CHAPITRE XVII
le PROCES
Pour la seconde fois, par la volonté de l'auteur de Vhislitiifion chrétienne et grâce à ses agissements, Servet était mis en prison. Mais les prisons de la ville hérétique étaient plus malsaines et mieux gardées que les prisons catholiques de Vienne. On y « pourrissait », on ne s'en évadait pas.
Aux termes des lois en usage à Genève au seizième siècle, il fallait pour intenter une action criminelle que l'accusateur se constituât prisonnier en même temps que l'accusé et s'exposât à subir la peine requise par lui. au cas où le dénoncé serait reconnu innocent. Vous demandiez la mort pour lui, c'était la mort pour vous si la dénonciation n'avait point paru légitime. Telle est la loi du talion. Calvin s'était volontiers porté dénonciateur, il avait l'habitude de ce genre de piété — mais il ne voulut pas se constituer prisonnier.
11 prit un prête-nom, « un homme de paille ». Le Réformateur, dit un historien ultra-calviniste, « n'hésita pas à requérir l'arrestation de l'hérétique et à se porter d'abord, en la personne d'un étudiant en théo-
logie, son secrétaire, partie criminelle contre lui. >'
C'était de l'héroïsme par procuration.
L'étudianten théologie nes'exposaitd'ailleurs ni aune
longue détention, ni à de grands risques. Dans ce drame il représentait la part de comédie légale. Il était prisonnier pour rire et seulement pour accuser. Le jeune homme à qui Calvin fit jouer ce triste rùle se nommait Nicolas de La Fontaine.
Le lendemain de l'arrestation, le 14 août, Nicolas de La Fontaine, français, « suppliait justice » de prendre connaissance des « grandes hérésies, jà pour icelles détenu et fuitif », dont Servet s'était rendu coupable. La liste des « erreurs criminelles » avait été, de même que la plainte, dressée et rédigée par Calvin . 11 l'a reconnu
lui-même.
« Je ne dissimule point, a-t-il écrit, que c'a été à mon aveu que Servet a été appréhendé en cette ville pour rendre compte de ses maléfices. Que les malveillants et médisants jargonnent contre moi tout ce qu'ils voudront, si est-ce que je déclare franchement, pour ce que, selon les lois et coutumes de la ville, nul ne peut être emprisonné pour crime sans partie ou sans informations précédentes, que, pour faire venir un tel homme à raison, je fis qu'il se trouvât partie pour l'accuser. »
La liste présentée par le prêle-nom de Calvin ne comprenait pas moins de trente-huit griefs contre le a semateur de grandes hérésies ».
Le prisonnier fut invité à répondre sans délai à toutes les accusations jet dut subir un premier interrogatoire le lendemain de son arrestation « devant le seigneur lieutenant Pierre Tissot ».
Certes, remarque justement l'historien genevois et protestant Roget, c'était une « choquante procédure » que celle qui obligeait un accusé, un prisonnier à se prononcer instantanément, non pas seulement sur des
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points de foi, mais sur les questions les plus épineuses de la théologie et de la métaphysique.
La liste des accusations rédigée par Calvin témoigne d'une ardeur de ressentiment personnel qui ne recule pas même devant les imputations mensongères et les plus extraordinairement imaginées. Voici premièrement le texte de la nouvelle poursuite à mort engagée par l'homme de Noyon, ensuite, les accusations formulées par lui sous le couvert d'un prête-nom, enfin les réponses du prisonnier. Ce document, malgré sa rédaction embroussaillée, a une saveur d'étrangeté, qui fait pardonner les vieilleries de son style :
« Lan mil cinq cens cinquante et troys et le Lundy qualorziesme jour du moys daoust suyvant la partye criminelle faicle par et a linstance de lion. Nicollas de la fontaine, de sainct gervaisau Vexin, francoys, habitant de ceste cité, contre Michel Servet de Villenove ou Royaulme daragon en Espaigne, Ledict de la fontaine demande que ledict Servet doibve respondre à ses interrogats cy après escripts disant avoir faict ladicte partie à son propre et privé nom ; lequel Servet a juré de dire, et respondre la vérité à peine des punitions prescrites par la loi.
« 1 . En premier lieu Quil y a environ vingt quatre ans quil a commencé à troubler les Eglises dallemagne par ses erreurs et hérésies, et a esté condamné et s'est rendu fuytif pour évader la punition qui lui estoit aprestée.
« Respond este vray qu'il a faict ung petit livre, mais quil na point troublé les Eglises quil sache. Et nye avoir esté condemné.
a 2. Item que dès ce temps là ou environ il a imprimé ung livre exécrable, lequel a infecté beaucoup de gens.
« Respond avoir faict ung petit livre mais ne saict quil ayt infecté personne.
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« 3. Item que despuys il na cessé par tous les moyens quil a peu de semer son poison tant aux collations quila faict sur la liible comme en quelques annotations quil a faictes sur PloUomée.
« liespond quil confesse avoir l'aict des annotations sur PtoUomée et sur la Bible mais quil ne pense avoir rien faict quy ne soyt bon.
u 4. Item que despuys il a imprimé en cachette ung aultre livre contenant des blasphèmes intinis.
Uespond «juil en a faict ung aultre auquel il ne pense avoir blasphémé et que sil lui monstre les blasphèmes il est près à émender.
« 5. Item questant détenu prisonnier en la ville de Vienne quant il vit quon ne le voulloit recevoir à grâce de se desdire, il trouva le moyen deschapper de la
prison.
a Uespond que est vray quil fut prisonnier à Vienne à la poursuite de Mons.^ Calvin et Guill/ Trye, mays quil évada de prison pour ce que les prebstres le voulaient faire brûler, toulefoys que les prisons luy estoient tenues comme si on eust voulsu que se saulvast. »
En ces cinq premiers chefs d'accusation il y avait trois mensonges, une calomnie et une imputation d'une telle extravagance qu'on se demande comment Calvin osa la produire! Reprocher, en terre protestante, à un fugitif de s'être évadé des prisons de Tinquisition catholique est une de ces sottises méchantes comme en peut seule inventer la folie de la haine.
Venaient ensuite, au nombre de trente-trois, les griefs de doctrine, à propos desquijls il y a une remarque suggestive à faire. Toutes les citations « d'hérésies » produites par Calvin étaient empruntées non aux u petits livres exécrables » que l'accusateur n'avait pas en sa possession, ni même à la Christ ianisml reslitutio, imprimée à Vienne, mais à l'ouvrage manuscrit
envoyé quelques années auparavant à Calvin par Servet, sous le sceau du secret et à titre de communication fraternelle. En sorte que le prisonnier était poursuivi à mort pour des publications qu'on ne possédait pas à Genève, pour un livre, imprimé en France, non mis en circulation et pour un manuscrit confié à l'honneur de celui qui l'avait reçu 1
Le 20 août, pendant que le Réformateur écrivait : « .l'espère qu'il y aura peine de mort », ce même Réformateur réclamait à Viret, en ce moment à Lausanne, communication des documents nécessaires à une accusation qu'il avait déjà formulée! Viret lui répondait le 22 du même mois :
« Vous voilà donc engagés dans une nouvelle discussion avec Servet. Nous n'avons pas encore pu nous procurer le livre qu'il a publié il y a vingt ans. Saunier doit revenir aujourd'hui, j'espère, et je crois en avoir vu jadis un exemplaire chez lui : s'il le possède toujours il ne nous le refusera pas, et je te le ferai
tenir au plus tôt. »
Calvin avait extrait du manuscrit de Servet, mais en altérant quelquefois le.texte, les propositions « damnables » qu'on va lire et qui suffisaient, à Genève, dans le monde du libre examen et du triomphe du pur évangile calviniste, pour faire brûler un chrétien. Lalongue liste des hérésies de Servet contient, à côté de quelques étrangetés, des propositions d'un sens très noble, d'une imagination ardente et grandiose, d'une métaphysique non sans poésie et profondeur. C'est un document précieux pour l'histoire des persécutions religieuses au
seizième siècle.
Nicolas de La Fontaine, porte-parole de Calvin, requérait que le prisonnier fût examiné sur les points qu'il allait énumérer, après les avoir dévotement qualifiés « de blasphèmes » :
Requiert ledict Nycolas que ledict Servet soyt examiné sur tous les poincts.
Et pource quil pourroit tergiverser prétendant que ses blasphèmes et hérésies ne sont que bonne doctrine, ledict Nycolas propose certains articles sur lesquels il demande ledict héréticque estre examiné.
6. Ascavoir sil na pas escript et dogmatisé et publié que de croire quen une seulle essence de Dieu il y a trois personnes dictinctes, le Père, le fils, et le Sainct Esperit, cest forger quatre fantosmes qui ne se peuvent et ne se doibvent imaginer.
7. Item que de mettre telle distinction en l'essence de Dieu c'est faire ung Dieu party en trois et que cela est ung diable à trois testes comme le Gerberus que les Poètes anciens ont appelle le chipn denfer, ung monstre, et telles injures semblables.
8. Item sil ne maintient poinct tels blasphèmes avecques grandes injures tant contre les docteurs anciens comme saint Ambroise, saint Augustin, Chrisostome, Athanase et leurs semblables, comme contre tous ceux qui ont tasché de notre temps de remettre lachrestienté au dessus, jusqu'à nommer Mélanchton homme sans foi, fils du Diable, Bélial et Sathan.
9. Item, s'il ne dit pas que Notre-Seigneur Jésus- Christ n'est point Fils de Dieu, sinon en tant qu'il a été conçu du Saint Esprit, au ventre la Vierge Marie.
10. Item, que ceux qui croient que Jésus-Christ ait été la parole de Dieu le père engendrée de toute éternité, ont seulement une rédemption fantastique et de sorciers.
11. Item que Jésus Christ est Dieu en tant que Dieu a fait qu'il fut tel.
12. Item que la chair de Jésus Christ est venue du ciel et de la substance de Dieu.