CHAPITRE XXII
Les diverses pièces relatives à TafTaire Servet ayant été présentées au Conseil le 5 septembre, celui-ci décida qu'on les soumettrait aux Églises suisses, afin de leur permettre de porter un jugement éclairé.
Sans perdre de temps, Calvin, averti, écrivit aux principaux pasteurs des communautés protestantes. Il stimula leur zèle à condamner. La réalisation de sa prophétie : « J'espère une condamnation à mort », lui tenait à cœur.
Il semble que la prédestination de ce théologien fut d'être délateur. Il reprit, pour les Églises helvétiques, lerùle qu'il avait si noblement tenu à Vienne auprès de l'inquisition catholique.
Impatient du supplice de Servet, Calvin avait vu d'un œil défavorable la consultation des Églises. Il aurait voulu qu'on procédât contre l'Espagnol avec rapidité. Cette satisfaction lui étant refusée, il travaillera, du moins, à rendre implacables ses collègues en apostolat évangélique.
Dans cette intention il s'adresse à Bullinger, chef de
l'Église de Zurich, à Sulzer, pasteur influeht de TÉglise de Bâle, insistant sur la culpabilité de Servet, la nécessité d'en finir au plus vite avec ce blasphémateur, les suppliant de dépeindre à leurs-correspondants, et sous les couleurs les plus vives, l'impiété du prisonnier antitrinitaire, leur donnant comme modèle «le trésorier du Pau, lequel est très bien disposé dans cette affaire et ne reculera pas devant Tissue que nous souhaitons ». Noble souhait !
Le pasteur genevois fut très approuvé par le pasteur neuchâtelois Farel qui, en cette circonstance, réahsa le prodige de se montrer plus cruel encore que Calvin.
« L'arHvée de Servet à Genève, écrivit le prédicant Farel au prédicant Calvin, est une admirable dispensation de Dieu. Puisse-t-il venir à résipiscence, quelque tardive qu'elle soit. Ce sera, certes, un grand miracle de
LE VOIR SUBIR LA MORT DANS UN SINCÈRE ESPRIT DE CONVER- SION ET D'ÉDIFIER LES SPECTATEURS, lui qui a voulu perdre* tant d'âmes. Oui, les juges seront cruels et hostiles à Jésus-Christ et à la doctrine qui est selon la piété; ils seront de véritables ennemis de V Eglise, s'ils demeurent insensibles aux horribles blasphèmes par lesquels cet exécrable hérétique porte atteinte à la majesté divine, s'efforce de renverser l'Évangile du Christ et de corrompre toutes les Églises. Mais j'espère que Dieu inspirera A CEUX gui SAVENT SI BIEN PUNIR LES VOLEURS ET LES SACRILÈGES, UNE CONDUITE QUI LEUR VAILLE, DANS CETTE AFFAIRE, DE JUSTES ÉLOGES EJ QU'lLS FERONT MOURIR l'uOMME gui A PERSÉVÉRÉ AVEC TANT d'obSTINATION DANS LES UÉRÉ- SIES, ET OUI A PERDU UN SI GRAND NOMBRE d'aMES. »
Dans sa ferveur de persécution, Farel oublie que h livre de Servet, qui « a perdu un si grand nombr( d'âmes ^>, a été imprimé clandestinement et n'a jamais été réellement publié, que tous les exemplaires ont él^ saisis et brûlés, et que les seuls qui aient échappé
l'autodafé, sont les trois exemplaires dont l'un est entre les mains de l'inquisiteur de Vienne, l'autre en la possession de Calvin, le troisième parmi les livres de l'avocat CoUadon, un des pourvoyeurs du bûcher!
En sorte que Servet sera brûlé pour avoir écrit un livre qui n'a pu pervertir qu'un inquisiteur catholique et deux inquisiteurs protestants !
Un mois fut employé à la consultation des Églises. Elles furent unanimes à proclamer la culpabilité de Servet et à donner « confiance et affection à Calvin et à ses collègues ».
L'Église de Berne demanda qu'on mît les fidèles « à l'abri de cette peste » ; cette peste, c'était Servet. Deux ans plus tôt, cette même Église, s'adressant à l'Église de Genève qui lui avait dénoncé les erreurs théologiques de Bolsec, — encore une des victimes de Calvin, — répondait :
a Plus nous y rélléchissons, plus nous sommes convaincus qu'il ne faut pas procéder avec trop de sévérité contre ceux qui sont dans l'erreur, de peur qu'en voulant maintenir à tout prix la pureté des doctrines; nous ne manquions à la règle de l'esprit de Christ... Christ aime la vérité, mais il aime aussi les âmes, même lorsqu'elles s'égarent... Nous approuvons votre zèle pour maintenir la vérité, toutefois nous vous conjurons de réfléchir combien on ramène mieux les esprits dans le droit chemin parla mansuétude que par la rigueur... Pour en venir au sujet du débat élevé entre vous et Jérôme Bolsec, vous savez bien que plusieurs esprits respectables trouvent dans les passages de l'Écriture des motifs suffisants pour refuser leur assentiment au dogme de la prédestination divine. N'y aurait-il pas moyen de vous entendre avec lui?... Nous prions le Seigneur qu'il vous accorde un esprit toujours prêt à ramener ceux qui <'rLr;ir'Mii .■inti'i! th'M-lii^^c .■•u:ah'in('iit
le cœur de votre adversaire, afin que d'un même accord vous annonciez sa gloire, à l'édification de l'Église. »
En deux ans un recul considérable s'était accompli. L'esprit de tolérance avait perdu ce qu'avait gagné l'esprit calviniste. Dès que l'influence du réformateur de Genève s'accentuait, le fanatisme persécuteur se montrait plus actif et plus puissant. Et il en advenait ainsi alors qu'on était en pleine lutte contre le catholicisme et que la prudence autant que la raison conseillaient de ne pas imiter les violences qu'on dénonçait chez les autres. Que pouvait-on penser d'une rénovation religieuse, qui laissait subsister la cruauté des mœurs? Devant le spectacle qu'offrait au monde le fanatisme d'un Calvin ou d'un Farel, l'historien n'est-il pas amené à croire que si le protestantisme avait triomphé en France, les catholiques auraient eu à subir des Saint- Barthélémy et que les réformés, devenus majorité, auraient rempli les prisons, alimenté les bûchers, peuplé d'exil les chemins et les mers?
Le langage tenu par l'Église de Zurich, par l'Église de Schaffhouse et par l'Église de Bâle n'autorise que trop cette opinion. L'Église de Zurich disait à l'Église de Genève : « Nous espérons que la foi et le zèle de Calvin, votre pasteur et notre frère, que son glorieujf dévouement pour les réfugiés et les hommes pieux, auront assez d'éclat pour n'être pas obscurcis, soit auprès de vos Seigneuries, soit auprès d'autres gens d bien, par les indignes accusations de Servet. (!) Contre ce dernier nous pensons que vous devez déployer beau coup de foi et beaucoup de zèle, surtout parce que nos Églises ont au dehors la mauvaise réputation d'êtr€ hérétiques et favorables à l'hérésie : mais la sainte pro vidence de Dieu vous offre à cette heure une occasion vous laver, ainsi que nous, de cet injurieux soupçon vous savez être vigilants et habiles à prévenir la propa ^
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tjation ultérieure de ce venin. Nous ne doutons pas qu'en effet vos Seigneuries n'en agissent ainsi. »
L'Église de Schaffhouse est plus pressée encore. Elle exige la mort prompte et sans phrases : « Nous ne doutons pas que vous ne réprimiez, selon votre louable prudence, la tentative de Servet, afin que ses blasphèmes ne rongent pas, comme une gangrène, les membres du Christ, car employer de longs raisonnements à détruire ses erreurs, ce serait raisonner avec un fou. »
Le glaive, il est vrai, est un procédé rapide et peu « délirant » d'en finir avec les hommes dont la pensée s'éloigne de la nôtre. Les flammes du bûcher dévorent vite sinon les hérésies, au moins les hérétiques.
L'Église de Bâle demandait que si Servet persistait dans a des opinions perverses, on le réprimât de telle sorte qu'il lui fût impossible dorénavant d'inquiéter l'Église du Christ » !
Le concert des Églises était sans fausses notes ; quand l'une disait : « Tue ! « l'autre criait : «f Assomme! » Les voix étaient plus ou moins nettes et fortes^ mais elles disaient le même répons.
Calvin, — écrit justement Rillet, — « ne paraissait pas inquiet . Il se reposai t sur l'effet que devaientproduire les lettres des Églises sur l'esprit des juges. » Le 25 octobre il mandait à Bullinger : « On ne sait ce qu'adviendra de l'individu. Je suppose, cependant, que son jugement sera rendu demain en conseil et que l'individu sera, après-demain, conduit au supplice. »
Le protecteur de la Trinité était bien renseigné.
Quelques voix, néanmoins, s'élevèrent dans la ville, — qui allait mériter le nom de Rome protestante, en faisant brûler un hérétique, — en faveur de l'Espagnol et de la liberté. La conscience, malgré Calvin et ses treize collègues, n'étaib pas tout à fait morte à Genève. Le pasteur Zébédée de Nyon avait eu le courage de
parler contre les doctrines d'assassinat religieux défendues par les calvinistes. Le jurisconsulte italien Gribaldo, réfugié pour cause de religion, avait défendu la cause de la tolérance. Il fut banni de Genève.
On entendit encore quelques courageuses protestations ; elles se perdirent dans Tiramensité du silence. Servet était ignoré. « Les masses ne connaissaient pas le prisonnier. Aussi la partie de la population hostile à Calvin resta-t-elle froide en face du débat... Elle n'y apporta que de TindifFérence (1). » Qui dit cela? L'auteur du roman d'une conspiration, sans voir qu'il détruit ainsi tout l'échafaudage de ses hypothèses.
Il ne restait plus qu'à dresser le bûcher. « L'indulgence eût été un affront aux Églises suisses, une espèce de trahison envers la Réforme tout entière », écrit le pasteur Bungener. « Les fils respectueux de Calvin » ont une singulière manière de célébrer le culte de leur idole !
Le 26 octobre, le Conseil se réunit une dernière fois. Tous les amis de Calvin étaient présents. Les libertins, qui auraient eu le droit de siéger, s'abstinrent de venir à la séance oii ils n'auraient formé qu'une minorité assez faible. Seul un de leurs chefs, Perrin, était là. Il fit, à ce qu'on a supposé, deux tentatives, dont la gêné reuse vanité était évidente, afin d'épargner à son pays la honte d'un nouveau meurtre théologique.
Le Conseil rendit cet arrêt:
a Vu le sommaire du procès de Michel Servet, prisonnier;
(1) A. Rillet, p. 106. —Dans la Bibliothèque anr/laise, t. IIj p. 361, le pasteur de La Roche avait fait la même remarque c Servet, avait-il écrit, était infailliblement perdu et l'on n'en* fut pas surpris, car Calvin était si redouté des magistrats et du peuple de Genève qu'il n'était pas moins absolu dans cette ville que le pape ne l'était à Rome. »
« Vu le rapport de ceux auxquels on a consultés, et considéré ses grandes erreurs et blasphèmes ;
« A été arrêté :
« Il soit condamné à être mené à Champel, et là, brûlé tout vif, et soit exécuté à demain et ses livres brûlés. ))
Deux ans plus tard, Perrin, et cinquante de ses partisans, furent condamnés à avoir <( la télé tranchée ». La sentence portait « que leurs membres seraient écartelés et cloués à une potence, et que Perrin, avant d'être décapité, aurait la main coupée ». Daniel Berthelier, Tun des fils du libérateur de Genève, fut décapité, cette année-là. Ceci se passait sous Fomnipotence de Calvin, ministre du martyr du Golgotha et souverain spirituel de la Rome protestante.