‹ Michel Le TellierChapitre 157 sur 179 · LE TELLIER AU COMTE D'HARGOURT · texte numérisé non relu

LE TELLIER AU COMTE D'HARGOURT

Turin, 5 janvier 1642.

Monseigneur, j'ai reçu vos dépêches des 20 et 24 du mois passé, au retour d'un voyage que j'ai fait à Savillan avec ces Messieurs, pour le jugement des officiers qui n'ont pas fait leurs recrues de l'année dernière, dont vous serez informé particulièrement par le prochain courrier. J'ai dressé, en même temps, un état au vrai de ce qui se lève en Piémont, pour la subsistance des troupes du roi, dans lequel je n'ai rien omis de tout ce qui est à ma connoissance. Vous le trouverez dans ce paquet, et si vous prenez la peine de vous le faire lire, vous connoîtrez que toute cette dépense ne monte, par chacun mois, sur le pied des ordres, qu'à la somme de trois cent trente-neuf mille cent soixante livres dix sols, qui est deux tiers moins que ce que publie M. le préfet de Sena en France, ainsi que vous me faites l'honneur de me le mander. Et si je compte toutes les places de fantassins à raison de sept soldis à cause que le roi ne fournit plus de pain à l'infanterie, quoique les places des soldats des gardes, de Saint-Paul, Montpezat et des hommes qui font actuellement garde dans Querasque, Goni, Ghivasso, Demont, ne doivent être comptées que sur le pied de quatre soldis, parce que je fais payer à Raconis le pain que la communauté fournit aux gardes, et fais fournir par le munitionnaire le pain aux régimens de Saint-Paul et de Montpezat et aux hoaimes commandés qui font garde dans les places; ce qui diminue la

dépense du pays de plus de quatre cens livres par chacun jour.

J'ai toujours cru que M. le préfet de Sena alloit en France pour faire valoir les mémoires qu'il avoit envoyés Tannée dernière. Ceux qui conseillent à Madame de faire sonner si haut la dépense que porte son pays poiir Tentretien de l'armée du roi, ne connoissent pas 1)1 '11 en quoi consiste ce service de Son Altesse Royale, et le soulagement du Piémont. Il en arrivera de deux maux l'un : ou que les ministres de Son Altesse Royale perdront créance à la cour quand on fera cunnoître la vérité des choses, ou que le roi et Son Eminence, ajoutant foi à la plainte de cette dépense, estimeront les gens de guerre qui servent dans le Piémont, si bien traités qu'on n'y enverra point d'argent, et ce sera lors que le pays souffrira sans relâche.

M. le préfet de Sena ne peut sauver la proposition qu'il a faite de neuf cent cinquante mille livres par mois, qu'en comptant les denrées sur le pied du prix qu'elles valent à pré^^ent dans le Piémont, en estimant les monnoies de Piémont un cinquième plus que celles de France, et mettant en compte les exactions qu'il prétend que (ont les gens de guerre en la perception de leurs subsistances, sur quoi je vous supplie très-humblement, Monseigneur, de vouloir observer que la cherté des denrées ne procède que de ce que l'armée est en Piémont, et quelles ne peuvent être comptées au roi que sur le pied de ce qu'elles vaudroient, si son armée n'y étoit pas, qui seroit environ la cinquième partie de ce qu'elles se vendent, que les monnoies de Piémont sont à présent au même prix que celles de France, car la pistole d'Italie se met à neuf livres douze soldis comme à neuf livres douze

sois en France. Et, pour les désordres , ils ne sont pas si universels qu'on puisse en faire une règle générale, joint qu'il est très-constant qu'il y a très-peu de troupes qui aient à présent reçu ce qui leur appartient sur le pied des ordres (ordonnances), mais comme vous savez trop mieux , Monseigneur, les Piémontois comptent toujours les prétentions des gens de guerre pour des paiemens effectifs qu'ils ont faits.

Peut-être que M. le préfet de Sena a voulu compter parmi les troupes du roi, celles qui sont au service de Son Altesse, et en ce cas, il pourroit trouver son compte, car je vous assure que mille chevaux de cette cavalerie-là coûtent au pays deux fois autant que le dépensent deux mille chevaux de l'armée du roi, commandés par les officiers les plus licencieux que nous ayons. Mais, quoi que fassent les troupes de Madame, on ne trouve jamais personne qui le veuille faire savoir à Son Altesse, et quand un François a seulement menacé, tout le Piémont vient en foule à la cour pour le convaincre d'homicide.

Ceux qui vous ont dit qu'on avoit fait revenir douze cent mille livres de Piémont ne se sont pas bien expliqués, car je suis assuré qu'on n'a rien envoyé en France de l'argent qui a été voiture en Piémont , bien est-il vrai qu'il reste encore à envoyer ici environ un million deux cent mille livres du fonds qui auroit été destiné pour l'entretien de l'armée et des garnisons de Piémont, desquels j'ai eu avis qu'on en a adverti (*) trois cens et tant de mille livres pour le paiement de partie

(1) Ce mot est employé ici dans le sens du verbe laXïn adtertere, détourner, distraire.

On le trouve une autre fois avec la même acception dans uno lettre du comte de Ghavigny, du 16 juillet 1642, à Le Tellier.

Il JANVIER 1642. 151

de ce qui est dû aux raunitionnaires et qu'il sembloit que M. le surintendant fit état d'en faire autant du reste, auquel cas je n'aurois pas de quoi payer les six nulle paires d'habits ordonnées pour les soldats, ni moyen de continuer à pourvoir à l'entretien des garnisons. J'attends à écrire de cela avec certitude, que j'aie arrêté la dépense de l'année dernière , et vu ce qui reste au roi de fonds d'ici.

J'ai eu ordre de la cour d'assister au traité de l'accommodement de MM. les Princes, je vous rendrai compte de ce qui s'y passera dorénavant. Il n'y a rien à présent qui vous puisse faire juger qu'ils aient meilleure intention que l'année passée, demandant des conditions plus avantageuses que celles qu'ils auroient proposées l'année dernière. M. le Prince cardinal semble être d'accord avec Madame, et M. le prince Thomas paroît plus difficile.

Je n'ai échappé aucune occasion de vous faire savoir ce qui se passe en ce pays.

Je vous supplie très-humblement de vouloir agréer mes soins et de croire que je suis de tout mon cœur, etc....

LETTRE DU ROI A LE TELLIER

11 janvier 1642.

Monsieur Le Tellier, ayant reçu de nouvelles plaintes de la licence que prennent les soldats de quitter les troupes qui sont sur pied pour entrer dans de nouvelles levées ou dans des recrues passant d'un régiment à un autre, j'ai fait expédier une ordonnance portant permission à tous capitaines et officiers de reprendre leurs soldats où ils les trouveront. Laquelle je vous envoie afin que vous la fassiez publier et garder exactement en mon armée d'Italie, me rendant compte du

soin que vous aurez pris de satisfaire à ce qui est en cela ma volonté. Et sur ce, etc.... Ecrit à Saint-Germain-en-Laye, le 11 janvier 1642.

LETTRE DU ROI A LE TELLIER

11 jauvier 1642.

Monsieur Le Tellier, m'ayant été représenté que ce qui cause principalement la nécessité et la misère de la plus grande partie des lieux du Piémont, est que mes gens de guerre arrêtent les personnes des laboureurs et paysans servant à la culture des terres et enlevant dans les villages, à la campagne et sur les chemins tous les chevaux, bœufs et autres bêtes de labour et de voiture, et que cette volerie et licence, qui a toujours été sévèrement défendue et même par mes ordonnances publiées audit pays , comme capable seule de le ruiner en peu de temps, se lend si commune qu'il est pour succomber bientôt au faix qu'il supporte, s'il n'y est pourvu. Je vous fais cette lettre pour vous témoigner ainsi que je fais au sieur Du Plessis-Praslin, que j'ai beaucoup déplaisir de ce que l'on souffre un désordre si pernicieux et qu'une exacte justice peut empêcher. Comme aussi que je suis fort étonné d'apprendre qu'outre cela, les gens de guerre pillent les églises et autres maisons de la campagne vouées à Dieu, les cassines des gentilshommes et autres ; en un mot vivent avec une extrême licence. Yu le bon ordre que vous m'avez fait savoir y avoir, et parce que l'on a estimé que publiant sur ce sujet une ordonnance de ma part, elle auroit plus d'effet, je vous l'envoie avec cette lettre, afin que vous en preniez soin, et je vous ordonne très-expressement de tenir sévèrement et exactement la main à ce qu'il soit fait un châtiment

H JANVIER 164-2. 15;i

exemplaire de tous ceux qui arrêteront les laboureurs ou leurs gens et les Lètes servant au labour, et qui commettront quelque vol dans les églises et dans les cassines, comme les tenant en ma protection et sauvei:arde. Vous recommandant au surplus d'emploj'er tous les soins qui vous seront possibles pour empêcher (jue ces désordres n'arrivent plus. Et en sorte que vous ]i'en puissiez assurer, me faisant savoir au plus tôt la diligence que vous y aurez apportée.

Et sur ce, je prie Dieu, etc....

Ecrit à Saint-Germain-en-Laye, le il janvier 1042.

Page 1