CHAPITRE XXIII
Dès qu'il eut appris la condamnation de Servet, Calvin manda auprès de lui Farel, dont nous avons rapporté les tendres sentiments à l'égard du prisonnier.
Celui-ci, ayant connu la terrible sentence, fut bouleversé. Nous ne savons ce qui se passa à ce moment que par le récit de Calvin : « Quand on lui eut apporté, raconte le trinitaire, des nouvelles de sa mort, Servet; était par intervalles comme ravi; après il jetait des soupirs qui retentissaient dans toute la salle. Parfois il se mettait à hurler comme un homme hors de sens. Bref, il n'avait non plus de contenance qu'un démoniaque. Sur la fin, le cri surmonta tellement que, sans cesse en se frappant la poitrine, il beuglait à l'espagnole: Misericordiasi Misericordias 1 »
Ce récit est-il parfaitement exact? Il est permis d'en douter, écrit Barni, quand on voit le courage héroïque que Servet montra devant le bûcher et la manière odieuse dont Calvin parle de ses derniers moments.] « Mais je veux croire son récit littéralement exact. EhîJ quoi» lui dirai-je, quand votre Jésus-Christ, quan<
celui que vous appelez votre divin Maître, et que vous prétendez prendre pour modèle, a éprouvé de si mortelles angoisses à l'approche du supplice qui s'apprêtait pour lui sur le Golgotha, quand il a senti une sueur de sang ruisseler sur son visage, et que, prosternant son front dans la poussière du Mont des Oliviers, il a supplié son père d'éloigner de lui ce calice d'amertume, vous venez reprocher à cette pauvre créature humaine que vous torturez dans son cachot depuis trois mois, et que vous avez poussée à une mort horrible, vous venez lui reprocher un moment de faiblesse, le cri de la nature en face de cette horrible mort, et vous allez jusqu'à railler votre victime de son accent espagnol ! »
Servet n'avait pas, comme le Jésus de la légende, le pouvoir d'appeler à lui les anges afin de le consoler. Pour lutter contre la souffrance et la mort, il ne lui restait que sa pauvre et endolorie humanité. Ce n'était pas un théologien à l'esprit sec, à la conscience glacée, mais un cœur généreux et tendre. Ses larmes nous le rendent plus cher et plus sacré encore. Il pleura. N'en rougissons point pour lui. C'est sa gloire, dit éloquemment le professeur llériot, « de n'avoir été qu'un homme sincère et ingénu jusqu'au bout, au milieu de ces brutes délirantes, et d'avoir cru au triomphe possible de la bonne foi. C'est le devoir d'un homme raisonnable de tenir à la vie. Le christianisme nous adonné des idées stupides sur ce point; le paganisme grec infiniment plus éclairé n'a jamais commis pareille faute. Servet pleura quelques instants comme pleure Alceste dans la tragédie d'Euripide au moment de ne plus voir jamais la lumière du jour. » Mais s'il avoua sa souffrance, il refusa jusqu'à la dernière heure de se rétracter.
Calvin avait introduit dans la prison du martyr le plus atrabilaire des fanatiques : le pasteur Farel. Cet
homme du Dieu trinitaire s'ingénia à tourmenter le prisonnier, non dans la pensée de le soustraire à la mort, mais pour avoir la gloire de lui faire renier ses convictions et de le vaincre dans une suprême dispute théologique. N'avait-il pas écrit à Calvin : « Ce sera, certes, un grand miracle, de voir Servet subir la mort dans un sincère esprit de conversion ! »
Servet resta ferme dans sa foi personnelle. Il demanda à Farel, qui le harcelait de questions dogmatiques, de citer un seul passage de FEcriture où Jésus fût appelé 5 Fils éternel de Dieu, avant d'avoir revêtu l'humanité. Aux passages que Farel indiqua, il opposa des dénégations, continuant à affirmer que Jésus ne fut le Fils de Dieu que par son humanité.
Irrité de n'être point victorieux dans cette controverse avec un condamné à mort, Farel exprima le désir, auquel acquiesça Servet d'une entrevue avec Calvin. Elle eut lieu, en prison, Calvin étant accompagné de deux conseillers, les sieurs Corne et Borna.
Il est facile d'imaginer les sentiments de légitime colère que pouvait éprouver le martyr devant son bourreau triomphant. Servet se contint. Il poussa même l'humilité (se souvenant sans doute de la légende de Jésus priant pour ses bourreaux) jusqu'à demander pardon à Calvin. Celui-ci se raidit d'autant plus dans son orgueil. Il fit sa propre apologie, célébrant son courage et sa bonté devant la victime qu'il avait terrassée, mais ne réussissant pas plus que Farel à obtenir du torturé une capitulation de conscience.
Le théologien trinitaire nous a laissé de cette suprême entrevue un récit dont la froide cruauté a révolté jusqu'au ministre Bungener. « On souffre, dit ce prédicant, de ne trouver encore en Calvin, jusqu'au bout, que le ttiéologien raisonnant, discutant, condamnant. » Aucun détracteur de Calvin, déclare un autre historien
LE MARTYRE -i7
genevois, pourrait-il trouver un témoignage plus accablant que le récit qu'il fait lui-même de son dernier entretien avec Servet?
Voici cette page atroce :
« Quand Tun des conseillers, écrit Calvin, eut interrogé Servet sur ce qu'il avait à me dire, il répondit qu'il me voulait crier mercy. Alors je protestais simplement, comme la vérité était, que je n'avais jamais poursuivi contre lui aucune injure particulière. Sur cela je lui ramentevai doucement, comme je ne m'étais point épargné, il y a plus de seize ans, de le gagner à notre Seigneur, voire jusqu'à y hasarder ma propre vie; et quand il se fut accordé à raison, que je me fusse employé fidèlement à le réconcilier avec tout bon serviteur de Dieu, et combien qu'il eût fui la lutte, que je n'avais laissé pourtant à l'exhorter bégnignement par lettres ; bref que j'avais jusqu'au bout usé de toute humanité, jusqu'à ce que lui s'étant aigri contre admonitions bonnes et saintes, avait jeté contre moi je ne sais quelle rage plutôt que colère, Puis après, disant que je laissais là tout ce qui concernait ma personne, je le priai que plutôt il pensât de crier mercy à Dieu, lequel il avait si vilainement blasphémé, voulant effacer les trois personnes qui sont en son essence, et disant que ceux qui reconnaissent en un seul Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, avec distinction réelle, se forgent un chien d'Enfer à trois têtes. Je le priai qu'il appliquât son étude à demander pardon au Fils de Dieu, lequel il avait défiguré par ses rêveries, niant qu'il eût vêtu notre chair et qu'il fût semblable à nous en sa nature humaine, et par ce moyen l'avait renié pour sauveur. Voyant que je ne profitais rien par exhortation, je ne voulus pas être plus sage que mon maître ne me permet. Par quoi, suivant la règle de saint Paul, je me retirai d'un hérétique qui était con-
damné de soi-même, portant sa marque et flétrissure en son cœur. »
11 se retira, persuadé qu'il imitait Jésus et lui ressemblait ; fier d'avoir en sa faveur « la règle de saint Paul » , méprisant, outrecuidant et portant en son cœur, sans , qu'il s'en doutât, a la marque et flétrissure » qu'il attribuait à sa victime.
Après avoir lu cette page de haine et d'orgueil, une fervente chrétienne, jusqu'alors protestante fidèle, s'écriait : « Ne me parlez plus de ce Calvin ; il fait peur et il ferait prendre en horreur le christ dont il se réclame. »
Quelques heures après qu'il avait subi les outrages du Trinitaire délateur et persécuteur, le 27 octobre, à onze heures du matin, le condamné vit entrer en sa prison « le Seigneur lieutenant » qui le venait quérir, escorté du secrétaire de la justice. Venez avec moi ordonna ce fonctionnaire de la persécution théologique ouïr le bon vouloir de mes seigneurs.
Le bon vouloir des Seigneurs était de faire entendre à Servet la lecture du jugement qui le condamnait à être brûlé vif.
Accompagné de Farel et des magistrats, Servet quitt la prison de l'évêché et vient écouter « aux pieds dé messieurs de la justice » l'arrêt de « flétrissure et de mort ».
L'arrêt était long ! 11 se terminait par des invectives, Le malheureux dut en subir toutes les syllabes. EUei tombaient sur son pauvre corps meurtri comme de tisons enflammés, comme des gouttes de fiel sur de plaies vives :
« Le procès fait et formé par devant nos très redoutés seigneurs syndics, juges des causes criminelles de cett^j cité, à la poursuite et instance du Seigneur lieutena de cette dite cité, es dites causes instant
Contre
a Michel Servet de Villeneuve au royaume d'Aragon en Hespagne,
« Lequel premièrement est atteint d'avoir, il y a environ vingt-trois à vingt-quatre ans fait imprimer un livre à Haguenau en Allemagne contre la sainte et indivisible Trinité, contenant plusieurs et grands blasphèmes contre icelle, grandement scandaleux es églises des dites AUemagnes : lequel livre il a spontanément confessé avoir fait imprimer, nonobstant les remontrances et corrections à lui faites de ses fausses opinions par les savants docteurs évangélistes des dites Allemagne.
« Item, et lequel livre a été par les docteurs d'icelles églises d'Allemagne, comme plein d'hérésies réprouvé, et le dit Servet rendu fugitif des dites Allemagne à cause du dit livre (1).
« Item, et n'onobstant cela le dit Servet a persévéré en ses fausses erreurs, infectant d'icelles plusieurs à son possible.
« Item et non content de cela pour mieux divulguer et épancher son dit venin et hérésie d'empuis peu de temps en cà il a fait imprimer un autre livre en cachette dans Vienne en Dauphiné, rempli des dites hérésies, horribles et exécrables blasphèmes contre la Sainte Trinité, contre le Fils de Dieu, contre le baptême des petits enfants et autres plusieurs saints passages et fondements de la religion chrétienne.
« Item a spontanément confessé que en icelui livre, il appelle ceux qui croient en la Trinité, trinitaires et athéistes.
« Item qu'il appelle icelle Trinité un Diable et monstre à trois tètes.
(1) Cette allégation est un mensonge hj-pocrite.
« Item et contre le vrai fondement de la religion chrétienne et blasphémant détestablement contre le Fils de Dieu, a dit Jésus-Christ n'être fils de Dieu de toute éternité,, mais tant seulement depuis son incarnation.
« Item, et contre ce que dit FÉcriture, Jésus-Christ être fils de David, selon la chair, il le nie malheureusement, disant icelui être créé de la substance de Dieu le Père, ayant reçu trois éléments d'icelui, et un tout seulement de la Vierge ; en quoi méchamment il prétend abolir la vraie et entière humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ la souveraine consolation du pauvre genre humain.
« Item que le baptême des petits enfants n'est que invention diabolique et sorcellerie.
« Item et plusieurs autres points et articles, et exécrables blasphèmes, desquels le dit livre est tout farcy, grandement scandaleux et contre Fhonneur et majesté de Dieu, du Fils de Dieu et du Saint-Esprit, qu'est un cruel et horrible meurtrissement, perdition et ruine de plusieurs pauvres âmes, étant par sa dessus dite et détestable doctrine, trahies. Chose épouvantable à réciter.
a Item et lequel Servet, rempU de maUce, intitula icelui son livre, ainsi dressé contre Dieu et sa sainte doctrine évangélique, Christianismi restitutio, qui est à dire restitution du christianisme, et ce, pour mieux séduire et tromper les pauvres ignorants, et pour plus commodément infecter de son malheureux et méchant, venin les lecteurs de son dit livre sous ombre de bonne doctrine.
« Item et oultre le dessus dict livre, assaillant par lettres mesmes nostre foy, et mettant 'peine icelle infecter de sa liaison a voluntairement confessé et recogneu avoir escriptes lettres à ung des ministres de ces te cité (1), dans
(1) L'arrêt fait état des lettres intimes écrites à Calvin et Uvrées par Calvin qui les transforme en crime public digne du bûcher !
laquelle entre aultres plusieurs horribles et énormes blasplièmes contre nostre saincte religion évangélique, il dit nostre évangile estre sans foy et sans Dieu, et que pour un Dieu nous avons ung Cerbère à troys testes.
« Item et a davantage voluntairement confessé que au-dessus du dict lieu de Vienne, à cause diceluy meschant et abominable livre et opinions, il fut faict prisonnier ; lesquelles prisons perfidement il rompit et eschapa.
« Item et nest seulement dressé ledict Servet en sa doctrine contre la vraye religion chrestienne, mais comme arrogant inovateur d'hérésies, contre la papis- TiQUE ET AULTRES (1), si que à Vienne mesmes il eut été bruslé en r'fpijie, et de sesdictz livres cinq hasles bruslées.
« Item, et nonobstant tout cela, estant icy es prisons de cette citée détenu n'a laissé de persister malicieusement en ses dictes meschantes et détestables erreurs, les tâchant soutenir avec injures et calumnies contre tous vrays chrestiens et fidèles tenementiers de la pure immaculée religion chrestienne, les appelant trinitaires, athéistes et sorciers, nonobstant les remontrances à luy désià dès longtemps en Alemagne, comme est dict, faictes, et au mespris des repréhensions, emprisonnements et corrections à luy tant ailleurs que icy faictes, comme plus amplement et au long est contenu en son procès.
« Et Nous sindiques, juges des causes criminelles de ceste cite, ayans veu le procès faict et formé par devant Nous à linstance de notre lieutenant esdictes causes instant contre Toy, Michel Servet de Villeneufve au royaume d'Arragon en Espagne, par lequel et tes voluntaires confessions en noz mains faictes, et par plusieurs foys réitérées, et lez livres devant nous pro-
(1) « Arrogant inovateur d'hérésies contre la papistique ! ! ! »
duietz, nous const et apart Toy Servet avoir dès longtemps mys en avant doctrine faulse et pleinement héréticale, eticelle mettant arrière toutes remontrances et corrections, avoir d'une malitieuse et perverse obstination, persévéremment semée et divulguée jusques à impression de livres publiques contre Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, brefz contre les vrays fondements de la religion chrestienne, et par cella tâché de faire schisme et troble en léglise de Dieu, dont meintes âmes ont pu estre ruinées et perdues ; chose horrible et épouvantable, scandaleuse et infectante, et n'avoir heu honte ny horreur de te dresser toutallement contre la majesté divine et sainte Trinité ; ains avoyr mys peyne et testre employé obstinément à infecter le monde de tez hérésies et puante poison héréticale. Cas et crime dhérésie griefz et détestable^ et méritant griève punition corporelle. A cez causes et autres justes à ce Nous mouvantes, désirans de purger léglise de Dieu de tel infectement et retrancher dy celle tel membre pourry; ayant heu bonne participation de conseil de noz citoïens et ayant invoqué le nom de DieUj pour faire droit jugement, seans pour tribunal au lieu de noz majeurs, ayant Dieu et ses saintes escriptures devant noz yeux, disans au nom du Père, du Filz et du Saint-Esprit par iceste nostre diffînitive sentence, laquelle donnos ycy par escript, Toy Michel Servet, condamnons à debvoir estre lié et mené au lieu de Champel, et là debvoir estre à un pilotis attaché, et bruslé tout vifz, avec ton livre tan escript de ta main, que imprimé jusques à ce que ton corps soit reduict en cendre ; et ainsin finiras tes jours pour donner exemple aux aultres que tel cas voudraient commettre.
« Et à vous, notre lieutenant, commandons notri présente sentence faites mettre en exécution. »
Lorsqu'il eut subi la lecture, la torture de cette sen
tence, OÙ les outrages, les mensonges, les calomnies, aboutissaient à cette conclusion, sous forme d'apostrophe : « Toi, Michel Servet, tu vas être brûlé tout vif avec ton livre tant écrit de ta main (1), que imprimé, jusqu'à ce que ton corps soit réduit en cendre », le malheureux terrifié s'écria que « s'il avait erré, c'était parce qu'il avait voulu rester fidèle à l'Évangile et suivre les enseignements de l'Écriture ». Il supplia qu'on le fît périr par le glaive. A ce moment Farel intervintpour lui demander de renier sa doctrine antitrinitaire s'il voulait obtenir la faveur d'avoir la tête coupée. Ce genre de tendresse, le seul dont Calvin d'abord, Farel ensuite se soient montrés capables, a provoqué chez quelques-uns des panégyristes du Picard un sentiment voisin de l'admiration. Il est douteux, cependant que la postérité en sache gré à ces hommes de l'Évangile et il est d'une macabre ironie de féliciter quelqu'un d'avoir, pour toute humanité, hésité entre le sang répandu et le corps réduit en cendres.
Le martyr refusa le marché proposé par Farel.
Il aima mieux mourir dans les flammes que renoncer à l'intégrité de ses convictions.
La marche à la mort fut lente. Farel conduisait le martyr au bûcher et le tourmentait de ses colériques exhortations. Dans une lettre adressée au pasteur de Bienne, l'ami de Calvin raconte que « le condamné était acheminé vers le lieu du supplice ^), lorsque a quelques-uns des frères rexcttèrent à avouer franchement sa faute et à maudire ses erreurs ». Servet répliqua qu'il souffrait la mort injustement et qu'il « priait Dieu d'être miséricordieux envers ses accusateurs ». Sur quoi, ajoute Farel dans son récit, <( je lui dis aussitôt : Com-
(1) Allusion au manuscrit adressé par Servet à Calvin, à titre confidentiel.
ment!... après avoir commis le plus grave des péchés tu te justifies? Si tu continues ainsi, je t'abandonne au jugement de Dieu et ne t'accompagnerai pas plus loin. J'avais résolu de ne pas te quitter jusqu'à ce que tu eusses rendu le dernier soupir. » Servet ne répondit que par le silence à cette cruauté.
Le cortège traversa la place du Bourg-de-Four, monta la rue Saint-Antoine et se dirigea par le sud vers Champel. Les archers entouraient la victime et son dévot tourmenteur Farel. En avant marchaient le seigneur lieutenant et le saultier, tous les deux revêtus des insignes de leur charge. La foule suivait : la mort d'un homme est aussi un spectacle.
Pendant le trajet, le martyr répétait : « 0 Dieu, conserve mon âme; ô Jésus, fils de Dieu éternel, aie pitié de moi! » Il demandait grâce pour ses manquements, son ignorance, et, à plusieurs reprises, il invita la foule à prier pour lui.
On arriva vers deux heures de l'après-midi à la colline où était dressé le bûcher, Servet devenu silencieux^ Farel toujours menaçant. Devant le bûcher le condamna s'agenouilla et se mit en prières.
Pendant qu'il priait, Farel haranguait les assistà"ats ;
— « Vous voyez, leur disait-il, de quelle grande force dispose Satan quand il s'empare de quelqu'un. Cel homme est très savant, et peut-être a-t-il cru bien faire, Mais maintenant il est au pouvoir du Diable, ce qu peut arriver à chacun de vous (1). »
Le persécuté de toutes les Églises, ayant fini de recommander à Dieu et d'implorer le ciel muet et inu' tile, se redressa. Farel, convertisseur farouche et san
(1) Mosheim, Histoire du célèbre médecin espaf/nol, Miel Servet, d'après une relation de la mort de Servet pâme peu temps après la tragédie de Champel.
pitié, l'exhorta, de nouveau, k confesser ses erreurs devant le peuple.
— « 0 Dieu! ù Dieu! », reprit Servet et il retomba dans un silence qu'interrompaient seuls ses gémissements.
Farel insista : — « N'as-tu rien autre à dire?... » Le martyr reprit : — «Que puis-je parler d'autre chose que de Dieu? »
Farel aurait voulu que le martyr donnât à la théologie de Genève, à son bon frère Calvin, joie et gloire en reconnaissant le dogme de la Trinité.
Le bûcher était là : au milieu le pieu se dressait auquel le bourreau devait attacher le patient. Servet fit signe qu'il refusait de renier sa croyance et marcha au supplice.
Le bourreau lui lia les mains, l'attacha au poteau par une chaîne de fer, passa autour de son cou une corde épaisse qui faisait quatre ou cinq tours et fixa sur son flanc le livre que Calvin avait dénoncé à l'inquisition de Vienne et le manuscrit que Servet avait envoyé au Réformateur, pour en avoir son avis « fraternel >> et à titre de communication confidentielle. Le bourreau mit sur la tète du martyr une couronne de feuillage enduite de soufre. .Servet demanda à l'exécuteur des volontés calvinistes de le faire souffrir le moins longtemps possible. Celui-ci mit le feu en face du patient, ensuite tout autour de lui.
En se voyant enveloppé de flammes, Servet poussa un cri si horrible qu'il glaça d'épouvante la foule.
La mort fut lente à venir. Il avait plu dans la matinée et le bois était encore humide.
Le martyr souffrit longtemps, répétant d'une voix lamentable : — « Jésus, fils du Dieu éternel, ayez pitié de moi. »
Les cieux restèrent sourds à cet appel, mais la posté-
rite l'entendra et prendra en pitié et en tendresse le supplicié de la « Rome protestante ».
Les gens du peuple, témoins du crime calviniste, furent troublés, émus. Quelques-uns allèrent, dit-on, chercher du bois mort et le jetèrent dans le bûcher, afin d'en aviver la flamme et de rendre plus courte l'agonie, de la victime.
Après une demi-heure d'affreux tourments, Servet expira...
On lit dans le registre de la Vénérable Compagnie des pasteurs, à la date du 27 octobre 1553 :
a Vendredi, vingt-septième jour d'octobre, mes Seigneurs ayant reçu l'avis des Églises de Berne, Bâle,, Zurich et Schaffhouse touchant le fait de Michel ServetJ condamnèrent le dit Servet à être mené à Champel et] là à être brûlé tout vif. Ce qui fut fait sans que le dit] Servet ait donné aucun indice de repentance de ses] erreurs. »