combien, toutefois, conclurait-il de préférence avec M. Cousin, lorsque, inspiration pratique, celui-ci s'écriera : La philosophie la plus pure n'est pas de la religion; — le christianisme est la religion de la philosophie; — et qu'il abandonnera les sommets pour convier, plus près de la terre , l'humanité au résumé du catéchisme!

Je n'ai garde, d'ailleurs, d'insister davantage sur les regrets que j'exprimais au début de cette digression ; et, à tout événement, c'est aux nécessités mora-

les du temps où vécut Montaigne qu'il conviendrait, vraisemblablement , de les reporter désormais. Rien en effet, il faut en convenir, n'était de nature, au seizième siècle, à détourner notre philosophe de la marche qu'il s'était tracée. Le désordre s'introduisait partout au nom de la raison , et tel était le courant des idées que les plus belles intelligences semblaient s'éloignera l'envi delà vérité religieuse. Le célèbre Bernard Palissy lui-même, contemporain et voisin de Montaigne (i), auquel les sciences naturelles et physiques doivent d'être rentrées dans la voie que suit le dix-neuvième siècle et dont s'écarta le dix-huitième ; loin d'y trouver, comme l'école actuelle de Cuvier, une confirmation de sa foi, abjurait le catholicisme pour embrasser la réforme.

Demeurer dans V ancien train et se renvoyer à Dieu, tel fut donc le conseil de Montaigne; tel était le besoin du temps.

Montaigne voulait, dans l'intérêt de la raison, combattre le raisonnement , cette partie contentieuse de l'Etre , si facilement exclusive des autres facultés; broyer les raisonneurs, leur faire mordre la poussière; il l'a fait. Il a foudroyé l'impiété, de l'aveu même de Pascal ; il a contribué à dégoûter le

(i) INé au village de Biron, au commencement du seizième siècle, près de Mont-Pazier, sur les confins du Périgord et de FAgénois.

vulgaire, « de cette inquisition des mystères divins, qu'il n'agite que trop souvent. »

Son procédé devait exclure l'exaltation de la lumière humaine, dont il combattait les excès. Il pensait probablement, avec Tertullien, que « rien ne « nous donne une plus magnifique idée de Dieu « que cette impossibilité de le comprendre : son « infinie perfection le découvre et le cache, tout à « la fois , aux hommes ( i ) . »

Peut-être aussi avait-il un peu absolument adopté, sur l'incompréhensibilité de Dieu, cette définition des prêtres de la vieille Egypte : « Je suis « tout ce qui a été , tout ce qui est , tout ce qui « sera. Jamais aucun mortel ne soulèvera le « voile qui me couvre. »

Trop longuement déjà, sans aucun doute, j'ai discouru sur Montaigne ; trop longuement je me suis efforcé de justifier mes sentiments intimes. Mais des hommes tels que Montaigne sont , pour les temps, lapins grande démonstration de Dieu. Il est donc, selon moi, du plus noble intérêt, de déterminer leur formule. Si j'ai, par les écrits et par les actes, établi le christianisme de Montaigne, j'ai, par un argument de liaison, circonscrit, en philosophie, la portée de son scepticisme. Ces deux questions se complétaient; voilà pourquoi j'ai in-

(i) Apol. 17.

sisté. La gloire de Michel de Montaigne n'aura , du reste, pas à souffrir de ce qu'il se trouverait en communion de foi avec les saint Augustin , les saint Thomas d'Aquin, les Bossuet, les Racine, les Portalis et les Cuvier. La vérité ne réclamera pas, si la justice de notre siècle montre, sur le chemin de la vie, aux penseurs et aux peuples qui marchent derrière eux, encore une figure de grand homme que ne dessèche pas le doute impie ou ne flétrit pas l'athéisme. Les simples béniront leurs croyances, quand ils les verront partagées par les forts ; et l'histoire nous apprend si cela est indifférent au sort et au bonheur des peuples.

Montaigne n'est donc , en résumé , ni un apologiste de l'Eglise, ni un athée, ni un sceptique. — Il est philosophe et chrétien ; — ce qui n'a pas empêché qu'on n'ait porté sur lui les jugements les plus incompatibles. A côté du savant bénédictin dom Devienne et de l'abbé de Labouderie , qui le placent dans l'apostolat catholique, Sylvain Maréchal et Lalande, dans le Dictionnaire des Athées, le rangent parmi les incrédules. Naigeon, dans sa préface de l'édition de 1802, après l'avoir, fort à regret, il vous en souvient, considéré comme, hvpothétiquement et à tout prendre, déiste, essaie de le produire comme le précurseur d'Helvétius et du baron d'Holbach.

Unmot, avant de terminer, sur ces comparaisons.

D'Holbach fut vingt ans , au dix-huitième siècle, l'ami et l'amphytrion de Naigeon. Professeur d'athéisme, de même que d'Holbach, Naigeon était le metteur en pages, et se chargeait de faire imprimer en Hollande et d'introduire en France, les ouvrages de son opulent protecteur. Lorsque parut le Système delà Nature, cette hymne au chaos, infâme livre, au dire de La Harpe, Naigeon l'annonça au monde comme le dernier mot de la science. D'Holbach dépense sa fortune et sa vie à rechercher des plaisirs pour ses sens : durant quarante ans , ce voluptueux baron tient école et table ouvertes, accréditant ses doctrines impies au milieu des vins et des femmes, et fait si prodigieuse chère, que les récits en désespérèrent, dit-on, jusqu'à Cambacérès. C'est lui que l'abbé Galiani , un de ses familiers, appelait, plaisamment, le premier maître d'hôtel de la philosophie. A la table de d'Holbach , un déiste passait pour superstitieux, presque pour fanatique. Voltaire y eût été considéré comme un dévot. Le circonspect d'Alembert s'en éloignait ; Diderot n'était point pour avoir ces scrupules.

Helvétius : chacun connaît , à la même époque, l'infatigable ardeur de ce financier philosophe, pour la propagation de l'athéisme dans ses plus cruelles conséquences. Singulier contraste avec les inclinations généreuses qu'on ne saurait lui refuser. La philosophie d'Helvétius est rationnelle en son

matérialisme : le néant en haut ; en bas, le droit souverain de la force, symbolisé dans la fatalité, ANAntH. « Tout devient légitime et même verce tueux pour le salut public , » écrivait-il dans son livre de V Esprit.

J.-J. Rousseau, indigné, annotait , aussitôt , en marge : « Le Salut public n'est rien , si tous les « particuliers ne sont en sûreté. »

Vingt ans plus tard, la maxime d'Helvétius s'appelait : « Comité de Salut public. » Saint-Just et Robespierre se ebargeaient de la procédure. Disciples reconnaissants , ces deux pbilosopbes pratiques donnaient à la rue Sainte- Anne , à Paris, le nom de rue Helvétius.

Et c'est à de pareils liommes qu'on n'a pas craint de comparer Montaigne! — Il est vrai que, pour l'athée Naigeon, pour Maréchal et pour Lalande, ressembler à Helvétius et à d'Holbach, c'était le nec plus ultra des mérites (1).

(i) Sylvain Maréchal fut un des principaux complices de Babœuf,et le rédacteur de la proclamation des Egaux (avril 1795 ). Entre autres maximes sociales du bonheur réservé à l'humanité, on lisait dans ce factum : « Périssent tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle. Plus de propriété individuelle : l'égalité réelle ou la mort. » — Et, dans une brochure destinée à préparer l'opinion aux théories de la proclamation, on disait notamment : « La propriété est le plus grand fléau de la société : c'est un véritable délit public » — Comme moyen de persuasion envers lescoupables du délit de propriété :1e massacre. — Cinquante ans plus tard,

Vous savez que Montaigne est également le précurseur de Voltaire. — Les opinions moyennes de nos jours, celles au moins que j'ai pu connaître, ne le classent pas ou l'altèrent ; et, sous l'élasticité du langage, sous l'exquise mesure de la forme, on sent encore un peu les sympathies intéressées de Voltaire, les indications de Maréchal et de Lalande, les rancunes de Port-Royal (i).

Rien de tout cela ne nous satisfait pleinement , ne dégage cette franche figure. Celui qui avait creusé, jusqu'au fond, les mystères delà pensée; qui « pratiquait, par le moyen des histoires, les aines desgrands siècles; » dont la vie, tout entière, fut une méditation et une étude; celui-là, quels qu'aient été les procédés de sa logique , ne s'arrê-

Proudhon, donnant à la prose de Sylvain Maréchal et à la pensée de Babœuf le mérite de la concision, écrivait à son tour :

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