LES INIQUITÉS D'UN PROCÈS THÉOLOGIQUE
défenseur. Dans aucun procès célèbre on n'aperçoit un tel débordement d'iniquités.
On lui refusa un défenseur : et dans quels termes ce refus ! Il faut avoir sous les yeux le texte de ces outrages à un accusé pour croire qu'il a été possible de les écrire i^illeurs que dans une ville dirigée par Tesprit de Gain : — <( Vu que Servet sait si bien mentir, n'y a raison qu'il demande un procureur. Car qui est celui qui lui pût ou voulût assister en telles impudentes mentions et horribles propos? Joint aussi qu il est défendu par le droit, et ne fut jamais vu que tels séducteurs parlassent par conseil et interposition de procureur. Et davantage n'y a un seul grain d'apparence d'innocence qui requière un procureur. Pourquoi doit sur le champêtre débouté de telle requête tant inepte et impertinente. >> Pendant que le « magistrat » outrageait ainsi le suppliant, Calvin, c< usant des moyens que lui procurait son office » (1), exposait, du haut de la chaire, devant un nombreux auditoire, « les erreurs de Servet - qui ne pouvait pas lui répondre - faisant ressortir avec soin son impiété et ses blasphèmes ». écartant toutes les excuses et « foudroyant la compassion » qu'on aurait
pu lui accorder.
Le 23 août le procureur général présenta trente nouveaux articles d'informations et d'accusation et demanda que Servet fût interrogé sur chacun d'eux. Celuici répondit le lendemain. Les demandes de 1 accusateur et les réponses de l'accusé sont un document d'histoire judiciaire, tout à fait honorable pour le prisonnier. Ils jettent une clarté sinistre sur cette page d histoire genevoise. Les voici dans leur texte, ou plutôt dans le texte dressé par les ennemis du prisonnier : il faut les lire en entier et dans leur rédaction officielle :
(1) Rillet, 60.
« Ci sont les interrogats et articles sur lesquels le procureur général de ceste cité de Genève, requiert interroger Michel Servet, prisonnier criminel pour blasphèmes, hérésies et perturbations de la Chrestienté. »
/''' inlerrorjatoire. — Du lieu de sa nativité, nom et cslatde son père et combien il y a de temps qu'il est premièrement sorty de son pays et s'il y est despuis retorné?
Kr.spond ServpAus.^ Qu'il est de Villeneufve, natif au royaulme d'Aragon, et de son nom il s'appelle Michel, de son surnom Servet aussi Uèves ; que Testât de son père estoit notaire et qu'il y avingt-qualre à vingt-cinq ans envyron, qu'il est sorty de son pays et qu'il n'y est point retorné dempuys.
2'' inlerrognloirc. Jtcni.S^'û a heu communication audit pays et en Arragon, ou aultre part touchant la religion
avec des juifs?
Itespond Servclus. — Que jamais il n'eust communication avec eulx.
3^ interrof/aloire. — Si son père ou aultres ses prédécesseurs ont point esté luifs (i), et d'aultre religion que Chrestienne?
llespond Servelns, — Que non et qu'ils sont Chrestiens d'ancienne race et vivants noblement.
4"" interrogatoire. — En quel pays et villes il a demouré despuys qu'il est sorty de son pays, et de quels estatz et vocations il s'est meslé ?
Répond Seroetiis. — Qu'il a un peu demeuré à Toulouse, y étant envoyé par son père pour estudier aux lois, et là il prit connaissance avec quelques écoliers de lire à la Sainte Ecriture et Evangile, ce qu'il n'avait jamais fait avant, et là est venu à Lyon, et de Lyon ici
(1) De nouviau nous voyons reparaître rantisémitisme de Calvin. Le pasteur Stœcker de Berlin, porte-drapeau de rantisémitisme allemand, est calviniste.
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et d'ici à Bàle où il demeura avec OEcolampadus longtLMîips, et do là s'en alla à Strasbourg pour conférer de la Sainte Ecriture avec Martin Bucer et Capito, qui étaient estimés savants, et de là s'en alla en Haguenau, où il lit imprimer un petit livre traitant de la Trinité, et qu'il était alors environ de Tâge de vingt ans. Interrogé commentée petit livre était intitulé : Servelus répond. — Qu'il ne le vit depuis, toutefois qu'il lui semble qu'il est intitulé De Trinitath errorihus et que l'imprimeur s'appelait .lohannes Cossenis: de Haguenau s'en alla à Bàle, de Bàle à Lyon où il demeura
deux ou trois ans.
Interi'ogé pourquoi il s'en retoui^na d'Allemagne : Répond Sercetus. — Pour ce ([u'il était pauvre et n'entendait la langue, et de Lyon s'en alla à Paris et là il étudia en médecine et lut publiquement en mathématiques. Et de Paris étant d'Etat gradué et savant en médecine, il s'en alla à la pratique, laquelle il a toujours suivie depuis et qu'il n'a d'autre vocation que de médecine, bien vrai, et qu'il avait été un petit correcteur d'imprimerie à Lyon.
.5« interrogatoire. — S'il est docteur ou gradué en médecine, où il a étudié et pratiqué en médecine ?
Jiépond Servelus. — Qu'il est docteur en médecine, maître es-arts de Paris, et qu'il a étudié la médecine à Paris, et qu'il a pratiqué deux ou trois ans à Charlieu, à dix ou treize lieues de Lyon, et de là à Vienne où il a pratiqué la médecine pendant dix ou douze ans.
(irinterrogatoire. — Si le livre qu'il a confessé avoir dès longtemps fait imprimer à Bàle futexposé en vente, et que sont devenus les dits livres hors imprimtVs?
Répond Servelus. — Qu'il ne lit point imprimer à Bàle, mais que le libraire de Bàle, appelé Conrad Kuss, envoya la copie d'ycelui livre au dit imprimeur d'Haguenau, et qu'il fut exposé en vente à Strasbourg et à
Francfort; qu'il ne sait point ce qulls sont devenus. 7« inlerrorjatoire. — Si messeigneurs de Bàle firent pas saisir les dits livres et faire inquisition de Tauteur et de l'imprimeur, et si lui et le dit imprimeur ne se cachèrent pas par crainte d'être pris et punis.
Répond Servetus. — Que cela ne fut jamais fait du temps qu'il était en Allemagne, et qu'inquisition n en fut point faite de son temps, ni du livre, ni imprimeur, ni de lui, et que, depuis, il retourna à Bâle bien paisiblement et aussi à Strasbourg.
8^ interrogatoire. - Si n'est pas le môme livre et contenant même doctrine que celui qu'il a dernièrement fait imprimer à Vienne?
Répond Servetiis. — Qu'il y peut avoir quelque chose de semblable, mais, toutefois, il Ta fort changé, car il a fait le dernier sans avoir celui premier.
9« interrogatoire. - S'il n'a pas été averti par de bons docteurs et gens fidèles que son livre n'était point bonne doctrine, mais contraire à la vraie religion chrétienne ?
Répond Servetus. — Qu'il a trouvé aucuns docteurs qui étaient de l'opinion de son livre et d'autres que non. Interrogé qu'il nomme ceux de son opinion, il nomme Capito de Strasbourg et OLcolampade au commencement, et que, depuis, il se changea, et Martin Bucer et qu'il n'a parlé qu'à ces trois-là.
JO^ interrogatoire. — Vu les dits avertissements, qui Ta mandé à faire encore imprimer les dits livres à Vienne?
Répond Servetus. — Qu'il pensait qu'il odenserait Dieu s'il ne le faisait et qu'il le faisait d'aussi bon zèle que s'il se devait sauver, car notre Seigneur nous a commandé en saint Mathieu, chap. I", verset 10% que ce que lui nous aura révélé en secret que nous ne le devons cacher, mais le communiquer aux autres, et
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aussi dit au cinquième chapitre que la lumière qu il nous adonnée nous ne la devons point mettre sous le boisseau, ni sous l'escabelle, mais en lieu où elle luise aux autres, et, par ainsi, selon Dieu et sa conscience, il pensait avoir bien suivi les passages de la Sainte Ecriture qui parlent de telles questions et aussi les premiers anciens docteurs de TEglise. 11 pensait bien dire et bien faire, encore pense ne point avoir mal fait mais bien fait, à bonne intention, comme dit notre Seigneur : Si l'œil est bon, tout le corps sera lumineux, et si l intention est bonne, tout le fait sera réputé bon (l). Et que lui n'avait jamais été séditieux, ni perturbateur, mais qu'il avait agi à intention d'aider aux bons esprits.
y /« interrogatoire. - Qui faisait la dite impression et correction avec lui pour revoir les premières ou autres fautes venant dessus la presse ?
Répond Servetus. ^ Qu'il était lui-même le correcteur et qu'il y avait un autre correcteur là, mais il ne corrigeapoint son livre, et que quand son livre commença à être imprimé, le correcteur nommé GuiUe n'était pas encore à Vienne et que Guille ne mania jamais sa copie ni son livre qu'il sache.
/ ^>e interrogatoire. - S'il n'a pas encore cherché par lui ou par d'autres et fait tenir propos de le faire imprimer à Venise ? .
Répond Servetus. - Que non, et n^en ouï jamais par-
ler
i3' question. - Pourquoi il a intitulé le dit livre
Christianismi ReMutio, et que c'est qu'il entend par
^^^hZond Servetus. - Qu'il l'a intitulé ainsi pour ce qu'il pensait restituer beaucoup de choses qui n étaient
;a'uX.;Ur arJeurtre pa? un ministre de .EvangUe -.
pas bien et qu'il entend par ce titre : Heslituùon de la doctrine du christianisme.
14^^ interrogatoire. —S'il n'enlend pas que tous ceux qui ont écrit devant lui, et autrement que le contenu au dit livre n'ont rien entendu de la Religion chrétienne, et que le christianisme a été ci-devant corrompu à cause que Ton ne suivait pas la doctrine telle qu'elle est en son livre?
Répond Servetus. — Qu'il n'entend pas que les autres n'y aient rien entendu, mais qu'ils peuvent avoir failli en quelque chose, principalement ceux-là qui ont été après le concile de Nicée.
y.>* interrofiatoire. — S'il n'entend que la doctrine et la religion des églises d'Allemagne, de cette église de Genève, et autres églises réformées n'est chrétienne, et que tous ceux qui tenaient sa doctrine sont maudits du Seigneur et s'en vont à perdition, comme il a écrit par lettre reconnue à M. Abel Poupin, ministre de la parole de Dieu en celte cité?
Répond Srrvetus. — Qu'il n*a jamais onques pensé que les églises, ni de Genève, ni d'Allemagne, allassent en perdition pour cela, mais que ceux qui ont écrit pourront avoir failli en quelque chose, et que l'épître produite à M. Abel contient disputations scliolastiques esquelles on use de mots ainsi véhéments pour mieux persuader à son homme, non point qu'il pense pour cela que ni lui, ni les autres soient damnés, et que eux ont dit à lui beaucoup d'injures plus grandes, et, en livres publiquement imprimés tant en latin qu'en français, et que ce qu'il, Servet, avait écrit à M. Abel, qu'il y a de ça plus de six ans, le lui avait écrit seulement comme de lui à soi pour enquérir la vérité, non point pour la publier, ni dilïamer, ni lui, ni encore moins la République de messieurs de Genève et autres villes et^églises.
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i6^ interrogatoire. — S'il n'entend pas aussi que tous ceux qui ont été baptisés en leur enfance, dans les dites églises, et autres églises, ne sont pas vraiment
baptisés ?
Répond Servetus. — Quil Ta bien ainsi, et que s'il a failli, il est prêt de s'amender et demande miséricorde,
criant : « Merci! »
A ce point de l'interrogatoire, l'accusation se sentant battue, abandonne, pour quelques instants la partie dogmatique du procès. Mais c'est pour attaquer le prisonnier dans sa vie privée, le déconsidérer et l'avilir. On remarquera la singularité des questions qui lui sont
posées.
i 7^ interrofiatoire. — S'il n'a jamais été accusé de crime ou autre forfait, et constitué prisonnier ailleurs qu'à Vienne, et s'il ne s'est point trouvé en des noises et bapteries oii il aye blessé autrui ou été lui-même blessé .
Répond Servetus. — Qu'en la ville de Charlieu, allant de nuit voir un malade, par l'envie d'un autre médecin de la dite ville, il fut aggrédé de certains qui étaient ses parents et favoris, là où il fut blessé, et en blessa un des autres, pour la(iuelle chose demeura deux ou trois jours aux arrêts ; mais, hormis cela ne fut oncques ni accusé, ni prisonnier, jusque, dernièrement à Vienne.
J S'' interrogatoire. ~ S'il a été marié? Kt s'il répond QUE NON sera INTERROGÉ, VU SON AGE, COMMENT IL s'est pu TANT LONGUEMENT CONTENIR DE SE MARIER?
Répond Servetus. — Que non, jamais, et que c'est qu'il ne se sentait pas potenl, vu qu'il est coppé d'un côté, et, de l'autre, rompu.
Î9f^ interrogatoire. — Attendu qu'il se trouvera qu'il a mené vie dissolue et qu'il n'a eu zèle, ni cure de vivre chastement et en vrai chrétien, et que c'est ce qui l'a mu et incité à traiter tant avant des choses principales et fondement de la religion chrétienne.
Répond Servetus. —Qu'il a été estudiant en la Sainte Écriture, ayant zèle de vérité et pense avoir vécu comme un chrétien.
L'ac(;usation calviniste ne pouvait produire et ne produisait contre Servet ni un fait d'immoralité, ni un témoignage contre sa moralité.
Elle calomniait.
Nous la verrons persévérer dans ce système de calomnies dans un autre interrogatoire.
Délaissant la diffamation, l'interrogateur revient à la théologie.
20^ interrogatoire. — S'il ne savait pas bien que son livre et sa doctrine mettraient la. chrétienté en grand trouble, et donneraient occasion à la jeunesse de se déborder en toute paillardise, adultère et autres crimes que peuvent commettre les jeunes gens, combien qu'ils n'aient passé vingt ans, attendu qu'il dit qu'ils ne peuvent pécher et ne doivent être punis devant l'âge de
vingt ans.
Ri'pond Servetus. — Qu'il pensait que son livre ne
METTRAIT POINT LA CHRÉTIENTÉ EN DIFFÉREND, MAIS QU'lL FERAIT PROFIT PUISQU'IL DONNERAIT OCCASION AUX BONS ESPRITS DE MIEUX DIRE, ET QU'aINSI LA VÉRITÉ A COM- MENCÉ A SE DÉCLARER PEU A PEU ET SE ACHÈVERA PEU A PEU.
Et quant aux jeunes gens devant vingt ans, qu'il a bien dit que, selon la loi, ils n'étaient point punis à mort devant vingt ans, mais que pour cela ne s'ensuit que on ne les puisse punir en beaucoup d'autres
sortes.
^ ^/« interrogatoire. — S'il ne savait pas bien que sa doctrine était pernitieuse, vu qu'elle est favorable AUX JUIFS et aux Turcs en les excusant, et s'il n'a pas étudié en l'Alcoran, pour injurier et arguer la doctrine et religion que tiennent les églises chrétiennes en-
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semble, en d'autres livres profanes, desquels on doit s'abstenir en matières de religion, selon la doctrine de saint Paul.
Répond Servetus. — Qu'il ne pense pas que sa doctrine soit pernitieuse, ni favorisante, ni aux juifs, ni aux Turcs, et que, de l'Alcoran, il l'a bien lu, et qu'il est imprimé à Bâle, et qu'il est bien permis de le lire, et qu'il ne l'a pas lu à l'intention de nuire aucunement à la foi chrétienne, mais plutôt pour lui aider.
^2« interrogatoire. — Si le dit Alcoran n'est pas un méchant livre plein de blasphèmes?
Répond Servetus. — Que oui, et le confesse.
^3*= interrogatoire. — S'il sait pas bien que Sabelliens, Manichéens, Nestoriens, et autres hérétiques réprouvés par l'église chrétienne, ont tenu plusieurs des mômes opinions que celles qui sont en son livre ?
Répond Servetus. — Qu'il ne sait pas que Sabeliens, Manichéens, ni Nestoriens aient tenu les opinions qu'il
tient.
^4« iriterrogatoire. — S'il n'a pas lu les livres de Irenus et Epiphaneus, et autres anciens docteurs, qui ont récité les hérésies et fausses doctrines de ceux hérétiques ?
Répond Servetus. — Qu'il a lu les livres de Epiphaneus et Irenus, lesquels récitent et reprennent beaucoup d'hérésies, lesquelles il, Servetus, réprouve aussi et que son livre fait mention expresse contre eux.
^5*= interrogatoire. — Auxquels personnages il a communiqué de sa doctrine, quand il fit imprimer son livre à Bâle et dernièrement devant que de le faire imprimer à Vienne?
Répond Servetus. — Qu'il ne conférât jamais de ces questions n'y parlât que avec QEcolampadus, Bucer et Capito et qu'en France il n'en a oncques parlé à per-^
sonne.
^6'« interrogatoire. — S'il ne sait pas bien qu'il ne
faut facilement croire à son jugement propre en telles choses tant étranges et pernilieuse conséquence et qu. étaient réprouvées par les bonnes doclrmes et églises
réformées? . . i „
Révond Servelus. -^ Que lui pensait suivre les premiers et anciens docteurs d(. l'Église, et qu il n avait point ét(^ venu à sa notice que Œcolainpade eut jamais rien dit contre lui, car, au commencement, lui semblait qu il était de son opinion, et combien que Melanchton ait écrit quelque chose contre lui, ses raisons ^ ne semblent pas être suftisantes.
,27« inlcrrorjaloire. - S'il connaît quelqu un qui soit adhérent à sa doctrine?
Mépond Serventus. - Qu'il n'y connait personne au monde, car il n a communi(iué à personne.
L'interrogatoire, qui va de guingois, passe a des demandes touchant rarrivée de Servet à (ienève Kaulede ravoir lu, ou pour l'avoir mal lu, ou pour lavoir lu avec l'intention de le dénaturer, on a imagine le roman de la conspiration de Servet appelé à Genève par les libertins. Uien n est plus clair, cependant et plus décisif aue cette partie des documents judiciaires.
n^ interrogaluire. - Qui Ta mu de venir en cette cité et s'il n'avait pas délibéré d'y semer sa doctrine et troubler cette église?
Itépond Servants. - Qu'il était venu pour passer de làlesmonts, et non point pour demeurer ici et s en aller au royaume de Naples, là où sont les Espagnols et vivre avec ceux de son art de médecine. Et que, expressément, pour ce faire, il s'était venu loger a La liose. et qu'il en avait parlé à Thosle et a 1 hostesse pour trouver une barque pour aller tout haut par e lac qa il pourrait pour trouver le chemin de Zurich, et qu'il se tenait caché en cette ville tant c|U il pouvait, afin de s'en pouvoir aller sans être connu.
LES INIQUITÉS d'uN PROCÈS THÉOLOGIQUE
29^ interrogatoire : A qui il a communiqué et s'il connaît quelqu'un en cette cité?
Képond Servetus. — Que non. N'a communiqué à personne au monde, et ne connaît personne au monde.
Que pouvait-on opposer à ces déclarations ? Quant aux faits, rien : quant aux doctrines nulle autre chose que cette allégation : « Nous vous considérons comme criminel parce que Calvin estime qu'il est criminel de penser autrement que lui. » C'est l'évidence même.
Il s'est trouvé des calvinistes, pour se rendre à cette évidence et reconnaître que, pendant ces longs et perfides interrogatoires, Servet avait fait preuve de « modération et de finesse ».
11 est difficile de rendre le même hommage au nouveau réquisitoire, inspiré, sinon dicté par Calvin, et que vint lire aux juges le « sieur procureur général » dans la journée du 28 août :
« Le sieur procureur général, sur les dernières réponses et requestes baillées par Michel Servetus, prisonnier criminel, et vu tout le contenu du procès, dit qu'il est tout évident que le dit Servet n'a pertinemment répondu aux interrogats à lui faits, ni la vérité de ce dont il est enquis, mais ne fait que mentir, varier et tergiverser, ET se moque de dieu, DE SA PAROLE en allignant, corrompant et détournant faussement les passages de la Sainte Écriture pour couvrir ses blasphèmes et évader punition ; même quand sur le 10« interroga-' toire, il a dit qu'en saint Mathieu, chapitre vi, est dit que si Tintention est bonne tout le fait sera réputé bon, car le passage ne parle de cela, et, s'il était tel, tous les hérétiques et idolâtres se pourraient excuser de leur bonne intention.
Item. — 11 fait une injure intolérable à toute l'Église chrétienne, et à Conslantinj le grand Empereur, quand il dit qu'ils arrêtèrent que toutes les accusations crimi^
nelles des hérëliques n'auraient point de lieu, ynais que pour toute punition celui qui en serait convaincu, encore qu'il ne voulût se réduire par repentance, serait seule-ment banni (i). Et après il dit que tout cela est approuve par mille autres histoires, et seulement il n'en sait pas alligner seulement la première histoire où il a songé et controuvé cela. Et voilà comment il veut payer et repaître vos seigneuries à millions de menteries.
/^em. — Et pourtant est chose manifeste que Servet est des plus audacieux téméraires et pernicieux hérétiques qui furent jamais, attendu que ne se contentant pas du mal qu'il a fait, il veut encore subvehtir tout
ORDRE de justice ET OSTER LE GLMVE ET DROIT DE PU- NITION AUX MAGISTRATS QUI LEUR A ÉTÉ DONNÉ DE DiEU.
Mais ne se faut soy esbahir, car sa conscience même le condamne et argue digne de mort, et pour cela éviter il a voulu prévenir en mettant ci-avant une telle faulse doctrine de ne punir les criminels à mort.
jlPjn, — Pour le démontrer encore mieux, en son épître vingt-sept il dit que le jugement rigoureux de mort a été remis et aboli par le Christ, et, à ce propos, il allègue et déforme l'histoire de la femme adultère en saint Jean, disant que pour punir de mort il faut une spéciale révélation du Saint-Esprit.
jtem. —Joint aussi qu'il ne se contente qu'il soit convaincu de telles impuretés, mais il s'eflorce, par une méchante volonté, d'en charger Capito, Œcolampadus, personnages tant honorables, fidèles, et approuvés de
toutes les églises. »
Après avoir ainsi affirmé que Jésus était un partisan convaincu de la peine de mort en matière d'hérésies, le
l\] Ne vouloir que « bannir », c^ctait injurier intolérableiiient tcute l'ÉL'lise chrétienne ! Il fallait tuer les hérctiriues! Voila ce que demandaient Calvin et les calvinistes en laoii, - dix-neul ans avant la Saint-Barthélémy I
LES INIQUITÉS d'uN PROCÈS THÉOLOGIQUE 213
sieur procureur général conclut qu'il faut refuser un défenseur à Servet, à « l'étranger, au blasphémateur à millions de menteries ». Ne s'est-il pas, du reste, condamné à mort lui-même en se permettant de croire « qu'on ne doit pas employer le glaive contre les hérétiques dont les intentions sont bonnes »?...
Privé de défenseur, Servet fut aussi soigneusement emmuré : on cloua les fenêtres de sa prison pour l'empêcher d'avoir communication avec le dehors. Isolé, abattu par la fatigue des longs interrogatoires, malade, le malheureux pourrissait littéralement dans l'humidité du cachot où on le tenait renfermé. Il adressa à ses tortureurs cette lettre, — cri d'angoisse et d'indignation :
« Mes très honorés Seigneurs,
« Je vous supplie très humblement, que vous plaise abréger ces grandes dilations ou me mettre hors de la criminalité. Vous voyés que Calvin est au bout de son roulle, ne sachant ce que doyt dire, et pour son plaisir me veult icy faire pourrir en la prison. Les poulx me mangent tout vif, mes chauses descirées, et nay de quoy changer, ni perpoint, ni chamise que une méchante. Je vous avoys présenté une aultre requeste la quiele estoyt selon Dieu. Et pour la empêcher Calvin vous a allégué Justinian. Certes il est malheureux d'alléguer contra moy ce que luy mesme ne croyt pas. Luy mesme ne tient poynt, ni croyt poynt, ce que Justinian a dict de Sacrosanctis ecclesiis, et de Episcopis et Clericis, et daultres choses de la religion : et sçait bien que leglise estoyt desia dépravée. Cest grand honte à luy, encores plus grande quil a cinq semeines que me tient icy si fort enfermé et na jamais allégué contra moy un seul passage.
« Messeigneurs je vous avoys aussi demandé un pro-
cureur, ou advocat, comme aviés permis à ma partie, la quiele nen avoyt si a faire que moy, que suys estrangier, ignorant les costumes de ce pays. Toute foys vous lavés permis à luy, non pas à moy, et lavés mis hors de prison devant de cognoistre. »
« Les poux me mangent tout vif. >> Est ce que o 1 esprit du siècle «exigeait cela?... Ni les doléances, m rappel douloureux de Servet ne furent entendus. Le Conseil prit ~ sur le papier - la décision de faire . donner au prisonnier - et à ses frais - les vêtements qu'il réclamait. Mais la décision resta lettre morte.
Il « paraît», dit euphoniquement le plus correct des écrivains calvinistes, Albert KiUet, que cette « décision ne fut pas immédiatement exécutée ». 11 « paraît » est ici une expression bien étrange, sous la plume d'un historien qui avait eu en mains les documents officiels ou se trouve constatée l'atroce négligence. « Toujours est-il, poursuit 1 ami de Calvin, que Servet demeura quelque temps encore dans un triste dénuement. »
« Quelque temps !... » H y demeura trois semaines, et dut écrire, pour n'être pas tout à fait dévoré par lavermine et tué par le froid, une nouvelle et lamentable épître :
« Magnifiques Seigneurs,
« Il y bien troys semmeines que ie désire et demande avoyr audiance et nay iamays peuslavoyr. Je vous supplie pour lamour de lesu Christ, ne me refuser ce que vous ne refuseriés à un turc, en vous demandant lustice. lay à vous dire choses dimportance et bien nécessaires.
« Quant à ce que aviés commandé quon me fit quelque chose pour me tenir net, nen a rien esté faict, et suys plus piètre que iamais. Et davantaige le froyt me tormante grandamant, à cause de ma colique et rompure,
les lniquités d'un procès thêologioue 215
la quelle mengendre dautres pauretés que ay honte vous escrire. C'est grand crualuté que ie naye conget de parler seulemantpour remédier à mes nécessités. Pour lamour de Dieu, messeigneurs, donésy ordre, ou pour pitié, ou pour le devoyr. Faict en vous prisons de Genève, le dixième doctobre 1553.
« Michel SEPfvETUS. »
Le cœur saigne, écrit à ce sujet Jules Barni, quand on voit aux archives de Genève, dans le précieux cahier qui contient toutes les pièces relatives à l'affaire de Michel Servet, ces lettres que, du fond de son cachot, au milieu de ses souffrances, et si peu de jours avant d'être brûlé, le pauvre prisonnier traçait d'une main si ferme, et où il déposait des plaintes si déchirantes!
Voici ce qu'elles inspirent à M. le ministre du saint Évangile, Félix Bungener, auteur d'un livre sur Calvin, publié en 1803 :
« Servet exagérait-il? C'est possible (1). »
(1) Calvin, sa vie et son œuvre^ p. 338.