AUTOUR D*UN BUCHER
« Traité des hérétiques, à savoir si on les doit persécuter, et comment on doit se conduire avec eux, selon l'avis, opinion et sentence de plusieurs auteurs tant anciens que modernes. Grandement nécessaire en ce temps plein de troubles et très utile à tous, principalement aux princes et magistrats pour connaître leur office, en une chose périlleuse et difficile. Se vend à Rouen, par Pierre Freneau, près des CordeUers, 1554. » Dès l'avant-propos, sous forme de lettre adressée au duc Christian de Wurtemberg, Castellion dénonçait les pratiques sanguinaires et l'homicide pédantisme des
calvinistes.
Eh quoi! c'était cela la religion chrétienne! Non! ce n'était que l'œuvre et la doctrine d'un fanatique, ivre d'orgueil et de domination. De quel droit pourchassaitil à mort les hérétiques? Et qu'est-ce qu'un hérétique? J'ai longtemps cherché, dit Castellion, et j'ai trouvé ceci : l'hérétique, c'est l'homme qui pense autrement que nous. Toutes les sectes s'anathématisent, de sorte qu'un homme réputé orthodoxe dans tel pays, telle cité, devient hérétique ailleurs, et que, pour vivre en sûreté, on devrait professer autant de religions qu'il y a de sectes et de villes.
Que produit cette intolérance, que produit-elle sinon la désolation, la sécheresse de cœur et la cruauté?
« La piété et la charité, continue Castellion, sont oubliées, et notre vie s'écoule au milieu de querelles et désordres sans fin. On dispute non de la voie qui mène au Christ, c'est-à-dire des moyens d'amender notre vie, mais du rang et de l'office du Christ luimôme, de son séjour, de son rôle, de la place qu'il occupe à la droite du Père, de son unité avec lui, ou bien encore de la Trinité, de la prédestination, du libre arbitre, de Dieu, des anges, de l'état des âmes après la mort et d'autres questions de cette nature.
« La connaissance ne suffît pas à rendre l'homme meilleur. Paul a dit : « Quand même je connoîtrois « tous les mystères, si je ne possède pas la charité, je « ne suis rien. » Mais les hommes, enflés de leur science ou de la vaine opinion qu'ils en ont, se jugent avec mépris les uns les autres. L'orgueil engendre le mépris, qui amène la persécution, en sorte que nul ne peut endurer la plus légère contradiction de la part d'autrui ; et quoiqu'il y ait aujourd'hui presque autant d'opinions qu'il y a d'hommes, il n'est pas une secte qui ne condamne les autres et ne réclame l'empire pour elle seule. De là les exils, les prisons, les bûchers, les tortures et ce lamentable appareil de supplices qui affligent chaque jour notre vue pour le simple délit d'opinions qui déplaisent aux puissants de la terre sur des questions controversées pendant des siècles et encore aujourd'hui pendantes. Que s'il est un homme qui veut se procurer une robe blanche, c'est-à-dire vivre dans la pureté, pour peu qu'il professe une opinion particulière, on se coalise contre lui, on l'accuse, on le déclare hérétique ; on entasse lesplus odieuses accusations sur sa tête, on le déchire et on le défigure tellement par la calomnie que l'écouter seulement devient un crime. »
L'apôtre de la tolérance conclut en une page émouvante et restée célèbre :
« Je vous le demande, qui voudrait être chrétien, lorsqu'il voit des homrpes qui se réclament de ce nom traînés au supplice et traités plus cruellement que des larrons et des brigands ? Qui ne croirait que le Christ est un Moloch ou quelque divinité impitoyable qui réclame sur ses autels des victimes humaines ? Qui voudrait enfin servir le Christ à telle condition que s'il ose, au milieu des innombrables controverses de ce temps, différer de ceux qui ont le pouvoir en main, il soit brûlé plus impitoyablement que dans le taureau de Phalaris,
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quand même il crierait à pleine voix, au milieu des flammes, qu'il croit en Jésus et qu'il met son espoir en lui !... 0 Christ, Roi et Créateur du monde ! tu vois ces choses, et les supportes! Es-tu donc devenu si différent de toi-même? Lorsque tu vivais sur la terre, nul n'était plus doux, plus clément, plus patient que toi. On eût dit la brebis muette entre les mains de celui qui la tond. Frappé, meurtri, conspué, moqué, couronné d'épines, crucifié entre deux brigands, tu n'avais que prières pour tes bourreaux! N'es-tu plus le même aujourd'hui ? Ordonnes-tu que ceux qui entendent tes préceptes et tes commandements autrement que nos maîtres soient noyés, décapités, coupés en morceaux, brûlés à petit feu, livrés aux plus cruelles tortures? Prends-tu plaisir à de tels sacrifices?... Si tu fais ces choses, o Christ ! ou, si tu les approuves, que laisses-tu donc à faire au démon ? En quoi diffères-tu de lui ? » Calvin ne voulut pas que le livre où on lui déniait le droit de faire périr, par le glaive du prince, ou le feu des bûchers, ceux qui pensaient autrement que lui, demeurât sans réponse. 11 s'inquiéta tout d'abord de connaître le nom (le De non cornburendis hœreticis ayant paru sous un pseudonyme) de l'auteur ou des auteurs du livre. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans cette œuvre de mansuétude et de tolérance le style et les idées de Caslellion. Il communiqua cette découverte à ses amis de Poitiers dans une lettre où il injurie « le fantastique Castellio » dont « les livres et les cahiers ont été condamnés à Bâle avec défense de les publier sous peine de la tête ». Le glaive, encore le glaive !
Le glaive et le bûcher : car le Réformateur est partisan décidé du supplément de réfutation intellectuelle qui s'appelle le feu. Il entend qu'on brûle. Affirmer que les hérétiques ne doivent point passer par la flamme (De non comburendis hœreticis) et êtte réduits en cendre,
MTCnEL SERVET ET CALVIN
AUTOUR d'un BUCHER
c'est offeoser son christianisme, « être animé de l'esprit de Satan » et « dégorger » les pires blasphèmes. Il le dit crûment à propos des idées de tolérance de Castellion et des amis de Castellion :
« ... Ils ont conspiré en une chose qu'on ne doit point punir les hérétiques! Et c'est afin davoir licence de dégorger tout ce que bon leur semblera. Car telles gens seraient contents qu'il n'y eût ni loi, ni bride au monde. Voilà pourquoi ils ont bâti ce beau livre : De non comburendis hœvclkis... C'est bien le moins, cependant, que les Seigneurs auxquels Dieu a donné glaive et autorité ne permettent point qu'on blasphème en leur ville contre la foi en laquelle ils sont enseignés. Mais il va bien que les chiens qui aboient tant après nous, ne nous peuvent mordre. »
Pour ce dernier détail Calvin a raison : il était à Genève en pleine puissance, et n'avait à redouter aucune morsure. Il pouvait, en toute sécurité, faire mordre les autres, — et pis que cela.
11 demanda à son fidèle disciple et bon frère Théodore de Bèze, alors professeur de belles-lettres à l'académie de Lausanne, de réfuter les doctrines de Castellion.
Théodore de Bèze, — encore un dos fondateurs des libertés modernes (1), — n'hésita pas à reprendre et à soutenir la thèse de persécution, de glaive et de bûcher qu'avait déjà présentée Calvin. Cette besogne lui convenait. Il tenait pour « inepte et impie » la liberté de discussion, et regardait comme « des monstres » dont il fallait se délivrer Servet, Castellion et leurs adeptes. « Lisez, je vous prie, mandait-il à Bullinger le 7 mai 1554, le De non comhurendis lucreticis et dites ce
(1) Ce « fondateur des libertés modnrnes » est l'auteur de cet axiome • « La liberté de conscience est un dogme diabolique », libellas comcientiœ diabolicum clogma. — Théod. de Bèze, £/)t.vtoise lheolo<jica*
que deviendrait notre sainte réformation s'il était loisible à de tels hommes d'en ébranler les fondements. Que nous restera-t-il, en effet, je vous le demande, si selon leur thèse favorite, la Parole de Dieu est si incertaine qu'on ne puisse rien affirmer. Dieu nous délivre de tels monstres, car je ne sais rien de plus pernicieux
à l'Église. »
Dans le chrétien désir de provoquer les Seigneurs à ne point laisser dormir l'épée au fourreau, Théodore de Bèze écrivit, et fit paraître, en juillet 155i, un livre qui est la contre-partie du livre de Castellion. Le titre seul dit ce qu'est l'œuvre : De tiœreticis a civili jfiagistralu punie7idis libellus, adversus Martini Bellii foraginem et novam academicorum sectam. Theodoro Beza
Vezelio auctore.
De Bèze ne rajeunit point par l'éclat du talent ou par la puissance de la dialectique la thèse qu'il soutient. Il ressasse platement, et sans paraître se douter qu il fournit aux inquisiteurs, aux persécuteurs des protestants des armes terribles, l'argument vingt fois produit par Calvin que les magistrats doivent punir « ceux qui troublent la paix de l'Ëglise ». Que le sang coule à flots pourvu que les opinions théologiques de quelques individus établis à Genève ou ailleurs ne soient pomt con-
fpstées I
« Le magistrat, écrit de Bèze, est le vicaire institué par Dieu lui-même pour donner à tous l'exemple du respect dû aux commandements divins, pour assurer la prédication du pur Évangile, et défendre l'Église contre les attaques de ceux qui ne rêvent que son bouleversement et sa ruine. Ce n'est pas en vain qu'il est armé du glaive II doit en user non seulement contre les perturbateurs de la paix publique, mais contre les novateurs témrraires qui corrompent la vraie religion et mettent en péril le salut des âmes. Saint Paul n^a-t-il pas déclare
que le magistrat est le ministre de Dieu chargé de châtier ceux qui font mal, et le même apôtre ne dit-il pas dans l'épître à Timothée : « Priez pour les rois et les puissances, afin de mener sous eux une vie paisible en toute piété et honnêteté ; » ce qui démontre clairement que le magistrat est établi non seulement pour maintenir la pureté des mœurs et l'harmonie entre les citoyens, mais aussi pour châtier ceux qui s'écartent du droit chemin et de la pure religion. »
Les despotes persécuteurs de tous les pays sont bien armés ! Ils peuvent emprisonner, bannir, tuer avec l'autorisation de saint Paul et sur son ordre. Les lois de Moïse, les exemples fournis par le Nouveau Testament, et, pour n'en citer qu'un, la mort d'Ananias et de Saphira, attestent que les hérétiques doivent être traités comme les meurtriers et les brigands. La peine capitale est celle qu'il convient de leur appliquer. Le bûcher de Champel illumine de sa clarté les tendres doctrines du second fondateur des libertés modernes, le gentilhomme Théodore de Bèze, le pieux réformé qui, en 1563, affirme, sans hésiter, au cinquième point de sa confession de foi, « que les ministres de l'Évangile qui abusent de ce titre doivent être exterminés par les princes. »
Genève accorda de triomphantes funérailles aux doctrinaires évangéliques qui faisaient du bourreau le second du théologien. Castellion, qui défendit la tolérance, mourut banni, méconnu, diffamé, succombant à l'excès du travail, tué par les privations. Il était à peine âgé de quarante-huit ans, et, s'il eut une tombe, ce fut grâce à la libéralité de trois jeunes amis devenus ses
disciples.
Ses dernières paroles, écho des paroles de Servet, furent un appel à Dieu : — « Mes accusateurs sont grands et puissants, mais Dieu n'a nul égard aux personnes et peut déjouer leur orgueil. Je ne suis rien^.