‹ Michel Servet et Calvin [microform]Chapitre 12 sur 51 · MICHEL SERVET MEDECIN · texte numérisé non relu

MICHEL SERVET MEDECIN

pourtant, de son culte et presque de son idolâtrie. En 1538, la Faculté de médecine, le Parlement de Paris pouvaient envoyer à la mort un être humain parce que, il y a des milliers d'années, un prophète juif avait écrit ces lignes :

Reste donc au milieu de tes enchantements

Et d(; la multitude de tes sortilèges, Auxquels tu as consacré ton travail dès ta jeunesse; Peut-être pourras- tu en tirer profit, Peut-être deviendras-tu redoutable.

Tu t'es fatigué à force de consulter les enchantements. Qu'ils se lèvent donc et qu'ils te sauvent Ceux qui connaissent le ciel, Qui observent les astres, Qui annoncent, d'après les nouvelles lunes Ce qui doit arriver ! %

Voici, ils sont comme de la paille, le feu les consume. Ils ne sauveront pas leur vie des ilammes.

Hébraïque et douloureux présage : Servet était prophétiquement menacé de mort par Esaïe, précurseur de Calvin ! L'Espagnol astrologue échappa cependant au bûcher parisien, comme il échappera au bûcher de Vienne. La providence le prédestinait au bûcher de Chaiiipel. Servet ayant, au cours du procès que lui intentaient les docteurs de Paris, réussi à prouver qu'il s'était toujours « montré aussi bon chrétien que les médecins qui le poursuivaient » n'eut, à subir, pour toute condamnation, qu'une remontrance assez douce. On lui permit de continuer « si bon lui semble, de faire profession de l'astrologie en tant que touche la connaissance de l'influence des corps célestes, pour le regard de la disposition du temps et des autres choses natureUes, mais sans toucher aux choses par lesquelles l'on puisse juger partkulares influxus des corps célestes. » H lui fut enjoint de porter révérence et

Mien EL SERVET ET CALVIN

obéissance, tel qu'un bon et notable disciple doit à ses maîtres et précepteurs » ; mais, d'autre part, la cour ordonna « à la dite Faculté et docteurs de icelle de traiter doucement et amiablement le dit Villanovanus, comme les parents leurs enfants. »

Il y a de la tendresse et de la grâce dans ce jugement. 11 démontre, en tout cas, que Servet ne fut pas, à Paris, le personnage mal vu « agressif et fiévreux »», dont M. le docteur Cliereau s'est appliqué à rabaisser le talent et le caractère, dans le mémoire inexact qu'il lut le 15 juillet 1S79, à la séance annuelle et publique de l'Académie de médecine.

Après une alarme aussi chaude Servet jugea que Thabitâtion de Paris pourrait bien avoir des inconvénients, et il prit la résolution d'aller vivre en province.

CIIAPITHF VII

MICHEL SERVET MÉDECIN A ClIARLIEU

Nous connaissons mal et fort incomplètement certaines parties de la vie de Michel Servet. A quelle époque commencèrent ses relations avec Calvin? Est-il exact qu'un rendez-vous ayant été pris oii devaient se rencontrer, pour un débat Ihéologique, l'auteur du livre sur les « Erreurs de la Trinité » et le futur auteur de « L'Institution chrétienne », Servet, après réflexions, ait refusé d'aller à ce rendez-vous? Cette pusillanimité serait bien peu dans le caractère de Tardent Espagnol. Ce que nous connaissons de moins imprécis à ce sujet nous est donné par Calvin lui-même.

Dans la visite qu'il fit à sa victime, la veille du jour où elle allait être brûlée, le réformateur triomphant s'adressaà Servet, prisonnier depuis plusieurs semaines, malade, exténué par les mauvais traitements, et lui dit :

— « Je proteste que je n'ai jamais poursuivi contre toi, aucune injure particulière. Tu dois te ramentevoir qu'il V A l'LUS DE SEIZE ANS. étant à Paris, je ne me suis épargné (?) de te gagner à Notre-Seigneur, et si tu

t'étais accordé à la raison je me fusse employé à te réconcilier avec tous les bons serviteurs de Dieu. Tu as fui alors la lutte et je n'ai laissé pourtant à t'exliorter par lettres, mais tout a été inutile. Tu as Jeté contre moi je ne sais quelle rage plutôt que colère. Du reste je laisse là (1) ce qui concerne ma personne. Pense plutôt à crier merci à Dieu que tu as blasphémé en voulant effacer les trois personnes qui sont en son essence. Demande pardon au P'ils de Dieu que tu as défiguré ef renié pour Sauveur. »

D'après ce propos, fort suspect, tenu par Calvin au mois d'octobre i5:J3, ce serait en 15.% ou 1537 que l'Espagnol et le IMcard se seraient connus à Paris. Théodore de Bèze indique une autre date, celle de iXiï. « Tant y a, dit-il, que Michel Servet, dès lors commençant à semer ses erreurs, Calvin ne refusa point de conférer avec lui pour essayer de le réduire, ou bien pour le convaincre et rédarguer par la parole de Dieu. Pour ce fait fui accordé qu'ils se trouveraient tous deux, à heure nommée, en certaine maison, à la rue Saint- Antoine : ce que Calvin fit, combien qu'il y eut de danger pour sa personne (?) mais le dit Servet ne comparut quoiqu'on l'attendît longtemps » (2).

Une dispute théologique, dont Calvin aurait gardé l'arrogant souvenir et le dévot ressentiment, se seraitelle élevée entre eux avant ce rendez-vous manqué? Aurait-elle été l'occasion d'un envoi de lettres, restées inédites, et qui n'avaient pas réussi à faire de Michel Servet un disciple du trinitaire picard? On l'a prétendu

(1) 11 « laisse là » après qu'il s'est glorifié et qu'il .i outragé la victime que le bourreau attendait à la porte. U'Artigny relève ce passage et regrette ironiquement que Calvin n'ait pas fait connaître l'impression que sa jactance si déplacée avait dû faire

sur Servet.

(2) Théodore de Bèze : Vie de Calvin, p. 18, et Jlisfoire des Eglises réfonnées^ p. ii.

MICUEL SERVET MKDECIN A CIIARLIEU

mais on n'a fourni aucune preuve sérieuse de cette allégation. Il faut, au surplus, noter la différence des dates indiquées par Calvin et de Bèze et y insister.

La différence entre la date donnée par Calvin et la date indiquée par Théodore de Bèze a une double importance. Si la prétendue rencontre avait dû avoir lieu en 1534, elle aurait mis en face un Espagnol connu par des attaques contre l'I^glise et contre le dogme de la Trinité, et un Français qui, en 1527, à l'âge de dixhuit ans, avait obtenu la cure de Saint-Martin-de-Marteville au diocèse de Noyon, qui, en 1529, devenu curé de Pont-ri']véqne, avait prêché dans cette église, qui le 4 mai 1534 était encore en possession de bénéfices ecclésiastiques et n'avait publié jusque-là qu'une œuvre de pure rhétorique, une traduction du traité de la clémence de Sénèque (1532).

11 est difficile de comprendre, dès lors, que le danger d'une rencontre lut pour un autre que pour Servet. 11 est peut-être de convenance d'étaler son courage devant un prisonnier qu'on a fait deux fois (condamner à mort, mais encore faudrait-il que ce courage fût bien prouvé et éclatant.

La date de 153 4 est-elle fausse ? De Bèze se trompet-il? Est-ce, comme le déclare Calvin, en 153G que fut pris le rendez-vous ? Mais en 1530 Calvin était à Strasbourg et à Bàle ; il ne rentra en France que dans l'été de 1536, après son séjour à la cour de Ferrare, et il se rendit à Noyon pour « mettre ordre à ses affaires ». On le trouve en Suisse dans la seconde quinzaine de juillet. De plus, si la date de 1530 est la vraie, Calvin se serait vanté et aurait menti en disant qu'il s'exposait à des dangers, puisque par un édit daté de Lyon, du 31 mai 1536, François P'' pardonnait « à tous hérétiques, même aux sacramentaires et relaps, pourvu qu'ils vinssent abjurer dedans six mois ».

Quelques années après cet épisode demeuré obscur, Servet était venu s'établir comme médecin à Gharlieu, petite ville dos environs de Koanne. Cette localité était la résidence d'une famille Hivoire, « une des premières et des plus considérables du pays». Le chef de cette famille, médecin distingué, accueillit fraternellement Servet dont il appréciait le mérite. Les llivoire étaient en relation avec Pierre Paulmier, Tun des admirateurs du docteur espagnol. Villeneuve passa un peu plus de deux ans (153Î) et 15i()j au milieu de cette famille accueillante (1).

Dans une intention malicieuse quelques biographes de Servet ont imprimé qu'il avait habité cliez « la Hivoire ». Ce féminin et ce singulier donnèrent plus tard lieu à des suppositions dénigrantes que le changement — exigé par la vérité, — de la syllabe « la » en la syllabe a les » fait disparaître. Il suffit d'une voyelle pour nuire au bon renom historique d'un homme irréprochable.

Servet avait-il droit au titre de docteur? A Genève, alors qu'il était en prison et qu'on s'ingéniait à le discréditer et à rhumilier, le procureur Claude Uigot lui demanda « sous quets médecins il avait été fait docteur et en quel lieu, et qu'il eût à produire les lettres faisant foi. » A cette demande, au moins singulière, car l'accusateur n'ignorait pas que tous les papiers du prisonnier avaient été saisis à Vienne, Servet ht la réponse que voici : « J'ai étudié sous Jacques Sylvius, Guilerius Audernachus, Fernel et possède leurs signatures demeurées à Vienne avec mes lettres. »

L'existence de Servet à Cliarlieu fut celle d'un médecin très aimé de la population, qui rencontrait en lui

(1) Le Savant Michel Servet, victime de tous les fanatismes, par E.-J. Savigné. Vienne, Henri Martin, iuiprimeur^-éditeur, rJU7.

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