‹ Michel Servet et CalvinChapitre 11 sur 49 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

MICHEL SERVET A LYON. — IL ENTRE COMME CORRECTEIR DIMPRIMERIE CHEZ LE LIBRAIRE TRECHSEL. — IL PUBLIE, EN l'annotant, la GÉOGRAPHIE DE PTOLÉMÉE. — COM- MENT ELISÉE RECLUS APPRÉCIE LES TRAVAUX DE SERVET.

L'apostolat, compris et pratiqué comme le comprenait et le pratiquait Michel Servet, n'offrait que des risques et ne procurait que des inimitiés. Servet n'était pas un théologien de carrière faisant de sa croyance une industrie. Il combattait à ses frais et à ses risques. Le jeune poursuivant de la vérité avait dépensé tout ce qu'il possédait pour l'impression de ses deux livres et se trouvait à vingt ans réduit à la misère, détesté de ceux en qui il avait cru trouver des frères d'armes, odieux aux accapareurs de la Réforme, en hostilité avec les catholiques.

Il quitta le pays allemand, leste d'argent, chargé d'anathèmes et d'injures, arriva en France et parvint à Lvon, dépourvu de ressources, épuisé de fatigue et presque mourant de faim.

Se trouvant en terre d'inquisition, il crut prudent changer de nom et se présenta chez le libraire Gaspar

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I ! echsel sous le nom de Michel de Villeneuve, étudiant de Navarre à la recherche d'un gagne-pain.

Le libraire Trechsel, apitoyé par le dénuement de Servet, le prit à son service et le fit entrer en son imprimerie comme correcteur. Dans cette situation, l'étudiant fit preuve de telles qualités de savoir « es langues anciennes » et d'une si forte érudition que Trechsel crut pouvoir lui confier la publication d'une nouvelle édition de la géographie de Ptolémée.

Servet apporta dans ce travail ses qualités ordinaires d'ingéniosité, de labeur patient, de curiosités fécondes. Quoiqu'il entreprit, il donnait à ce qu'il faisait une physionomie originale. L'œuvre de Ptolémée, revue et complétée par lui, enrichie de ses observations personnelles, demeure aujourd'hui encore un livre utile h consulter et il n'y a nulle exagération à dire que Servet fut un des créateurs de la géographie comparée, un des précurseurs d'Alexandre de Huraboldt, de Charles Ritter et du génial Elisée Reclus.

Dans le troisième volume de la. Nouvelle Géographie universelle (1), Elisée Reclus rend ce témoignage à Servet :

« La ville de Calvin, qui dresse maintenantun tombeau somptueux à un duc de Brunswick, ne pourrait-elle aussi ériger une pierre d'expiation à l'endroit où fut brûlé Michel Servet, l'illustre Espagnol qui découvrit avant Harvey la circulation du sang et qui fut le précurseur de d'Anville dans la géographie comparée? »

L'œuvre de Ptolémée, complétée par Servet, parut en 153.1, sous ce titre :

« Géographie de Claude Ptolémée d'après la traduction de Bilibal Pircheymher, revue sur les premières éditions grecques et augmentée de notes reproduisant

(1) Page 9L

les anciens noms des villes, avec leurs nouvelles dénominations, ainsi que cinquante tables qui décrivent les mœurs et les coutumes tant des anciens que des nouveaux habitants de ce pays, par Michel de Villeneuve. (Lyon, à la librairie des frères Melchiors et Gaspard Trechsei — 1535 — avec de nombreuses gravures sur bois) (1). »

Le succès de cette publication fut considérable. Elle est un des plus beaux livres d'érudition, d'art et de typographie du seizième siècle. Les gravures sur bois y abondent ; il y en a dans les marges, en tète et en fm des chapitres et elles sont de la plus pittoresque beauté.

Pendant que Servet travaillait en qualité de correcteur à Timprimerie des frères Trechsei, un autre savant du même âge, dont la fm devait être également tragique, Etienne Dolet, était recueilli par un autre imprimeur de Lyon, Sébastien Gryphe, ami et hôte de Rabelais. La destinée rassemblait dans la même ville Rabelais, Dolet et Michel Servet : le bon sens ironique le savoir intrépide, la croyance chevaleresque. Lyoi aurait pu s'intituler : « La Rome des idées. »

On a trop laissé dans l'oubli la génération d'écrivains de savants, de penseurs, d'ouvriers d'art et de vérité (2)

(l)Une seconde édition, considérablement amendée, parut ei 1541 : Lugduni apud Hugonem a Porta. Grand fol. Bien qu'elle soit meilleure que la première édition, elle est restée presqu( complètement inconnue aux géographes.

(2) Dans le très beau discours qu'il a prononcé à Vienne aui fêtes données en Thonneur de Michel Servet, M. Hériot, mai de Lyon, professeur à la faculté des lettres de cette ville, arendi cet éloquent hommage aux imprimeurs lyonnais : « Saluons, e] passant, ces modestes imprimeurs du seizième siècle, qui ont vaillamment lutté pour la cause du progrès et de la pens libre. La région lyonnaise en a produit un grand nombre q méritent au moins un souvenir : Sébastien Gryphe, l'imprime parfait, calcographus ad unguem consumalumus ; François Just l'ami des savants et des poètes ; Etienne Dolet, qui expiera 1

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qui, refusant de se courber sous le sceptre des théologies régnantes, représente au seizième siècle l'humanité en ce qu'elle a de plus noblement humain. Rieurs épiques, poètes exquis, érudits profonds, théoriciens politiques d'une audace superbe, ardents républicains comme La Boétie, magistrats gagnés à la tolérance comme THôpital, merveilleux artistes, savants en marche vers la vérité seule, ils sont la grandeur, le charme, la douce clarté d'une époque de guerre civile, d'intolérance dogmatique, d'âpre et sanguinaire théologie. En eux habite le génie, le bon génie, celui qui pour maintenir son règne, n'a besoin ni de bastilles, ni d'échafauds, ni de bûchers, ni de conciles prompts aux anathèmes, ni de synodes, ni de consistoires et de chaires, où retentissent les malédictions et d'où descendent les appels au meurtre.

Etienne Dolet, en un livre imprimé à Lyon pendant que Servet habitait cette ville, a magnifiquement glorifié les « humanistes » du seizième siècle.

« Les lettres de nos jours s'épanouissent avec splendeur : heureuse et brillante floraison ! La littérature est cultivée avec un si bel enthousiasme que pour atteindre à la gloire des anciens une seule chose nous manque : la liberté. Cependant la brèche est ouverte. De tous les points de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Angleterre, delà France, de l'Espagne, la science fait partir en même temps ses foudres de guerre dont les éclats tombent

aussi sur le bûcher ses hardiesses de pensée ; Claude Nourry, éditeur du premier ouvrage authentique de Rabelais, Michel Parinentier. Symphorien Champier, grand savant qui fonda à Lyon le premier collège ; Jean Grollier, dont les livres portaient cette charmante épigraphe : « Ce livre est à moi et à mes amis. » Le Viennois Balthazar Arnoullet mérite d'être inscrit dans cette

I glorieuse phalange, pour avoir eu l'audace de publier, en 1553, la Hestitulion du Chrislianisme, de Servet, avec ses lettres à Calvin. »

sur la barbarie encore debout. Du fond de leurs écoles les médecins se lancent dans la mêlée. Voici accourus Jacques Silvius, Jean Ruel, François Rabelais. Recruté partout, cet escadron de la science fait une charge vigoureuse. »

Contre qui cette agression du Savoir? Dolet le dit : contre l'ignorance, en faveur de la liberté. La foi nouvelle, — c'est-à-dire la joie de vivre — ne doit pas être cherchée dans la théologie, mais dans l'art et dans la science.

« Chacun vante son plaisir, et moi n'en ferai-je pas autant pour le mien, surtout quand il est si honnête, si pur, si cher à tant d'esprits d'élite. Quel est donc le bonheur qui m'enivre? La table? L'ivresse? Le luxe efï'réné des vêtements? La danse? Le jeu? L'amour? — Nullement. La musique, l'harmonie, voilà ma volupté. Qui pourrait mieux remuer et calmer les âmes, éteindre les ardeurs de la colère ou faire étinceler l'indignation ? Quoi de plus convenable pour distraire l'esprit d'un penseur? La musique nous plonge dans un océan d'extases. C'est elle qui, avec sa voix tantôt charmante de douceur, tantôt vibrante d'énergie, a fait monter mon cœur à sa haute région et m'a rendu faciles et joyeuses les rudes tâches du devoir. »

Servet est tout aussi lyrique lorsqu'il célèbre les trois réalités qui dirigent sa conscience, réjouissent son cœur et charment son esprit : la science, la piété et la liberté. Il demande qu'en restant soumis à Jésus, on cherche la lumière partout où elle peut se rencontrer : « Je puis plus apprendre d'un ennemi, dit-il, là où il affirme la vérité, que de deux cents mensonges dei nôtres. » Et il étend ses recherches dans tous les d( maines du savoir, ne néglige aucune source d'informî tions, va de Zoroastre à Moïse, de Platon au Christ, d^ Christ à Mahomet, passant de l'étude du droit à l'étui

de la théologie, de l'étude de la théologie à celle de la science géographique, apprenant les mathématiques et l'astrologie, s'égarant dans les ténèbres de métaphysique où son imagination croit apercevoir des lueurs de divinité, se passionnant pour les sciences naturelles et la médecine, parce qu'il estime qu'en même temps qu'il faut embellir l'àme on doit assainir et fortifier le corps, s'affirmant comme intelligence véritablement encyclopédique, avide de tout comprendre, <i(in d'élargir la religion jusqu'à l'infini de cet amour universel que Dieu, devenu le Christ, a incarné sur la terre, et révélé à l'humanité.

Par la prodigieuse activité de son esprit, par l'immensité de ses connaissances, Servet qui savait à fond l'espagnol, le français, l'italien, le grec, l'hébreu, se rapproche de Rabelais. Mais c'est un Rabelais grave et qui ignore l'art de faire grimacer et rire la vérité. Comme Rabelais il croit à la bonté de la nature humaine, s'élève avec force contre la théorie fataliste du serf-arbitre de Luther et cherche en Dieu le père qui pardonne et console, et non le juge qui se venge et punit. Tandis que sous prétexte que le ciel existe et qu'on le gagne à force de pénitences, de renoncements, de tristesse orgueilleuse, de morgue et de dureté, les théologiens de stricte observance, les « démoniacles », selon le mot de Rabelais, semblent avoir pour idéal d'établir l'enfer sur la terre, et essaient, afin de servir Dieu et de l'honorer, de supprimer la joie de vivre ; Dolet, Rabelais, Servet et leurs trop rares émules, revendiquent les droits de l'homme, prêchent la foi profonde, celle qui permet d'arriver par la liberté de la science à l'épanouissement complet des esprits, au règne de la fraternité universelle, à l'anarchie de la bonté, à l'abbaye de Thélème. Rabelais a formulé cette doctrine de liberté, de bonne humeur, de cordialité

rayonnante dans un livre qui, littérairement, est la merveille des merveilles, où la langue française apparaît avec une ampleur qu'elle n'a jamais eue avant ou après ; où tout s'harmonise : les dialectes des provinces, le vieux langage et le langage du siècle, le grec et le latin translatés en gaulois; où, comme dans un large fleuve se grossissant de tous les ruisseaux, les lettres, les arts, les sciences, les métiers apportent l'afflux de leur vocabulaire. Même abondance dans les idées. Des mamelles sans nombre de Tisis aux mille noms coule, inépuisable, le vin qui donne la force et la joie : « Adonnetoi à la connaissance des faits de nature, que rien ne te^ soit inconnu de cette terre, et. par fréquentes anatomies, acquiers la parfaite connaissance de l'autre monde qui est l'homme. Que je voie un abîme de science! »

« Fais ce que tu voudras 1 » Ecarte de ta compagnie les cagots, hypocrites, scribes et pharisiens, mangeurs du populaire. » Confie-toi « à l'aime nature. »

C'est l'antipode du calvinisme. Michelet, qui a tracé de Rabelais un portrait débordant de vie, a donné pour contraste à cette physionomie rieuse le sombre, malade et amer Calvin, arrivant à Genève. « Je suis sûr, dit l'historien, que le lieu, le paysage le choqua : aimable, gai autant que grandiose, il dut lui apparaître comme une mauvaise tentation, une conjuration de la nature contre l'austérité de l'esprit. Il chercha la rue la plus noire, d'où l'on ne vît ni le lac, ni les Alpes, l'ombre humide et verdâtre des grands murs de Saint-Pierre. Mais les hommes le choquaient encore plus que tout le reste. Il avait ses amis en abomination, presque autant que ses ennemis (1). » Dans un autre passage de son histoire, le romantique Michelet dira que Calvin «rendit Genève malade — malade du bûcher de Servet. »

1 Michelet, t. JII, p. 3o8.

Ennemie des sentiments de sociabilité, la Réforme, opposée à la Renaissance, devait être également hostile, par volonté etparprincipe, à l'indépendance individuelle de l'esprit humain dont l'Espagnol Servet est l'un des plus parfaits représentants. On ne peut avoir, ainsi que le remarque judicieusement Mignet, la croyance qui exalte et l'indifTérence qui tolère, et « ce qui porta le seizième siècle à briser l'unité catholique fut, en même temps, ce qui lui interdit de reconnaître l'indépendance individuelle de l'esprit... »

Mignet fait encore cette profonde observation :

« Il est à remarquer que la doctrine de liberté qui causa la mort de Servet prit naissance dans les pays oij la Réformation ne fut adoptée ni par les gouvernements, ni par des minorités assez fortes pour former une secte.

« Elle fut soutenue par un assez grand nombre d'Italiens qui furent expulsés de Genève, entre lesquels figuraient le napolitain Valentin Gentilis, le piémontais Jean Paul Alciat, le sarde Nicolas Gallo, Georges Blandrata, du marquisat de Saluées, et Hippolyte de Garignan. Les deux siennois Lœlio et Faustus Socin la renouvelèrent et retendirent. Cette particularité n'a rien de surprenant... Plus on s'éloignait de la pratique, plus on devenait hardi dans la théorie. Ainsi l'Allemagne arrête l'innovation dans le luthérianisme ; la France (opérant à l'étranger) la conduit jusqu'au calvinisme; l'Espagne et l'Italie la poussèrent jusqu'au déisme. »

Ces deux pays, grâce à l'indépendance individuelle de leurs penseurs, grâce à quelques u demeurants de servétisme, » — le mot est de Théodore de Bèze (1), — devinrent ainsi (contrairement à l'opinion si souvent

(1) Théodore de Bèze, Vie de Calvin, p. 5.

produite) les vrais fondateur/1 de la liberté de l'esprit humain.

Renan, daccord sur ce point avec Mignet, écrit : « L'opinion qui fait venir la philosophie du dix-huitième siècle de la Réforme est erronée. Si cette philosophie a des antécédents, c'est dans l'Italie païenne de 1500 qu'il faut les chercher. Or la Réforme est précisément une réaction contre l'incrédulité italienne de ce temps-là! »

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