‹ Michel Servet et Calvin [microform]Chapitre 33 sur 51 · LES INIQUITÉS D UN PROCES THEOLOGÎQUE · texte numérisé non relu

LES INIQUITÉS D UN PROCES THEOLOGÎQUE

Aucune mesquinerie outrageante, aucun déni de justice ne furent épargnés au prisonnier dans une cause où, à tout instant, on parlait de Dieu, de conscience, de TÉvangile et de Jésus-Christ. L'accusé, obligé à d'incessantes controverses où il fallait produire des preuves d'érudition, manquait de papier et d'encre. Il en demanda afin de pouvoir écrire une requête au Conseil. On ordonna de ne lui remettre qu'une seule feuille de papier « et de le tenir bien serré ».

Calvin, présent à l'audience, « n'était sûrement pas étranger, ditRillet, à ces mesures de précaution )>. Le pauvre homme craignait probablement que le prisonnier n'eût des correspondances avec des gens du dehors, dont a il redoutait Tintluence et les conseils». Cette crainte, constate Rillet, était « vaine»; mais, lorsqu'il s'agit pour un hérétique de faire tuer sûrement un autre hérétique, il ne faut négliger aucune « précaution ».

Réduit à « une seule feuille de papier », Servet écrivit cette émouvante requête : .

« A mes très honores Seigneurs, Messeigneurs les Syndics et Conseil de Genève.

« Supplie humblement, Michel Servetus, accusé, met tant en faict, que c'est une nouvelle invention ignorée des apostres et disciples, et de l Ëglise ancienne, de faire partie criminelle pour la doctrine de 1 Écriture, ou pour questions procédantes d icelle. Se la se monstre premièrement aux actes des apostres, ch. xviii et xix, ou tiels accusateurs sont déboutés et renvoyés aux églises, quand ni a autre crime que questions de la religion. Pareillement du temps de l'empereur Constantmle-Grand, où il y avoyt grandes hérésies des Arriens, et accusations criminelles, tant du costé de Athanasius que du costé de Arrius, le dict empereur, par son conseil et conseil de toutes les églises, arresta, que suyvant la ancienne doctrine, teles accusations n'ariont point de lieu, voire quand on seroyt un hérétique comme estoyt Arrius. Mais que toutes leurs questions seriont décidées par les Églises, et que celui-là qui seroyt convencu ou condamné par iceles, si ne se voloyt réduyre par repentance, seroyt banni. La quiele punition a esté de tous temps observée en Tancienne Église contra les hérétiques, comme se preuve par mille aultres histoires et authorités des docteurs. Pour quoy, Messeigneurs, suyvant la doctrine des apostres et disciples qui ne permirent oncques tieles accusations, et suyvant la doctrine de l'ancienne Église, en la quiele tieles accusations n étiont point admises, requiert le dit suppliant être mis dehors de Taccusation criminelle. »

Servet prisonnier n'invoquait pas cette tlièse de tolérance pour le besoin de sa cause et seulement parce que sa personne était menacée. Il Tavait défendue, alors qu'il était en pleine liberté : on la retrouve textuellement en ses lettres à Calvin imprimées dans la Clinstia-

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7iismi resiitnlio, au chapitre où il traite de la pénalité civile et religieuse (i).

C'est là un des titres d'honneur de la victime du théologien, un de ses droits à Tadmiration et à la reconnaissance de la postérité. Ce libre-penseur religieux avait entrevu au seizième siècle les doctrines de liberté que la philosophie française devait dresser contre les intolérances catholiques et protestantes, — contre toutes les intolérances dogmatiques. Il dénonçait comme inique le châtiment par le glaive et le bûcher. Montesquieu, Diderot, d'Alembert et surtout Voltaire vinrent compléter les théories d'humanité, de liberté intellectuelle proclamées par Servet dans la /^'sliiuiw et rééditées par lui du fond de sa prison.

Ayant plaidé en faveur des principes, Servet sollicite pour lui-même et demande au nom des règles les plus élémentaires de l'équité qu'on ne le détienne pas plus longtemps pour des publications faites en dehors du territoire genevois :

« Secondement, mes seigneurs, vous supplie considérer que n'ait point offensé en votre terre, ni ailleurs, n'ait point été séditieux, ni perturbateur. Car les questions que lui traite sont difficiles et seulement dirigées à gens savants. Et que de tout temps que a été en Allemagne n'a jamais parlé de ces questions qu'à Œcolampadius, Bucerus et Capito. Aussi, en France, n'en a jamais parlé à homme. »

D'autre part Calvin et ses complices savaient bien, en ce qui concerne la Reslilulion du Christianume, que les exemplaires en avaient été saisis, qu'il n'en restait que deux ou trois entre les mains des inquisiteurs de Vienne et de leurs frères les inquisiteurs de Genève. En sorte qu'on faisait un procès en « perturbation et infec-

(1) Christianismi reslitulio, xxvn. Epist. ad. Calvin., i^&ge 656.

tion » du monde chrétien, surtout pour un livre qui n'avait pu infecter et perturber que le grand inquisiteur de Vienne et le grand inquisiteur de Genève (1) ! Servet continuait ainsi dans sa requête : « En outre que les anabaptistes, séditieux contre les magistrats, et qui volions faire les choses communes, il les a toujours réprouvés. Dont il conclut que pour avoir, sans sédition aucune, mises en avant certaines questions des anciens docteurs de FÉglise que pour cela ne doit aucunement être détenu en accusation criminelle. »

Servet, dans ce paragraphe de sa requête, parle des anabaptistes, parce que son opinion sur le baptême des enfants Tavait'fait accuser d'anabaptisme et que cette accusation était sans fondement.

11 termine sa requête par la plus nécessaire et la plus légitime des sollicitations :

« Troisièmement, mes Seigneurs, pour ce que je suis étranger et ne sais les coutumes du pays, ni comme il faut parler et procéder en jugement, vous supplie humblement me donner un procureur, lequel parle pour moi. Ce faisant ferez bien et Noire Seigneur fera prospérer votre République.

« Fait en votre cité de Genève, le 22 août 1553. Michel Servetus de Villeneuve en sa propre cause. »

On lui avait marchandé le papier, on lui refusa un

(l)Dans celui de ses écrits qui porte ce titre : Contra libelluvi CalvinU l'une des victimes de Calvin, le savant Castcllion, a signalé, avec autant d'esprit que d'éloquence, Thypocrisie du Ueformateur et sa mauvaise foi, lorsqu'il parle de « Tinfection et perturbation de monde chrétien » par un livre dont il avait fait détruire les exemplaires : , • r *

u Quand, dit Gastellion, apostrophant Calvin, après avoir fait brûler les livres de Servet, tu as l'aplomb de nous y renvoyer en citant les pages, c'est comme si, après avoir réduit en cendres une maison, l'incendiaire nous enjoignait d'y aller chercher les meubles et de retrouver la place de chaque chambre. »

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