‹ Michel Servet et CalvinChapitre 12 sur 49 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

En 1534, pendant qu'il était correcteur d'imprimerie,

i service du libraire Trechsel, Servet eut à revoir les ^«neuves des ouvrages de Symphorien Champier de Lyon, médecin d'une grande illustration, botaniste en renom, astrologue célèbre, galiéniste fougueux.

Champier, qui fut échevin de Lyon et y fonda le collège de médecine, qui subsiste encore, était un savant original, un libre et singulier esprit. On lui attribuait le traité célèbre : De Tribus impostoribus, œuvre d'incrédulité anonyme dont quelques critiques font remonter la paternité à Averroès, le médecin philosophe du douzième siècle.

Servet se lia avec le docteur lyonnais, lui voua une affection filiale et ne laissa passer aucune occasion de lui témoigner publiquement sa gratitude. 11 prit goût, sous l'influence de son maître, à l'étude de la médecine et des sciences occultes. Dans cette nouvelle étude et dans cette nouvelle amitié il apporta l'ardeur qu'il mettait à toutes choses.

Un professeur d'Heidelberg, Léonard Fuchs, ayant

attaqué le médecin lyonnais, Servet prit fiévreusement la défense du maître qu'il aimait. Il publia contre les attaques du docteur allemand un pamphlet d'une extrême vivacité (1).

En tout théologien sommeille un polémiste irritable et prompt à se réveiller. Servet avait le réveil facile.

La réputation de savant de l'antitrinitaire devint bientôt assez grande pour lui permettre d'obtenir des succès de librairie. En 1537, il fit paraître à Paris, où il était allé se fixer, — si cette expression est permise quand il s'agit de Michel Servet — un traité de thérapeutique dont quatre éditions furent épuisées en quelques années (2).

Le Syruporumuniversa ratio est un livre « de vérité » où le salut corporel est prêché en très bon latin et aussi en grec. « Si tu veux, dit le crédule médecin à son lecteur, si tu veux maintenir ton corps en bon état : lis ce livre ». 11 est écrit à la gloire de Galien et pour la confusion d'Averroès et d'Avicenne. Par la médecine grecque on se guérit, on se suicide par la médecine arabe.

Telle était la conviction de maître Ghampier. Servet la fit sienne. Elle s'expliquait par ce fait que Lyon, au

;1) Brevissima Apologiapro Campeggio in Leonardum Fuchsium^ 1536. Cette vigoureuse défense du maître vénéré de Servet, le docteur Ghampier, contre les attaques du professeur allemand de Heidelberg, L. Fuchs, a été imprimée d'après les uns à Paris, d'après les autres à Lyon.

(2) Syruporum universa ratio, ad Galeni censurant diligenter expolita. Cuipost integram de concoctione disceptationem^ prsescripta est vera purganuï methodus, cum expositione aphorismi : concocta medicari. Michaele Villanovano authore, Parisiis, ex offîcina Sirnonis Colinspi, 1537, 71 ff. in-8° et 1 page d'errata.

On connaît quatre autres éditions de ce traité de thérapeutique ; il y en a peut-être d'autres :

1545, apud Vincentium Valgrisiuyn, Venetiis ;

1546, et \M1, apud Guil. Rovilium, Lugduni; 1548, apud Vincent. Valgrisium, Venetiis.

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seizième siècle, présente quelques traces d'averroïsme. De là le ton guerroyant et amer de ce traité de thérapeutique où il est surtout question de sirops.

L'arabe Averroes devait déplaire à l'espagnol par la sauvagerie de quelques-unes de ses doctrines. On lui attribuait, à tort ou à raison, cette théorie implacable à l'égard des faibles : — « Pour les hommes, iL faudrait faire comme lès bûcherons font tous les ans dans les grandes forêts : ils y entrent pour les visiter, pour y reconnaître le bois mort du bois vert, retrancher tout ce qui est inutile, superflu ou dommageable, retenir seulement les bons arbres et les jeunes baliveaux d'espérance. De même tous les ans, il faudrait faire une rigoureuse visite de tous les habitants des grandes et populeuses villes, et mettre à mort tout ce qui est inutile et empêche de vivre le reste, toutes les personnes qui n'ont aucun métier profitable au public, les vieillards caduques, les vagabonds, les fainéants; il faudrait ébrancher la nature, éclaircir les villes, mettre à mort tous les ans un million de personnes, qui sont comme les ronces et les orties des autres, pour les empêcher de croître ».

Si le médecin arabe s'inspirait de telles pensées, qui sont un hommage à la mort, un appel à la destruction civilisatrice une sorte de Xietzchéisme avant Nietzch, ne valait-il pas mieux s'en tenir à Galien et prendre parti pour l'art de guérir, plus humain sans doute que Fart de tuer? Servet préférait l'usage des sirops à l'emploi des coupes sombres dans la forêt humaine.

Le doux espagnol se fit apprécier à Paris, comme médecin, non seulement du public mais des docteurs les plus renommés. Le professeur Gunther d'Andernach, dans un livre publié à Bàle en 1539, fit de Servet et d'André Vesale, qui avaient été ses préparateurs pour ses leçons d'anatomie, un éloge sans restriction.

« Servet, écrit-il, m'a assisté habituellement pour mes dissections, il était très distingué dans tous les genres de littérature et ne le cédait à personne pour la connaissance de la doctrine de Galien (1). »

Malheureusement chez l'espagnol l'imagination débordait quelquefois la science, et comme rien n'arrêtait l'élan de son zèle à faire connaître ce qu'il tenait pour vérité, il lui arriva de s'engager dans de périlleuses aventures. Sous le titre d'enseignement des mathématiques, il ouvrit à l'école de médecine de Paris un cours public oii il fut question d'anatomie, de météorologie, d'astronomie et d'astrologie. Les auditeurs se pressèrent autour du hardi savant; parmi les plus assidus se rencontrait un personnage qui devait jouer, dans l'existence de Servet, un rôle considérable : Pierre Paulmier, archevêque de Vienne, savant distingué, grand voyageur, passionné pour les études de géographie oii l'espagnol était passé maître.

La fortune semblait sourire à l'ancien antitrinitaire, il n'avait pour vivre en repos et en honneurs qu'à se laisser conduire par elle. Seulement dans ce seizième siècle si tourmenté, si tumultueux, si avide de tout étudier "même, et surtout, ce qui est en dehors du compas de la science humaine, un homme tel que Servet ne pouvait s'abandonner à la quiétude et se contenter du terre à terre des opinions. Il était de ceux que l'infini tourmente et qui sont en quête de l'au-delà. L'occultisme, cette forme spéciale de la métaphysique, était à la mode. On s'inquiétait de divination, d'astrologie. Servet, lecteur persistant de l'apocalypse, continuait

(i) « Quel spectacle plus grand que cette école de Paris de l.-;31 à 1534! Devant la chaise de Gunther, deux héros furent en face, le Belge et l" Espagnol, le grand André Vésale, ie pénétrant Servet! » Michelet : Histoire de France, tome III, page 495. Edition Hetzel.

études théologiques eu s'occupant d'occultisme. Il dans la grande cour de Técole de médecine, plusieurs

ons sur la prescience et le jugement des choses lnLures par Finfluence des astres.

(let enseignement augmenta sa célébrité. Le médecin jrophète devint une des curiosités de Paris. On se rendiiit en foule dans son très modeste logis pour lui demander des consultations. Grandes dames et grands si'igneurs venaient chercher auprès de lui le secret de leurs destinées. On pensait alors qu'il y avait une science de la « Divination par les astres », et qu'on peut pronostiquer « d'après le jour et l'heure delà naissance qu'il nous adviendra telle ou telle chose o.

L'antiquité tout entière avait eu cette persuasion ; loin de l'abolir le judaïsme et le christianisme l'avaient souvent fortifiée. Elle s'étale dans La Légende dorée, dans les drames de Shakespeare, et on en trouve des traces dans les livres des réformateurs les plus orthodoxes. Mélanchthon, durant sa vie entière, s'est préoccupé d'astrologie et de chiromancie. Calvin lui-même, malgré la sèche précision et la netteté prosaïque de son intelligence, n'a pas dédaigné l'occultisme. Il a publié un traité qui permettrait de le classer parmi les précurseurs du spiritisme et qui porte ce titre :

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