Item que la déité a été seulement communiquée
LE PROCES
à Jésus Christ quant il a été fait homme, et depuis spirituellement communiquée aux apôtres au jour de la Pentecôte.
14. Item, quand il est dit que Jésus Christ est d'une môme essence avec son père, c'est-à-dire qu'en cet homme Jésus-Christ il y a une môme déité, puissance et volonté avec Dieu, et non pas que la parole de Dieu réside et subsiste en son essence.
15. Item sil ne condamne poinct ceulx qui cherchent lessence de Dieu son sainct esperit disant que tous ceulx qui croyent à la Trinité sont athéistes.
16. Item tous ceulx qui croyent quelque distinction de propriété en l'essence de Dieu dissipent sa nature et la mettent par pièces.
17. Item que la parole de Dieu n'est autre chose que la chair de Jésus Christ.
18. Item que la chair de Jésus Christ a esté engendrée de la substance de Dieu par une parolle quil appelle sesminalle. ^
19. Item que lessence de la chair et de lame de Jésus Christ est la déité de ceste parolle et du souffle que Dieu a mis hors.
20. Item que si Jésus Christ estoit fils de Dieu si non à cause de son humanité pour ce quelle est engendrée de la substance de Dieu, quil ne seroit poinct vrayment mort. Car sil est mort il nest plus fils de Dieu.
21. Item quant sainct Jehan dict que la parolle estoit en Dieu, cest-à-dire cest homme Jésus Christ y estoit.
22. Item que lessence des anges et de nos âmes est de la substance de Dieu.
23. Item que la substance de Jésus Christ est celle qui estoit en la nuée et que cest la mesme substance de laquelle les anges et nos âmes procèdent.
24. Item au lieu de confesser trois personnes en lessence de Dieu ou trois hypostases qui ayent chacune sa
propriété, il dict que Dieu est une seulle chose contenant cent mil essences, tellement quil est une portion de nous, et que nous sommes une portion de son
esperit.
25. Item suyvant cela que non seullement les patrons de toutes créatures sont en Dieu, mais aussi les formes essentielles, tellement que nos âmes sont de la semence substancielle de la paroUe de Dieu.
2(). Item que Jésus Christ est le fils de Dieu pour ce qu'il a trois élémens de la puissance du père ascavoir le feu, lair et leau.
27. Item que Tûme est mortelle et quil n^ a qung souflle élémentaire qui soyt immortel qui est la substance que Jésus Christ a maintenant au ciel et qui est aussi la substance élémentaire et divine et incorruptible du sainct esperit.
28. Item que jamais les Pères soubz la loy nont receu lesperit de régénération.
29. Item que lame de Thomme a été faicte mortelle après le péché dAdam comme le corps.
30. Item que les petits enfans nont poinct de péché et pourtant quils nont que faire de rédemption jusques à ce qu'ils soyent venus en aige.
31. Item quon ne commet poinct péché mortel jusques à laige de vingt ans.
32. Item que le Batesme des petits enfans est une invention diabolique, une faulseté infernalle pour détruire la chrestienneté.
33. Item ([ue la parolle de Dieu nest plus telle quelle estoit devant Tincarnalion de Jésus Christ pour ce que la substance dicelle estoit la clarté de la nuée et que maintenant elle est faicte chair.
34. Item, combien qu'il confesse que les philosophes aient erré en disant que le monde était le Grand Dieu, il dit que Jésus-Christ, en tant qu'il est homme,
LE PROCÈS
était toujours en Dieu et que de lui est la déité du
monde.
35. Item que l'air est l'esprit de Dieu et que Dieu est nommé esprit pour ce qu'il vivifie toutes choses par
son esprit d'air.
3(;. Item que l'âme de l'homme, en tant qu'elle a beaucoup de propriétés divines est pleine de Dieux in-
finis. »
Malgré les étrangetés qui nous font sourire aujourd'hui, que de pensées ingénues et d'une poétique subtilité renferment ces propositions de théologie et de métaphysique, curieux mélange des idées de Philon, de Sabeilius et de rêveries sur l'air vital et l'âme divinisée I
Elles offrent avec la théologie de Calvin si sèche, si dure et si eflroyable, si dénuée d'origiuaUté, un saisissant contraste.
Mignet a justement noté que Calvin, apologie par ceux qui ont oublié de leUre, n'inventa rien. Dépourvu d'imagination, il emprunta à Luther sa théorie de la justification chrétienne, à Zwingle sa théorie de la présence spirituelle, aux anabaptistes leur théorie àeVinamissifjilité du Saint-Esprit ou de la grâce quand on lavait une fois reçue. De ces trois dogmes, très légèrement modifiés, et' très habilement fondus ensemble, il composa un système qui fut à lui, et au service duquel il mit une extraordinaire puissance de travail, une mémoire prodigieuse, un autoritarisme implacable, un mépris absolu de tout ce qui ne servait pas son despotisme et n'aboutissait pas à son propre triomphe. Plus disert qu'éloquent, plus érudit que penseur, û fut un polémiste redoutable, prompt à l'invective, insulteur par tempérament, rusé aussi, d'une ruse qui rappelle la fourberie insolente des froids hypocrites. Grand écrivain?... Non pas, dit Sainte-Reuve : « En ce
qui est de Calvin qui contribua, certes, à former la langue à la discussion, à serrer, à tremper, à raffermir dans le discours la ctiaîne exacte du raisonnement, ce mérite notable ne suffit pas à Télever au-dessus des bons écrivains ; il n'a point gagné sa place entre les grands (1). » Il fut un styliste incisif, lumineux, — pas toujours, — et, parfois, rapide. Bossuet, bon juge en littérature, l'a équitablement apprécié :
« Calvin a tant loué la sainte jactance et la magnanimité de Luther, qu'il était malaisé qu'il ne l'imitât, encore que pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se piqua surtout d'être modeste, comme un homme qui voulait se vanter d'être sans faste et de ne craindre rien tant que l'ostentation. De sorte que la différence entre Luther et Calvin, quand ils se vantent, c'est que Luther qui s'abandonne à son humeur impétueuse, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait luimôme comme un emporté ; mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières.
« Combien se goûtait-il lui-même, quand il élève si haut sa frugalité, ses continuels travaux, sa constance dans les périls, sa vigilance à faire sa charge, son application infatigable à étendre le règne de Jésus-Christ, son intégrité à défendre la doctrine de piété, et la sérieuse occupation de toute sa vie dans la méditation des choses célestes? Luther n'en a jamais tant dit; et tout ce que ces emportements lui ont tiré de la bouche n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de luimême.
« Rien ne le flattait davantage que la gloire de bien
(1) Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, tome ill, p. li)o. Paris, Garnier, 1851.
LE PKOCES
écrire ; et Vesphale Luthérien Payant appelé déclamateur : « Il a beau faire, dit-il, jamais il ne persuadera « personne ; et tout le monde sait combien je sais pres- « ser un argument, et combien est précise la brièveté « avec laquelle j'écris. »
« C'est se donner en trois mots la plus grande gloire que Tartde bien dire puisse attirer à un homme. Voilà, du moins, une louange que jamais Luther ne s'est donnée : car quoiqu'il fût un des orateurs les plus vifs de son siècle, loin de faire jamais semblant de se piquer d'éloquence, il prenait plaisir à dire qu'il était un pauvre moine nourri dans l'obscurité et dans l'école, qui ne savait point l'art de discourir. Mais Calvin, blessé sur ce point, ne se peut tenir ; et aux dépens de sa modestie il faut qu'il dise que personne ne s'explique plus précisément, ni ne raisonne plus fortement que
lui.
« Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ; mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther ; car encore que Luther eut quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin inférieur par le génie semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix ; mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin ; et son style qui était pins triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étaient d'une véhémence extraordinaire; l'un et l'autre par leurs talents se sont fait beaucoup de disciples et d'admirateurs; l'un et l'autre, enflés de ces succès, ont cru pouvoir s'élever au-dessus des Pères; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredit, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures.
« Ceux qui ont rougi de celles que l'arrogance de Luther lui a fait écrire, ne seront pas étonnés des excès
de Calvin. Ses adversaires ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux; et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page. Catholiques et Luthériens, rien n'est épargné. LVcole de Vestphale, selon lui, est une puante étahle à pourceaux. La Cène des Luthériens est presque toujours appelée une Cène de Cifclopes, où on voit une barbarie digne des Scythes : s1l dit souvent que le diable pousse les papistes, il répète cent et cent fois qu'il a fasciné les Luthériens, et « qu'il ne peut pas comprendre pourquoi ils s'attaquent à lui plus violemment qu'à tous les autres ; si ce n'est que Satan, dont ils sont les vils esclaves, les anime d'autant plus contre lui qu'il voit ses travaux plus utiles que les leurs au bien de l'Eglise. » Ceux qu'il traite de cette sorte sont les premiers et les plus célèbres des Luthériens. Au milieu de ces injures il vante encore sa douceur; el après avoir rempli son livre de ce qu'on peut s'imaginer non seulement de plus aigre, mais encore de plus atroce, il croit en être quitte en disant qu'il avait tellement été sans « fiel lorsqu'il écrivit ces injures que lui-même en relisant son ouvrage était demeuré tout étonné que tant de paroles dures lui fussent échappées sans amertume. C'est, dit-il, l'indignité de la chose qui lui a fourni toute seule les injures qu'il a dites; et il en a supprimé beaucoup d'autres qui lui venaient à la bouche. Après tout il n'est pas fâché que ces stupides aient enfin senti les piqûres, et il espère qu'elles serviront à les guérir.
« Il veut bien pourtant avouer qu'il en a dit plus qu'il ne voulait, et que ce remède qu'il a appliqué au mal était un peu trop violent. Mais après ce modeste aveu il s'emporte plus que jamais, et tout en disant : « M'entends-tu chien, m'entends-tu bien, frénétique? M'en-
LE PROCÈS
tends-tu bien, grosse bête? » il ajoute qu'il est bien aise que les injures dont on l'accable demeurent sans réponse.
« Auprès de cette violence Luther était la douceur même ; et s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n'aimât mieux essuyer la colère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours. »
Jean-Jacques Rousseau, dans les Lettres écrites de la Montagne, apprécie Calvin tout comme le fait Bossuet: « Quel homme, dit le citoyen de Genève, fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible à son gré que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osait lui faire, était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu? Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que
lui (i). » ., ,.
Si Bossuet à cause de ses croyances catholiques, si
Rousseau à cause de ses opinions servetistes à l'endroit
delà Trinité, paraissaient Suspects quand ils jugent,
avec preuves à l'appui, la littérature et la polémique de
Calvin, on citerait alors l'opinion des écrivains les plus
dévoués au protestantisme.
Dans la France protestante des frères lïaag, celte œuvre consacrée à la gloire des réformés, ce livre qui, dit Michelet, a ressuscité un monde, on lit cette appréciation :
« Calvin avait cherché la vérité dans la Bible avec une incroyable ardeur. Dès qu'il crut l'avoir trouvée,
(l) Lettres écrites de 'a Montagne. Seconde lettre, p. n, tome Xll«.
oubliant qu'il était homme et sujet à errer, il se persuada qu'il était en possession de la vérité absolue, attribut de TElre suprême, et identifiant son système avec la Parole divine, il s'imagina orgueilleusement qu'attaquer son enseignement, c'était « despiter Dieu en sa personne ». Tous ceux qui ne pensaient pas comme lui étaient donc à ses yeux des ennemis de la vérité et de la religion. Aussi, par cela même que ses convictions étaient profondes, son attachement à ses idées étouffant dans son cœur tout autre sentiment, il déploya dans la lutte contre ses adversaires dogmatiques une fermeté indomptable, et en même temps, une animosité, une dureté, une inflexibilité, un despotisme qui lui firent beaucoup d'ennemis et qui présentent son caractère sous un jour peu favorable. Cette violence, au reste, était si naturelle chez lui qu'il s'étonnait de l'impression pénible qu'elle produisait sur ses amis. Dans sa dispute contre Westphal, il le qualifie de fou, de chien enragé, de fils du diable, et il écrit quelques jours après à Mélchior Wolmar, qu'il s'est contenté de défendre sa doctrine sobriè et modeste,
« On pourra atténuer ses torts en rappelant que, de l'aveu d'Ellies du Pin, « d'abord il avoit paru modéré », et que s'il ne garda plus de mesure dans la suite, la cause doit en être cherchée vraisemblablement dans son état de souffrance ; on pourra faire valoir en sa faveur la franchise avec laquelle il s'accuse lui-même d'être colérique : « .le n'ai pas, écrivait-il à Bucer, de plus grand combat contre mes vices qui sont très-grands et en très-grand nombre, que celui que j'ai contre mon impatience ; mes efforts ne sont pas absolument inutiles; cependant je n'ai pu encore vaincre cette bête féroce. » Ces considérations toutefois ne suffisent pas pour justifier la conduite injuste et despotique qu'il tint à l'égard de Sébastien Caslalion ou Chasteillon, son
LE PROCES
ancien ami, qui avait trop d'indépendance dans l'esprit pour se laisser enchaîner à un système dogmatique. Son irritabilité ne le fera pas non plus absoudre par l'histoire de l'emportement avec lequel il combattit Caroli, esprit turbulent, sans conviction forte, mais théologien savant, qui s'éloignait en un petit nombre de points de sa doctrine ; ou bien Baudouin^ qui cherchait peut-être de bonne foi un moyen d'apaiser les disputes théologiques. Il se montra aussi opiniâtre, aussi impérieux, aussi peu pénétré de l'esprit du Christ, dans ses querelles avec Bolsec^ partisan du semi-pélagianisme, qui accusait, non sans quelque apparence de raison, le calvinisme de faire Dieu l'auteur du péché. Que dire de ses violentes réponses à Pierre Tousmint^ aux Sorbonistes, à Osiander, àPighius, à Saconay, à Cathelan et à d'autres; de sa conduite envers les antitrinitaires, Gribaldi, Blandrata, Gentili», et surtout envers Michel Servet ? »
C'est pourtant ce polémiste sans mesure, cetinsulteur sans vergogne, porté aux pires colères, qui fera reprocher à sa victime, en prison — et en prison de par lui, — d'user de violences de langage, et qui introduira ses griefs personnels parmi ceux qui doivent conduire au bûcher l'évadé des prisons de Vienne. Les derniers articles de l'acte d'accusation présenté par Nicolas de La Fontaine sont, à cet égard, tristement révélateurs :
37. Item qucn la personne de Mons,^ Calvin, ministre de la parolle de Dieu en ceste Eglise de Genève^ il a difamé par livre imprimé la doctrine que sH presche prononçant toutes les injures et blasphèmes quit est possible dinventer.
38. Etpource quil scavoit bien que son dict livre ne pourroit estre souffert mesme entre les Papistes à cause quil destruict tous les fondements de la chrestienté quil sest caché de Guillaume Guérou pour lors correcteur
de limprimerie, comme ledict Guérou la déclairé. 39 Requiert ledict ISycolas que ledict Servetsoit coatrainct de respondre sur le faict des articles ici proposes, sans entrer en dispute si la doctrine est vraye ou non, pource que cela se vuydera puys après.
A l'accusation d'avoir ditîamé Calvin et sa doctrine, Servet réi»ondit avec la plus grande tranquillité et la plus parfaite mesure qu il n'avait fait qu'user de représailles, disant que . Mr Calvin l'a par devant mjurie par beaucoup de livres imprimés et qu'il lui a repondu et montré que ledit Calvin errait en (luehiues passages et que ledit Calvin quand il écrivait que lui Servet était ivre d'opinion, il lui récrivait le semblable et que ledit Calvin errait en quelques passages. »
Rillet qualitie cette réponse « d'agression contre Calvin » !... Il en blâme « les termes amers » ! il y trouve la preuve que Servet se crbyait assez fort (le ih août, et en prison) pour ne pas ménager « son adversaire ».