CHAPITRE XIV
SÉRVET A GENKVE
r^vadé des prisons de Vienne, Servet connut, pendant quatre mois environ, les tristesses et les angoisses d'une vie errante et toujours menacée.
Où irait-il ce criminel qui se permettait d'être chrétien selon sa raison et sa conscience, cet adorateur de Jésus selon l'esprit, qu'un autre adorateur de Jésus, selon la chair, poursuivait de sa haine ?
En France? Mais, sur la dénonciation d'un calviniste, l'inquisition catholique de ce pays l'avait condamné à mort.
En Allemagne? Les ministres de l'Évangile l'avaient pieusement voué à l'exécration publique.
Ce « déraciné » se dirigea du côté de l'Espagne, sa patrie. Saisi de crainte (l'inquisition aussi était là), il rebroussa chemin.
Il lui restait l'Italie comme refuge possible, et surtout Naples où il pourrait (en cachant son nom) exercer la médecine parmi ses compatriotes, eti gratid nombre dans cette ville.
11 erra misérablement pendant quatre mois dans le
Dauphiné ou la Bresse, se cachant dans les lieux écartés, se rapprochant toujours plus de la frontière, toujours en angoisses, sans cesse en péril.
Deux routes s'offraient à lui pour franchir les Alpes : celle qui traverse la vallée du Léman et celle du Piémont. Il prit la première, parce qu'elle était la plus prochaine et présentait, croyait-il, de moindres dangers. Qui sait même s'il ne se dit pas qu'en terre protestante il serait en plus grande sécurité qu'en pays catholique? Genève était sur son passage : il s'y rendit. Les panégyristes de Calvin, toujours prêts à nier l'évidence et à la remplacer par de mensongères et tendancieuses légendes, ont imaginé de raconter que Servet avait pu avoir, un moment, l'idée de s'allier à Calvin pour la propagation de ses doctrines à lui Servet (1). C'est de la pure incohérence.
D'autres écrivains plus habiles, ont insinué que l'Espagnol était arrivé à Genève afin de s'unir aux « Libertins » (c'est le nom qu'à cette époque on donnait aux libéraux) et d'abattre la domination calviniste.
Cette hypothèse, sans réalité et sans vraisemblance, a été indiquée, en 1712, par le pasteur Michel de La Roche, dans une publication anglaise ; elle a été reprise et développée, avec force arguties pédantes et douces sollicitations de textes (nous en avons donné un exemple), par Albert Rillet de CandoUe, en 1844.. Quelle vraisemblance y a-t-il, qu'un malheureux fugitif, traînant une condamnation à mort, soit venu dans une ville où personne ne le connaissait, excepté son implacable et tout-puissant ennemi, pour se mêler à des conspirations et s'entremettre dans des querelles de partis ?
Et quelle vraisemblance aussi que des politiciens
(1) Calvin, par F. Bungener, p. 322.
SERVET A GENÈVE 12o
genevois, très attachés à la Réforme et à qui les doctrines théologiques du fugitif étaient en horreur, aient pensé à se servir, pour le succès de leurs affaires personnelles, d'un Espagnol, détesté de tous les protestants, et que l'inquisition française pouvait faire réclamer d'une heure à l'autre ?
La réalité, attestée par Théodore de Bèze, Calvin et Servet — en accord cette fois — n'a rien de commun avec le roman inventé pour amoindrir l'odieux du rôle de Calvin, maladroitement inventé, car s'il était vrai, le Picard apparaîtrait non seulement comme un théologien orgueilleux, félon et cruel, mais aussi comme un ambitieux du pouvoir sacrifiant la vie d'un homme à ses désirs de domination, parodiant le mot de Pilate et disant : 11 faut que cet homme meure pour moi !
Il suffit de lire ce que Théodore de Bèze a écrit sur ce point pour faire tomber à plat et réduire à rien le conte pesamment frivole d'une entente entre le médecin espagnol el les ennemis du Picard :
« Michel Servet, dit de Bèze, vint malheureusement à Genève. Il était dans le dessein de ne s'y arrêter, et de s'en aller à Bâle. Mais la providence voulut qu'ayant été reconnu il fût saisi par Tordre des magistrats. » La providence! Le 27 août, Bèze prévient BuUinger que Servet venu à Genève « a été reconnu aussitôt ».
Calvin, de son côté, déclare que Thomme, dont sept ans auparavant il avait juré la mort, s'est rendu ici conduit par sa « mauvaise étoile... malis auspiciis appulsum, et que peut-être il n'avait d'autre projet que de passer par cette ville, car on ne sait pas encore pourquoi il y est venu. Il y a été reconnu et /ai cru quon devdil Varrrter. »
Servet, enfin, dans un des interrogatoires qu'il subit, quelques semaines avant la tragédie de Champel, ra-
conta qu'après s'être, en tpute vitesse, éloigné des prisons de Vienne « il prit le chemin pour aller contre l'Espagne ; depuis il s'en revint à cause des gens d'armes qu'il craignait, et il résolut de passer par Genève et par l'Allemagne pour aller delà les monts au royaume de Naples où sont les Espagnols et vivre avec ceux de son art médical. »
Il y aurait une intéressante dissertation à écrire sur la manière dont se forment les légendes, à propos de la date de la venue de Servet à Genève et de la date de son arrestation.
L'auteur d'une histoire manuscrite de Geqève, Gautier, veut que Servet ait séjourné un mois à Genève. Pourquoi ? Énigme ! Cette affirmation en l'air est acceptée par le pasteur bernois Trechsel dans l'opuscule : Michel Servet et ses devanciers ; Emile Saisset la reproduit dans son éloquente étude sur l'hérésiarque espagnol; Gaberel indique le 17 juillet et réduit par conséquent de quelques jours la durée du temps qui précéda l'arrestation. Rillet. se tenant dans l'imprécision, parle « de la fin du mois de juillet » ; Reuss, Baum et Cunitz estiment qu'il n'est pas probable que le séjour de Servet à Genève ait dépassé un ou deux jours.
La vérité, cependant, n'est pas difficile à établir; ejle a pour elle tous les témoignages contemporains du drame de Champel. et. pour elle aussi, elle a la vraisemblance. Mais elle contrarie les faiseurs de systènâes et de romans comme Rillet, les dramaturges comme Marc Fournier. Or, on n'aime pas la vérité lorsqu'elle offense notre vanité, nos intérêts, nos illusions et dérange nos partis pris.
Le fugitif, arrivé le 12 août dans un petit village de Savoie, y passa la nuit, se mit en route le lendemain pour Genève où il entra le dimanche matin, 13 août. Il descendit à l'hôtel de La Rose, au Molard.