Quatorzième Provinciale, p. 29 i
humanitaire, de périlleuse pratique, dont la source est dans l'utopie et non dans la raison des choses temporelles ; encore moins dans les desseins de Dieu.
Cet appel aux devoirs civiques, malgré l'autorité qui le protège et à laquelle il ne saurait m'appartenir d'ajouter, je n'ai pas la prétention de le voir accepté sans conteste. On l'a répété bien souvent et non sans raison, j'imagine : en France on se paie de mots, au moins durant un temps, car l'admirable bon sens de la nation finit toujours par réagir. Mais enfin le règne du mot est facile et bien fort qui peut s'en défendre.
Supposez ce qui , d'après nos données, n'est pas absolument une simple hypothèse, deux catégories d'hommes différentes. Les uns par la parole, par le livre, par tous les moyens qui vulgarisent la pensée, n'entretiennent le public que de philantropie universelle, de libéralisme
absolu. Pour ceux-là, il ne reste rien du vieux monde; les peines sévères sont un anachronisme; au nom de la philosophie , sans préjudice aux autres moyens invoqués, il faut donner au genre humain: «l'éblouissementde la vraie lumière» et «refouler définitivement vers la nuit, cette monstrueuse peine de mort qui viole la loi de Jésus - Christ» . « Au nom de la pitié philosophique, il faut épargner les meurtriers *.» La société souveraine n'a pas un droit absolu, même sur l'assassin, car cet homme est encore une partie du souverain. Plus le frein de la loi est léger, plus facile devient la conduite des gouvernements dans un siècle de merveilleux progrès. L'homme est si avancé , de nos jours, qu'il porte en lui son évangile de mansuétude et de douceur. Ces lois surannées qui prononcent les grandes expiations , contreviennent
1 . Victor Hugo. Lettre à la Belgique en faveur de la bande des assassins du Hainault.
aux mœurs actuelles, conséquemment, on peut s'en affranchir '.
Voilà évidemment des maximes attrayantes qui transportent le libre examen , la souveraineté, dansledomaine individuel, même après le décret régulier des lois2.
D'autres hommes pratiques, d'autres penseurs s'attacheront modestement, au contraire, à témoigner de leur libéralisme ou de leur charité, par le respect des droits et des devoirs,
1. Ces dernières considérations, qu'on trouve dans toutes les théories dites humanitaires, auraient peut-être quelque peine à se concilier avec les doléances du poète criminaliste, au peuple Belge. Il se plaint dans le même écrit de : La croissance abominable des ténèbres, de la barbarie recrudescente, et il estime sans doute que l 'abolition de la peine de mort remédierait à toutes choses.
2. Les théoriciens qui ont discouru sur ce grave et triste sujet, ne sont jamais parvenus à mettre d'accord leurs attaques contre ce qui existe. Lorsque Beccaria écrivait, vers 1760, son traité des délits et des peines, il s'élevait avec la vivacité généreuse de ses
par l'affection active envers leurs frères , par une obéissance digne et consciencieuse aux lois sans laquelle il ne saurait exister ni police ni liberté dans les états ; ils favoriseront de leurs loyaux élans toutes les améliorations possibles;
\ingt cinq ans, contre le spectacle inefficace, selon lui, de la peine de mort et contre la peine elle-même à laquelle il voulait substituer «l'esclavage perpétuel». Mais ses arguments étaient beaucoup plus terrestres que ceux de l'école moderne. « La souveraineté et les lois, disait-il, ne sont que la somme des petites portions de liberté que chacun à cédées à la société. — Elle représentent la volonté générale, résultat de l'union des volontés particulières. Mais qui jamais a voulu donner à d'autres hommes le droit de lui ôter la vie? Et doit-on supposer que dans le sacrifice que chacun a fait d'une petite partie de sa liberté, il ait pu risquer son existence, le plus précieux de tous les biens?» (Chap. XVI, — des délits et des peines.) Ce à quoi un autre philosophe qui ne demandait pas mieux, cependant, que de s'entendre avec Beccaria, ne pouvait s'empêcher de répondre : « C'est parce que la vie est le plus grand des biens que chacun a consenti que la société tût le droit de l'ôter à celui qui l'ôterait aux autres. Personne, sans doute, n'a voulu donner à la société le droit de lui ôter la vie à tout propos; mais chacun occupé de conserver la sienne et aucun ne prévoyant, pour lui-même, la volonté qu'il n'avait pas alors, d'attenter à celle d'autrui, tous n'ont vu que l'avantage de la peine
mais ils auront le tort de continuer à croire qu'être faible, passionnel et borné, l'homme a besoin d'être protégé contre lui-même ; que la société ne saurait vivre, en harmonie, hors la tutelle des lois pénales qui, pour être suffisantes, non excessives, doivent tout à la fois punir et exemplier , surtout dans les cas extrêmes, et l'homicide est de ces cas ; que la vraie lumière éclaire sans éblouissement ; qu'il convient de réserver un peu de philantropie pour les bons et de ne pas la dépenser toute entière au profit des méchants ; que s'il est trèsdésirable que le moment arrive où l'adoucissement effectif des mœurs pourra permettre de réaliser le vœu des théoriciens philantropes,
de mort pour la sûreté, la défense et la vindicte publiques.» Diderot, qui s'exprimait ainsi, ne contestait pas le droit de la peine de mort, il se bornait à mettre en question sa nécessité. Par une singularité étrange de l'esprit, Beccaria qui a fait école, n'admettait pas la nécessité de la peine de mort pour les crimes communs, mais la comprenait et ne la combattait pas, en matière politique!. [Loco citato, p. 152, 153, édit. 1823).
il serait souverainement préjudiciable à la sûreté, au repos du plus grand nombre dont la vie, aussi, mérite apparemment quelque sollicitude, qu'on procédât par anticipation, abolissant les châtiments suprêmes sans abolir les assassins ; penseurs terre à terre, ils ne croient pas, professant ces doctrines, offenser Dieu qui arme les sociétés afin d'assurer leur durée; ils ne sont pas assez convaincus de la transformation angélique de l'homme pour substituer à leurs codes positifs la république de Salente ; et s'ilsestiment qu'il faille tenir grand compte, quant aux délits, quant aux infractions secondaires, de la modération qui est, aujourd'hui, dans les idées de tous et marque le progrès véritable, ils ne croient pas que le frein moral ou la honte attachés aux peines, suffise pour retenir, intimider ceux qui, dépourvus de sens moral, inaccessibles à la honte, aux flétrissures des arrêts infamants, ne sont soucieux que d'assouvir leurs appétits et de conserver l'existence.
Ils ne croient pas davantage que la privation d'une liberté qu'on espère toujours recouvrer et que quelquefois on recouvre, épouvante assez ces scélérats pour garantir de leur fureur les honnêtes gens qu'ils menacent. Pour conclure, ces gens timorés se bornent à enseigner qu'on ne doit pas être plus sage que la loi et que chaque citoyen , tant qu'elle existe, doit y souscrire et l'appliquer.
Je n'ai pas besoin de vous dire, sans qu'on s'enquière du plus ou moins de concordance entre les théories et la pratique, qui deviendra plus vite le roi de l'opinion — sauf à perdre bientôt sa royauté devant un retour de raison. — Les premiers , seuls , aimeront l'homme , comprendront la vraie liberté, l'évangile des temps nouveaux. C'est la tribu des esprits forts.
Les autres seront des attardés , des rétrogrades ; égoïstes d'école ou de tempérament ;
gens compressifs, amoureux de sévérités , en lutte avec l'âme du siècle et qu'il faut reléguer aux curiosités d'un autre âge. C'est la tribu des esprits faibles.
Ne faut-il pas, à ceux qui restent dans cette dernière catégorie, une certaine dose de courage pour s'exposer, sans défaillance aucune, à faire le bien, aimer vraiment l'humanité, au grand péril de l'amour-propre et d'un vernis d'impopularité?
Le magistrat n'a pas à prendre parti dans ces conflits entre les mots et les faits ; il ne recherche pas plus la faveur publique qu'il n'en redouterait les injustes et passagères déviations si, Dieu merci, ce qui n'est pas possible, cette épreuve devait se produire. Mais vous le savez, dans notre France, amis et dissidents, tous s'accordent à honorer le magistrat qui, s'incarnant dans son devoir, fait appliquer, avec
égalité, les lois de son pays, sans acception de personne, c'est-à-dire sans passion, sans haine et sans crainte.
Cela est loin de signifier que je n'ai pas applaudi aux bonnes choses, aux choses libérales de mon temps. 11 y a quinze ans bientôt, un acte glorieux s'accomplissait qui restreignait le dernier châtiment aux cas indispensables. Tant que mon cœur battra, j'en conserverai une impression de joie profonde et pure : la peine de mort était abolie en matière politique; la vie cessait , ce jour là , d'être la rançon des idées. *
Mais, par égard pour la vie elle-même, pour la conservation, l'ordre moral et matériel des sociétés, inclinons-nous devant les nécessités douloureuses qui maintiennent ce qu'il y aurait péril à renverser. Et encore une fois, obéissons,