‹ Michel Le TellierChapitre 158 sur 179 · LE TELLIER A MAZARIX ET A DES NOYERS · texte numérisé non relu

LE TELLIER A MAZARIX ET A DES NOYERS

11 janvier 1642.

Monseigneur, je vous envoie enfui l'abrégé des jugemens rendus au conseil de guerre tenu à Savillan, contre quelques officiers d'infanterie de cette armée qui ont le plus manqué dans les recrues de l'année dernière. On les trouvera peut-être moins sévères que rimportance de l'affaire et le service du Roi ne le requièrent, mais Votre Eminence ne m'en imputera rien, s'il lui plaît, si ce n'est d'avoir manqué d'industrie pour persuader les juges qui ont pris pour fondement de leur indulgence les termes des traités faits à Lyon, qui portent expressément que les officiers seront tenus de restituer dix écus pour chacun soldat qui manquera du nombre qu'ils s'obligent de faire passer en Piémont, et à ce faire contrains, par saisie de leurs biens et des appointemens, qu'il plaira au roi leur ordonner dans l'armée, si bien qu'ils ont cru faire beaucoup, quand à ces conditions ils ont ajouté la prison. Ils ont aussi mis en considération l'abus des années précédentes ([u'ils ont estimé avoir servi do piège.

Les termes des traités faits à Lyon se peuvent bien expliquer à ceux qui font passer la meilleure partie des hommes qu'ils doivent, et s'excusent du surplus sur la perte qu'ils ont faite dans la route dont on châtie la négligence par une simple restitution, mais non pas à ceux qui ne font point d'hommes du tout ou un nombre si proportionné à ce qu'ils doivent, que leur avarice est sans excuse, laquelle est d'autant plus punissable qu'elle est avantageuse aux ennemis de l'Etat et retarde les progrès que Sa Majesté eût pu faire sur eux. Et si les officiers qui en usent ainsi n'étoient sujets qu'à la restitution, il seroit inutile que le roi commandât qu'on procédât contre eux extraordinairement, ni qu'on les jugeât au conseil de guerre. Il ne faudroit seulement qu'un ordre du premier juge du royaume sur les contrats et les recrues faites au passage de Piémont, pour recouvrer l'argent des hommes qu'ils étoient obligés de faire par leurs traités.

L'abus des années précédentes rend la faute plus grande, parce qu'on a bien témoigné aux officiers que le roi n'en n'étoit pas content, lorsqu'on leur a imputé l'argent des hommes qu'ils dévoient de reste sur ce qui leur étoit ordonné pour les recrues, et ils ne s'en sont point corrigés.

Quant aux mérites des particuliers, j'ajoute que ceux qui dévoient servir d'exemple, se sont acquis beaucoup d'estime par les belles actions qu'ils ont faites en Piémont et qu'elles peuvent induire la bonté du roi à les dispenser de la peine, mais non pas de la condamnation qui eût fait d'autant plus d'impression que leurs personnes eussent été considérées dans l'armée.

Ce sont les raisons dont je me suis servi, lesquelles n'ont point été considérées, sans doute, parce que je n'ai pas su les faire valoir, et c'est en cela que je puis

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avoir manqué, dont je supplie Votre Eminence de me vouloir excuser.

Il n'y a que de trois sortes de jugemens : ceux qui n'ont pas fait d'hommes ou un nombre si déproportionné à ce qu"'ils dévoient et ont comparu, ont été condamnés à la restitution sur le pied du traité et a tenir prison. Ceux de cette catégorie là qui n'ont point comparu ou qui n'ont point servi, ont été cassés et condamnés à la restitution.

Et ceux qui n'ont point été aux recrues pour avoir servi en Piémont ont été condamnés à faire passer les hommes qu'ils doivent de l'année dernière ; et ceux qui ont été employés par eux, châtiés de mort par contumace et des galères s'ils ont été présens.

Quoique ces jugemens-là soient doux , si puis-je assurer Votre Eminence qu'ils ont bien étonné du monde et qu'ils feront plus d'effets étant rendus par les suffrages de ceux qui entrent au conseil de guerre, que s'ils avoient été plus sévères et eussent été rendus ailleurs.

Si ces jugemens agréent à la cour, il est besoin de les autoriser par un ordre du roi qui s'en réserve la connoissance, en sorte que les officiers ne puissent être remis en leurs charges ni déchargés des restitutions, non pas même purger la contumace que par la grâce de Sa Majesté, afin que la peine qu'ils auroient à l'obtenir et la dépense qu'ils feroient en la poursuite, fissent partie du châtiment qu'ils méritent.

Je reviens maintenant à ce que j'ai pris la liberté de mander ci-devant à Votre Eminence sur ce sujet, que la faute des officiers étoit presque générale; il semble qu'il n'est pas expédient ni possible de venir au détail d'un crime d'un chacun et que, pour en tirer le fruit que le roi désire. Sa Majesté pourroit, par sa toute bonté, surseoir toutes procédures pour raison de ce, à

condition que tous les officiers fassent passer en Piémont tous les hommes qu'ils doivent au roi de reste de l'année passée, avec ceux qu'ils seront tenus de faire pour la présente dans le mois de mai prochain, sous telle peine qu'il plaira à Sa Majesté d'arbitrer, sans qu'elle puisse être modérée, sous quelque prétexte que ce soit.

MM. les maréchaux de camp ont estimé que cet ordre sera fort utile pour faire que le roi soit servi plus soigneusement à l'avenir; mais non pas qu'on doive faire fondement pour les recrues sur les hommes que les officiers doivent de l'année dernière, c'est-àdire qu'ils estiment qu'on ne leur doit rien diminuer de ce qu'il leur faut de recrues sur le pied de la force de chaque régiment. Et que, quand ils amèneroient des hommes de l'année dernière, ils ne serviroient qu'à remplacer aux régimens les hommes qui leur manquent du nombre porté par l'établissement de leur quartier d'hiver, qui est le pied sur lequel on leur a ordonné des recrues, qui est bien différent de la véritable force de chaque corps. Votre Eminence fera sur cela la considération telle qu'elle estimera plus avantageuse pour l'état présent des affaires du roi.

Je ne puis finir ce point de châtiment des recrues sans dire à Votre Eminence ce que j'ai trouvé en travaillant, à la conduite que quelques mestres de camp qui servent en cette armée que Votre Eminence jugera être trop préjudiciable au service du roi.

M. de Saint-Georges, à la revue de la recrue qui à été faite de son régiment à l'entrée du Piémont en sa présence, a fait passer pour présens le lieutenant-colonel Laquierche, Lachassagnolle et Marquis, capitaines, le^^quels n'ont point du tout été en Piémont.

Ils ont aussi été passés pour présens dans Goni, dans la revue qui s'y est faite en sa présence, et qu'on a

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l'oLirni les blancs sous leurs noms au trésorier qui a payé la montre.

Il se trouve que les recrues de ces compagnies-là sont les plus foibles du régiment. M. de Saint-Georges a reçu l'argent de la recrue du chevalier de Tersillat, capitaine dans son régiment qui a servi toute l'année, et il n'a pas fait d'hommes pour lui. Il dit qu'il a donné partie de l'argent à un sergent qui s'en est enfui. Le sieur Bunguier, capitaine de son régiment et son proche parent, ayant été arrêté pour n'avoir fait que dix-huit hommes au lieu de trente-six qu'il devoit, a déclaré qu'il n'a point reçu de quartier d'hiver ni de quartier d'assemblée, et que M. de Saint- Georges lui a promis de le payer en Piémont, quoique M. de Saint- Georges m'eût fourni un état certifié de lui, de la distribution qu'il avoit faite de l'argent de la recrue, du quartier d'hiver et d'assemblée, contenant qu'il avoit partagé tout l'argent également entre les ofiiciers, et que Bunguier avoit eu sa part de la recrue et du reste.

Je sais certainement que LachassagnoUe qu'il a fait passer pour présent, l'a quitté dans la route, parce qu'il ne lui a pas voulu donner son quartier d'hiver et d'assemblée, et que plusieurs de ses capitaines se sont plaints, depuis que les recrues sont en Piémont, qu'il leur avait fait le même traitement ; mais on n'en peut avoir de preuves que par les officiers de son régiment qui n'osent se faire entendre, ayant à vivre sous lui. J'ajoute que ceux de son régiment qui ont le moins fait d'hommes n'étant pas ici, en auroient pu déposer pour se décharger du châtiment. Je n'en puis avoir de lumière certaine.

Caderousse a fait passer pour présent à toutes les revues qui ont été faites de son régiment, les sieurs de Montellier, Samet Clément et Aubignan, capitaines, qui n'ont point été dans le Piéinunl ; il (ii a

fourni des blancs sous leurs noms, a reçu la montre même; on les a fait comprendre dans l'établissement du quartier d'hiver. Ce que j'ai découvert parce que s'étant rencontré que les capitaines ont été plus foibles, je les ai fait mander pour les ouïr, et lors M. Caderousse dit qu'ils étoient allés en France avec congé et étoient partis incontinent. Et ayant pris soin de tirer de ceux qui sont aux passages, le contrôle des passeports, j'ai trouvé qu'ils n'y étoient point compris, et ainsi je l'ai appris des officiers qui sont restés ici.

Ce qui est si vrai que l'un de ces capitaines étoit prisonnier en Avignon, lorsqu'on le passoit présent à la revue qui se fit en entrant en Piémont.

Le sieur de Montcassel, capitaine audit régiment, étant arrêté pour les recrues, a déclaré qu'il n'a reçu que six cent quarante livres au lieu de neuf cent cinquante qui ont été ordonnées, pour la recrue de chaque compagnie, et trois cent soixante pour son quartier d'hiver, de ses lieutenans et enseignes, au lieu de cinq cent dix livres qui avoient été ordonnées. Le même capitaine a dit aussi que tous les capitaines dudit régiment avec lesquels il a habitude ont été traités de même. J'en aurois eu plus de lumière, mais les amis dudit sieur Caderousse se sont entretenus pour induire les officiers qui restent ici, d'avouer qu'ils ont reçu tout l'argent, et il se trouve que ce sont ceux qui ont satisfait à leur nombre ou à peu près.

J'ai trouvé aussi quelque chose d'approchant dans le régiment de M. de Navailles, ainsi que vous verrez par les jugemens qui ont été rendus et le mémoire qui les accompagne. Mais j'estime qu'il le faut plutôt imputer à ceux qui ont eu soin de son corps jusqu'ici, qu'au mestre de camp qui promet beaucoup en générosité et conduite.

M. de JSouvigny m'a fourni un état des distributions

de l'argent qu'il a reçu du roi pour son régiment dans lequel il a tant de partie à reprise (à reprendre), qu'en vérité il doit répondre au roi de deux cent quarantedeux hommes qu'il doit de reste de sa recrue, sauf à lui de faire ses diligences contre ses officiers qui sont presque tous gens de néant, ou s'il trouve qu'il a chargé par son mémoire ceux qui ne sont point venus servir ou qui ont obtenu leur congé. Devant cette recherche brève, j'ai été deux mois et plus, avant que tirer cet état-là de lui, et il ne me Ta donné si bien ajusté qu'on n'y sauroit rien connoître.

M. de Glermont Vertillac a partagé l'argent et donné à son régiment à discrétion ; on lui avoit retenu à Lyon somme notable pour les hommes qu'il devoit l'année dernière. Si bien qu'il devoit partager le reste proportionnellement aux hommes que chaque capitaine avoit fait passer. Au lieu de cette justice, il l'a fait distribuer à ceux qui ont eu plus d'habitudes auprès de lui : tel capitaine devoit trente hommes, auquel il a fait donner la recrue tout entière; et ainsi, il a ôté aux autres officiers le moyen de faire ce qu'ils eussent dû pour mettre le régiment en état. Je n'ai rien trouvé de semblable aux autres régimens.

Vous ne trouverez peut-être rien en tout cela qui mérite le papier; mais Votre Eminence agréera mes intentions qui ne vont qu'à l'informer de toutes choses soigneusement.

J'ai appris par les procès-verbaux des commissaires que j'ai envoyés dans les quartiers pour observer les déportemens des gens de guerre, qu'ils ont fait des traités en vertu desquels, ils prétendent être payés plus que ne portent les ordres, jusqu'à tel point que M. de Samet Ramezé, mestre de camp de cavalerie, a composé pour les places et celles de son état-major, à raison de soixante-quatre sols pour chacune, et qu'il

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en a reçu beaucoup d'argent , auparavant que partir du Piémont pour aller en France.

Afin d'arrêter le cours de ce désordre, j'ai fait trouver bon à ]\Iadame d'enjoindre aux syndics des terres cliargées des contributions de mettre entre les mains d'un président du Sénat de Turin l'état des deniers qu'ils ont payés aux gens de guerre, avec les quittances qu'ils en ont tirées, pour ensuite déduire à chaque corps, sur ce qu'il devra recevoir à l'avenir, ce qui se trouvera lui avoir été payé outre et par-dessus les autres. Et afin que cette déduction soit moins nuisible aux troupes, elle ne se fera pas tout à la fois, mais seulement en diminuant quelque chose de ce qui se devra payer par chacun jour. Mais parce que le soulagement du pays dépend que de l'exécution de ce projet qui ne réussira pas s'il n'est autorisé pnr ordre du roi, bien précis, j'en ai dressé un modèle que je supplie Votre Eminence me vouloir bien envoyer par la première commodité et de remplir la peine que j'ai laissée en blanc, à laquelle vous trouverez bon que les officiers qui contreviendront soient châtiés, même ceux qui commandent dans les quartiers qui favorisent les exactions par leur connivence, (y ajoutant) des lettres du roi à MM. les maréchaux de camp, pour tenir la main à l'exécution de cet ordre : je les y ai trouvés bien disposés, mais ils seront bien aises de la pouvoir faire voir aux gens de guerre pour leur décharge.

Je ne puis vous dissimuler que l'avarice des officiers est à tel point que si elle n'est modérée par quelque châtiment bien extraordinaire, le roi ne pourra pas tirer du Piémont dorénavant les avantages que Sa Majesté en reçoit pour le soulagement des finances, au fait de la subsistance de son armée, pendant le quartier d'hiver.

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