CHAPITRE XIX
LES INIQUITÉS d'uN PROCÈS THÉOLOGIQUE
Aucune mesquinerie outrageante, aucun déni de juslice ne furent épargnés au prisonnier dans une cause où, à tout instant, on parlait de Dieu, de conscience, de l'Évangile et de Jésus-Christ. L'accusé, obligé à d'incessantes controverses où il fallait produire des preuves d'érudition, manquait de papier et d'encre. Il en demanda afin de pouvoir écrire une requête au Conseil. On ordonna de ne lui remettre qu'une seule feuille de papier « et de le tenir bien serré ».
Calvin, présent à l'audience, « n'était sûrement pas étranger, ditllillet, à ces mesures de précaution ». Le pauvre homme craignait probablement que le prisonnier n'eût des correspondances avec des gens du dehors, dont « il redoutait Tinlluence et les conseils». Cette crainte, constate Rillet, était « vaine »; mais, lorsqu'il s'agit pour un hérétique de faire tuer sûrement un autre hérétique, il ne faut négliger aucune
précaution ».
Réduit à « une seule feuille de papier », Servet écrivit cette émouvante requête :
a A mes très honorés Seigneurs, Messeigneurs les Syndics et Conseil de Genève.
« Supplie humblement, Michel Servetus, accusé, met tant en faict, que c'est une nouvelle invention ignorée des apostres et disciples, et de lÉglise ancienne, de faire partie criminelle pour la doctrine de l'Écriture, ou pour questions procédantes d'icelle. Se la se monstre premièrement aux actes des apostres, ch. xviii et xix, ou tiels accusateurs sont déboutés et renvoyés aux églises, quand ni a autre crime que questions de la religion. Pareillement du temps de Tempereur Gonstantinle-Grand, où il y avoyt grandes hérésies des Arriens, et accusations criminelles, tant du costé de Athanasius que du costé de Arrius, le dict empereur, par son conseil et conseil de toutes les églises, arresta, que suyvant la ancienne doctrine, teles accusations n'ariont point de lieu, voire quand on seroyt un hérétique comme estoyt Arrius. Mais que toutes leurs questions seriont décidées par les Églises, et que celui-là qui seroyt convencu ou condamné par iceles, si ne se Toloyt réduyre par repentance, seroyt banni. La quieli punition a esté de tous temps observée en l'ancienni Église contra les hérétiques, comme se preuve pai mille aultres histoires et authorités des docteurs. Poui quoy. Messeigneurs, suyvant la doctrine des apostrei et disciples qui ne permirent oncques tieles accusations et suyvant la doctrine de Tancienne Église, en la quiel tieles accusations n'étiont point admises, requiert 1 dit suppliant être mis dehors de l'accusation crimi nelle. »
Servet prisonnier n'invoquait pas cette thèse de t lérance pour le besoin de sa cause et seulement parc que sa personne était menacée. Il l'avait défendue, alon qu'il était en pleine liberté : on la retrouve textuell ment en ses lettres à Calvin imprimées dans la Christi
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nismi reslitut^o, au chapitre où il traite de la pénalité civile et religieuse (i).
C'est là un des titres d'honneur de la victime du théologien, un de ses droits à l'admiration et à la reconnaissance de la postérité. Ce libre-penseur religieux avait entrevu au seizième siècle les doctrines de liberté que la philosophie française devait dresser contre les intolérances catholiques et protestantes, — contre toutes les intolérances dogmatiques. 11 dénonçait comme inique le châtiment par le glaive et le bûcher. Montesquieu, Diderot, d'Alembert et surtout Voltaire vinrent compléter les théories d'humanité, de liberté intellectuelle proclamées par Servet dans la Resiilulio et rééditées par lui du fond de sa prison.
Ayant plaidé en faveur des princip.es, Servet sollicite pour lui-même et demande au nom des règles les plus élémentaires de l'équité qu'on ne le détienne pas plus longtemps pour des publications faites en dehors du territoire genevois :
« Secondement, mes seigneurs, vous supplie considérer que n'ait point offensé en votre terre, ni ailleurs, n'ait point été séditieux, ni perturbateur. Car les questions que lui traite sont difficiles et seulement dirigées à gens savants. Et que de tout temps que a été en Allemagne n'a jamais parlé de ces questions qu'à OKcolampadius, Bucerus et Capito. Aussi, en France, n'en a jamais parlé à homme. »
D'autre part Calvin et ses complices savaient bien, en ce qui concerne la Hesliluiion du Christianisme, que les exemplaires en avaient été saisis, qu'il n'en restait que deux ou trois entre les mains des inquisiteurs de Vienne et de leurs frères les inquisiteurs de Genève. En sorte qu'on faisait un procès en « perturbation et infec-
(1) Christianismi restituHo, xxvri. Epist. ad. Calvin., i>a^G l>o6.
tion » du monde chrétien, surtout pour un livre qui n'avait pu infecter et perturber que le grand inquisiteur de Vienne et le grand inquisiteur de Genève (1) !
Servet continuait ainsi dans sa requête :
« En outre que les anabaptistes, séditieux contre les magistrats, et qui volions faire les choses communes, il les a toujours réprouvés. Dont il conclut que pour avoir, sans sédition aucune, mises en avant certaines questions des anciens docteurs de l'Église que pour cela ne doit aucunement être détenu en accusation criminelle. »
Servet, dans ce paragraphe de sa requête, parle des anabaptistes, parce que son opinion sur le baptême 1 des enfants l'avait fait accuser d'anabaptisme et que ' cette accusation était sans fondement.
Il termine sa requête par la plus nécessaire et la plus légitime des sollicitations :
« Troisièmement, mes Seigneurs, pour ce que je suis étranger et ne sais les coutumes du pays, ni comme il faut parler et procéder en jugement, vous supplie humblement me donner un procureur, lequel parle pour, moi. Ce faisant ferez bien et Notre Seigneur fera prospérer votre République.
« Fait en votre cité de Genève, le 22 août 1553. Michel Servetus de Villeneuve en sa propre cause. »
On lui avait marchandé le papier, on lui refusa ua
(l) Dans celui de ses écrits qui porte ce titre : Conlra libellum Calvini, Tune des victimes de Calvin, le savant Castellion, a si-? gnalé, avec autant d'esprit que d'éloquence, l'hypocrisie du Réfor mateur et sa mauvaise foi, lorsqu'il parle de « l'infection et per turbation de monde chrétien » par un livre dont il avait fai détruire les exemplaires :
« Quand, dit Castellion, apostrophant Calvin, après avoir fai brûler les livres de Servet, tu as l'aplomb de nous y renvoyé! en citant les pages, c'est comme si, après avoir réduit en cen dres une maison, l'incendiaire nous enjoignait d'y aller cherchei les meubles et de retrouver la place de chaque chambre. »
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défenseur. Dans aucun procès célèbre on n'aperçoit un tel débordement d'iniquités.
On lui refusa un défenseur : et dans quels termes ce refus ! Il faut avoir sous les yeux le texte de ces outrages à un accusé pour croire qu'il a été possible de les écrire ailleurs que dans une ville dirigée par l'esprit de Caïn : — (' Vu que Servet sait si bien mentir, n'y a raison qu'il demande un procureur. Car qui est celui qui lui pût ou voulût assister en telles impudentes mentions et horribles propos? Joint aussi qu'il est défendu par le droit, et ne fut jamais vu que tels séducteurs parlassent par conseil et interposition de procureur. Et davantage n'y a un seul grain d'apparence d'innocence qui requière un procureur. Pourquoi doit sur le champêtre débouté de telle requête tant inepte et impertinente. »
Pendant que le « magistrat » outrageait ainsi le suppliant, Calvin, « usant des moyens que lui procurait son office » (1), exposait, du haut de la chaire, devant un nombreux auditoire, « les erreurs de Servet — qui ne pouvait pas lui répondre — faisant ressortir avec soin son impiété et ses blasphèmes », écartant toutes les excuses et « foudroyant la compassion » qu'on aurait pu lui accorder.
Le 23 août le procureur général présenta trente nouveaux articles d'informations et d'accusation et demanda que Servet fût interrogé sur chacun d'eux. Celuici répondit le lendemain. Les demandes de l'accusateur et les réponses de l'accusé sont un document d^histoire judiciaire, tout à fait honorable pour le prisonnier. Ils jettent une clarté sinistre sur cette page d'histoire genevoise. Les voici dans leur texte, ou plutôt dans le texte dressé par les ennemis du prisonnier : il faut les lire en entier et dans leur rédaction officielle :
(l)llillet, 60.
« Ci sont les interrogats et articles sur lesquels leprocureur général de ceste cité de Genève, requiert interroger Michel Servet, prisonnier criminel pour blas phèines, hérésies et perturbations de la Chrestienté. »
h'' interrogatoire. — Du lieu de sa nativité, nom et estât de son père et combien il y a de temps qu'il est premièrement sorty de son pays et s'il y est despuîsl retorné?
Respond Servetus. — Qu'il est de Villeneufve, natif au royaulme d'Aragon, et de son nom il s'appelle Michel de son surnom Servet aussi Rêves ; que Testât de soi père estoit notaire et qu'il y a vingt-quatre à vingt-cinc ans envyron, qu'il est sorty de son pays et qu'il n'y es point retorné dempuys.
2^ interrogatoire. Item. S'il a heu communication audil pays et en Arragon, ou aultre part touchant la religion avec des juifs?
Respond Servetus. — Que jamais il n'eust commune cation avec eulx.
3^ interrogatoire. — Si son père ou aultres ses prédé* cesseurs ont point esté luifs (1), etd'aultre religion qu^ Chrestienne?
Respond Servetus, — Que non et qu'ils sont Chres^ tiens d'ancienne race et vivants noblement.
4^ interrogatoire. — En quel pays et villes il a demourâ despuys qu'il est sorty de son pays, et de quels estatz et vocations il s'est meslé?
Répond Servetus. — Qu'il a un peu demeuré à Toulouse, y étant envoyé par son père pour estudier auu lois, et là il prit connaissance avec quelques écoliers d lire à la Sainte Ecriture et Evangile, ce qu'il n'avai jamais fait avant, et là est venu à Lyon, et de Lyon ic
(1, De nouveau nous voyons reparaître rantisémitisme d Calvin. Le pasteur Stœcker de Berlin, porte-drapeau de l'antisé mitisme allemand, est calviniste.
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d'ici à Bîlle où il demeura avec OEcolampadus longl inps, et de là s'en alla à Strasbourg pour conférer de kl Sainte Ecriture avec Martin Bucer et Capito, qui étaient estimés savants, et de là s'en alla en Haguenau, où il fit imprimer un petit livre traitant de la Trinité, et qu'il était alors environ de l'âge de vingt ans.
Interrogé comment ce petit livre était intitulé :
Servetus répond. — Qu'il ne le vit depuis, toutefois qu'il lui semble qu'il est intitulé De Trinitatis errorihus et que l'imprimeur s'appelait Johannes Cossenis : de Haguenau s'en alla à Bàle, de Bàle à Lyon où il demeura doux ou trois ans.
Interrogé pourquoi il s'en retourna d'Allemagne :
llt'pond Servetus. — Pour ce qu'il était pauvre et n'entendait la langue, et de Lyon s'en alla à Paris et là il étudia en médecine et lut publiquement en mathématiques. Et de Paris étant d'Etat gradué et savant en médecine, il s'en alla à la pratique, laquelle il a toujours suivie depuis et qu'il n'a d'autre vocation que de médecine, bien vrai, et qu'il avait été un petit correcteur d'imprimerie à Lyon.
': ô" interrogatoire. — S'il est docteur ou gradué en médecine, où il a étudié et pratiqué en médecine?
Ih'pond Servetus. — Qu'il est docteur en médecine, maître es-arts de Paris, et qu'il a étudié la médecine à Paris, et qu'il a pratiqué deux ou trois ans à Charlieu, à dix ou treize lieues de Lyon, et de là à Vienne où il a pratiqué la médecine pendant dix ou douze ans.
()^ interrogatoire. — Si le livre qu'il a confessé avoir dès longtemi)S fait imprimer à Bàle fut exposé en vente, et que sont devenus les dits livres hors imprimés?
Répond Servetus. — Qu'il ne lit point imprimer à Bâle, mais que le libraire de Bàle, appelé Conrad Huss, envoya la copie d'ycelui livre au dit imprimeur d'IIaguenau. et qu'il fut exposé en vente à Strasbourg et à
Francfort; qu'il ne sait point ce qu'ils sont devenus.
/• interrogatoire. — Si messeigneurs de Bâle firent pas saisir les dits liwes et faire inquisition de Fauteur et de l'imprimeur, et si lui et le dit imprimeur ne se ca chèrent pas par crainte d'être pris et punis.
Répond Servetus. — Que cela ne fut jamais fait du temps qu'il était en Allemagne, et qu'inquisition n'en fut point faite de son temps, ni du livre, ni imprimeur, ni de lui, et que, depuis, il retourna à Bâle bien paisiblement et aussi à Strasbourg. 5
S"" interrogatoire. — Si n'est pas le même liwe et contenant même doctrine que celui qu'il a dernièrement; fait imprimer à Vienne?
Répond Servetus. — Quïl y peut avoir quelque chose de semblable, mais, toutefois, il l'a fort changé, car il a fait le dernier sans avoir celui premier.
9^ interrogatoire. — S'il n'a pas été averti par de bons docteurs et gens fidèles que son livre n'était point bonne doctrine, mais contraire à la ^Taie religion chrétienne ?
Répond Servetus, — Qu'il a trouvé aucuns docteurs qui étaient de l'opinion de son livre et d'autres que non.
Interrogé qu'il nomme ceux de son opinion, il nomme Capito de Strasbourg et C£colampade au commencement, et que, depuis, il se changea, et Martin Bucer et qu'il n'a parlé qu'à ces trois-là.
10' interrogatoire. — Vu les dits avertissements, qui l'a mandé à faire encore imprimer les dits livres à Vienne?
Répond Servetus. — Quil pensait qu'il offenserait Dieu s'il ne le faisait et qu'il le faisait d'aussi bon zèle que s'il se devait sauver, car notre Seigneur nous commandé en saint Mathieu, chap. I", verset 10% que ce que lui nous aura révélé en secret que nous ne le devons cacher, mais le communiquer aux autres, e(
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aussi dit au cinquième chapitre que la lumière qu'il nous adonnée nous ne la devons point mettre sous le boisseau, ni sous l'escabelle, mais en lieu oîi elle luise aux autres, et, par ainsi, selon Dieu et sa conscience, il pensait avoir bien suivi les passages de la Sainte Ecriture qui parlent de telles questions et aussi les premiers anciens docteurs de FEglise. Il pensait bien dire et bien faire, encore pense ne point avoir mal fait mais bien fait, à bonne intention, comme dit notre Seigneur : Si l'oeil est bon, tout le corps sera lumineux, et si l'intention est bonne, tout le fait sera réputé bon (l). Et que lui n'avait jamais été séditieux, ni perturbateur, mais qu'il avait agi à intention d'aider aux bons esprits.
I /*' interrogatoire. — Qui taisait la dite impression et correction avec lui pour revoir les premières ou autres fautes venant dessus la presse?
Répond Servetus, — Qu'il était lui-même le correcur, et qu'il y avait un autre correcteur là, mais il ne corrigea point son livre, et que quand son livre commença à être imprimé, le correcteur nommé Guille Il était pas encore à Vienne et que Guille ne mania jamais sa copie ni son livre qu'il sache.
/.2' interrogatoire. — S'il n'a pas encore cherché par lui ou par d'autres et fait tenir propos de le faire jmprimcr à Venise?
Jiépond Servetus. — Que non, et n'en ouï jamais parler.
J 3' question. — Pourquoi il a intitulé le dit livre Christianismi Ilestitutio, et que c'est qu'il entend par tel titre ?
Répond Servetus. — Qu'il l'a intitulé ainsi pour ce qu'il pensait restituer beaucoup de choses qui n'étaient
(1) Noble et touchante réponse! On ne peut la lire sans émotion, lorsqu'on sonj^^e que l'honime qui l'a faite, a été tué par des protestants, poussés au meurtre par un ministre de l'Evangile !
pas bien et qu'il entend par ce titre : Restitution de ta ■ doctrine du christianisme.
^ f*" interrogatoire. — S'il n'entend pas que tous ceux qui ont écrit devant lui, et autrement que le contenu au dit livre n'ont rien entendu de la Religion chrétienne, et que le christianisme a été ci-devant corrompu à cause que l'on ne suivait pas la doctrine telle qu'elleest en son livre?
Répond Servetus. — Qu'il n'entend pas que les autres n'y aient rien entendu, mais qu'ils peuvent avoir j failli en quelque chose, principalement ceux-là qui ont | été après le concile de Nicée.
J o^ interrogatoire. — S'il n'entend que la doctrine et,^ la religion des églises d'Allemagne, de cette église de j Genève, et autres églises réformées n'est chrétienne, et* que tous ceux qui tenaient sa doctrine sont maudits du î Seigneur et s'en vont à perdition, comme il a écrit par lettre reconnue à M. Abel Poupin, ministre de la pa rôle de Dieu en cette cité?
Répond Servetus. — Qu'il n'a jamais onques pensé ii que les églises, ni de Genève, ni d'Allemagne, allassent en perdition pour cela, mais que ceux qui ont écrit pourront avoir failli en quelque chose, et que l'épîtrel produite à M. Abel contient disputations scholastiques -■ esquelles on use de mots ainsi véhéments pour mieux persuader à son homme, non point qu'il pense pourj cela que ni lui, ni les autres soient damnés, et que eux ont dit à lui beaucoup d'injures plus grandes, et, en livres publiquement imprimés tant en latin qu'en fran- " çais, et que ce qu'il, Servet, avait écrit à M. Abel, qu'ils y a de ça plus de six ans, le lui avait écrit seulement] comme de lui à soi pour enquérir la vérité, non point'i pour la publier, ni diffamer, ni lui, ni encore moins> la République de messieurs de Genève et autres villeg| etiéglises. I
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J 6'^ interrof/aloire. — S'il n'entend pas aussi que tous ceux qui ont été baptisés en leur enfance, dans les dites églises, et autres églises, ne vsont pas vraiment baptisés ?
Répond Servetus. — Qu'il l'a bien ainsi, et que s'il a failli, il est prêt de s'amender et demande miséricorde, criant : « Merci ! »
A ce point de l'interrogatoire, l'accusation se sentant battue, abandonne, pour quelques instants la partie dogmatique du procès. Mais c'est pour attaquer le prisonnier dans sa vie privée, le déconsidérer et l'avilir. On remarquera la singularité des questions qui lui sont posées.
/7« inlerroQ-atoire, — S'il n'a jamais été accusé de crime ou autre forfait, et constitué prisonnier ailleurs qu'à Vienne, et s'il ne s'est point trouvé en des noises et bapteries où ilaye blessé autrui ou été lui-même blessé.
Répond Servelus. — Qu'en la ville de Charlieu, allant de nuit voir un malade, par l'envie d'un autre médecin de la dite ville, il fut aggrédé de certains qui étaient ses parents et favoris, là où il fut blessé, et en blessa un des autres, pour laquelle chose demeura deux ou trois jours aux arrêts ; mais, 'hormis cela ne fut oncques ni accusé, ni prisonnier, jusque, dernièrement à Vienne.
1 ^'^ interrogatoire. — S'il a été marié? Et s'il répond QUE NON SERA INTERROGÉ, VU SON AGE, COMMENT IL s'est I'U tant LONGUEMENT CONTENIR DE SE MARIER?
Répond Servetus. — Que non, jamais, et que c'est qu'il ne se sentait pas potent, vu qu'il est coppé d'un côté, et, de l'autre, rompu.
/.9« interrogatoire. — Attendu qu'il se trouvera qu'il a mené vie dissolue et qu'il n'a eu zèle, ni cure de vivre chastement et en vrai chrélion, et que c'est ce qui Ta mu et incité à traiter tant avant dos choses principales et fondement de la religion chrétienne.
Répond Servetus. — Qu'il a été estudiant en la Sainte Écriture, ayant zèle de vérité et pense avoir vécu comme un chrétien.
L'accusation calviniste ne pouvait produire et ne produisait contre Servet ni un fait d'immoralité, ni un témoignage contre sa moralité.
Elle calomniait.
Nous la verrons persévérer dans ce système de calomnies dans un autre interrogatoire.
Délaissant la diffamation, l'interrogateur revient à la théologie.
20- interrogatoire. — S'il ne savait pas bien que son livre et sa doctrine mettraient la chrétienté en grand trouble, et donneraient occasion à la jeunesse de se déborder en toute paillardise, adultère et autres crimes que peuvent commettre les jeunes gens, combien qu'ils n'aient passé vingt ans, attendu qu'il dit qu'ils ne peuvent pécher et ne doivent être punis devant l'âge de vingt ans.
Répond Servetus. — Qu'il pensait que son livre ne
•METTRAIT POINT LA CHRÉTIENTÉ EN DIFFÉREND, MAIS QU'lL FERAIT PROFIT PUISQU'IL DONNERAIT OCCASION AUX BONS ESPRITS DE MIEUX DIRE, ET QU' AINSI LA VÉRITÉ A COM- MENCÉ A SE DÉCLARER PEU A PEU ET SE ACHÈVERA PEU A PEU.
Et quant aux jeunes gens devant vingt ans, qu'il a bien dit que, selon la loi, ils n'étaient point punis à mort devant vingt ans, mais que pour cela ne s'ensuit que on ne les puisse punir en beaucoup d'autres sortes.
5/^ interrogatoire. — S'il ne savait pas bien que sa doctrine était pernitieuse, vu qu'elle est favorable AUX JUIFS et aux Turcs en les excusant, et s'il n'a pas étudié en l'Alcoran, pour injurier et arguer la doctrine et religion que tiennent les églises chrétiennes en^
ji
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semble, en d'autres livres profanes, desquels on doit s'abstenir en matières de religion, selon la doctrine de saint Paul.
Répond Servetus. — Qu'il ne pense pas que sa doctrine soit pernitieuse, ni favorisante, ni aux juifs, ni aux Turcs, et que, de TAlcoran, il Ta bien lu, et qu'il est imprimé à Bâle, et qu'il est bien permis de le lire, et qu'il ne l'a pas lu à l'intention de nuire aucunement à la foi chrétienne, mais plutôt pour lui aider.
^2^ interrogatoire. — Si le dit Âlcoran n'est pas un méchant livre plein de blasphèmes?
Répond Servetus. — Que oui, et le confesse. 23^ interrogatoire. — S'il sait pas bien que Sabelliens, Manichéens, Nestoriens, et autres hérétiques réprouvés par l'église chrétienne, ont tenu plusieurs des mêmes opinions que celles qui sont en son livre ?
Répond Servetus. — Qu'il ne sait pas que Sabeliens, Manichéens, ni Nestoriens aient tenu les opinions qu'il tient.
24^ interrogatoire. — S'il n'a pas Iules livres de Irenus etEpiphaneus, et autres anciens docteurs, qui ontrécité les hérésies et fausses doctrines de ceux hérétiques ? Répond Servetus, — Qu'il a lu les livres de Epiphaneus et Irenus, lesquels récitent et reprennent beaucoup d'hérésies, lesquelles il, Servetus, réprouve aussi et que son livre fait mention expresse contre eux.
25" interrogatoire. — Auxquels personnages il a communiqué de sa doctrine, quand il fit imprimer son livre à Bâle et dernièrement devant que de le faire imprimer à Vienne ?
Répond Servetus. — Qu'il ne conférât jamais de ces questions n'y parlât que avec QEcolampadus, Bucer et Capito et qu'en France il n'en a oncques parlé à personne.
.26" interrogatoire. — S'il ne sait pas bien qu'il ne
210 MICHEL SERVET ET CAtViN
faut facilement croire à son jugement propre en telles choses tant étranges et pernitieuse conséquence et qui étaient réprouvées par les bonnes doctrines et églises 'j réformées? ^
Répond Servetus. — Que lui pensait suivre les pre- ♦ miers et anciens docteurs de l'Église, et qu'il n'avait ■ point été venu à sa notice que OEcolampade eut jamais rien dit contre lui, car, au commencement, lui semblait qu'il était de son opinion, et combien que Mélanchton ait écrit quelque chose contre lui, ses raisons ne semblent pas être suffisantes.
27^ interrogatoire. — S'il connaît quelqu'un qui soit adhérent à sa doctrine ?
Répond Serventus. — Qu'il n'y connaît personne au monde, car il n'a communiqué à personne. i
L'interrogatoire, qui va de guingois, passe à des de-' mandes touchant l'arrivée de Servet à Genève. Faute de l'avoir lu, ou pour l'avoir mal lu, ou pour l'avoir lu avec l'intention de le dénaturer, on a imaginé le roman de la conspiration de Servet appelé à Genève par les libertins. Rien n'est plus clair, cependant et plus décisif^ que cette partie des documents judiciaires. ■■
28^" interrogatoire. — Qui l'a mu de venir en cette cité et s'il n'avait pas délibéré d'y semer sa doctrine eti troubler cette église ? ^
Répond Servetus. — Qu'il était venu pour passer de là les monts, et non point pour demeurer ici et s'en aller au royaume de Naples, là oii sont les Espagnols et vivre avec ceux de son art de médecine. Et que, ex- \ pressément, pour ce faire, il s'était venu loger à Jm Rose, et qu'il en avait parlé à l'hoste et à l'hostesse pour trouver une barque pour aller tout haut par le lac qu'il pourrait pour trouver le chemin de Zurich, et qu'il se tenait caché en cette ville tant qu'il pouvait, afin de s'en pouvoir aller sans être connu.
LES INIQUITÉS d'uN PROCÈS THÉOLOGIQUE 211
39^ interrogatoire : A qui il a communiqué et s'il connaît quelqu'un en cette cité?
. Répond Servetus, — Que non. N'a communiqué à personne au monde, et ne connaît personne au monde.
Que pouvait-on opposer à ces déclarations ? Quant aux faits, rien ; quant aux doctrines nulle autre chose que cette allégation : « Nous vous considérons comme criminel parce que Calvin estime qu'il est criminel de penser autrement que lui. » C'est l'évidence même.
Il s'est trouvé des calvinistes, pour se rendre à cette évidence et reconnaître que, pendant ces longs et perfides interrogatoires, Servet avait fait preuve de « modération et de finesse ».
11 est difficile de rendre le même hommage au nouveau réquisitoire, inspiré, sinon dicté par Calvin, et que vint lire aux juges le « sieur procureur général » dans la journée du 28 août :
« Le sieur procureur général, sur les dernières réponses et requestes baillées par Michel Servetus, prisonnier criminel, et vu tout le contenu du procès, dit qu'il est tout évident que le dit Servet n'a pertinemment répondu aux interrogats à lui faits, ni la vérité de ce dont il est enquis, mais ne fait que mentir, varier et tergiverser, ET SE MOQUE DE DIEU, DE SA PAROLE CU alli-
gnant, corrompant et détournant faussement les passages de la Sainte Écriture pour couvrir ses blasphèmes et évader punition ; même quand sur le 10^ interrogatoire, il a dit qu'en saint Mathieu, chapitre vi, est dit que si l'intention est bonne to\it le fait sera réputé bon, car le passage ne parle de cela, et, s'il était tel, tous les hérétiques et idolâtres se pourraient excuser de leur bonne intention.
Item. — 11 fait une injure intolérable à toute l'Église chrétienne, et à Constantin, le grand Empereur ^ quand il dit quih nrrrirrp»! qiip toutes les accusations crimi^
nelles des hérétiques n'auraient point de lieu, mais que pour toute punition celui qui en serait convaincu^ encore quil ne voulût se réduire par repentance, serait seulement banni [\). Et après il dit que tout cela est approuvé par mille autres histoires, et seulement il n'en sait pas alligner seulement la première histoire où il a songé et controuvé cela. Et voilà comment il veut payer et repaître vos seigneuries à millions de menteries.
Item. — Et pourtant est chose manifeste que Servet est des plus audacieux téméraires et pernicieux hérétiques qui furent jamais, attendu que ne se contentant pas du mal qu'il a fait, il veut encore subvertir tout
ORDRE de justice ET OSTER LE GLAIVE ET DROIT DE PU- NITION AUX MAGISTRATS QUI LEUR A ÉTÉ DONNÉ DE DiEU.
Mais ne se faut soy esbahir, car sa conscience même le condamne et argue digne de mort, et pour cela éviter il a voulu prévenir en mettant ci-avant une telle faulse doctrine de ne punir les criminels à mort.
Item. — Pour le démontrer encore mieux, en son | épître vingt-sept il dit que le jugement rigoureux de | mort a été remis et aboli par le Christ, et, à ce propos, ^ il allègue et déforme l'histoire de la femme adultère en r saint Jean, disant que pour punir de mort il faut une ï spéciale révélation du Saint-Esprit.
Item. — Joint aussi qu'il ne se contente qu'il soit con- j vaincu de telles impuretés, mais il s'efforce, par une i méchante volonté, d'en charger Capito, CEcolampadus, j personnages tant honorables, fidèles, et approuvés de | toutes les égUses. »
Après avoir ainsi affirmé que Jésus était un partisan convaincu de la peine de mort en matière d'hérésies, le
(1. Ne vouloir que « bannir », c était injurier intolérablement toute rÉgiise chrétienne ! 11 fallait tuer les hérétiques ! Voilà ce que demandaient Calvin et les calvinistes en 1553, — dix-neufans avant la Saint-Barthélémy l ,
LES INIQUITÉS d'uN PROCÈS THÉOLOfilQUE 213
sieur procureur général conclut qu'il faut refuser un défenseur à Servet, à « l'étranger, au blasphémateur à millions de menteries ». Ne s'est-il pas, du reste, condamné à mort lui-même en se permettant de croire « qu'on ne doit pas employer le glaive contre les héré- • tiques dont les intentions sont bonnes '>?...
Privé de défenseur, Servet fut aussi soigneusement emmuré : on cloua les fenêtres de sa prison pour l'em- , pêcher d'avoir communication avec le dehors. Isolé, abattu par la fatigue des longs interrogatoires, malade, le malheureux pourrissait littéralement dans Fhumidité du cachot où on le tenait renfermé. Il adressa à ses tortureurs cette lettre, — cri d'angoisse et d'indignation :
« Mes très honorés Seigneurs,
« Je vous supplie très humblement, que vous plaise abréger ces grandes dilations ou me mettre hors de la criminalité. Vous voyés que Calvin est au bout de son rouUe, ne sachant ce que doyt dire, et pour son plaisir me veult icy faire pourrir en la prison. Les poulx me mangent tout vif, mes chauses descirées, et nay de quoy changer, ni perpoint, ni chamise que une méchante. Je vous avoys présenté une aultre requeste la quiele estoyt selon Dieu. Et pour la empêcher Calvin vous a allégué Justinian. Certes il est malheureux d'alléguer contra moy ce que luy mesme ne croyt pas. Luy mesme ne tient poynt, ni croyt poynt, ce que Justinian a dict de Sacrosanctis ecclesiis, et de Episcopis et Clericis, et daultres choses de la religion : et sçait bien que leglise estoyt desia dépravée. Cest grand honte à luy, encores plus grande quil a cinq semeines que me tient icy si fort enfermé et na jamais allégué contra moy un seul passage.
« Messeigneurs je vous avoys aussi demandé un pro-
cureur, ou advocat, comme aviés permis à ma partie, la quiele nen avoyt si a faire que moy, que suys estraugier, ignorant les costumes de ce pays. Toute foys vous lavés permis à luy, non pas à moy, et lavés mis hors de prison devant de cognoisLre. »
« Les poux me mangent tout vif. » Est ce que « Teçprit du siècle «exigeait cela?... Ni les doléances, ni l'appel douloureux de Servet ne furent entendus. Le Conseil prit — sur le papier — la décision de faire donner au prisonnier — et à ses frais — les vêtements ; qu'il réclamait. Mais la décision resta lettre morte.
Il a paraît», dit euphoniquement le plus correct des écrivains calvinistes, Albert Rillet, que cette « décision ne fut pas immédiatement exécutée ». Il «paraît » est ici une expression bien étrange, sous la plume d'un histo^ rien qui avait eu en mains les documents ofûciels où se trouve constatée i'atroce négligence. « Toujours est-il, poursuit l'ami de Calvin, que Servet demeura quelque temps encore dans un triste dénuement. » .^
« Quelque temps !... » Il y demeura trois semaines, e^ dut écrire, pour n'être pas tout à fait dévoré par laver mine et tué par le froid, une nouvelle et lamentable .^ épître :
« Magnifiques Seigneurs, |
« Il y bien troys semmeines que ie désire et demande^ avoyr audiance et nay iamays peus lavoyr. Je vous supplie pour lamour de lesu Christ, ne me refuser ce que vous ne refuseriés à un turc, en vous demandant iustice. lay à vous dire choses dimportance et bien nécessaires.
« Quant à ce que aviés commandé quon me fit quelque; chose pour me tenir net, nen a rien esté faict, et suys^ plus piètre que iamais. Et davantaige le froyt me tor^ mante grandamant, à cause de ma colique et rompure,'
LES INIQUITÉS d'uN PROCÈS THÉOLOGIQUE 215
la quelle mengendre dautres pauretés que ay honte vous escrire. C'est grand crualuté que ie naye conget de parler seulemantpour remédier à mes nécessités. Pour lamour de Dieu, messeigneurs, doués y ordre, ou pour pitié, ou pour le devoyr. Faict en vous prisons de Genève, le dixième doctobre 1553.
« Michel Servetus. »
Le cœur saigne, écrit à ce sujet Jules Barni, quand on voit aux archives de Genève, dans le précieux cahier qui contient toutes les pièces relatives à Taffaire de Michel Servet, ces lettres que, du fond de son cachot, au milieu de ses souffrances, et si peu de jours avant d'être brûlé, le pauvre prisonnier traçait d'une main si ferme, et où il déposait des plaintes si déchirantes !
Voici ce qu'elles inspirent à M. le ministre du sain t Évangile, Félix Bungener, auteur d'un livre sur Calvin , publié en 1863 :
« Servet exagérait-il? C'est possible (I). »
(1) Calvin, sa vie et son œuvre, p. 338.