‹ Michel Servet et CalvinChapitre 44 sur 49 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

AUTOUR d'un BUCHER

La mort du martyr n'apaisa pas le ressentiment de Calvin. Elle aviva, au contraire, sa cruauté, augmenta sa morgue et lui inspira la page abominable où il diffame les derniers moments de sa victime :

« Afin, écrivit-il, que les disciples de Servet ou des brouillons semblables à lui ne se glorifient point en son opiniâtreté furieuse, comme si c'était une constance de martyr, il faut que les lecteurs soient avertis qu'il a montré en sa mort une stupidité brutale, dont il a été facile de juger que jamais il n'avait parlé ni écrit à bon escient, comme s'il eût senti de la religion ce qu'il en disait... Quand ce vint au lieu du supplice, notre bon frère monsieur Guillaume Farel eut grand'peine à arracher ce mot, qu'il se recommandât aux prières du peuple, afin que chacun priât avec lui. Or, cependant, je ne sais en quelle conscience il le pouvait faire, étant tel qu'il était : car il avait écrit de sa main la foi qui règne ici être diabolique, qu'il n'y a ni Dieu, ni Église, ni chrestienté, pour ce qu on y baptise les petits enfants. Comment donc est-ce qu'il se conjoignait en prières avec un

peuple duquel il devait fuir la communion et Tavoir en horreur? Servet priait comme au milieu de TÉglise de Dieu. En quoi il montrait bien que ses opinions ne lui étaient de rien. Qui plus est, combien qu'il ne fit jamais de dire un seul mot pour maintenir sa doctrine ou pour la faire trouver bonne, je vous prie, que veut dire cela, qu'ayant liberté de parler comme il eût voulu, il ne fit nulle confession ni d'un côté, ni de l'autre, non plus qu'une souche de bois? // ne craignait ]:) oint qu on lui coujmt la langue^ il ii était point bàillojiné (1), on ne lui avait point défetidu de dire ce que bon lui semblerait. Or, étant entre les mains du bourreau, combien qu'il refusât de nommer Jésus-Christ fils éternel de Dieu, en ce qu'il ne déclara nullement pourquoi il mourait, qui est-ce qui dira que ce soit une mort de martyr?... »

Emile Saisset. Barni, le professeur Hériot de Lyon ont éloquemment relevé le défi du bourreau de Servet. Qui est-ce qui dira que la mort du supplicié de Champel soit une mort de martyr, c'est « moi qui le dirai, ô Calvin, s'écrie Barni, et avec moi le dira quiconque n'est pas aveuglé comme vous par le fanatisme et par l'orgueil. Oui, ne vous en déplaise, Servet fut un martyr et il mourut en martyr. Un mot dé rétractation pouvait le sauver, et ce mot, ni vous, ni votre bon frère Farel ni personne ne put le lui arracher. Il pouvait faire ce que fit plus tard, à Genève, Valentin Gentilis, cette autre victime qui, pour échapper à la mort, rétracta son opinion sur la Trinité et brûla de sa main le livre où il avait déposé sa doctrine ; Servet, en face delà mort même et du plus affreux supplice, ne voulut rien rétracter. Et vous ne voulez pas qu'on appelle cela une constance de martyr et cette mort une mort de martyr ! Il est vrai que ce

(1) Le professeur Hériot, après avoir souligné cette ithrase c dont l'atrocité fait frémir », ajoute : « C'est là, sans doute, ce que les admirateurs de Calvin appellent sa magnifique ironie ! »

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n'est point la coutume des bourreaux dé rendre hommage à leurs victimes . »

Si le supplice de Servet n'inspira à son meurtrier ni regret, ni remords, il valut à la littérature homicide du seizième siècle un hvre qu'un écrivain protestant, M. Ferdinand Buisson, ose appeler « un fier et magistral traité, où Calvin ne songe pas à plaider sa cause, mîtis à venger l'honneur de Dieu » (1).

Celte œuvre de provocation au massacre des hérétiques peut devenir le bréviaire des tyrannies et des inquisitions. Elle fut publiée quelques mois après la tragédie de Champel. Afin de lui donner plus d'autorité, Calvin la fit signer par tous les ministres de Genève. Elle porte ce titre suggestif : Déclaration pour maintenir la vraye finjque tiennent tous les chrétiens de la Trinité des per^

'iines en un seul D'i'iu. Par Jean Calvin. Contre les I reurs détestables de Michel Servet Espaignol. Où il est

nssi montré qu'il est licite de punir les hérétiques : et qaà bon droict ce meschant a esté exécuté par justice en la ville de Genève. Chez J. Crespin, à Genève, MDLIII.

On doit recommander particulièrement la lecture de ce traité à tous ceux qui, de bonne foi, s'imaginent — dupes d'un mensonge trop souvent répété — que la Réforme du seizième siècle est la « mère des libertés modernes ». Elle fut, au contraire, là où elle dominait, l'implacable exécutrice des violences les plus atroces, la conseillère, — partout où sa voix était écoutée, — des pires oppressions. Calvin, écrivant au régent d'Angleterre, pendant la minorité d'Kdouard VI, lui prêche le massacre et l'extermination : « A ce que j'entends, monseigneur, vous avez deux espèces de mutins qui se sont élevés contre le roy et l'État du royaume : les uns sont

(1; ^Sébublien Casteldon, sa rir ci son œuvre, par Ferdinand Buisson, tomp II, p. i'h

gens fantastiques qui, sous couleur de l'Évangile, voudraient mettre tout en confusion ; les autres sont gens obstinés aux superstitions de l'Antéchrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'être réprimés par le glaive qui vous est commis, vu qu'ils s'attaquent non seulement au roy, mais à Dieu qui Va assis au siège royal, et vous a commis la protection tant de sa personne comme de sa majesté. »

Commentant et illustrant par des exemples empruntés à la Bible ces exhortations à user du glaive, Calvin propose à son royal correspondant d'imiter le saint roi Josias que Dieu loua « pour avoir aboli et raclé tout ce qui ne sert qu'à nourrir superstition », et à ne pas ressembler aux rois qui, '< ayant abattu les idolâtres, n'ont pas raclé tout entièrement », et ont laissé debout « chapelles et lieux de folles dévotions ».

Luther, bien qu'il fût d'intelligence plus généreuse et de tempérament plus débonnaire; avait aussi fait entendre la parole de colère et d'écrasement : « Les paysans, avait-il écrit, à propos de leur révolte contre les princes et les seigneurs, en appellent à la force. 11 ne s'agit plus de les exhorter à la paix. Tout homme a le droit de courir sur eux comme sur un voleur de grand chemin. Frappe ici qui peut frapper ! On court sur un chien enragé et on le tue. Le temps de la miséricorde est passé. C'est le temps du glaive et de la colère... »

Le temps du glaive! Pour Calvin le temps du glaive était d'aujourd'hui et de demain. Le christianisme marchait à l'anéantissement, si l'esprit humain restait libre et si ses audaces et ses prétentions n'étaient pas réprimées par le bourreau. Pour faire sortir d'une telle doctrine la liberté, il faudrait établir et montrer que la fraternité humaine a été fondée sur la terre par Caïn le jour ou il tua Abel. Ce second paradoxe ne serait pas

plus extravagant que le premier. Il a, cependant, tenté quelques personnes.

Que pour l'existence et le triomphe du christianisme la prison, le glaive et le bûcher fussent indispensables, Calvin le démontre en de longs raisonnements dans le livre où il fait Tapologie de l'exécution de Servet. Qu'il estimât que rien ne demeurerait de Dieu, de Jésus- Christ et de la Bible dans un pays où les affirmations hétérodoxes ne seraient pas réprimées par le glaive, c'est ce que ce « créateur des libertés modernes » affirme expressément : « Il y a, dit Calvin, un fantastique qui contrefait le philosophe en sa tanière, lequel, appelant Servet son bon frère, dit qu'il ne faut point punir les hérétiques, pour ce que chacun amène telle exposition que bon luy semble sur TEscriture, et que la vérité est comme cachée dedans nuées obscures. Ainsi, ce bon théologien aime mieux effacer la foi du cœur des hommes que souffrir qu'on punisse ceux qui la renversent : car quelle" religion demeurera plus au monde? quelle marque y aura-t-il pour discerner la vraye Église? Brief, que sera-ce de Dieu et de Jésus-Christ si la doctrine est incertaine et comme mise en suspens? Et quel opprobre fait-on à Dieu en disant qu'il a tellement entortillé son langage en l'Ecriture saincte, qu'il ne s'est faict que jouer des hommes, leur tenant le bec en l'eau? Or, si nous n'avons religion certaine et résolue en l'Escriture saincte, il s'ensuivra que Dieu nous a voulu occuper en vain par je ne sçay quelles fallaces, comme s'il nous parloit des cocquecigrues. Que restet-il à telles gens, sinon d'anéantir l'Escriture saincte, pour avoir un chemin plus court d'imaginer tout ce qui leur viendra en la teste? Cependant on voit clairement que ce que j'ay dict cy-dessus est trop vray, à savoir que tous mocqueurs de Dieu et gens desbordés à impiété, et pareillement tous mutins, en débattant que

les princes et magistrats ne doivent point maintenir par glaive la vraye religion, plaident leur cause particulière, prétendans d'avoir congé de troubler tout le monde sans en estre repris, ne qu'on leur face sentir qu'ils font mal (1). »

A l'appui de ses doctrines d'asservissement de la pensée et de l'extermination des hérétiques par l'autorité royale, armée du glaive de Dieu, Calvin cite l'ancien et le nouveau testament, les prophètes et Jésus-Christ. Il donne la Bible pour piédestal à l'échafaud.

Selon lui, il faut être inspiré par Satan pour soutenir qu'un crime aussi effroyable que le crime de Servet ne devait pas être puni de mort. « Est-ce qu'en effet, écrit-il, Christ ne nous est pas représenté dans les psaumes comme armé d'un sceptre de fer pour briser la tête de ses adversaires?... Est-ce que Nabuchodonosor n'est pas loué par Daniel pour avoir publié un édit contre les blasphémateurs du nom de Dieu?... Est-ce que Dieu n'a pas ordonné à son peuple de lapider quiconque chercherait à le détourner du vrai culte?... Est-ce qu'il n'a pas commandé de brûler la maison du coupable?... »

Crânes brisés, blasphémateurs lapidés, maisons livrées aux flammes, voilà ce qu'exige la Bible ! Le Christ est un casseur de têtes et Nabuchodonosor fut agréable à Dieu.

Par cette exégèse subtile et profonde, Calvin prépa rait. évidemment, la déclaration des droits de l'homme et le triomphe des libertés modernes. De même Bèze p aussi Mélanchthon.

Car Mélanchthon — le doux Mélanchthon — fut i| des premiers à se réjouir du meurtre de Servet <' L'Église, écrivit-il à son cher frère Calvin, te rend e

fl) Déclowalion, p. 16 et 17.

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te rendra grâces dans la postérité. Vos magistrats ont agi avec justice en mettant à mort ce blasphémateur. »

Le doux Mélanchthon calomniait la postérité. Elle n'a pas rendu grâces à Calvin ; elle a frémi d'indignation devant l'assassinat théologique accompli à Champel. Aucune des tragiques exécutions religieuses dont le seizième siècle est rempli, déclare l'historien Henri Martin, n'a laissé aux âges suivants une « impression d'horreur aussi forte. Les furieuses vengeances exercées contre le violent communisme anabaptiste s'expliquent, jusqu'à un certain point, par l'acharnement de la lutte et par les passions politiques, tandis qu'ici la persécution frappant la spéculation pure, égorgeant l'idée inoiïensive, apparaît dans tout ce qu'elle a de hideux (1). »

Il y eut, cependant, des protestations contre la doctrine de l'emploi légitime et nécessaire du glaive à l'égard des hérétiques. Des voix s'élevèrent pour flétrir les meurtriers de Servet. Ces voix furent plus nombreuses que ne l'ont prétendu les historiens calvinistes, désireux de montrer que Calvin n'avait fait qu'obéir à l'esprit de son siècle, et que son crime fut le crime de tout le monde. Rien qu'à Genève et en Suisse, parmi les écrivains, et même les pasteurs, on compte plus de vingt protestataires. Il est vrai qu'ils furent tous persécutés, décapités ou bannis par les calvinistes triomphants et que nulle Église ne les approuva.

Il y eut les deux fils de Philibert Berthelier, l'un exilé, l'autre mis à mort; il y eut Perrin qui n'échappa au glaive que par la fuite ; il y eut le pasteur Zébédée de Nyon, que Calvin dénonça aux seigneurs de Berne « comme ayant écrit en faveur de l'exécrable hérétique Servet »; il y eut le jurisconsulte Mathieu Grimaldi, do

(1) Henri Martin, Histoire de France, t. YIII, p. 486.

Padoue, exilé, lui aussi ; il y eut Henri de La Mar, alors doyen des pasteurs genevois ; il y eut Blandrata, médecin de Saluées, établi à Genève et contraint à s'enfuir ; il y eut Gribaldi, Gentilis, Aymé Maigret, Paul Alciat, contre qui Calvin obtint une sentence de cassation de bourgeoisie et de bannissement perpétuel sous peine de mort.

Il y eut, à Bâle, des « fidèles » qui, au rapport du médecin Gratorali, blâmèrent le supplice infligé à Servet ; il y eut Bernardino Ochino ; il y eut Vergerio que la « tragédie » de Champel épouvanta ; il y eut le grammairien Collinet, dénoncé par Calvin au Conseil de Genève ; il y eut l'Espagnol Alphonse Lyncart de Tarragone qui, dans son Apologie pour Michel Servet, apostrophe le Picard avec virulence et vitupère Genève où brillent les flammes et où le glaive est vigilant ; il y eut le Sicilien Camille Renato qui souffleta le persécuteur de sa colère : « Ta cruauté, 6 Calvin, est digne des bêtes féroces. Ne vois-tu pas que Terreur subsiste et s'étend quand on fait périr l'homme ? Non, Dieu, ni son esprit, n'ont point conseillé de telles actions ! » Il y eut Minus Celsi de Sienne, en 1577, qui fit imprimer le De hœreti*. cis capitali supplicia non afficiendis ; il y eut Timprimeur; Gast qui disait « Servet avoir été un homme de bien,' qu'à l'appétit d'un homme on a fait mourir » ; il y eut le Néerlandais David Joris qui écrivit aux magistrats d rendre Servet à la liberté ; il y eut Cellarius, professeu en théologie à Bàle. Il y eut Lélio Socin qui écrivi dans sa Confession de foi — 15 juillet 1555 — : « Ces justement parce que je blâme la doctrine de Servet qu j'eusse préféré l'en voir guéri plutôt que de voir cett doctrine brûlée avec lui. » Il y eut avec Lélio plusieurs Italiens qui osèrent prendre le parti du martyr espagnol, et, comme Lélio, proclamèrent « qu'il faut être indulgent pour celui qui est dans l'erreur, mais croit sincè-

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rement mener les hommes à la vérité ». Il y eut le tisseur de soie Hans Wyss, et, un peu plus tard, le neveu de Lélio, Fauste Socin, puis ses disciples qui, tous, affirmèrent que personne n'avait le droit d'enlever aux croyants la sainte liberté dont Dieu a ordonné l'usage, — la liberté qui est nécessaire pour « grandir dans la connaissance des choses divines » et pénétrer, par l'examen, « le sens vrai des passages obscurs de la Sainte Écriture ».

Il y eut Guillaume Du Bois, emprisonné à plusieurs reprises, mis aux fers, puis condamné à l'amende honorable, en chemise, nu-pieds, torche au poing, et au bannissement ; il y eut Mathieu Antoine, condamné à crier merci et banni à perpétuité, sous peine du fouet, pour avoir dit qu'il ne fallait pas brûler les hérétiques ; il y eut Antoine d'Argilières, torturé à plusieurs reprises, puis décapité, sa tète clouée au gibet pour avoir, à Pont-de-Veyle, en Bresse, pris en chaire le parti de Servet contre Calvin ; il y eut surtout l'héroïque et savant Castellion, que la jalouse hostilité du Picard avait forcé à se démettre de ses fonctions de recteur des écoles et à quitter Genève.

Castellion mérite mieux qu'une simple mention. Il fut au seizième siècle, contre Calvin et pour Servet, la voix éloquente de la conscience éternelle.

Né, en 1515, au bourg de Saint-Martin-du-Fresne, près de Nantua, de parents très pauvres, il sut, par son énergie, son travail obstiné acquérir des connaissances presque encyclopédiques et devenir l'un des hommes les plus instruits d'un siècle de savants. Ayant rencontré Calvin à Strasbourg, en 15 U), il se lia avec lui. Bien des années après rette rencontre en Alsace, le Picard lui reprocha, avec sa bassesse de sentiments habituelle, et son habituelle insolence de langage, de l'avoir nourri : « quum te domi meœ aluerim.., » Castellion ré-

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pliqua dignement : « J'ai vécu sept à huit jours au plus; dans ta maison à Strasbourg. Une dame française denoble naissance mademoiselle Du Vçrger, ayant désiré s'y établir avec son fils et un serviteur de ce dernier/ et ton logis se trouvant insuffisant, tu me prias de leur céder la place etjj'accédai à ton désir, après t'avoir, payé ma dépense. Plus tar^ un de mes compatriotes, attaché à ton service, Jean Chevant, étant tombé malade, je fus appelé par les tiens auprès de lui et le soignai, jusqu'à sa mort, vivant de ton pain, environ sept jours. Depuis je n'ai jamais mis à contribution ton hospitalité. »

En 1541 Gastellion vint occuper à Genève la chaire de Mathurin Gordier au collège de Rives où se formait la jeunesse. Ce fut, dans toute l'étendue du mot, un maître admirable. Instruit comme pas un, connaissant à merveille le latin, le grec et l'hébreu, de mœurs pures, de caractère affectueux : il réalisait l'idéal de l'éducateur. Si l'intolérance de Calvin ne l'avait chassé de Genève, il aurait introduit au collège des méthodes libérales dont la science aurait largement profité. Car, en matière d'enseignement, comme en toutes choses, l'influence de Calvin fut, à bien des égards, nuisible aux progrès scientifiques. Ceci est une vérité méconnue, ou volontairement passée sous silence, par les thuriféraires de l'étroit théologien. Mais quiconque, en ces matières, est en état de juger et ose parler sincèrement, souscrira à cette conclusion de M. A. de Candolle dans son Histoire des sciences :

<c En général les gouvernements confondent beaucoup trop l'enseignement avec le progrès des sciences, plusieurs croient avoir tout fait en créant des écoles, des universités. Ils ne comprennent pas qu'en gênant ces institutions dans les méthodes ou le choix des professeurs, ils font quelquefois, plus de mal que de bien.

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Us ignorent à quoi degré la science vit de liberté et du travail individuel des maîtres Pt des élèves en dehors des leçons.

«■ L'histoire de la petite république de Genève est curieuse comme démonstration des effets de l'autorité. Pendant près de deux siècles (1535 à 1725) les principes absolus des premiers réformateurs ont régné complètement chez les laïques et les ecclésiastiques. L'instruction était imposée par la religion. Presque tous les citoyens passaient par le collège et beaucoup d'entre eux suivaient les cours spéciaux de l'académie ;

MAIS PENDANT TOUTE CETTE PÉRIODE AUCUN GENEVOIS NE s'est DISTINGUÉ DANS LES SCIENCES. »

Durant les moments de répit que l'enseignement lui laissait, Castellion traduisit le Nouveau Testament. Cette traduction déplut à Calvin, et ce qui lui déplut bien davantage, ce fut l'indépendance d'idées du professeur. Castellion avait sur le Cantique des cantiques une opinion qui est la vérité même, mais qui n'était pas l'opinion de Calvin, à savoir que cette œuvre de galanterie hébraïque est un écrit profane et non une mystique allégorie. Il se refusa également à admettre l'opinion commune sur la descente de Jésus aux enfers. En ceci encore sa science dépassait celle du Réformateur. Il arrivait à Castellion ce qui était arrivé à Servet : l'un et l'autre, dans les discussions théologiques, se montraient plus renseignés ou plus perspicaces que leur orgueilleux persécuteur.

Castellion, plus profondément érudit que Calvin, s'était attiré par ses écrits un renom de libéralisme. Il professait des doctrines de tolérance et les professait avec talent. Il demandait, pour ceux qui croient en Christ, le droit de servir Dieu « non selon la foi d'autrui, mais selon leur foi propre ».

Proscrit de Genève, ayant sacrifié à l'indépendance

de ses opinions la situation heureuse qu'il occupait au collège de Rives, il vécut, pendant des années, dans la pauvreté, occupé d'humbles et obscurs labeurs, chargé de famille, manquant quelquefois de ce pain que le Réformateur se vantait de lui avoir donné jadis, cherchant dans la culture d'un jardin attenant à sa maison délabrée, dans la pêche du bois flottant sur le Rhin, un moyen d'augmenter les maigres ressources qui lui permettaient de nourrir — ou à peu près -^ sa femme et ses enfants. Ses ennemis théologiques l'accusèrent d'avoir eu recours au vol parce qu'il avait harponné des morceaux de bois que le Rhin emportait en sa course...

Il leur répondit : « Vous m'accusez de vol ! Ah ! sans doute, vous n'ignorez pas la pauvreté à laquelle j'étais réduit, non par ma faute, mais par un effet de vos calomnies, lorsque, ces dernières années, j'étais occupé de cette traduction des Saints Écrits, qui ne m'a valu que la haine et l'envie de ceux desquels j'avais droit d'attendre un autre sentiment. Gomme donc j'étais si entièrement à cette étude, que j'aurais mieux aimé mendier que l'interrompre, et que ma maison était située au bord du Rhin, je m'armais quelquefois d'un harpon pour saisir au passage les bois entraînés par le courant du Qeuve et qui devaient réchauffer ma froide demeure. C'est là ce que vous appelez un vol, par une, interprétation que ne recommandent ni la bienveillance ni la vérité ! Mais ces bois sont à tous, et ils appartiennent au premier occupant... Un jour même que la Birse débordée entraînait dans le Rhin les bois flottants confiés à son cours, et que plus de deux cents hommes étaient occupés à les ramener sur la rive, monté sur un bateau avec quatre de mes amis, j'ai recueilli sept mesures de bois, pour lesquelles j'ai reçu, ainsi que mes compagnons, outre ma part de bois, quatre sols du

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magistrat, non en récompense d'un vol mais comme prix d'un travail dont je n'ai point à rougir. »

Le diffamateur de Castellion, c'était Calvin lui-même — Calvin qui avait eu l'infamie d'écrire en interpellant son persécuté : « Est-ce la fatalité ou ta libre volonté qui te poussait, quand, dans ces dernières années, tu avais un harpon à la main pour voler le bois dont tu chauffais ta maison?... Il est constant, et cela suffit pour ta condamnation, que, le sachant et le voulant, tu as fait un gain criminel au préjudice d'autrui. »

Bien rente, tyran redouté de tous, Calvin avait bonne grâce à faire grief à un pauvre savant de n'avoir pas laissé mourir de froid sa famille. « Tu m'accuses de vol, continue Castellion dans sa réponse au calomniateur ; tu sais bien que tu manques non seulement à la vérité mais à la vraisemblance. Est-ce qu'il est vraisemblable, en effet, que quelqu'un s'imagine pouvoir voler du bois avec un harpon, en plein Bâle, sans être vu?... Toi, toi qui me connais, tu as pu accueillir de semblables ignominies! Quant à penser que, dans un livre destiné au public, tu viendrais à les répandre, à les attester devant la postérité, non, j'en prends Dieu à témoin, je ne l'aurais pas cru, — quoique je te connaisse. »

Cotte fierté d'accent, cette vengeresse éloquence d'honnête homme calomnié, cette ironie si dignement méprisante se retrouvent dans tous les écrits de Castellion.

Tel était l'homme à qui Théodore de Bèze donne un rôle d'ambitieux ridicule, cupide et ignoble dans sa Farce du pape malade et tirant à sa finy et à qui il attribue ce propos : « Je suis prêt à faire pour de l'argent tout ce qu'on voudra contre les calvinistes, bullin- Igéristes et huguenots ». Tel était l'homme que Calvin,

qui il reprochait la plus honorable des pauvretés, ce qui lui valait cette nouvelle réplique de Castellion :

« Tu m'appelles blasphémateur, méchant, calomniateur ; tu me compares à un chien aboyant, plein d'ignorance et d'impureté, tu m'accuses d'être le corrupteur des Saints Ecrits, le contempteur de Dieu et de toute religion, et tu termines cette énumération par ce vœu : Compescat te Deus, Satan ! Bel exemple de gravité apostolique et de chrétienne urbanité ! Toutes ces injures et d'autres plus graves (si tu en trouves), je les accepte et suis prêt non seulement à les supporter mais à m'en faire gloire par la grâce du Christ qui me fortifie... Mais le Christ ne sera pas toujours crucifié entre deux brigands, et la vérité sortira du tombeau où elle est ensevelie... »

Le crime de Castellion était grand : il avait protesté contre la condamnation de Servet; il avait affirmé le droit à la liberté des croyances, l'horreur de la persécution, dans un livre en réponse à l'opuscule de Calvin sur la nécessité de châtier les hérétiques par le glaive. Lorsque, affirmait Castellion, les Genevois ont mis à mort Servet, ils n'ont pas prouvé une doctrine, ils n'ont fait que tuer un homme. « Servet n'ayant combattu: Calvin qu'avec des raisons et par des écrits, c'est avec les mêmes armes qu'on aurait dû combattre Servet. i On dissipe les ténèbres par la lumière, non par le^ supplices. »

L'œuvre de conscience écrite par Castellion, qui eu^J plusieurs amis pour collaborateurs (il n'était donc pas; tout entier avec les assassins, l'esprit du siècle), parut cinq mois après le supplice de Servet. Elle portait cette épigraphe empruntée à Fépître aux Galates : Celui qui; est né selon la chair, persécute celui qui est né selon> l'esprit. Dans l'édition française (rarissime et qu'orf devrait bien réimprimer), elle a ce titré prometteur

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« Traité des hérétiques, à savoir si on les doit persécuter, et comment on doit se conduire avec eux, selon l'avis, opinion et sentence de plusieurs auteurs tant anciens que modernes. Grandement nécessaire en ce temps plein de troubles et très utile à tous, principalement aux princes et magistrats pour connaître leur office, en une chose périlleuse et difficile. Se vend à Rouen, par Pierre Freneau, près des Cordeliers, 1554. »

Dès l'avant-propos, sous forme de lettre adressée au duc Christian de Wurtemberg, Castellion dénonçait les pratiques sanguinaires et l'homicide pédantisme des calvinistes.

Eh quoi! c'était cela la religion chrétienne! Non! ce n'était que l'œuvre et la doctrine d'un fanatique, ivre d'orgueil et de domination. De quel droit pourchassaitil à mort les hérétiques? Et qu'est-ce qu'un hérétique? J'ai longtemps cherché, dit CasteUion, et j'ai trouvé ceci : l'hérétique, c'est l'homme qui pense autrement que nous. Toutes les sectes s'anathématisent, de sorte qu'un homme réputé orthodoxe dans tel pays, telle cité, devient hérétique ailleurs, et que, pour vivre en sûreté, on devrait professer autant de religions qu'il y a de sectes et de villes.

Que produit cette intolérance, que produit-elle sinon la désolation, la sécheresse de cœur et la cruauté?

« La piété et la charité, continue Castellion, sont oubliées, et notre vie s'écoule au milieu de querelles et désordres sans fin. On dispute non de la voie qui mène au Christ, c'est-à-dire des moyens d'amender notre vie, mais du rang et de l'office du Christ lui- |mùme, de son séjour, de son rôle, de la place qu'il |0('cupe à la droite du Père, de son unité avec lui, ou

lien encore de la Trinité, de la prédestination, du libre irbitre, de Dieu, dos anges, de l'état des âmes après la

Lort et d'autres questions de cette nature.

« La connaissance ne suffit pas à rendre l'homme meilleur. Paul a dit : « Quand même je connoîtrois « tous les mystères, si je ne possède pas la charité, je « ne suis rien. » Mais les hommes, enflés de leur science ou de la vaine opinion qu'ils en ont, se jugent avec mépris les uns les autres. L'orgueil engendre le mépris, qui amène la persécution, en sorte que nul ne peut endurer la plus légère contradiction de la part d'autrui ; et quoiqu'il y ait aujourd'hui presque autant d'opinions qu'il y a d'hommes, il n'est pas une secte qui ne condamne les autres et ne réclame l'empire pour elle seule. De là les exils, les prisons, les bûchers, les tortures et ce lamentable appareil de supplices qui affligent chaque jour notre vue pour le simple délit d'opinions qui déplaisent aux puissants de la terre sur des questions controversées pendant des siècles et encore aujourd'hui pendantes. Que s'il est un homme qui veut se procurer une robe blanche, c'est-à-dire vivre dans la pureté, pour peu qu'il professe une opinion particulière, on se coalise contre lui, on l'accuse, on le déclare hérétique ; on entasse lesplus odieuses accusations sur "sa tête, on le déchire et on le défigure tellement par la calomnie que l'écouter seulement devient un crime. »

L'apôtre de la tolérance conclut en une page émouvante et restée célèbre :

« Je vous le demande, qui voudrait être chrétien, lorsqu'il voit des hommes qui se réclament de ce nom traînés au supplice et traités plus cruellement que des larrons et des brigands ? Qui ne croirait que le Christ est un Moloch ou quelque divinité impitoyable qui ré- I clame sur ses autels des victimes humaines ? Qui voudrait enfin servir le Christ à telle condition que s'il ose, au milieu des innombrables controverses de ce temps, diff'érer de ceux qui ont le pouvoir en main, il soit brûlé plus impitoyablement que dans le taureau de Phalaris,

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quand même il crierait à pleine voix, au milieu des flammes, qu'il croit en Jésus et qu'il met son espoir en lui !... 0 Christ, Roi et Créateur du monde ! tu vois ces choses, et les supportes! Es-tu donc devenu si diff'érent de toi-même? Lorsque tu vivais sur la terre, nul n'était plus doux, plus clément, plus patient que toi. On eût dit la brebis muette entre les mains de celui qui la tond. Frappé, meurtri, conspué, moqué, couronné d'épines, crucifié entre deux brigands, tu n'avais que prières pour tes bourreaux ! N'es-tu plus le même aujourd'hui ? Ordonnes-tu que ceux qui entendent tes préceptes et tes commandements autrement que nos maîtres soient noyés, décapités, coupés en morceaux, brûlés à petit feu, livrés aux plus cruelles tortures? Prends-tu plaisir à de tels sacrifices?... Si tu fais ces choses, ô Christ ! ou, si tu les approuves, que laisses-tu donc à faire au démon ? En quoi diffères-tu de lui ? »

Calvin ne voulut pas que le livre où on lui déniait le droit de faire périr, par le glaive du prince, ou le feu des bûchers, ceux qui pensaient autrement que lui, demeurât sans réponse. Il s'inquiéta tout d'abord de connaître le nom (le De non comburendis hœreticis ayant paru sous un pseudonyme) de l'auteur ou des auteurs du livre. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans cette œuvre de mansuétude et de tolérance le style et les idées de Castellion. Il communiqua cette découverte à' ses amis de Poitiers dans une lettre où il injurie « le fantastique Castellio » dont « les livres et les cahiers ont été condamnés à Bàle avec défense de les publier sous peine de la tête ». Le glaive, encore le glaive !

Le glaive et le bûcher : car le Réformateur est partisan décidé du supplément de réfutation intellectuelle qui s'appelle le feu. Il entend qu'on brûle. Affirmer que les hérétiques ne doivent point passer par la flamme (De non comburendis h/ereticis) et être réduits en cendre,

2/î MICHEL SERVET ET CALVIN

c'est offenser son christianisme, <^ être animé 4p l'esprit de Satan » et « dégorger » les pires blasphèmes. Il le dit crûment à propos des idées de tolérance de Castellion et des amis^ de Castellion :

a ... Ils ont conspiré en une chose qu'on ne doit point punir les hérétiques! Et c'est afin d'avoir licence de dégorger tout ce que bon leur semblera. Car telles gens seraient contents qu'il n'y eût ni loi, ni bride au monde. Voilà pourquoi ils ont bâti ce beau livre : De non comburendis hœrelicis... C'est bien le moins, cependant, que les Seigneurs auxquels Dieu a donné glaive et autorité ne permettent point qu'on blasphème en : leur ville contre la foi en laquelle ils sont enseignés. Mais il va bien que les chiens qui aboient tant après nous, ne nous peuvent mordre. »

Pour ce dernier détail Calvin a raison : il était à Genève en pleine puissance, et n'avait à redouter aucune morsure. Il pouvait, en toute sécurité, faire mordre les autres. — et pis que cela.

Il demanda à son fidèle disciple et bon frère Théodore de Bèze, alors professeur de belles-lettres à l'académie de Lausanne, de réfuter les doctrines de Castellion.

Théodore de Bèze, — encore un des fondateurs des libertés modernes (1), — n'hésita pas à reprendre et à soutenir la thèse de persécution, de glaive et de bûcher qu'avait déjà présentée Calvjn. Cette besogne lui convenait. Il tenait pour « inepte et impie » la liberté de discussion, qX regardait comme « des monstres » dont il fallait se délivrer Servet, Castellion et leurs adeptes. « Lisez, je vous prie, mandait-il à Bullinger le 7 mai 1554, le De non comburendis hœreticis et dites ce

(1) Ce « fondateur des libertés modernes » est l'auteur de cet axiome : « La liberté de conscience est un dogme diabolique », liberfas conscientix diabolicum dogma. — Théod. de Bèze, Epistolae theologicx.

que deviendrait notre sainte réformation s'il était loisible à de tels hommes den ébranler les fondements. Que nous restcra-t-il, en effet, je vous le demande, si selon leur thèse favorite, la Parole de Dieu est si incertaine qu'on ne puisse rien affirmer. Dieu nous délivre de tels monstres, car je ne sais rien de plus pernicieux à FÉglise. »

Dans le chrétien désir de provoquer les Seigneurs à ne point laisser dormir Tépée au fourreau, Théodore de Bèze écrivit, et fit paraître, en juillet looi, un livre qui est la contre-partie du livre de Castellion. Le titre seul dit ce qu'est l'œuvre : De hsereticis a civili magis^ tratu puniendis libellus, adversus Martini Bellii foraginem et novam academicorum sectam. Theodoro Beza Vezelio auctore.

De Bèze ne rajeunit point par l'éclat du talent ou par la puissance de la dialectique la thèse qu'il soutient. Il ressasse platement, et sans paraître se douter qu'il fournit aux inquisiteurs, aux persécuteurs des protestants des armes terribles, l'argument vingt fois produit par Calvin que les magistrats doivent punir « ceux qui troublent la paix de l'Église ». Que le sang coule à flots pourvu que les opinions théologiques de quelques individus établis à Genève ou ailleurs ne soient point contestées !

« Le magistrat, écrit de Bèze, est le vicaire institué par Dieu lui-même pour donner à tous l'exemple du respect dû aux commandements divins, pour assurer la prédication du pur Évangile, et défendre l'Église contre les attaques de ceux qiii ne rêvent que son bouleversement et sa ruine. Ce n'est pas en vain qu'il est armé du glaive. Il doit en user non seulement contre les perturbateurs de la paix publique, mais contre les novateurs têmr.raires qui corrompent In vraie religion et mettent en péril le salul des âmes. Saint Paul n'a-t-il pas déclaré

que le magistrat est le ministre de Dieu chargé de châtier ceux qui font mal, et le même apôtre ne dit-il pas dans Tépître à Timothée : « Priez pour les rois et les puissances; afin de mener sous eux une vie paisible en toute piété et honnêteté ; » ce qui démontre clairement que le magistrat est établi non seulement pour maintenir la pureté des mœurs et l'harmonie entre les citoyens, mais aussi pour châtier ceux qui s'écartent du droit chemin et de la pure rehgion. «

Les despotes persécuteurs de tous les pays sont bien armés ! Ils peuvent emprisonner, bannir, tuer avec l'autorisation de saint Paul et sur son ordre. Les lois de Moïse, les exemples fournis par le Nouveau Testament, et, pour n'en citer qu'un, la mort d'Ananias et de Saphira, attestent que les hérétiques doivent être traités comme les meurtriers et les brigands. La peine capitale est celle qu'il convient de leur appliquer. Le bûcher de Champel illumine de sa clarté les tendres doctrines du second fondateur des libertés modernes, le gentilhomme Théodore de Bèze, le pieux réformé qui, en 1563, affirme, sans hésiter, au cinquième point de sa confession de foi ^ « que les ministres de l'Évangile qui abusent de ce titre doivent être exterminés par les princes. »

Genève accorda de triomphantes funérailles aux doctrinaires évangéliques qui faisaient du bourreau le second du théologien. Castellion, qui défendit la tolérance, mourut banni, méconnu, diffamé, succombant à l'excès du travail, tué par les privations. Il était à peine âgé de quarante-huit ans, et, s'il eut une tombe, ce fut grâce à la hbéralité de trois jeunes amis devenus ses disciples.

Ses dernières paroles, écho des paroles de Servet, furent un appel à Dieu : — « Mes accusateurs sont grands et puissants, mais Dieu n'a nul égard aux personnes et peut déjouer leur orgueil. Je ne suis rien^

mais Dieu regarde aux humbles, aux petits et tire vengeance du sang injustement répondu. Opprimer un innocent est facile et un moment suffit au méchant pour faire une plaie que cent médecins ne pourront guérir en beaucoup d'années. 0 Dieu qui Us dans mon cœur et qui connais mes ennemis, lève-toi et juge ma cause ! »

Castellion fut pleuré, regretté après sa mort, parles humanistes du seizième siècle. Parmi ceux qui lui rendirent hommage il faut citer Montaigne. Au premier livre des Essais^ au chapitre trente-quatrième, le charmant humoriste a mêlé le nom de Castellion à l'exposé d'un système ingénieux et tout neuf alors d'annonces et de renseignements publics : « Feu mon père, homme d'un jugement bien net, m'a dit autrefois qu'il avait désiré mettre en train qu'il y eût dans les villes certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose, se pussent rendre et faire enregistrer leur affaire ;i un officier établi pour cet effet, comme : je cherche à vendre des perles, je cherche des perles à vendre; tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert d'un serviteur de telle qualité, tel d'un maître ; tel demande un ouvrier, qui ceci, qui cela, chacun selon son besoin. Car à tout coup il y a des conditions qui s'entrecherchent et pour ne s'entr'entendre laissent les hommes en extrême nécessité. Je regarde comme une grande honte pour notre siècle qu'à notre vue, deux très excellents personnages en savoir sont morts en état de n'avoir point leur saoul à manger : Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemagne. »

Calvin, dans la dernière de ses lettres à M. de Falais, dit en parlant de Castellion u qu'il est si pervers en toute impiété, qu'il aimerait cent fois mieux, lui Calvin, être papiste... » il disait vrai, ce jour-là. Le meurtrier de Servet, le persécuteur de tant de victimes est cent

fois plus près d'un Torqiiemada que d'un Gastellion.

Après le drame de Ghampel, Calvin, toutes les fois que l'ombre de Servet lui apparaît, parle, écrit exactement. — le croirait-on? — comme écrira et parlera Bolsec, redevenu catholique, ce Bolsec qu'on ne nomme jamais sans ajouter à son nom la qualifit ation de diffamateur, en sa vie privée, du Réformateur de Genève. Il y a. cependant, une nuance : Bolsec, qui n'avait pas fait tuer Servet, est moins insultant pour le martyr que ne l'est Calvin, qui, après l'avoir dénoncé à l'inquisition catholique, le livra à la persécution protestante de Genève. Bolsec. tout comme Calvin, tient Servet pour « un monstrueux hérétique », et n'a « nul déplaisir de sa mort » ; il désire, — toujours comme Calvin, — que les « semblables à Servet soient exterminés et l'Église de Notre -Seigneur purgée de telle vermine », mais si grossières que soient ces lignes, elles sont loin de Tâcreté, du fiel, de la sauvagerie haineuse qu'on trouve au récit calviniste des derniers moments de Servet. Elles n'égalent pas en violence et en méchanceté les paroles d'outrages que Théodore de Bèze répète dans deux passages de sa vie de Calvin :

c( En Tan 1553 Michel Servet, Espagnol^ de maudite mémoire, survint, non pas homme, mais monstre horrible, composé de toutes les hérésies anciennes et nouvelles... lia été mis au feu. Et qui en fut jamais plus digne que ce malheureux, ayant, par l'espace de trente ans, en tant et tant de sortes blasphémé contre l'éternité du Fils de Dieu, ... accumulé la plupart de toutes les puantises que jamais Satan vomit contre la vérité de Dieu, séduit une infinité de personnes, et, pour comble de malédiction, n'ayant jamais voulu ni se repentir, en donnant lieu à la vérité pour laquelle tant de fois il avait été convaincu, ni donner espérance de conversion. Pour la tin de ce propos, ceux qui trouvent mauvais un

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tel acte, — le brûlement de Servet, — ne sauraient mieux montrer ni leur ignorance, en blâmant ce qui mérite ùnfiuliare louante ^ ni leur témérité quand ils s'en attaquent à celui qui n'a fait office que de pasteur fidèle, avertissant le magistrat de son devoir s'efforçant par tous moyens de ramener un tel malheureux à quelque amendement, et, finalement, n'oubliant rien pour empêcher qu une telle peste n'infectât son troupeau. »

Telle est la seule oraison funèbre que les chefs du calvinisme au seizième siècle aient accordée à l'homme de génie qu'ils avaient déloyalement dénoncé à l'inquisition de Vienne et fait brûler à Champel sur un bûcher.

Elle fait honneur également à leur piété et à leur humanité. Elle met aussi en relief leur responsabilité dans les persécutions que les catholiques exercèrent contre les protestants. Sept ans après la mort de Servet, le Parlement de France, dans ses remontrances au Roy, dit textuellement :

« Ceux qui blâment la rigueur des Ëdits des feuxroys François P' et Henri second oflensent à tort leur honorable mémoire, car leurs édits sont justifiés par ceux mêmes quiles accusent, aucuns desquels étantpersonnes privées, sans juridiction, usurpateurs de la Seigneurie d'autrûi, ont usé de peines rigoureuses contre ceux qu'ils ont jugés hérétiques comme les anabaptistes, Servet et autres. »

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