QUI PENSENT
qu'elles DORMENT JUSQU'AU DERNIER JUGEMENT.
Dans l'avertissement qu'il a composé contre l'astrologie quon appelle judicière^ Calvin, tout en réfutant
i8 MICHEL SERVET ET CALVIN
avec esprit et une réelle force de dialectique « les mathématiciens », qui se rendent coupables « d'astrologie bâtarde », déclare, cependant, que leur système « a quelque couleur de vérité » et « confesse que quant à la complexion des hommes et surtout aux affections qui participent aux défauts de leurs corps, elles dépendent en partie des astres, ou, pour le moins, y ont quelque correspondance ».
Servet sut-il se tenir dans une prudente mesure ? 11 est permis de croire que non. Emporté par Tardeur de son tempérament, il osa prétendre que les médecins de la faculté qui n'étaient pas initiés à la science des astres étaient des ignorants ! Il usa d'expressions plus blessantes encore. Criminelle audace! Monstrueuse inconvenance! Il se risqua à prononcer le mot « âne » et à l'appliquer à des êtres qui ne marchaient pas tous à quatre pattes!
Rien que la mort n'était capable d'expier ce forfait, et c'est, en effet, la peine de mort que la faculté réclama contre l'étranger qualifié par elle de « trompeur et abuseur. »
Le 18. mars 1538, le Parlement, en séance solennelle, eut à juger un bien pittoresque procès. Servet était accusé d'avoir lu publiquement un cours d'astrologie judiciaire, « science réprimée par plusieurs constitutions tant divines et canoniques que civiles », et de s'être complu « à des divinations sur la nativité des hommes, leur for.tune et adventures, prenant argument que selon lé jo-ur et l'heure que l'homme aurait esté né, il serait tel ou tel et il lui adviendrait telle ou telle chose ».
On invoquait pour obtenir qu'une sentence de mort fût prononcée contre l'abuseur le chapitre xlviï d'Esaïe ! Le malheureux Espagnol devait, sans cesse, voir se dresser contre lui ces prétendus « livres saints » objet,
pourtant, de soa culte et presque de son idolâtrie. En 1538, la Faculté de médecine, le Parlement de Paris pouvaient envoyer à la mort un être humain parce que, il y a des milliers d'années, un prophète juif avait écrit ces lignes :
Reste donc au milieu de tes enchantements
Et de la multitude de tes sortilèges, Auxquels tu as consacré ton travail dès ta jeunesse; Peut-être pourras-tu en tirer profit, Peut-être deviendras-tu redoutable.
Tu t'es fatigué à force de consulter les enchantements. Qu'ils se lèvent donc et qu'ils te sauvent Ceux qui connaissent le ciel, Qui observent les astres, Qui annoncent, d'après les nouvelles lunes Ce qui doit arriver !
Voici, ils sont comme de la paille, le feu les consume. Ils ne sauveront pas leur vie des flammes.
Hébraïque et douloureux présage : Servet était prophétiquement menacé de mort par Esaïe, précurseur de Calvin 1 L'Espagnol astrologue échappa cependant ;iu bûcher parisien, comme il échappera au bûcher de Vienne. La providence le prédestinait au bûcher de Cliampel. Servet ayant, au cours du procès que lui intentaient les docteurs de Paris, réussi à prouver qu'il s'était toujours « montré aussi bon chrétien que les médecins qui le poursuivaient » n'eut, à subir, pour toute condamnation, qu'une remontrance assez douce. On lui permit de continuer « si bon lui semble, de faire profession de l'astrologie en tant que touche la connaissance de l'influence des corps célestes, pour le regard de la disposition du temps et des autres choses naturelles, mais sans toucher aux choses par lesquelles I un puisse juger particulares in/luxus des corps < (lestes. » 11 lui fut enjoint de porter révérence et
obéissance, tel qu'un bon et notable disciple doit à ses maîtres et précepteurs » ; mais, d'autre part, la cour ordonna « à la dite Faculté et docteurs de icelle de traiter doucement et amiablement le dit Villanovanus, comme les parents leurs enfants. »
Il y a de la tendresse et de la grâce dans ce jugement. Il démontre, en tout cas, que Servet ne fut pas, à Paris, le personnage mal vu « agressif et fiévreux », dont M. le docteur Chereau s'est appliqué à rabaisser le talent et le caractère, dans le mémoire inexact qu'il lut le 15 juillet 1879, à la séance annuelle et publique de l'Académie de médecine.
Après une alarme aussi chaude Servet jugea que l'habitation de Paris pourrait bien avoir des inconvé-' nients, et il prit la résolution d'aller vivre en province.