‹ Michel Le TellierChapitre 176 sur 179 · LE TELLIER A DES NOYERS ET A MAZARIN · texte numérisé non relu

LE TELLIER A DES NOYERS ET A MAZARIN

14 février 1643.

Monseigneur, je vous envoie les avis que nous avons reçus du siège de Tortone, auxquels je ne puis ajouter autre chose, sinon que les ennemis ont fait conduire en Alexandrie plusieurs soldats qui ont été blessés aux approches de la ville de Tortone.

Le 11 du courant, M. le prince Thomas assembla MM. le marquis Villa et de Samet-André pour aviser ce qu'il convient faire sur le sujet de Tortone, et il résolut de mettre l'armée en campagne, et qu'on ne pouvoit aller à Tortone par autre chemin que par celui de Bassignano entre Valence et Alexandrie, tant parce qu'on y trouvera du fourrage pour la cavalerie qu'à cause de la jalousie que l'on donnera à la plus grande partie des places des ennemis, et qu'en passant le Tanaro on épargnera toutes les autres rivières qui sont entre Nice et la Scrivia, joint que par le chemin de Nice, la cavalerie seroit plus de cinq jours en allant et autant au retour sans fourrage, ce qui n'est possible.

Mais aussi demeura-t-on d'accord que pour faire le chemin de Bassignano, il faut des bateaux pour faire un pont , et du canon pour le pouvoir faire en

présence des ennemis, au cas qu'ils se voulussent opposer au passage, comme il y a grande apparence. On travaille à préparer l'un et l'autre. Les chariots et les bateaux pour le pont seront prêts dans trois jours , on ne sauroit rien dire du canon qu'on n'ait entendu celui qui commande l'artillerie, lequel on a envoyé quérir à Gavallimours.

On fit le détail des troupes qu'on peut avoir et on trouva qu'il n'y a que deux' mille hommes d'infanterie dans les régimens de la campagne , et qu'on ne peut tirer que quatre ou cinq cens hommes des garnisons y compris Pignerol, et rien du tout de l'infanterie de Madame.

De la cavalerie du roi, sept cens chevaux, y compris Casai et les compagnies de carabins de Quérasque et Carmagnole.

De celle de Madame, six cens chevaux, et quatre cent de M. le prince Thomas, pourvu que tout ce qui est en état, veuille marcher de bonne foi. .

Et pour induire les gens de guerre à quitter leur quartier avec quelque satisfaction, on jugea à propos de demander un ordre à Madame portant injonction aux communautés chargées de leur subsistance, de les payer dans trois jours jusqu'au 26 du courant, et, à l'avenir, les absences des cavaliers et soldats, tant que le voyage durera, sur le certificat qu'on fournira du nombre, tant de cavalerie que d'infanterie, qui se sera trouvé dans la marche. Lequel ordre a été accordé par Madame , signé et imprimé , et sera ce matin envoyé dans les quartiers.

Pendant que ces préparatifs se feront, on espère que l'ordre pour les armes et les chaussures de l'infanterie arrivera; que le régiment d'infanterie destiné pour cette armée et le régiment du marquis de Praslin la

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|i)urront joindre; qu'on aura avis au vrai si les ennemie attaquent le château de Tortone par force et que sur cela on prendra résolution d'aller secourir Tortone, s'il est possible, sinon de profiter de leur attachement (à l'attaque) pour quelque diversion considérable.

M. le prince Thomas partit le 12 pour Ivrée où il est à présent. M. le prince Maurice et Madame la Princesse sont toujours ici.

Je suis, etc....

Turin, 19 février 16i3.

Monsieur Le Tellier, incontinent que j'ai eu avis du siège de Tortone, j'ai envoyé mes ordres de toutes parts pour faire que les chefs de troupes se rendent à leurs charges et fassent leurs recrues en la plus grande diligence qu'il sera possible, et je mande, par ce courrier au sieur Du Plessis-Praslin de s'avancer diligemment sur les lieux et de tirer des garnisons des places du Piémont tout ce qu'il pourra de troupes, excepté de Turin, comme aussi de retenir par delà le régiment de cavalerie de mon cousin le comte d'Harcourt, ou de lui faire rebrousser chemin , s'il n'étoit guère avancé sur la route, et j'ordonne au sieur d'Aiguebonne de faire remettre Verrue aux troupes de ma sœur la duchesse de Savoie , afin de se servir en mon armée de celles qui sortiront de cette place.

J'écris aussi aux gouverneurs de Casai et Pignerol de contribuer au secours de Tortone tout ce qui leur sera possible, sans préjudicier à la sûreté de ces places, et j'ai bien voulu vous donner avis de ces choses par cette lettre, afin que vous contribuiez ce

qu'il dépendra de vous, pour l'avancement de mon service en une si importante occasion, vous exhortant devousemploj'er avec vos soins accoutumés pour faire marcher diligemment audit secours les troupes et autres choses qui y seront nécessaires. Et comme vous savez de quelle importance il est à mon soi^ice et à la réputation de mes armes de conserver cette place, je ne vous en dirai pas davantage , priant Dieu, etc....

Ecrit à Sain-Germain-en-Laye , le 19 février 1643. Signé : Louis, et plus bas, Sublet.

DES NOYERS A LE TELLIER

20 février 1643.

Monsieur, j'accuse la réception de vos lettres des 8 et 9 de ce mois, qui contiennent des instructions si exactes qu'il n'3^ a rien à y désirer, ni pour les affaires de Piémont ni pour celles de Tortone.

Nous faisons en ces quartiers-ci l'impossible pour vous fortifier, pressant extraordinairement le passage du régiment de Praslin qui vous mène trois cens bons chevaux, et le reste des recrues. Sa Majesté ayant expressément dépêché vers tous les mestres de camp qui ont lieu d'assemblée en ces quartiers de deçà, pour leur faire connoitre combien Sa Majesté aura satisfaction de leurs services si, en cette occasion, ils lui donnent quelque marque extraordinaire de leur affection.

Quant à ce qui est de l'artillerie, Sa Majesté fait partir en poste des officiers avec les fonds nécessaires pour mettre en état de servir l'équipage qui est resté par delà. Enfin, Monsieur, je vous prie de croire que nous ferons tout mouvoir pour Tortone comme pour

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la conservation des l'ruits de la campagne passée, qui emportent la ruine ou ouvrent la porte à ceux de celle-ci. Pour ce qui est de la façon avec laquelle ce doit être tenté , l'on s'en remet entièrement à la conduite de M. le prince Thomas et des ministres que Sa Majesté a par delà, de la passion desquels elle attend tout ce qu'un bon maître sait pouvoir désirer de ses bons serviteurs. Agissez, s'il vous plaît, sur ces fondemens et vous assurez que nous ne laisserons pas tomber à terre ie moindre des services que vous rendrez en cette occasion, et que, en celle-ci comme en tout autre, vous aurez sujet de croire, etc....

LE TELLIER A MAZARI^^

Turin, 23 février 1643.

Monseigneur, le 19 du courant , M. le prince Thomas retourna dTvrée à Turin ; le lendemain 22 , il assembla MM. le marquis Yilla et de Samet-André, et examina avec eux la possibilité du secours de Tortone, des sièges de Pontdesture et d'Asti, de la surprise de Yerceil et de Navare; le secours de Tortone fut jugé le plus utile, mais très-difficile et dangereux pourries raisons que j'ai marquées dans ma dernière dépêche. Le siège de Pontdesture impossible à cause du nombre d'hommes que nous avons, et celui d'Asti trop hasardeux, à cause que les ennemis peuvent jeter dans la place fort facilement cinq cens chevaux du Castellaz où leur cavalerie est logée, qui conserveroient la place contre ce que nous pourrions faire présentement.

On estima aussi que les surprises n étoient pas convenables, l'état présent des choses ne comporte pas qu'on donne tant au hasard. Si bien qu'après avoir pesé toutes choses , il fut résolu de donner le rendez-

VOUS à l'armée pour le 5 du prochain à GerisoUes et à Saluge, et de marcher droit à Casai avec des bateaux à faire ponts ; l'artillerie nécessaire pour assiéger Montecastel qui est sur le Tanaro, faire le pont en cet endroit en présence des ennemis. Bien entendu que , quand on sera à Casai, on prendra la résolution qu'on estimera la meilleure sur ce qu'on apprendra du siège de Tortone, des forces des ennemis et de l'état de Montecastel qui serviroit fort utilement d'entrepôt pour le secours de Tortone.

On distribuera au rendez-vous des armes aux soldats effectifs, des souliers et des bas, et puis on en donnera pour ceux qui seront demeurés au quartier, quand on en saura le nombre et qu'ils seront en état de servir , à la réserve des armes qui seront toujours distribuées dans la marche.

Nous avons acheté ce que nous avons eu besoin pour l'artillerie , je veux dire des outils , des traits et autres cordages; il faudra acheter du plomb à Casai; nous paierons les ouvriers qui suivront et nous avons avancé aussi bonne somme d'argent aux charrons qui nous doivent tournir quarante charrettes, et le surplus des voitures nous est fourni par le Piémont en payant exactement.

M. Damontot ayant donné avis que M. de Tavannes lui avoit envoyé l'ordre du roi pour demander passage sur l'Etat de Gènes pour le régiment des Galères, et qu'il avoit écrit audit sieur de Tavannes qu'il n'en feroit point instance à la république , jusqu'à ce qu'il eût eu des nouvelles de M. d'Aiguebonne et de celui qui commande les armes du roi en Piémont, parce qu'il ne jugeoit pas que ce régiment-là pu passer en sûreté des Etats de la république à Tortone, ni dans le Montferrat. MM. d'Aigueboniie et de Samet-André ,

après avoir conféré avec le sieur Canaux, capitaine dans ce régiment-là, conformément aux avis de M. le prince Thomas, estimèrent à propos de dépêcher ce même capitaine à M. de Tavannes à Antibes pour lui donner avis de faire marcher ce régiment-là droit à Mce-de-Provence et de là en Piémont par le col de Tende, suivant la route qui en a été donnée par M. le prince Maurice dans son gouvernement jusqu'à Limon. On a marqué audit sieur de Tavannes de ne point perdre de temps et de bien observer que ces hommes ne s'échappent point, et que le roi ne jugera de la force dudit régiment que par l'extrait de la revue qui sera faite au passage du col de Tende par les commissaires qu'on y a envoyés expressément qui ont la route Limon à Turin. On croit que si M. de Tavannes ne perd point de temps, son régiment pourra joindre l'armée aux environs de Casai, auparavant qu'elle ait passé le Tanaro et qu'ainsi, il servira notablement pour le secours de Tortone.

M. le comte Da Piessis-Praslin a trouvé tout cela résolu à son retour de France.

M. le prince Thomas partit de Turin le 23 du courant , pour aller à Ivrée , d'où il retournera en cette ville le dernier du courant. S'il ne gèle ici bien fort, on ne pourra pas mener du canon et des bateaux, à cause de la pluie qu'il fit hier et avant- hier, qui a gâté tous les chemins et notamment ceux de Montferrat, qui ne se raccommodent point sans forte gelée. Quant à Tortone, on peut reconnoître l'état du siège par la lettre de M. de Florinville, dont la copie est cijointe, laquelle je reçus le 23 du courant par les soins du sieur dom Diego de Sottomaior qui sert avec grande affection et activité en toutes les occasions qui se présentent en ces quartiers pour le service du roi.

Il seroit bon de le gratifier de quelque chose présentement, pour lui donner cœur de servir comme il a fait jusqu'ici. Je lui ferai rendre bien ponctuellement tout ce qu'il avancera pour les hommes qu'il envoie dans la place et ceux qu'il nous dépêche en Piémont. Il me marque, par sa lettre du 19 courant, que le canon des ennemis a commencé à tirer dès le matin et qu'il a continué tout le jour, et que les nôtres y répondent bravement, et qu'il doit envoyer quelqu'un dans le camp des ennemis pour apprendre l'avantage qu'ils auroient eu de leur batterie et ce qu'ils en doivent espérer. M. Damontot m'a écrit que les ennemis publient que les nôtres ont faute de plomb dans le château. J'ai conféré sur cela avec les officiers de l'artillerie, qui m'ont assuré qu'ils ont du plomb pour plus de six mois, quoi qu'ils fassent.

M. d'Aiguebonne a parlé à Madame de la réformation de sa cavalerie, conformément à la dépêche du roi. Son Altesse a fait réponse qu'elle espéroit de la bonté de Sa Majesté qu'elle agréera de faire payer la recrue à toute sa cavalerie ; sinon qu'elle entretiendra à ses dépens les compagnies qui lui restent, outre les quarante-cinq, lesquelles serviront le' roi utilement en toutes occasions qui se présenteront, ainsi qu'elles ont fait jusqu'ici. Et cependant que, pour ne point retarder l'affaire des recrues , elle donneroit ordre à M. le marquis Yilla de faire le rôle de celles qui doivent être du nombre des quarante-cinq qu'il plaît à Sa Majesté d'entretenir. Nous avons été obligés de nous contenter de ce parti-là.

L'argent des recrues se distribue par les commis de l'extraordinaire à chaque officier des compagnies de Madame et de M. le prince Thomas, ainsi qu'il se pratique pour les troupes du roi. M. le prince Thomas dé-

sire faire un état de distribution de l'argent qui a été ordonné par le roi pour la recrue de sa cavalerie, dans lequel il vouloit employer les officiers de ses vingt compagnies proportionnément à la connoissance qu'il a de ce qu'ils peuvent faire d'hommes et les faire obliger de même, en sorte qu'ils eussent fait plus de mille chevaux en vingt compagnies, desquelles les unes eussent dû être plus fortes que les autres, suivant la qualité, l'industrie, le crédit de ceux qui les commandent et l'argent qu'ils eussent touché inégalement. Mais je me suis tenu ferme à mon ordre, crainte de faire conséquence (0-

M. le colonel Monti a témoigné grande satisfaction, lorsque je lui ai rendu la dépèche du roi, et m'a fait plusieurs protestations de continuer ses services avec toute la fidélité que Sa Majesté peut désirer du plus affectionné de ses sujets.

DES KOYERS A LE TELLIER

26 février 1643.

Monsieur, je ne manquerai point de faire ponctuellement acquitter ce que vous tirez sur Lyon pour les dépenses du secours de Tortone.

L'on nous a proposé de Provence de vous envoyer deux mille hommes au lieu de mille, joignant ou faisant suivre le régiment des Galères, d'autres mille tirés du régiment de Provence et des garnisons de la pro-

(1) 11 est évident que si l'argent avait été donné au prince Thomas, il en aurait fait une uaeilleure répartition. Le Tellier a voulu ici se conformer littéralement à la lettre du roi du 29 janvier 1643, p. 275 , qui, en effet, est impérative ; mais il avait assez d'autorité pour passer outre, puisqu'il explique, clair comme le jour, que les fonds auraient été mieux employés. Administrer de loin est mauvais.

vince. Et comme le roi ne désire rien tant que la conservation de cette place, tout à été ordonné aussitôt que proposé, et les ordres à ce nécessaires envoyés par courrier exprès. Mais comme on craint que les troupes, allant par terre, ne se débandent, ceux du pays estimoient qu'il étoit plus à-propos de les faire trajeter par mer et de les faire débarquer sur les terres de Gênes, en lieu d'où elles puissent^ à la faveur de celles de Parme, donner la main à notre armée de Piémont et faciliter sa subsistance en ménageant de concert avec Gênes et Parme le transport des vivres nécessaires.

Mais de tout cela l'on n'a voulu rien résoudre que par votre avis. Mandez-les donc en toute diligence en Provence, soit à M. de Tavannes, afin que s'il n'est point parti, il conduise le tout par la route et dans le temps que vous lui prescrirez, observant les sûretés requises, pour de l'infanterie qui va toute seule dans un pays douteux ; ou à M. le comte de Garces, afin qu'il fasse, si vous le Jugez utile, suivre le second corps par la même route que le premier, quand et où vous lui manderez.

Le courrier étant pressé pour l'importance de l'affaire, je ne puis toutefois fermer cette lettre sans vous dire que nous avons tous été fort étonnés de voir que vous ne faites état que de deux mille hommes de pied pour le secours de Tortone, vu que vous nous avez cidevant demandé pour en avoir quatre mille, outre ce qui étoit resté en état de servir. Le colonel Rhoon est ici qui nous assure de seize cens hommes dans son corps; les gardes, et Normandie n'en disent pas moins, sans ce qui reste en tous les régimens. Mais c'est une maladie universelle que l'on ne sauroit jamais guérir parmi les gens de guerre, d'être foibles quand l'on va au combat et forts quand l'on parle de la montre.

26 FEVRIER ir.l3. 301

Consolez-nous de quehiues meilleures nouvelles et me croyez, etc....

LE TELLIER A DES NOYERS

26 février 1643.

Monseigneur, les mémoires que la présente accompagne vous informeront des affaires de deçà et serviront de réponse à toutes vos dépêches des 23, 25, 2, 4 et 6 du courant. Sur le sujet de la subsistance de l'armée, je crois en mon âme qu'il y a de la cabale contre nous dans le paiement, et parce que je n'en sais pas la vérité, je n'en écris que ce qui est porté par mon mémoire, crainte de me méprendre en chargeant d'un si grand crime des personnes qui n'y trampent peut-être point du tout. Mais au fond le mal est véritable, il y faut remédier le plus promptement possible. Si le roi accorde l'ordre qui a été concerté ici avec ces Messieurs, je crois qu'il seroit bon d'y ajouter qu'il sera informé, non-seulement contre les habitans, mais même ceux qui les ont induits ou ont participé aux violences et aux mauvais traitemens qu'ont reçu les gens de guerre, depuis le présent quartier d'hiver. Et que ceux qui se trouveront coupables seront arrêtés et conduits dans la citadelle de Turin, afin d'intimider le monde; de sorte que chacun à son égard facilitera l'exécution des choses qui seront jugées nécessaires pour la manutention des troupes.

J'ai encore les soixante mille livres que vous nous avez envoyées, sur lesquelles je fais prendre la dépense que nous faisons pour la marche que nous allons faire. Le reste servira à jeter des vivres dans la place, si Dieu nous fait la grâce de la pouvoir secourir.

Pour le pain qui se distribue à l'infanterie dans les

quartiers, outre les cinq soldis, je vous prie de vouloir observer premièrement que la monnoie de Piémont est bien ditïérente de celle de France, en ce que la pistole d'Espagne y vaut onze livres dix sous, et elle ne se met que pour dix livres en France, si bien que les cinq soldis de Piémont ne valent guères plus que les quatre sols de France,

Le ménage qu'il vous plaît me proposer sur ce qui se distribue de pain à l'infanterie qui est en quartier, n'est pas avantageux cette année, à cause que les communes ne voudroient pas se contenter de quarantedeux deniers que le roi en payoit l'année dernière, et que les troupes qui sont entrées dans leurs quartiers si tard et en sortent si tôt , qu'un munitionnaire n'a eu que le temps de rafraîchir son équipage, joint qu'il est plus avantageux au roi d'avoir un homme toujours prêt pour servir que déménager ce qui en reviendroit à Sa Majesté sur quatre mille rations qui se distribuent à la campagne présentement.

Il seroit bon de séparer les garnisons et l'infanterie en quartier, du traité de l'armée; mais aussi ne pourrez-vous pas espérer que l'on vous fournit le pain, si les deux entrepreneurs ne trouvoient de quoi s'indemniser dans les garnisons, et lorsque l'armée est en quartier. Le prix du blé croît tous les jours et il n'amendera qu'à la récolte prochaine, ce qui vient de ce que celle de l'année passée n'a pas été bonne et que chacun a beaucoup semé, pendant que nous avons été à Tortone, sans incommodité.

Quant à la manutention des voitures, j'estime qu'il est besoin d'y obliger ceux qui traiteront pour la prochaine année. Le sieur de Gavezannes qui est resté ici fait difficulté sur cet article, mais il veut s'obliger à fournir toutes les voitures nécessaires partout où l'ar-

mée marchera sans limitation, et allègue pour exemple le secours de Casai auquel il porta pour dix-huit jours de vivres et plus à ses dépens.

Je vous ai mandé que ceux qui avoient fait des propositions ci-devant ne se sont point relâchés des quarante-cinq deniers, et que je ne leur en ai offert que quarante, ayant su que Falcombel, qui est à présent à votre suite, étoit résolu de renouveler son traité à quarante-deux deniers, auquel cas je pense que vous trouverez bon de le préférer à d'autres pour peu de chose. Et je vous puis assurer qu'au prix où est le blé, il ne fera pas grande fortune toute l'année. Je serois bien content si j'en pouvois avoir assez pour faire connoître que je suis avec passion, etc....

LE TELLIER A MAZARIN. — EXTRAIT

26 février 1643.

Monseigneur, quant à ce qui regarde M. le marquis Villa, je m'emploierai très-volontiers auprès de lui pour faire qu'il tienne bonne correspondance avec M. Du Plessis, lequel se conduit avec tant de modération qu'il fera la moitié du chemin et quelque chose de plus. J'avoue que l'humeur de M. le marquis Villa est un peu brusque, et qu'il a fait des boutades la campagne passée qui eussent produit de forts mauvais effets, si les François n'étoient devenus plus retenus qu'on les a estimés dans les siècles passés. Il faut excuser les infirmités des grands hommes et convenir que M. le marquis Villa sert avec affection et assiduité tout entière; la chaleur n'est pas à mépriser à un homme de son âge. Quoi qu'il arrive, j'en aurai toujours beaucoup pour faire connoître que je suis véritablement, etc....

LE TELLIER A DES NOYERS

2 mars 1643.

Monseigneur, je vous fait savoir qu'on avoit écrit à M. de Ta vannes d'amener le régiment des Galères par Nice de Provence, et je vous envoie sa réponse, sur laquelle on lui a mandé de venir par la vallée d'Oneille. Cependant les troupes marchent vers Casai d'où on lui enverra ordre de la route qu'il aura à tenir pour la joindre.

Je vous envoie aussi un mémoire que j'ai reçu de Gênes, qui contient la disposition du camp des ennemis devant Tortone. D'où on peut recueillir qu'ils ne la veulent pas attaquer de force, mais seulement se mettre en état de pouvoir soutenir nos efforts avantageusement , si nous allons pour la secourir, et ainsi la faire tomber par nécessité. J'ai eu avis d'ailleurs qu'ils se repentent de l'avoir attaquée, parce que leurs troupes dépérissent faute de vivres, quelque provision qu'ils aient pu faire, et qu'ils espèrent en être maîtres le 15 ou 20 du courant pour le plus tard. Ils publient qu'ils ont fait sommer le château et que M. de Florinville est déjà entré en négociation avec eux, ce qui n'est point vrai absolumant. Mais ils croient que* ce bruit-là entretient l'esprit des peuples et fait espérer leurs soldats que leur travail ne durera pas. C'est tout ce que nous avons de ce côté-là.

Chacun se dispose ici à faire, en cette occasion, tout ce que Sa Majesté commande par sa dépèche du 19 du passé; si mes soins y peuvent contribuer quelque chose, je les y emploierai de bien bon cœur, le succès est entre les mains de Dieu.

Ceux qui avoient fait des propositions pour la mu-

6 MARS 1643. 30r,

nition ont disparu depuis l'arrivée de M. Gentivy. Le sieur de Cavezannes m'a apporté les articles ci-joints, par lesquels il offre de tenir à la suite de l'armée des voitures sufnsantes pour conduire au moins pour six jours de vivres.

Je les ai fait voir à M. le comte Du Plessis-Praslin qui en est content, pourvu qu'il y satisfasse, et croit que les preuves qu'ils ont données de leur affection au service du roi , dans les occasions qui se sont présentées ici, donnera encore quelque chose de mieux à espérer d'eux, quand il faudra faire une marche de quelques jours et davantage. Pour ce qui est du prix, il Ta laissé en blanc, et s'en remet à ce qu'il vous plaira en ordonner, espérant que , quand vous aurez su que le grain vaut vingt-une livres le sac , vous l'arbitrerez à quelque chose de plus haut que l'année dernière et ainsi il se met à la raison.

Je vous avertirai bien ponctuellement de la résolution que M. le prince Thomas prendra , lorsque les troupes seront aux environs de Casai. Et je demeurerai toujours, etc....

LETTRE DU ROI A LE TELLIER

6 mars 1643.

Monsieur Le Tellier, ayant considéré que le sieur Talon ne peut pas suffire à faire les revues générales et particulières des troupes de l'armée et des garnisons du Piémont, j'ai estimé à propos d'établir un commissaire particulier en la garnison de la ville et citadelle de Turin. Et pour cet effet ayant choisi le sieur Chicot avec ordre néanmoins de s'y employer sous vos ordres et sous ledit sieur Talon, tant qu'il y sera présent, et en outre de tenir le contrôle des for-

tifications de ladite ville et citadelle, et d'avoir Tœil à la dépense d'icelles. J'ai bien voulu vous en donner avis par cette lettre et vous dire que vous ayez à l'assister de tout ce qui dépendra de vous pour se bien acquitter de cet emploi, et à le faire reconnoître de tous ceux qu'il appartiendra , vous assurant que vous ferez chose qui me sera très-agréable. Et la présente n'étant à aucune fin, etc....

Ecrit à Saint-Germain-en-Laye, le 6 mars 1643. Signé : Louis, et plus bas, Sublet.

LETTRE DU ROI A LE TELLIER

17 mars 1643.

Monsieur Le Tellier, sur l'avis que vous nous avez donné des assassinats, vols et mauvais traitemens que font les pa3'sans à mes gens de guerre logés en Piémont, j'ai estimé à propos d'écrire à ma sœur, la duchesse de Savoie, afin qu'elle donne ses ordres nécessaires pour les empêcher et que le remède y soit apporté par son autorité; et je mande au sieur d'Aiguebonne de faire toutes les instances nécessaires pour procurer promptement l'expédition desdits ordres : de quoi j'ai bien voulu vous donner avis, afin que vous apportiez à cela ce qui dépendra de vous pour arrêter le cours d'un mal de si grande conséquence, non seulement pour le dépérissement de mes troupes, mais pour la haine qui croîtra de jour en jour entre les gens de guerre et le peuple, et plusieurs autres inconvéniens qui sont faciles à juger. Je vous recommande donc d'en prendre un soin particulier, de votre côté, en tout ce qui dépendra de vous et de me donner avis de ce qui y aura été fait, priant Dieu, etc....

Ecrit à Saint-Germain-en-Laye, le 17 mars 1643. Signé : Louis, et plus bas, Sublet.

LE TELLIER A DES ^'OYERS

Casai, 18 mars 1643.

Monseigneur, votre dépêche du 27 février m'a été rendue en cette ville par l'aide-de-carap qui sert près de M. le marquis Villa, le 16 courant seulement.

Le mémoire qu'on vous envoie vous informe de la résolution qu'on a prise pour le secours de Tortone; je n'ai rien à y ajouter, sinon que M. Damontot qui avoit fait toujours beaucoup espérer des Etats de Gênes nous a mandé depuis peu que la république estimoit lui être si avantageux, que Tortone retourne ès-mains des Espagnols, qu'elle ne nous donnera chose quelconque de ce qui nous en pourra faciliter la conservation, et de fait j'ai eu avis de Novi que le commissaire général qui }- est, a commandé au sieur dom Diego de Sottomaior de sortir des Etats de la république , son crime est qu'il nous sert , et qu'il a assemblé les marchands pour savoir ce qu'ils ont de farine , afin de leur défendre d'en vendre quand nous approcherons, sous prétexte de les garder pour la conservation de sa place. Ainsi qu'il fit, lorsque nous voulûmes tirer celles que nous y avions fait voiturer pendant que l'armée étoit devant Tortone. Si bien qu'il faut faire état de voiturer du Piémont et du Montferrat tout ce qui est nécessaire, tant pour le ravitaillement que pour la subsistance de la cavalerie et de l'infanterie, pendant leur séjour et retour. 11 nous coûte pour tout six cens livres et plus pour les voitures que nous avons, qui ne servent à guère plus qu'à mener des bateaux et l'attirail d'un pont.

La copie de la lettre de M. de Florinville du 5 du

courant, vous fera connoître l'état de la place et celui ^ du camp des ennemis. Ceux que nous avons envoyés depuis, nous ont rapporté qu'ils ont fait des trous à vingt toises de leur ligne, pour empêcher que la cavalerie ne puisse passer. Ils ne se sont pas épargnés depuis à travailler à i3on escient.

Je ne puis dire de quelle force esl le colonel Rlioon. Il est à Nice-de-la-Paille, à Quérasque, Carmagnole, Turin et Cliivasso, mais je sais bien qu'il s'en faut quelque chose de bon qu'il ne prenne seize cens rations par jour, et puis ces gens-là, quand on les pourroit sortir des places qu'ils gardent, ne sont pas propres à aucune action de vigueur.

Vous m'avez mandé par votre précédente dépêche que vous avez fait partir un ofiicier de l'artillerie en poste avec de l'argent. Je pense qu'il est si chargé qu'il ne peut faire diligence, car je n'ai point encore de ses nouvelles; et cependant ce que nous avançons à l'artillerie pour la subsistance des officiers, des chevaux, achats de munitions et de charrettes, monte à somme bien considérable eu égard à nos fonds.

Vous me faites beaucoup d'honneur de me laisser la liberté de tirer de l'argent à Lyon pour le secours de Tortone, mais je vous supplie très-humblement de considérer que, quand nous avons été obligés de partir de Turin, je n'y en ai pas pu trouver; et qu'il a fallu envoyer en diligence à Lyon pour en avoir, ainsi que vous verrez par le mémoire ci-joint qui contient l'état de nos affaires, dans lequel j'ai omis que M. Thiault nous demande trois et quart pour cent qu'il dit avoir avancés pour les intérêts des six-vingt mille livres ; qu'il a retenu par ses mains mille livres pour le convertissement de la monnoie en or; qu'il prétend encore quelque chose pour le courtage et la

provLsion, outre six cens livres en voyages pour cela. Si bien qu'une avance nous coûte notablement.

Vous me ferez grâce de vouloir pourvoir au remboursement de M. Thiault, afin qu'il me renvoie ma promesse, et de lui vouloir ordonner de nous envoyer ici de quoi suffire à la dépense du secours de Tortone, qui sera grande en voitures, pendant le séjour qu'on va faire dans la Lomeline et qui augmentera encore en nous mettant en état de porter des vivres suffisamment pour l'armée et pour la place, dans laquelle il conviendroit jeter aussi de l'argent si Dieu nous faisoit la grâce de la secourir. Je suis, etc....

DES NOYERS A LE TELLIER

28 mars 1643.

Monsieur, vous avez su, avant que cette lettre vous soit rendue, comme suivant votre avis et les favorables témoignages que vous avez rendus de la fidélité et des soins des sieurs Palleologue et Falcombel, le traité du pain de munition de l'armée et des garnisons d'Italie leur a été continué, savoir : pour les troupes de l'armée à quarante-deux deniers, comme les années précédentes, et, pour les garnisons, sur le pied que vous réglerez de delà avec eux, ainsi qu'ils s'y sont obligés par la déclaration qu'ils m'en ont faite I»ar écrit, depuis la signature du traité dans lequel on avoit, sans mon su, fait glisser les garnisons au même prix que l'armée. Vous savez qu'à Casai, qui est la place la plus éloignée, le pain ne coûte que vingtquatre deniers ou ving-sept tout au plus, et qu'à Turin et à la plupart de celles que le roi tient en Piémont, on le peut encore avoir à meilleur marché. C'est pourquoi cette affaire vous est remise, afin que vous

preniez, s'il vous plaît, la peine de convenir au plus tôt avec lesdits munitionnaires du prix du pain desdites garnisons, et d'en passer un traité particulier avec eux aux conditions que vous estimerez raisonnables. Vous l'êtes trop pour douter, etc....

DES NOYERS A LE TELLIER

28 mars 1643.

Monsieur, nous n'avons rien à ajouter à tout ce que vous faites pour le secours de Tortone, ni rien à réduire aux résolutions que vous avez prises sur ce sujet, puisque, connaissant et votre zèle et votre prudente conduite, le roi ne doute pas que vous ne preniez tous les meilleurs partis qui s'ofiriront pour faire réussir une affaire de cette conséquence, nous n'avons donc qu'à seconder vos desseins par nos vœux et à pourvoir à tout ce qui en peut faciliter l'exécution, soit en pressant les troupes, soit en vous secourant des fonds nécessaires pour soutenir cette dépense.

Votre grande difficulté est au sujet ds l'artillerie qui ne va point, quelque soin que nous en prenions; je vais néanmoins en entretenir M. le grand-maître, et j'espère qu'il suppléera aux défauts de ses officiers.

Le roi se porte de mieux en mieux, et nous avons tout sujet d'espérer qu'il ira bientôt en campagne. Assurez- vous de l'amitié, Monsieur, etc

LE TELLIER A MAZARIN

Casai, le 29 mars 1643.

Monseigneur, le régiment des Galères est arrivé, les commissaires qu'on avoit envoyés pour les recevoir, l'ont compté au passage du Tanaro près d'Albe.

Ils Vont trouvé de huit cent vingt-huit hommes en tout, sans compter les officiers qui sont en fort petit nomhre. Je crois qu'il n'y a que quatre capitaines et que les lieutenans ont été commis seulement pour cette occasion-ci. On a avis que les troupes qui viennent encore de Provence sont débarquées à Oneille, M. de Gastellan qui s'en est retourné à Turin enverra ordre de ce qu'elles auront à faire et la route qu'elles devront tenir. Je voudrois bien contribuer quelque chose par mes soins ; mais ils sont de petite considération pour une action de cette importance-là.

On a eu réponse de M. le comte de la Sivicella sur l'échange de MM. de Marsin et de Lamet qui porte qu'il y accordera volontiers, pourvu que l'Empereur ne fasse point d'obstacle à la liberté de M. de Marsin. Et sur cela on lui a envoyé un trompette pour avoir une réponse précise qu'on fera savoir à Votre Eminence au plus tôt, afin qu'il lui plaise agréer qu'on fasse des difiîicultés de cette nature-là aux prisonniers qui sont en France et qu'ils paient leurs gardes, comme font les sieurs de Marsin et de Lamet.

J'ai toujours fait capital de la protection de Votre Eminence pour tout ce qui me regarde. Je la supplie de tout mon cœur de me la vouloir continuer et de croire que je l'estime bien plus que tous les avantages que je puis tirer de la grâce que je désire, qui ne peut rien ajouter aux obligations que j'ai d'être toute ma vie avec toute sincérité, etc....

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