CHAPITRE II
MICHEL SERVET A TOULOUSE. — LES HÉRÉSIES LUTDÉ- RIENNES. — LA VIE D'ÉTUDIANT. — l'REMlÉRE REN- CONTRE AVEC LA BIBLE. — EXCURSION EN ITALIE.
Michel Servet était âgé de dix-sept ans, lorsqu'il s'installa dans la capitale du Languedoc. Il y rencontra des étudiants venus de tous les pays. Toulouse possédait à cette époque une école de Droit d'une célébrité européenne. On y voyait affluer, raconte un contemporain, Simon Finetius, des étudiants de toutes langues et de toutes patries. Des groupements par nationalité s'étaient constitués ; chacun avait un saint comme patron et un chef chargé de défendre les intérêts et les privilèges de ses compatriotes. La cité intellectuelle était une sorte de république cosmopolite, avec des chefs librement élus.
Mais la liberté laissée aux étudiants avait d'étroites limites. Toulouse, jadis « foyer et phare de toutes les erreurs (1) », était devenue une cité dévote, où saint Dominique avait séjourné longtemps et institué, avec le
(1) Lacordaire, Vie de saint Dominique, p. 180.
MIGUtL SEHVET A TOULOUSE »
concours de Foulques, ancien moine de Cîteaux, le tribunal ecclésiastique chargé « d'extirper l'hérésie. »
Servet quittait une terre d'inquisition espagnole pour rencontrer, à Toulouse, une terre d'inquisition française.
Les idées luthériennes avaient pénétré, pourtant, dans le Languedoc. N'est-ce pas dire qu'elles avaient fait des victimes? Étant donnés certains principes de domination et certains hommes de gouvernement l'inlolérance est de logique et de nécessité. Montesquieu a mis en évidence cette vérité lorsqu'il a écrit, en parlant de Justinien et de Philippe II : « Ils croient avoir augmenté le nombre des fidèles, alors qu'ils n'ont fait que diminuer celui des liommes, et pour agrandir le prestige de leurs doctrines ils suppriment des existences. » Gouverner c'est opprimer : vieille erreur et toujours nouvelle !
A Toulouse, l'Inquisition fil périr Jean Caturce, professeur à la faculté de droit, coupable d'avoir, à l'occasion de l'Epiphanie, remplacé le cri : « le roi boit » par cette formule mystique : « Jésus règne dans nos
cœurs ».
Dénoncé comme hérétique, arrêté, emprisonné, Caturce fut brûlé vif. Rabelais a fait allusion à ce tragique événement dans le passage du Pantagruel où il dit : « Pantagruel vint à Toulouse où il apprit fort bien à danser et à jouer de l'épée à deux mains, comme est l'usance des escholiers de la dicte université ; mais il n'y demoura guïeres quand il vict qu'ils faisaient brûler leurs régents tout vifs, comme harencs sorets, disant « Ja Dieu ne plaise que ainsi je meure, car je suis « de ma nature assez altéré sans me chauffer davan- « tage (1). »
Rabelais, livre II, chap. r., page 103. Chez Bry aîné, 1854.
Rabelais qui — de même que Panurge — « craignait les coups naturellement », s'éloignait avec une raillerie sur les lèvres, dès qu'il apercevait le péril. Telle n'était pas la nature de Servet. Animé du désir de communier avec les idées nouvelles, « il print connaissance avec quelquesescholiers de lire révan^ile, cequ'il n'avait jamais fait paravant », et devint, comme il le dit plus tard de lui-même, « estudieux de la Sainte Écriture ».
S'étant ensuite procuré les lorA théologie de Mélanchthon, il apprit à Técole de ce réformateur Tindépendance spirituelle.
Elle devait lui être fatale I
Servet était à Toulouse depuis quelques mois lorsqu'une place de secrétaire ou de page lui fut offerte auprès du confesseur de Charles-Quint, Jean de Quintana, qui passait pour n'être point hostile aux doctrines de Luther.
Servet suivit son protecteur en Italie, assista à Bologne au couronnement de l'Empereur par le pape Clément VII, séjourna en terre papale du 12 août 1529 à la fin de mars 1530, et, toujours à la suite de l'empereur, se rendit en Allemagne où il assista aux controverses théologiques delà diète d'Augsbourg (20 juin 1530). Il y fit connaissance avec Mélanchthon et Martin Bucerde Strasbourg.
Servet n'avait que dix-neuf ans, mais la passion religieuse, n'attendant pas le nombre des années, enflammait déjà son sang espagnol.
Bien que détaché du catholicisme, il ne se sentait pas protestant selon les formules à la uiode. Il voulait être un libre penseur dans l'hérésie théologique. Tendance dangereuse qui allait faire de lui un isolé au milieu des frères ennemis, une cible vivante offerte à l'hostilité des protestants enrégimentés et des catholiques officiels.