CHAPITRE XX
CALVIN DIFFAMATEUR
L'acte d'accusation tendait — nous l'avons vu — à faire condamner Servet comme blasphémateur et à le déshonorer comme homme.
Ce parti pris de diffamation est si marqué, qu'il était impossible de ne pas le voir et de le passer sous silence. Aussi l'annaliste genevois, que nous avons du si souvent citer, écrit-il : « L'acte d'accusation voulait faire de Servet un querelleur et, coûte que coûte, un débauché, afin de trouver dans son manque de chasteté le motif de ses hérésies. Déduction qui ne manquait pas d'être assez bizarre, car la théologie de Servet ressemblait peu au passe-temps d'un libertin... Aussi put-ii, avec vérité, se laver des reproches d'immoralité articulés par le procureur général » (l).
Le diffamé de Bolsec avait plus que personne le devoir de ne pas encourager la calomnie. Mais la diffamation à l'égard de ses adversaires, de même que l'apologie pour sa propre personne était une des nécessités
(1) Rillet, p. 56.
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de son tempérament et une des conséquences logiques de ses doctrines religieuses. Quiconque se croit l'élu de Dieu se persuade aisément que ses ennemis sont
les fils du dioble.
L'élu de Dieu, Calvin, tenait pour créature de Satan, quiconque le contredisait et lui déplaisait. Il regardait comme un devoir de poursuivre à mort les adversaires de ses doctrines et les ennemis de son ambition. Les diffamer, les déshonorer, c'était, à ses yeux, faire œuvre pie. Il les comparait à « des chiens et des porcs », leur refusait tout sentiment religieux, leur déniait toute dignité morale. Parlant de Servet, qui fut le plus noble chrétien du seizième siècle, le plus pieusement attaché à l'Evangile, il disait, en son Traité des scandales : « Tout le monde sait le mépris superbe qu'Agrippa de Nettesheim, Servet, Dolet, ont toujours fait de l'Evangile, comme de vulgaires cyclopes qu'ils étaient. Ils sont tombés à ce degré de démence et de fureur non seulement de vomir d'exécrables blasphèmes contre le Fils de Dieu, mais de se mettre eux-mêmes à l'égal des chiens et des porcs, quant à la vie de l'âme. D'autres comme Rabelais, Des Perriers et Govéa, après avoir goûté à l'Evangile, ont été frappés du même aveuglement. Pourquoi cela? Parce qu'ils avaient commencé par jouer et rire avec ce sacré gage de la vie
éternelle. »
Il est impossible, en ce qui regarde Servet, de pousser plus loin le mensonge et la diffamation. Mais toutes les armes sont bonnes contre celui qui s'arroge le droit de penser autrement que nous. « Qui contredit est hérétique, disait Frère Jean des Entommeures, et ne lui faut rien que le feu. »
C'est pourquoi Calvin ne cessa jamais d'injurier et de calomnier, d'accuser Servet vivant ou mort.
Dans un nouvel interrogatoire, Servet eut à répondre
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à de nombreuses questions touchant sa vie privée, ses idées philosopliiques, le jour de son arrivée à Genève, ses relations avec l'imprimeur de Vienne. 11 mit, dans ses réponses, la modération, la dignité, la probité intellectuelle et la grandeur morale qu'on trouve dans ses interrogatoires précédents.
On y remarque de belles et profondes paroles sur la marche progressive des idées, la nécessité pour la Réformation elle-même de se transformer, d aller de Tavant ; on y trouve cette fière déclaration relative à ses propres doctrines : u Qu'il ne peut deviner si sa doctrine sera reçue ou non, mais qu'il entend qu'elle soit vérité, jusqu'à ce qu'on lui montre le contraire, d
y« question. — Par quelles histoires il veut prouver ce qu'il allègue en sa requête, de Constantin le Grand et de lÉglise ancienne, touchantla connaissance et punition des hérétiques?
Uesjnmd Servelns. - Qu'il le veut prouver par toutes les histoires qui ont parlé de Constantin le Grand.
.2^ question. — S'il ne sait pas bien que le crime de calomnie ou fausse accusation et déclaration est un
crime capital.
Répond Servetus. — Qu'il n'a oncques accusé personne n'y criminellement n'y aultrement et qu'il scait bien que l'accusant à tort debvrait porter la punition que debvoit porter celuy qui a à tort esté accusé, s'il
estoit vray.
^'' question. — Et mesmement quand on charge calomnieusemcnt et faulscment d'hérésies et blasphèmes des ministres et docteurs de la parole de Dieu?
Jlespond Servetus. — Que en matière scolastique, ce n'est point accusation et c'est aujourd'hui commung en matière de disputation que ung chacun voult maintenir sa cause, estimant sa partie adverse estre en voye de damnation.
4e question, - Si Capito et OEcolampadus estaient pas docteurs et ministres de la parole de Dieu, fidèles et approuvez par les églises chrestiennes et bien réformées ?
Jlespond Servetus. - Qu'ils estoient appuez des uns et des aultres non ; mesmes que on scait bien que Luther etMelanchton ont escript contre œcolampadus en matière de sacrement et de libéral arbitre.
5e question. — S'il n'a pas dict et maintenu que les dicts Œcolampadus et Capito ont esté de son opinion ?
Uespond Servetus. - Qu'il a dict que Cnpito estoit d'accord avec luy et que 01^:colampadus estoit du commencement de son opinion, mais que dempuys il s'est
changé.
6'= question. — Comment il a sceu cela?
Hespond Servetus, - Qu'il n'a point sceu qu'il, Œcolampadus, se fut changé, sinon depuis ces jours derniers qu'il vit ici une épître du dit Ol^colampadus, et qu'il sait que Capito était de son opinion parce qu'il a conversé avec lui à Strasbourg.
7^ question. - Par qui et comment il entend le
prouver ?
Rrpond Servetus. - Qu'il ne le peut pas prouver autrement, d'autant qu'il parlait avec Capito seul à seul, et sans autre témoin que Dieu.
^0 question. - Quel âge il a, et combien de temps il a étudié aux lois, étant à Toulouse ?
Hrpond Servetus. - Qu'il est de l'âge de quarantequatre ans et qu'il demeura à Toulouse environ doux ou trois ans, étudiant les lois.