NAISSANCE DE MICHEL SERVET
L'inquisition catholique de Vienne n'a pas su tuer l'hérétique, la cruauté protestante de Genève l'a réduit en cendre. Que les catholiques se glorifient à présent de leur amour de l'ordre et de leur zèle pour le ciel : l'Église protestante les surpasse en ferveur religieuse ; elle l'a prouvé par le bûcher de Genève (!]... »
Condamné par l'Ëglise romaine, brûlé vif par les protestants, Michel Servet (à qui Téminent et pieux pasteur de Magdebourg, Henri Tollin, a consacré les pages d'émouvante indignation qu'on vient de lire) apparaît, dans l'histoire et devant la conscience humaine, comme une victime des Églises chrétiennes, — de toutes les Églises chrétiennes.
Par ses souffrances, par sa mort, il porte témoignage contre l'intolérance ecclésiastique et la cruauté
religieuse.
Mais Servet n'est pas seulement un martyr ; il est une des plus curieuses intelligences du seizième siècle, un penseur original, un physiologiste qui a eu des intuitions de génie. L'illustre naturaliste Cari Vogt l'a proclamé «' le plus grand savant de son siècle ». Elisée Reclus a écrit : « Qu'a fait Calvin, maître du pouvoir? Il a fait brûler Michel Servet, un des hommes de divination scientifique comme on en compte à peine dix ou douze dans l'histoire de l'humanité tout entière (2). »
Michel Servet naquit le :>\) septembre 1511 à Tudela, ville du royaume de Navarre, de parents honorables « chrétiens d'ancienne race et vivant noblement ».
Son père, originaire de Villanuova en Aragon, exerçait la profession de notaire ; sa mère d'origine française était une demoiselle Revès, et c'est sans doute dans un
(1) Michel Servet, par Henri Tollin, licencié en théologie, pasteur à Magdebourg. Paris, 1819, p. 7 à 10.
(2) Elisée Reclus, La Veine de mort, p. 6. Genève, 1819.
sentiment de piété filiale et pour lui rendre hommage, que rhérétique espagnol, persuadé qu'il défendait la vérité, c'est-à-dire « la cause divine », signa ses deux premiers ouvrages : Michel Servet, alias Ileves, ab Aragonia Hupanum.
L'éducation qu'il reçut, dans sa ville natale, fut à la fois sérieuse et variée. Dès son adolescence il fit preuve d'une grande aptitude pour les mathématiques et les langues anciennes. A quatorze ans, dit un de ses biographes, il entendait le latin, le grec, l'hébreu, et avait une connaissance assez étendue de la philosophie et de la théologie scolastiques. 11 mérita de prendre place parmi les enfants célèbres.
De bonne heure, sa conscience fut acquise aux idées de liberté et mise en révolte contre l'intolérance. Les persécutions sévissaient quotidiennes et nombreuses dans toute l'Espagne. Servet eut sous les yeux, pendant son enfance, le spectacle de la plus eflrayante cruauté. Le Tribunal du Saint- Office, chargé de veiller sur la pureté de la foi orthodoxe travaillait à empêcher, par les rigueurs de sa surveillance et la dureté de ses châtiments, l'introduction et l'établissement sur le sol espagnol des doctrines religieuses suspectes d'hérésie. Après la conquête de tout le royaume sur les Maures, l'Inquisition avait reçu de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Gastille une organisation et une autorité redoutables afin de créer l'unité nationale par l'uniformité religieuse. Mariana, dans son histoire d'Espagne, parle de huit cent mille juifs expulsés, et Lhorente, dans son livre sur l'Inquisition, porte à deux millions les juifs partis de la péninsule, les Maures émigrés en Afrique, les Espagnols réfugiés dans le nouveaumonde.
En une seule année, dix-sept mille personnes furent condamnées à l'amende, à la prison, ou soumises à la torture et envoyées à la mort ; plusieurs centaines de