‹ Michel Servet et CalvinChapitre 36 sur 49 · PRESCHE · texte numérisé non relu

PRESCHE

« Daultant que du jour dhier ledict Servet fust examiné et ne respondit nullement à propos, ains, au lieu de respondre pertinement par ouy ou non, dict ce que bon luy sembla comme vous pourrez voir que la pluspart de ses responses ne sont que chansons frivoles, quil vous plaise le contraindre à respondre formellement sur chacun article sans extravaguer, afin qu'il ne

SE MOQUE PLUS DE DiEU NE DE VOS SEIGNEURIES et aUSSl

que ledict proposant ne soit frustré de son droict.

« Et quand ledict proposant aura vérifié son intention, et que ledict Servet aura été convaincu davoir es-

cript et dogmatisé les hérésies contenues aux interrogatoires, ledict proposant vous supplie humblement que si vous cognoissiez ledict Servet estre criminel, et digne destre poursuyvy par votre procureur fiscal, il vous plaise en faire déclaration et le vouloir délivrer avec victoire de tous despens, dommaiges et interests, non pas qu'il juge ou refuse de poursuivre une telle cause et querelle, laquelle tous chrestiens et enfants de Dieu doihvent maintenir jnsques à la mort, mais pour ce qu'il entend que les us et coustumes de votre ville portent cela, et que ce n'est pas à luy d'entreprendre sur la charge et office d'aultruy. »

Conformément aux conclusions de cette requête, Servet fut interrogé de nouveau. Il affirma de rechef que Calvin l'avait fait poursuivre à Vienne, « tellement qu'il n'a tenu, audit Calvin, que lui Servet ne fût brûlé tout vif ». Il exposa ensuite ses idées sur la nature de Jésus-Christ, les rapports d'essence entre Dieu et les êtres créés, nia avoir enseigné que Tàme était mortelle, mais reconnut avoir écrit que l'homme, jusqu'à l'âge de raison, ne commet point de péché mortel et « quainsi le veut la loi de Dieu ». Il affirma, en outre, qu'il persistait à regarder «le baptême des petits enfants comme invention diabolique et infernale fausseté », ajoutant que sises opinions étaient fausses « il était prêt à s'amender ».

On reproduisit à ce moment les griefs « personnels » à Calvin ; les délits dinjures et de difTamations contre le théocrate de Genève. Servet fit réponse v que ce qu'il avait écrit pour sa défense » n'était point à intention d'injures mais de controverse, et qu'il s'offrait à montrer a en pleine congrégation par divines raisons et autorités des Ecritures » les « erreurs et faultes » de son contradicteur.

« Use complaignait, dit Calvin, que ce n'était point

chose décente ni convenable de traiter devant la justice terrienne et même en prison les affaires de la chrétienté. » Et qui pourrait prétendre qu'il n'avait pas raison? N'était-il pas cruel de le contraindre à justifier, du fond de sa prison, ses opinions théologiques devant les magistrats civils et hostiles ?

Le Conseil écarta la proposition de Servet et le retint prisonnier, ce qui, selon les termes de la requête de Nicolas de La Fontaine, équivalait à dire qu'il était reconnu « criminel ».

Nicolas fut mis en liberté, et comme, en vertu de la jurisprudence, il fallait qu'il présentât caution, Calvin fit intervenir son frère en cette qualité. Derrière Jehan Calvin apparut Antoine Calvin.

Ainsi, remarque Barni, dans toutes les phases de ce procès nous retrouvons la main et les instruments de Cfilvin.

Le 16 août l'audience fut reprise devant les juges criminels ; parmi les assistants se trouvait comme avocat de Nicolas de La Foptaine, le très ardent calviniste Germain Colladon. Calvin l'avait choisi pour son fanatisme intransigeant, son esprit retors et son âpreté dans l'attaque. « La fermeté de sa foi, sa liaison avec le Réformateur, son habitude du barreau rendaient Colladon, s'il faut en croire Albert Rillet, le meilleur avocat qui pût être donné à Nicolas de La Fontaine pour tenir tête] à Servet. Il fut sans doute appelé à cette tâche par Cal-j vin lui-même qui ne voulait pas paraître inutilement] dans IêT lice, mais qui sentait le besoin d'opposer aijj prévenu un homme assez habile pour déjouer ses ré-j ticences, forcer ses aveux^ mettre en lumière ses hérér sies et sa culpabilité. »

Il sagissait, selon une expression aujourd'hui eiA usage au palais, de « cuisiner » Servet. EvangéliqueJ i^eot Calvin avait chargé de cette besogne le dévot et

inflexible avocat Colladon, un français né dans le Berry.

A l'audience du 16 août figura, tenant la place du lieutenant-général absent, une des futures victimes du théologien picard, Philibert Berthelier, fils de Théroïque fondateur des libertés de Genève.

Le père de Philibert avait été mis à mort pour avoir défendu l'indépendance de Genève contre ladomination desévêques de Savoie, Tun des deux fils de Berthelier, Daniel, fut décapité pour avoir combatlu le despotisme du théologien français; Tautre, celui qui figure au procès de Servet. aurait été décapité aussi, s'il n'avait échappé au dernier supplice en fuyant cette patrie, à qui le sang de son père avait donné la liberté.

La mère des Berthelier adressa, pour sauver son fils paniel cette émouvante requête au « Conseil » où Calvin était tout puissant :

« Magnifiques et très redoutés Seigneurs, très^humbiement à vous expose noble Amblarde du Crest, veuve de feu Philibert Bertellier, comme ayant entendu que tenez François-Daniel Bertellier en vos prisons, toute désolée pour se recourir à Vos Excellences et vous supplie qu'il vous plaise envers son dit fils user de miséricorde plutôt que de rigueur de justice, et considérant que le père de son dit fils est mort pour le soutiennement de votre liberté, qu'il vous plaise peser cela contre les méfaits que son dit fils pourrait avoir commis, et lui faisant grâce et miséricorde, le vouloir remettre à elle sa mère, sa femme et ses petits enfants. »

Calvin n'avait qu'un mot à dire et le sang du fils de Berthelier n'aurait pas coulé. 11 s'elfaca derrière le bourreau. Cette exécution a fait dire à l'historien- genevois Galifl*e : « Voilà encore une de ces horreurs qu'on a osé appeler une des plus belles pages de notre histoire. Et moi je conclus, en maudissant du fond d^ mon âme la

mémoire de ce buveur de sang qui fit périr sur Téchafaud le fils de Philibert Berthelier (1). »

Le descendant du héros et martyr genevois était un des chefs du parti des Libertins. A ce titre, et comme patriote, il était hostile à la faction théocratique et française. Bien que protestant il avait échappé à la contagion de ce prétendu « esprit du siècle », qui transformait en « brutes délirantes », selon Texpression du professeur Hériot, les ministres de TÉvangile calviniste. 11 prouvait, par son exemple, qu on pouvait vivre à cette époque, et à Genève, sans être un pourvoyeur d'inquisition à Vienne ou un approvisionneur de bûchers à Genève.

Y eut-il, dans cette séance du 16 août, un conflit d'opinions entre CoUadon et Berthelier? Ce serait tout à l'honneur de Berthelier « qui n'aurait pas voulu laisser harceler Servet, sans intervenir en sa faveur ». Le vrai est qu'on n'en sait positivement rien, les procès verbaux ne parlant pas d'un incident de ce genre. Ils mentionnent seulement que l'avocat GoUadon et son client Nicolas.de La Fontaine produisirent les passages d'anciens écrits où Mélanchthon et CEcolampade attaquaient Servet. Ils invoquèrent, contre le prisonnier, les annotations qu'il avait mises à la géographie de Ptolémée en 1535, et à la Bible de Pagnini, en 1542. Us présentèrent enfin un exemplaire imprimé de la Christianismi Restitutio. On discuta sur le sens du mot « personne » dans le dogme de la Trinité. Germain Colladon, se transformant d'avocat en docteur en théologie s'offrit à prouver par « plusieurs passages du livre produit que Servet entendait la Trinité autrement qu'il n'en parlait ».

La séance fut ajournée au lendemain. Calvin, averti

(1) GaHffe, Notices généalogiques, tome III, p. 552.

de ce qui se passait, comprit « que c'était le moment de paraître, et cessant de se cacher derrière La Fontaine etColladon, il se porta pour la première foie ouvertement accusateur du prisonnier » (1). Il craignait que CoUadon ne fut pas de force à lutter et que sa victime ne fût point assez humiliée. Il se fit autoriser par le Conseil, « lui et quels il voudra avec lui », à assister aux interrogatoires de Servet « afin que mieux lui puissent être remontrées ses erreurs ».

Alors commença pour le malheureux Espagnol un supplément de supplice. Il allait voir, le bravant et l'insultant en face, lui, prisonnier, malade et sans défenseur, l'homme qu'il regardait comme son délateur et son persécuteur implacable. A cùté de cet auxiliaire de l'inquisition de Vienne, il retrouvait l'avocat fielleux et perfide, le Colladon, dont il venait de subir les attaques.

Pour rendre plus périlleuse et plus angoissante la situation de l'accusé. Calvin fit introduire dans les nouvelles audiences, outre les membres ordinaires du tribunal, des citoyens à sa dévotion.

Les accusateurs, pendant l'interrogatoire du 17 août, firent assaut de mauvaise foi. Ils osèrent affirmer que Servet avait été condamné en Allemagne et citèrent à l'appui de ce mensonge les passages des écrits de Mélanchthonetd'Œcolampade blâmant les doctrines du prisonnier!

Servet répondit qu'une opinion théologique contraire à la sienne n'établissait pas qu'il eût subi une condamnation judiciaire. Loin de s'incliner devant cette évidence, les accusateurs répliquèrent que si Servet n'avait pas été « sentencié », c'est parce qu'il n'avait pas été « appréhendé », mais que si lui et l'imprimeur

(ORillet, pa^re u.

a eussent été appréhendés, ils fussent été sentenciés ». Argument commode, dit Albert Rillet, où Tavocat posait en fait, ce qui, précisément, était en question. Argument odieux, ajouterons-nous, et qui démontre que ce qu'on poursuivait, ce n'était pas seulement la condamnation d'une doctrine, mais, à tout prix, la perte d'un homme.

La même haineuse mauvaise foi se fit jour dans l'accusation portée contre Servet à propos de la géographie de Ptolémée. Calvin accusa sa victime d'avoir, dans cette publication, calomnié Moïse ! Il appelait Moïse à l'aide du bourreau !

La calomnie contre Moïse consistait dans cette allégation que la Judée avait été trop louée pour sa fertflité ! Servet répliqua que le passage mis en cause n'était pas de lui, qu'il n'avait fait que le traduire. Ce qui était l'incontestable vérité. Calvin le traita alors « d'effronteur » pour s'être attribué « ce qui n'était pas sien ». Servet fit remarquer qu'il avait supprimé, dans la seconde édition de la géographie, l'allégation dont on lui faisait grief. Ce qui fut reconnu exact. Il ajouta que cette allégation ne « devait pas s'entendre du temps de Moïse, mais du temps de ceux qui ont écrit en notre siècle et qu'il n'y avait point de mal », Calvin, furieux, maintint que Servet avait inculpé Moïse et a porté grand outrage au Saint-Esprit ».

C'était faire au prisonnier la plus déloyale des querelles. 11 ne se troubla point et persista dans ses dires.

Le souvenir de cette discussion où tous les torts étaient du côté de l'accusation, remplit le cœur du théologien d'un fiel qui déborde dans ces lignes écrites un an après le meurtre de Servet :

<( Au commencement, dit Calvin, il gronda entre ses dents que cela n'étoit point de lui, mais il fut bien aisé

[Je lui clore la bouche, car, par ce moyen, il estoit coniraincu destre un effronteur, s'ostant attribué ce qui lî'estoit pas sien. Il fut doncques contraint de maintenir un tel blasphème, disant quil n'y avoit que bien. Mors on luy demanda qui c'est qui avoit ainsi presché la bonté de la terre de Judée, sinon Moyse ? — « Voire, [( dit-il, comme si d'autres n'en avoient point écrit [< aussi bien. » Tant y a que ce vilain chien estant ainsi ibattu par de si vives raisons, ne fit que torcher son [ïiuseau en disant : — « Passons outre, il n'y a point là Je mal. » Et combien qu'il n'eust mille couleurs pour farder tellement quellement sa vilenie, si est qu'on ne iui put arracher un seul mot de confession. »

Appeler Servet « vilain chien », l'accuser d'avoir été [( effronté » et faussaire, c'était d'une bonne piété ortholoxe: Calvin trouva mieux. Il traita d'escroc le prison- [)ier, lui reprochant d'avoir trompé les imprimeurs de Lyon, afin de leur dérober cinq cents francs. Cette calomnie fut produite par le Réformateur, à propos de la réédition, donnée par Servet, de la bible latine du doc- Leur en théologie Santés Pagnini.

Cette publication, de même que tous les autres travaux du médecin espagnol, fut incriminée par Calvin, qui se porta défenseur et vengeur du prophète Isaïe, méchamment compris et traduit par Servet :

a II y a, environ douze ou treize ans, écrit le Trinitaire, Servet étant à Lyon, pour ce qu'il faisait bien la morgue d'Espagne, certains imprimeurs s'adressèrent à lui pour lui faire revoir la Bible, desquels il grippa l)ien et beau cinq cents francs, leur faisant accroire merveilles. Or de peur qu'il ne semblât qu'il eût dérobé ce qu'on lui baillait pour son salaire, il va farcir les marges, en partie de je ne sais quel menu fatras, en partie de ses méchantes resveries. »

Parmi ce « fatras » et « ces méchantes rêveries ». le

Réformateur mettait les profondes observations de l'Espagnol sur le sens historique des livres de l'Ancien Testament. Bien que Servet gardât à ces livres une valeur prophétique, Calvin l'injuria avec son habituelle grossièreté disant « que jamais Servet n'eût eu la hardiesse de corrompre si vilainement un passage si noble (le chapitre lui d'Isaïe), sinon que prenant je ne sais quel plaisir diabolique à supprimer la foi chrétienne, il avait mis en oubli toute honte ».

L'accusation reprocha, en outre, à Servet d'avoir fait imprimer la Christianismirestitutio. L'accusé répliqua qu'il avait fait imprimer son livre, pour être redressé de ses erreurs s'il avait failli. Cette réponse si mesurée et si modeste lui attira de nouvelles insolences.

Sur la Trinité on argumenta longtemps. Servet établit qu'avant le concile de Nicée aucun docteur n'avait employé le terme qu'il attaquait. Calvin, s'emparant de quelques phrases de l'accusé sur les rapports entre la substance divine et la substance des créatures, voulut prouver que l'Espagnol se rendait coupable de panthéisme en prétendant, — c'est Calvin qui l'assure, — « que toutes les créatures sont de la substance de Dieu et que toutes choses sont pleines de Dieux infinis. — Moi, poursuit le Réformateur, étant fâché d'une absurdité si lourde, je répliquai à rencontre : Comment, pauvre homme, si quelqu'un frappait ce pavé ici avec le pied, et qu'il dît qu'il foule ton Dieu, n'aurais-tu point horreur d'avoir assujetti la majesté de Dieu à tel opprobre? — Alors il dit : Je ne fais nul doute que ce banc, ce buffet et tout ce qu'on pourra montrer ne soit la substance de Dieu. — Derechef, quand il lui fut objecté que doncque à son compte le diable serait substantiellement Dieu, — en riant il répondit bien hardiment : En doutez-vous? Quant à moi, je tiens ceci pour une maxime générale que toutes choses sont une partie

et portion de Dieu, et que toute nature est son esprit substantiel. ^^

Le procès-verbal conservé aux archives, modifie singulièrement, malgré sa brièveté, la réponse de Servet en y ajoutant un point capital, omis par Calvin. Comme on demandait à Servet s'il avait enseigné que Dieu est une seule chose contenant cent mille essences, tellement quil est une portion de nous et nous de lui, Servet répond qu'il ne Ta point dit ainsi, sinon pour les idiiesj mais que Dieu « soutient toutes choses, que l'essence de Dieu est partout, et soutient tout, pour ce qu elle est communiquée à toute créature ».

La différence est grande entre le propos de Servet et la version caricaturale qu'en donne son persécuteur. Calvin est habile à transformer par additions ou suppressions, le sens des paroles et des textes, même quand il y va de la vie d'un homme.

Les griefs personnels ne furent pas oubliés. En même temps qu'on vengeait Dieu, la Trinité, Moïse et Isaïe, on vengeait Calvin. Afin de démontrer que le Réformateur avait été victime de Servet, on produisit : 1*^ les épîtres adressées à Calvin ; 2° l'exemplaire de V Institution chrétienne aux marges duquel Servet avait mis des notes railleuses et virulentes ; .']•' une lettre latine écrite à Abel Poupin, ministre du saint Évangile à Genève et contenant des attaques contre le ilergé genevois.

Cela fait CoUadon requit la mise hors de cause de Sicolas de La Fontaine. Elle fut immédiatement accorlée. Les juges opinèrent que « assez apparaissait icelui 5ervet être criminel ». Antoine Calvin fut libéré de sa laution. Quant aux « dommages et intérêts » réclamés i Servet par le Nicolas de Calvin (Nicolaus meus)^ ils 'urent laissés « en lin de cause ».

La question d'argent intervint dans ce procès, où de-

valent se rencontrer, ainsi qu'en un rendez-vous tragique et turpide, toutes les horreurs et toutes les bassesses.

Servet, durant soq séjour à Vienne, avait économise une toute petite fortune : un millier d'écus environ.

Ils furent confisqués, en France, par ordre de l'Inqui^ sition, et réclaméspar le sire de Maugiron comme devanl être attribués à son fils.

Ainsi le voulait un des plus odieux usages de la justice royale.

A ce sujet il s'engagea entre le sire de Maugiron el i' Messieurs et Consuls de Genève » une correspondance amicale, fraternelle, pourrait-on dire, qui forme un chapitre à ne pas omettre dans Thistoire des cupidités humaines :

A MESSIEURS LES SYNDICS ET CONSULS DE GENÈVE, MES BONS VOISINS ET AMIS,

« Messieurs, je suis adverty que vous tenez prisonnier ung nommé Michel Servet surnommé de Villeneusve, de quoy je suis très aise et en loue Dieu pour lassurance que jay que vous en ferez meilleure garde que n'ontfaitlesministresdejusticedeVyenne,ettelle justice quil n'aura plus moyen de docgmatiser, escrire et publier ses faulces héréticques doctrines. Et pour ce messieurs que je vous ay tousjours congneu mes bons amys, je vous veulx bien advertir que le Roy a donné à ung myen filz tous les biens et deniers appartemans audict Servet quil avoit en bancque ; mais toutefîois depuis quil sabsenta des prisons de Vyenne, Ion n'a peu vériffier ses debtes parcequil emporta les cédules et obligations, tellement que ceulx qui luy doibvent maintenant luy demandent. A ceste cause, Messieurs, je vous prie bien affectionnement qu'il vous plaise raé faire ce plaisir, et à mon filz, d'interroger ledict Servet

NOUVEAUX INTERROGATOIRES 19i

sur ses dictes debtes; et si vous l'avez trouvé saisi d'aulcunes cédules ou obligations sur aulcungs des subgects du Roy résidant en son obéissance, m'en faire part à tout le moyns par un petit mémoire contenant les noms et surnoms des débiteurs, les sommes, et les notaires qui les ont passées. Vous assurant, Messieurs, que le plaisir ([ue me ferez en cela, je le recognoistray pour vous ou pour les vôtres, si jamais me vouliez employer. G est Tendroict, Messieurs, où je me recommande à vos bonnes grâces, et prie le créateur qu'il vous donne en santé heureuses et longues vyes. De Beauvoir, ce xxix'" jour daoust 1553.

« Votre voisin et bien bon amy

« MOGIRON. »

Les bons voisins et amis répondirent :

ft A noble, puissant, magnifique et très honoré Seigneur, le Seigneur de Maugiron, notre bien bon voisin, très chier, singulier et grand amy.

« Noble, puissant, magnifique et très honoré Seigneur, nous nous recommandons bien fort à votre bonne grâce.

« Sur ce qu il vous a plu, très honoré Seigneur, nous écrire pour savoir de Michel Servet, notre prisonnier quels débiteurs il a; certainement désirons vous faire plaisir et honneur, non seulement à vous, mais à votre fils et tous autres pour lesquels désireriez.

« Nous nous sommes incontinent transportés à la maison de nos prisons et là avons diUgemment interrogé iceluy, et toutefois, n'en avons pu avoir réponse à votre affaire, ne savons par quelle subtilité il le fait n.

Le Seigneur de Maugiron, qui « louait Dieu » d'avoir mis aux prisons de Genève le médecin à qfti il devait personnellement tant de reconnaissance, ne se contentait pas des mille écus de Servel que u le roi allouait à

son fils ». Il voulait, dans une pensée de piété paternelle, un petit supplément et comptait sur « les bons voisins et amis de Genève » pour l'obtenir. Ceux-ci paraissent avoir été désireux d'être agréables, — aux dépens du prisonnier, et avec un servile empressement, — au a noble, puissant, magnifique et très honoré Seigneur de Maugiron ». Mais ils se heurtèrent au refus de Servet. Interrogé sur ses créances, Tantitrinitaire répondit noblement qu'il refusait de les faire connaître, « ne voulant pas nuyre à beaucoup de gens qui lui devaient, lesquels seraient molestés par ceux à qui appartient la confiscation de son bien ».

Cette réponse fit à Messieurs les syndics et consuls de Genève Tefî'et « d'une subtilité ».

On a vu que, d'autre part, Nicolas de La Fontaine réclamait à Sers^et « dommages et intérêts ». Calvin et son Nicolas n'ignoraient pas, en effet, qu'on avait trouvé sur le prisonnier et confisqué « nouante sept écus au soleil, une chaîne d'or pesant environ vingt écus, six anneaux d'or, une grande turquoise, un saphyr blanche, une table de diamant, un rubis, une grande émeraude du Pérou, un anneau de cornaline à cacheter ».

Nous aurons occasion de constater, après la mise à mort de Servet, comment Nicolas de La Fontaine et Calvin se firent dédommager ayec l'argent de la victime de certaines menues dépenses.

Interrogé, durant l'interrogatoire du 17 août, sur l'impression de son livre, Servet déclara qu'on « en avait tiré mille exemplaires et que l'imprimeur en avait envoyé un certain nombre à Francfort ». Calvin écrivit aussitôt à l'église de Francfort pour solliciter le séquestre et la destruction de cet envoi. Il annonça ensuite son triomphe à un de ses correspondants par la lettre suivante :

NO C VEAUX IiNTERROGATOTRES 193

«... Servet est poursuivi en Justice par mon Nicolas de La Fontaine. Il a varié dans ses réponses, c'est pourquoi on me (it venir en Cour. Il m'a dit des injures, comme si j'avais été dans sa dépendance. Je l'ai traité comme il le mérite. Nicolas fut élargi le troisième jour, mon frère s'étant rendu caution pour lui, et le quatrième il fut absous. J'espère que Servet sera condamné à mort, mais je souhaite qu'on adoucisse la forme du supplice. »

L'espérance de Calvin, en ce qui regardait la condamnation à mort de sa victime, ne fut pas trompée. Le procès se poursuit, sans que le résultat en soit douteux un seul instant, et sans que l'accusation à mort cesse d'être dirigée par l'auteur de ï/nstitution chrétienne.

L'attitude du persécuteur et celle du persécuté restent semblables : Calvin violent, arrogant, méprisant; Servet relativement modéré, argumentant au nom des principes de tolérance et de liberté. Dans les derniers temps de sa longue détention, alors qu'il est aigri, exalté par la souffrance, il se laisse aller à la plus légitime des colères et s'emporte jusqu'à l'invective. « Qu'est-ce qui dira, s'écrie-t-il, qu'un accusateur criminel et un hommicide soit vrai ministre de l'Eglise? » Qui pourrait contester qu'en cela la victime n'eût raison contre son bourreau? — « Misérable, disciple de Simon le magicien », ajoute-t-il. Et qu'est-ce que ce cri d'indignation d'un persécuté à coté de ces injures prodiguées au prisonnier par Calvin et sa cohue de treize ministres de l'Évangile : « Polisson gonflé de vent », « radoteur », inventeur de u rapsodies ineptes », « prodigieux assemblage de blasphèmes ne méritant aucun pardon ».

On a voulu donner à croire qu'à partir de l'interrogatoire du dix-sept août, Servet avait changé son langage, modifié sa tactique, passé de l'agression violente à la diplomatie de la modération. Et on explique ce pré"

tendu changement d'attitude par de prétendues ententes avec le parti des Libertins. C'est le roman qui continue. Ce dernier feuilleton n'est pas plus véridique que les autres. De changement d'attitude on n'en voit point trace chez Servet. Dans la dispute, où sa tête est en jeu alors qu'il est accusé de panthéisme, il répond à son interlocuteur avec une ironie souriante. La patience ne lui échappe que quand il est trop violemment invectivé, ou lorsque le séjour prolongé dans une prison infecte et pourrissante a débilité son corps, exaspéré ses nerfs.

Le 21 août le Conseil décida que « le cas d'hérésie de Michel Servet, important beaucoup au fait de la chrétienté, on eût à suivre son procès ». Ce jour même le débat reprend entre le prisonnier et Calvin « qui avaife été introduit avec les treize ministres ses collègues ».

Servet, tenant tête à la meute théologique, soutenait que Justin martyr n'avait pas employé le mot Trinité. Calvin affirniale contraire. Il mit sous les yeuxdupri sonnier une page de l'écrivain grec et le somma de la traduire immédiatement. Le procès-verbal ne constate pas cet incident, que Calvin, après la mort de Servet, relate en ces mots : i

« Or cet habile homme de Servet qui se glorifiait partout d'avoir don des langues, sut presque aussi bien lire ce grec, qu'un enfant qui serait à l'a, b, c.

« Se voyant pris au Irébuchet avec grande confusioiJ demanda en colère la traduction latine. Je répondij qu'il n'y en avait point et que jamais homme n'en avai! imprimé. Sur quoi je pris occasion de lui reprocher son impudence :

« — Que veut dire ceci ? Le livre n'a pas été translata en latin et tu ne sais lire en grec? Néanmoins tu faiî semblant d'avoir familièrement conversé avec la lectun

de Justin. Je te prie d'où te viennent ces témoignages

iNOUVEAU.V INTERROGATOIRES iOo

que tu produis si franchement comme si tu avais Tautcur eri ta manche?

« Lui, avec son front d'airain, selon sa coutume, sauta du coq à Tàne, et ne donna le moindre signe du monde d'être touché de vergogne (1). »

C'est d'un mort, — d'un homme qu'il a fait tuer, — que Calvin parle en ce style d'insolence et de mépris. C'est à un homme qu'il avait fait arrêter, qu'il tenait sous le glaive, qu'il adressait ces ironies injurieuses, sansdignité et sans vérité, car remarque Rillet lui-même « il y a certainement de l'exagération dans ce récit. Servet savait le grec, son édition de Ptoléméeet ses discussions philologiques sur des passages scripturaires le prouvent évidemment. Qu'il ne fût pas en état, au milieu des angoisses de la prison, ayant devant les yeux l'homme qui, contre lui, personnifiait la haine et la cruauté, de lire couramment un texte grec, qui donc pourrait s'en étonner?... » Et qui donc excepté Calvin en aurait pris prétexte à ironies et à outrages?

Mais que faisaient donc, en de pareilles scènes, les ministres de l'Evangile, collègues du Réformateur et que le Réformateur avait ameftés à l'audience?

Les procès-verbaux ne le disent pas.

Le prisonnier demanda, puisqu'on l'obligeait à des discussions thcologiques, où son accusateur avait la possibilité de se préparer et de s'armer, qu'on lui procurât les livres nécessaires aux controverses qui lui étaient imposées.

Calvin laissa entre ses mains quelques-uns des volumes qu'il avait apportés.

Voici, à la date du lundi 'M) octol)re 1533, trois jours après le bùciier de Champel, ce qu'on trouve à propos

(1) Déclaration, p. 13.jo

des livres laissés par Calvin, dans les registres du Petit Conseil de Genève :

cr^ur ce que Monsieur Calvin a proposé que les livres pris chez les libraires, pour bailler à Servetus, lesquels Servetus agastés, que les despens faits contre lui et re mis à fin de cause soient restitués.

a Arrête les dits dépens et li\Tes lui soient rendus et payés. »

Le jeudi 3 novembre 1553, la question d'argent reparaît au Petit Conseil :

w A été vu le rôle des livres que Ton a pris chez les libraires pour le procès de Servet, montant à 17 florins 9 sols, inclus le florin qu'il faut payer à Sollier pour quelque chose du dit affaire.

« Arrête que le tout soit payé de l'argent de Servet.

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