‹ Michel Servet et Calvin [microform]Chapitre 43 sur 51 · AUTOUR P'UN BUCHER · texte numérisé non relu

AUTOUR P'UN BUCHER

Ils ignorent à quel degré la science vit de liberté et du travail individuel des maîtres et des élèves en dehors

des leçons. , ^ , .

« L'histoire de la petite république de Genève est eurieuse comme démonstration des effets de rautorite. Pendant près de deux siècles (1535 à 1725) les principes absolus des premiers réformateurs ont règne complètement chez les laïques et les ecclésiastiques. L'instruction était imposée par la religion. Presque tous les citoyens passaient par le collège et beaucoup d'entre eux suivaient les cours spéciaux de l'académie ;

MAIS PENDANT TOUTE CETTE PÉRIODE AUCUN GENEVOIS NE s'est distingué dans LES SCIENCES. » -7I

Durant les moments de répit que l'enseignement Im laissait, Castellion traduisit le Nouveau Testament Cette traduction déplut à Calvin, et ce qui lui déplut bien davantage, ce fut l'indépendance d'idées du professeur. Castellion avait sur le Cantique des cantiques une opinion qui est la vérité même, mais qui n était pas l'opinion de Calvin, à savoir que cette œuvre de galanterie hébraïque est un écrit profane et non une ^ mystique allégorie. Il se refusa également à admettre l'opinion commune sur la descente de Jésus aux enfers. En ceci encore sa science dépassait celle du Réformateur Il arrivait à Castellion ce qui était arrivé à Servet : run et l'autre, dans les discussions théologiques, se montraient plus renseignés ou plus perspicaces que leur orgueilleux persécuteur. ^ ^

Castellion, plus profondément érudit que Calvin, s etait attiré par ses écrits un renom de libéralisme. Il professait des doctrines de tolérance et les professait avec talent. 11 demandait, pour ceux qui croient en Christ, le droit de servir Dieu « non selon la foi d'autrm, mais selon leur foi propre ».

Proscrit de Genève, ayant sacrifié h l'indépendance

MIGUEL SEKVET ET CALVIN

AUTOUR d'un BUCUER

de ses opinions la situation heureuse qu'il occupait au collège de Rives, il vécut, pendant des années, dans la pauvreté, occupé d'humbles et obscurs labeurs, chargé de famille, manquant quelquefois de ce pain que le Réformateur se vantait de lui avoir donné jadis, cherchant dans la culture d'un jardin attenant à sa maison délabrée, dans la pêche du bois flottant sur le Rhin, un moyen d'augmenter les maigres ressources qui lui permettaient de nourrir — ou à peu près — sa femme et ses enfants. Ses ennemis théologiques l'accusèrent d'avoir eu recours au vol parce qu'il avait harponné des morceaux de bois que le Rhin emportait en sa course...

11 leur répondit : « Vous m'accusez de vol ! Ah ! sans doute, vous n'ignorez pas la pauvreté à laquelle j'étais réduit, non par ma faute, mais par un effet de vos calomnies, lorsque, ces dernières années, j'étais occupé de cette traduction des Saints Écrits, qui ne m'a valu que la haine et l'envie de ceux desquels j'avais droit d'attendre un autre sejntiment. Comme donc j'étais si entièrement à cette étude, que j'aurais mieux aimé mendier que l'interrompre, et que ma maison était située au bord du Rhin, je m'armais quelquefois d'un harpon pour saisir au passage les bois entraînés par le courant du fleuve et qui devaient réchauffer ma froide demeure. C'est là ce que vous appelez un vol, par une interprétation que ne recommandent ni la bienveillance ni la vérité ! Mais ces bois sont à tous, et ils appartiennent au premier occupant... Un jour même que la Birse débordée entraînait dans le Rhin les bois flottants confiés à son cours, et que plus de deux cents hommes étaient occupés à les ramener sur la rive, monté sur un bateau avec quatre de mes amis, j'ai recueilli sept mesures de bois, pour lesquelles j'ai reçu, ainsi que mes compagnons, outre ma part de bois, quatre sols du

magistrat, non en récompense d'un vol mais comme prix d'un travail dont je n'ai point à rougir. »

Le diffamateur de Castellion, c'était Calvin lui-même - Calvin qui avait eu l'infamie d'écrire en interpellant son persécuté : « Est-ce la fatalité ou ta libre volonté qui te poussait, quand, dans ces dernières années tu avais un harpon à la main pour voler le bois dont lu chauffais ta maison?... Il est constant, et cela sul Ut pour ta condamnation, que, le sachant et le voulant, lu as fait un gain criminel au préjudice d'autrui. »

Bien rente, tyran redouté de tous, Calvin avait bonne grâce à faire grief à un pauvre savant de n'avoir pas laissé mourir de froid sa famille. « Tu m'accuses de vol, continue Castellion dans sa réponse au calomniateur ; tu sais bien que tu manques non seulement a la vérité mais à la vraisemblance. Est-ce qu'il est vraisemblable, en effet, que quelqu'un s'imagine pouvoir . voler du bois avec un harpon, en plein Bàle, sans être vu? Toi, loi qui me connais, tu as pu accueillir de semblables ignominies! Quant à penser que, dans un livre destiné au public, tu viendrais à les répandre, a les attester devant la postérité, non, j'en prends Dieu à témoin, je ne l'aurais pas cru, - quoique je te connaisse. » . ., „„„„ Cette fierté d'accent, celte vengeresse éloquence dhonnêle homme calomnié, cette ironie si dignement méprisante se retrouvent dans tous les écrits de Castellion. . ^. j „ Tel était l'homme à qui Théodore de Beze donne un rôle d'ambitieux ridicule, cupide et ignoble dans sa Farce du pape malade et tirant à sa fin, et a qui H attribue ce propos : « Je suis prêt à faire pour de argent tout ce qu'on voudra contre les calvinistes, bulhngéristes et huguenots .. Tel était l'homme que Calvin à son tour, traitait d'impudent, de perfide, d impie, à

qui il reprochait la plus honorable des pauvretés, ce qui lui valait cette nouvelle réplique de Castellion :

« Tu m'appelles blasphémateur, méchant, calomniateur ; tu me compares à un chien aboyant, plein d'ignorance et d'impureté, tu m'accuses d'être le corrupteur des Saints Ecrits, le contempteur de Dieu et de toute religion, et tu termines cette énumération par ce vœu : Compescat te Deus, Satan ! Bel exemple de gravité apostolique et de chrétienne urbanité ! Toutes ces injures et d'autres plus graves (si tu en trouves), je les accepte et suis prêt non seulement à les supporter mais à m'en faire gloire par la grâce du Christ qui me fortifie... Mais le Christ ne sera pas toujours crucifié entre deux brigands, et la vérité sortira du tombeau où elle est ensevelie... »

Le crime de Castellion était grand : il avait prolesté contre la condamnation de Servet ; il avait affirmé le droit à la liberté des croyances, l'horreur de la persécution, dans un livre en réponse à l'opuscule de Calvin sur la nécessité de châtier les hérétiques par le glaive. Lorsque, affirmait Castellion, les (jenevois ont misa mort Servet, ils n'ont pas prouvé une doctrine, ils n'ont fait que tuer un homme. « Servet n'ayant combattu Calvin qu'avec des raisons et par des écrits, c'est avec les mêmes armes qu'on aurait dû combattre Servet. On dissipe les ténèbres par la lumière, non par les supplices. »

L'œuvre de conscience écrite par Castellion, qui eut plusieurs amis pour collaborateurs (il n'était donc pas tout entier avec les assassins, l'esprit du siècle), parut cinq mois après le supplice de Servet. Elle j)ortait cette épigraphe empruntée à Téptlre aux Galates : Celui qui est né selon la chair, persécute celui qui est né selon l'esprit. Dans l'édition française (rarissime et qu'on devrait bien réimprimer), elle a ce titre prometteur :

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