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CHAPITRE IV

Michel Servet est nettement anticatholique. Il ne croit ni à rinfaillibilité de l'Église, ni à l'autorité indiscutable des conciles. Il écrit : « Je pense que c'est par un châtiment de Dieu que le pape est devenu roi au moment même où la Trinité a vu le jour. Et alors nous avons perdu Christ. » Mais s'il est anticatholique, il n'est pas, non plus, inféodé à telle ou telle doctrine protestante ; les théologiens de la Réforme ne sont pas, à ses yeux, des papes nouveau-nés, devant lesquels on doive docilement humilier son intelligence. Les sectes dominatrices, qu'elles soient d'hier ou d'aujourd'hui, ne l'attirent pas : il demeure devant elles dans la fierté de sa conscience et l'indépendance de sa raison. « Aucun des partis religieux en présence, dit-il, ne possède la vérité pure et complète ; chaque parti n'en détient que des fragments. Chacun reconnaît l'erreur de l'autre mais ne sait pas découvrir la sienne. » Le remède à ce mal c'esl la pleine liberté d'examen et d'opinions. « Toutes les difficultés seraient facilement aplanies, déclare Servetj si chacun dans l'Église pouvait parler librement. Qu(

LES IDEES RELIGIEUSES DE SERVET to

les anciens prophètes fassent silence pour écouter ce que TEsprit dit aux nouveaux venus. Hélas! les contemporains ne luttent entre eux que pour l'orgueil de vaincre.

« Que Dieu confonde tous les tyrans de l'Église ! »

Nobles pensées I Aspirations sublimes! L'hérésiarque de vingt ans dépassait son époque par l'élévation des idées, la générosité des sentiments, la pureté et la grandeur intellectuelle et morale de son libéralisme. Son appel à l'indépendance de l'individu, son réquisitoire contre les tyrannies sectaires faisaient de lui notre contemporain. Il s'élevait, par l'intuition et le cœur, bien au-dessus des controversistes atrabilaires du seizième siècle.

Servet reprochait à ces cuistres cruels qui se barbouillaient d'encre théologique, en attendant de se barbouiller de sang, de trop se complaire aux spéculations dogmatiques. Ils nous conduisent, disait-il, à des disputes vaines qui rétrécissent l'esprit humain et noient la conscience dans le fiel. Il insiste pour qu'on place la religion sur des bases moins vaporeuses que les prétentions supra-naturalistes et qu'on mette au premier plan la connaissance du « Christ historique ».

Le conseil était plus hardi que ne le pensait Servet lui-même. Si le christianisme devenait une religion historique dont le Jésus, non plus légendaire, mais réel devait être le centre, qu'arriverait-il de cette religion le jour où l'étude exacte des documents évangéliques démontrerait qu'on ne savait rien de positif ou presque rien sur l'homme proposé à notre adoration? Il faut plus qu'un problème d'histoire, plus qu'une hypothèse submergée par des légendes pour légitimer un culte et faire vivre une religion I Zwingle aurait eu le pressentiment des résultats où menait la philosophie de Servet, s'il est exact que discourant avec OEcolampade, Bucer et

Capiton, il ait dit : « Prenez-y garde, la doctrine perni-» cieuse de cet Espagnol détruirait la religion chrétienne. »

Mélanchthon qui voyait en Servet « un esprit fanatique » prophétisait que la négation du dogme de la Trinité susciterait des luttes tragiques. Les magistrats dei Bàle, par un arrêté pris en Conseil, défendirent la circulation des écrits antitrinitaires de Servet.

Le jeune polémiste n'apercevait pas les conséquences extrêmes de son initiative et ne pouvait pas les apercevoir. La critique au seizième siècle s'arrêtait dévotement devant « la Sainteté des Écritures »« Elle se préoccupait, dans le camp des catholiques, de maintenir en les glorifiant les privilèges « divins » de l'église de Rome : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » ; et, dans le camp des protestants, elle cherchai! à détruire ces privilèges au profit de nouveaux établissements ecclésiastiques. On déménageait l'autorité, on n( la détruisait pas. En face du Christ, on ne discutait pas : on adorait. La curiosité indiscrète, le doute étaient tenus pour impies.

Parmi les adorateurs de Jésus, nul ne fut d'une piété plus enthousiaste que Michel Servet. De même qu'Angehco de Fiesole se mettait à genoux pour peindre les traits du « Sauveur », de même Servet, cet hérétique que Calvin devait livrer au bourreau comme antichrétien, s'agenouillait et tombait en extase et en prières dès qu'il parlait de Jésus. Dogmatiquement il pouvait dire avec saint Paul : Christ est ma vie.

Même dans Ylmitation^ même chez les mystiques leî plus saintement exaltés, on ne rencontre aucune paroh plus suavement ou plus ardemment adoratrice que cet paroles de Servet en ses premiers écrits :

u Christ est l'cime du monde, oui plus que l'àme, cai c'est par lui que nous vivons, non pas seulement dans

la vie présente, mais aussi dans la vie éternelle. La vie présente il nous l'a donnée par sa parole et la vie éternelle il nous l'a donnée par sa chair... Il est notre étoile, notre étoile du matin. Il est la lumière du monde, la lumière de Dieu, la lumière des peuples. L'éclat de sa face illumine l'immensité des cieux... La parole du Ctirist crucifié a soumis le monde à sa domination par la puissance merveilleuse de son amour, et il le soumettra plus encore en conquérant, sans le fracas des armes, les âmes captives... Le christ historique est mon unique maître. Ce christ a d'abord prêché rÉvan* gile ; ce n'est que par ses paroles que renseignement apostolique reçoit la plénitude de son sens, de sa lumière et de sa splendeur... Mais pour ce qui regarde la discussion scientifique sur la personne du Verbe, elle est secondaire et on fera sagement de diriger toutes ses recherches sur la personne historique de Jésus-Christ... C'est pour lui que je plaide... Car tout dépend de la connaissance que nous avons non des dieux métaphysiques mais du Christ historique, et si nous De le connaissons pas de cette manière nous ne connaissons rien. »

On peut dire que dans ces lignes, Servet a tracé la charte du protestantisme libéral. En quelques phrases il a indiqué les conclusions religieuses que reproduiront, en les commentant, en les fortifiant de preuves, Socin en Italie, Schleiermacher en Allemagne, Channing en Amérique, Scherer, Cougnard, Colani à Genève et à Strasbourg, Reville en Hollande, Colenso en Angleterre, Coquerel en France.

Sans doute le jeune hérétique espagnol, bien qu'il s'attachât surtout au christianisme positif, au christianisme historique ne dédaignait pas les discussions métaphysiques. Il s'y attarde, au contraire. Il n'en pouvait guère être autrement au seizième siècle, dès qu'on

acceptait le principe de la Réforme, à savoir que la vérité, toute la vérité était contenue dans la Bible et que tout en elle était vérité, jusques aux cauchemars du visionnaire de l'Apocalyse.

Le protestantisme n'est point, malgré ce qu'on a pré« tendu, la mise en liberté de l'esprit humain. C'est biei plutôt sa mise en une servitude nouvelle. La Réforme n'affirmait nullement que l'homme a le droit de croin ce qui lui plaît, qu'il peut chercher le « salut » dans 1( champ illimité de la pensée libre, de la libre science. Une telle opinion, sans laquelle, à y regarder de près, h liberté de conscience n'existe pas, était dénoncée comme hérésie monstrueuse et digne de mort. La Réforme enfermait l'intelligence et la conscience dans un livre unique : L'ancien et le nouveau Testament. Elle leî emprisonnait dans la Bible. Le droit à l'interprétation des textes n'était pas non plus, ainsi qu'on le répète, concédé à tous les « fidèles ». On ne l'avait retiré à la vieille église, que pour le transmettre à des organisations sectaires, conduites par des théologiens ayant autorité ecclésiastique, dirigées par des synodes intolérants et persécuteurs. On n'avait pas supprimé la tyrannie spirituelle, on l'avait multipliée en la fragmentant. Et, souvent, elle devint plus tracassière, plus mesquine que l'oppression catholique, tout en restant aussi implacable et aussi sanglante. L'histoire de la Réforme est, à bien des moments, le martyrologe de la pensée libre, de la croyance libre, de la foi personnelle.

Servet, à vingt ans, ayant accepté l'autorité de la Bible, s'efforça de donner à ses spéculations théologiques un caractère biblique. Il disserta, non sur l'idée de Dieu en soi (si cette expression a un sens), mais sur le Dieu « historique » de l'Ancien et du Nouveau Testament. De là, dans ses écrits, des discussions qui nous paraissent aujourd'hui puériles et absurdes, moins pué-

riles et moins absurdes, cependant, que les raisonnements ou plutôt les déraisonnements de Calvin sur la résurrection des corps, par exemple. Les hypothèses les plus extravagantes, les rêveries les plus folles devenaient sacro-saintes, en ces temps de délire théo-pneustique, dès qu'on pouvait les appuyer sur des textes bibliques. Rien de plus significatif à cet égard que la controverse engagée entre Lélio Socin, qui, dans une certaine mesure, devint plus tard un des disciples de Servet, et le réformateur de Genève.

Socin se refusait à croire à la résurrection de la chair, admise par Calvin dans tout son littéralisme. 11 y voyait une impossibilité matérielle et n'y voyait aucune utilité. N'est-ce pas assez, disait-il, que nous pénétrions aux demeures célestes et que nous recevions la rétribution dont Dieu nous a jugés dignes? C'est en vain, ajoutait Lélio Socin, que Ton veut trouver dans la résurrection de Jésus-Christ un argument en faveur de l'opinion calviniste ; Jésus n'a point passé par la corruption ; c'est pour rassurer ses disciples et confirmer sa doctrine qu'il a conservé ses cicatrices, qu'il a mangé avec les siens, qu'il s'est montré vêtu tantôt comme un jardinier, tantôt comme un pèlerin. Si. dès l'abord, Jésus n'a pas cru bon de se montrer avec le corps glorieux et resplendissant qu'il eut après l'Ascension, c'est qu'il voulait donner aux disciples incrédules une preuve palpable de son identité. On ne peut songer à comparer son état au nôtre.

Socin terminait en recherchant le pourquoi de cette résurrection de la chair : à quoi bon une restauration intégrale, si notre félicité éternelle ne consiste pas en jouissance du corps ni des sens? Si nos membres nous sont inutiles, à quoi bon les recouvrer ? Pourquoi aurions-nous de bonnes jambes dans la vie future, si Ton n'y doit pas. courir?

C'était parler en homme de bon sens. Calvin répond en théologien biblique. « L'Ecriture, affîrme-t-il, démontre de la manière la plus irréfutable que les corps ressusciteront absolument pareils à ce qu'ils ont été pendant la vie terrestre ; certes, cela peut sembler incroyable à l'homme naturel et les Athéniens ont ri de cette doctrine prêchée par saint Paul à l'Aréopage; mais la foi doit venir à bout de tous les doutes. L'usage des sacrements, du reste, nous prouve avec évidence que la chair doit ressusciter : en effet, c'est en vue de la résurrection que le baptême la sanctifie. Dans l'Ecriture, le terme de résurrection des corps revient à plusieurs reprises. Ces mêmes corps, auxquels Socin attribue si peu d'importance, sont appelés temples de Dieu^ membres du Christ. Et Calvin, pour achever d'emporter la position, emploie cet argument qui réjouira les adversaires de l'incinération : « A quoi bon mettre les corps en terre, s'ils ne doivent pas ressusciter ? » (1).

L'Ecriture sainte a parlé, la raison doit se taire ou n'intervenir que pour trouver des motifs d'acquiescement aux affirmations de la Bible. C'est pourquoi, dans les pays protestants, à toutes les époques, on a vu des défenseurs bibliques des spoliations, des folies, des crimes. Au nom de la Bible on déclarera aux Etats- Unis, par exemple, l'esclavage sacro-saint, voulu pai Dieu. Qu'on s'imagine, en eftet, le renversement d'esprit que doit causer à des gens simples la lecture d'uc livre clos depuis dix-huit siècles ? L'histoire de la révolution d'Angleterre nous fait connaître les absurdités qui naquirent de la méditation malsaine de l'Ancier Testament. L'Amérique d'à présent nous offre, dans plusieurs des sectes qui y fleurissent, des spectacles dignes de Bedlam.

(1) Lélio Socin, par Eugène Burnat. Veveyj 1894.

Servet ne sut pas toujours se soustraire à la puissance déprimante de la littérature hébraïco-chrétienne. Après avoir reconnu que l'essence divine est indivisible, il chercha à déterminer (d'après les révélations du Nouveau Testament) ce qu'était cette '( essence » et comment elle agissait sur le monde. Dieu, qui est tout, est à la fois parole, nature, esprit. 11 ne se scinde pas en «personnes », de façon à constituer plusieurs dieux distincts. Le Saint-Esprit n'est pas un être séparé du Père céleste, mais une force au moyen de laquelle Dieu sanctifie le cœur de l'homme et agit directement sur lui.

De même, Jésus n'est pas un « fantimie » tombé du ciel où il se tenait, personnalité vivante à côté de l'Eternel, et, comme l'Eternel, éternel lui-même. Il ne se personnalise, si on peut risquer cette expression, qu'à partir du moment de son incarnation terrestre. Le Père céleste amis en lui « sa parole », « son souffle ». Jl est devenu le Sauveur véritable — émanation directe de l'Eternel divin, Dieu pour nous sans être Dieu en soi, Théos mais non o Théos. — Si on peut parler de la triple manifestation d'une Divinité seule, on blasphème en parlant d'une Trinité en trois distinctes Divinités.

Pourquoi Dieu a-t-il voulu prendre dans le monde une physionomie visible à tous en y envoyant Jésus en qui il avait mis « sa parole » ? Parce qu'on ne peut parvenir à la connaissance de Dieu par des idées abstraites. L'œil de l'homme a besoin d'une réalité physique. Il veut contempler l'image de son Dieu, d'où la nécessité d'une religion historique. Cette religion nous est donnée par les Révélations des saints livres.

Que ces explications manquent de clarté, qu'elles aient pu paraître empreintes de panthéisme tout comme cette parole de saint Paul : Nous vivons en Dieu, en lui nous sommes et nous mourrons, n'est-ce pas inévitable

puisqu'elles ont l'inconnaissable pour sujet? En ces matières, où il est impossible de raisonner avec précision et de prouver avec certitude, qui ne sont que des logomachies où se plaisent les esprits curieux des choses inaccessibles et amoureux de divagations confuses, Servet fait preuve d'une remarquable activité intellectuelle et d'une certaine puissance de dialectique. Du moins, il ne s'égare pas dans les conclusions d'un fanatisme ombrageux. Toujours en avant de son siècle, même dans les controverses obscures, il ne recourt pas à l'anathème. Convertisseur et non persécuteur : telle pourrait être sa devise... S'il se trompe c'est aux dépens de lui-même. 11 fait ce qu'un philosophe doit faire, il propose et n'impose pas.

Dans tous les cas, ses convictions procèdent de l'amour du Christ et leur manifestation n'a d'autre Ijut que de faire aimer ce « Fils du Dieu éternel » dont il a célébré la gloire avec un lyrisme éloquent. Il tient également à montrer qu'il est un disciple fidèle de l'Evangile, et, dans les deux dialogues sur la Trinité qu'il pubUa à Haguenau en 1532 (1), en réponse aux objections que ses premiers écrits avaient soulevées, il s'ef force dé prouver que ses adversaires n"ont pu alléguei aucun passage de la Bible hostile à ses doctrines et n'oni pas réussi scripturairement à détruire ses opinions.

Après comme avant ces controverses, Jésus reste c( qu'il a été : Verbe auprès de Dieu avant son incarnation, verbe de Dieu pendant son séjour sur la terre

(1) Servet, croj-ant pouvoir écrire contre la Trinité avec li même liberté que les réformateurs écrivaient contre les dogmei catholiques, ntiésita pas à signer ses deux premiers opuscules Il en envoya quelques exemplaires en Italie où ils furent favora blement reçus. Ce qui, du moins, semblerait l'établir, c'est fait que Mélanchthon, en 1539, écrivit au Sénat de Venise pour signaler < les erreurs détestables de Servet, ce nouveau Paul Samosate i>.

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Verbe éternel après son retour en Dieu par sa résurrection. Croire en lui, c'est vouloir lui ressemijler en ce qu'il a été ici-bas ; c'est souhaiter d'être inspiré par lui pour l'accomplissement de la justice et le triomphe de l'amour. La justification par la foi, doctrine vraie à quelques égards, doit être accompagnée, pour produire tous ses effets de la pratique des bonnes œuvres. Cellesci ne sont pas toutes, d'ailleurs, le résultat de « la foi » ; il en est qui ont leur source dans la charité. »

Qu'une pareille manifestation de noblesse morale, de pureté religieuse, d'ardeur chrétienne ait été dénoncée et flétrie comme blasphématoire, que l'homme qui, peut-être, a le plus aimé Jésus au seizième siècle, qui a écrit : « Pour connaître le Christ je rassemble toutes mes forces, je médite le jour et la nuit, implorant sa miséricorde et la révélation de sa vraie connaissance », que cet apôtre de l'Evangile, que ce chevalier de la vérité, de la justice, de la bonté, ait été traîtreusement dénoncé à l'inquisition catholique de Vienne, insulté dans sa prison à Genève, livre au bourreau par des protestants, par des frères en hérésie, n'est-ce pas le plus abominable des scandales? Et ne comprend-on pas que devant cette félonie, en présence de cette atrocité, l'historien anglais et protestant Gibbons ait eu le devoir d'écrire :

a Je suis plus profondément scandalisé par le seul supplice de Michel Servet que par les hécatombes humaines qui ont été immolées dans les auto-da-fé de l'Espagne et du Portugal. »

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