‹ Michel Strogoff [microforme]Chapitre 44 sur 51 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

NADIUS, STROGOFF, Puis PIERRE, LE SERGENT.

Napius.—Tls sont partis, frère, nous pouvons continuer notre route.

STROGOFF.—Non, j'ai dit que nous allions du côté du lac Baïkal !.. Il ne faut pas qu’ils nous voient prendre un autre chemin !

Napius.—Noc; attendrons alors qu’ils soient tout à fait éloignés.

A ee

-°STROGOFF.— C’est aujourd’hui le 24 septembre, et aujourd’hui... je devrais être à Irkoutsk.

Napius.— Espérons encore! Ces Tartares vont partir. Cette nuit, quand on ne pourra plus nous voir, nous chercherons le moyen de descendre le fleuve... et tu pourras avant demain entrer dans la ville !... Essaye de prendre un peu de repos en attendant. (I le conduit au pied d'un arbre.)

STROGOFF.—Me reposer. et toi. pauvre enfant, n’es-tu pas plus brisé par la fatigue que je ne le suis moi-même ?

Napius.—Non.…. non. je suis fort. tandis que toi, cette blessure que tu as reçue, cette fièvre qui te dévore !..

STROGOFF (s’assied au pied de l’'arbre).—Ah ! qu’importe !.. Que j'arrive à temps auprès du Grand-Duc et je n'aurais plus à vous demander, mon Dieu, si mon père existait encore.

NaADIUs.— Devant son fils que ces barbares allaient martyriser il est tombé... inanimé!. Mais qui te dit que la vie s’était brisée en lui ?.. Qui te dit qu’il est mort ?.… Frère... je crois que tu le verras. (Se reprenant, en le regardant avec douleur.) Je crois, frère, que tu le presseras encore dans tes bras.

STROGOFF.—Quand j’ai posé mes lèvres sur son front, je l'ai senti glacé !.. Quand j'ai interrogé son cœur, il n’a pas battu sous ma main. (Pierre qui à reparu s’est approché lentement de son fils.) Hélas ! mon père est mort !

Napius (apercevant Picrre).—Ah !

STROGOFF.—Qu'est-ce ? Qu’as-tu donc ?

Napius.—kRien ! Rien !

Pierre qui s’est approché, fait signe à Nadius prêt à se trahir, de garder le silence ; puis prenant une des mains de son fils 11 la porte à ses lèvres. Strogoff qui a étendu l’autre bras, s’est assuré que Nadius est bien à sa Givite.

RL jee

STROGOFF.—Oh !… Nadius !.. ce baiser, ces larmes !... les sanglots que j'entends !… Ah ! c’est lui, c’est mon père !

PIERRE. —Mon fils ! mon fils ! (Zls tombent dans les bras l’un de l’autre.)

STROGOFF.—Mon père !...

PIERRE.— Oui, oui, c’est moi, mon fils bien-aimé, c’est moi, mon noble et courageux martyr! Laissemoi baïiser ces yeux, ces pauvres yeux éteints !.… Et c'est pour moi, c’est parce qu’il a voulu défendre son vieux père qu'ils l'ont ainsi torturé !… Ah! … pourquoi ne suis-je pas mort avant ce jour fatal !.… Pourquoi ne suis-je pas mort, mon Dieu ?

STROGOFF.—Mourir !… toi ? non, non! Prends courage, mon père, et souviens-toi des paroles que je dis ici: Dieu réserve à ceux qui souffrent d’ineffables consolations !

PIERRE.—De quelles consolations me parles-tu, toi dont les yeux ne peuvent plus se fixer sur les miens ?

STROGOFF.—Le bonheur peut renaître pour nous. Prerre.—Le bonheur ?

STROGOFF.—Dieu fait des miracles, mon père...

PrERRE.—Des miracles ! Que signifie ?.. Réponds, réponds, au nom du ciel !

STROGOFF.— Eh bien ! apprends donc! je, je... Ah ! la joie ! l'émotion de te retrouver. mon père..mon..

PrERRE.—Mon Dieu ! la parole expire sur ses lèvres. il pâlit.. il perd connaissance !.…

Napius.—C'est l'émotion, après tant de fatigues !

PIERRE.— T1 faudrait pour leranimer !. Ah ! cette grurde. (Il prend la gourde que Strogoff porte à son côté.) Rien ! elle est vide. Là-bas, de l’eau !.… Va,

va. Nadius ! (Nadius prend la gourde ct s'élance au fond, sur le chemin qui monte vers la droite.) Michel, mon enfant, entends-moi. Michel !.. c’est pour moi. que tu as tant souffert.

STROGOFF (d'une voir éteinte). —Père ! père !.… Prerre.—Abh !… il revient à lui! (Regar dant au fond.) Nadius ! Nadius !

LE SERGENT (reparassant au fond, à droite).—Ces Russes s’obstinent à rester sur nos talons. En voi- Jà un qui n'ira pas plus loin … (Il couche Nadius en

joue.)

Prerre (apercevant le sergent).—Le misérable !.… Nadius !.… (Jl court au sergent.)

Le SERGENT.— Arrière, vieillard, ou tu vas tomber avant lui. (Il repousse Pierre qui roule par terre et dirige de nouveau son arme sur Nadius.)

Srrocorr (se redressant).— Mon père ! Nadius (IL se lève vivement, puis, par un mouvement irrésistible, dl se jette sur un des fusils déposés près de l'arbre, il ajuste le sergent et fait feu. Le sergent tombe mort.

Pierre Er Napius.—Oh! (Tous deux après être restés stupéfaits un instant, redescendent en courant auprès de Strogoff.)

Srrogorr.—Que Dieu et le ezar me pardonnent !.…. Cette contrainte nouvelle était au-dessus de mes forces !

Prerre.—Ah! Michel, mon fils, tes yeux voient la lumière du ciel !

Napius.-— Frère ! Frère !.. C’est donc vrai ?

Srrocorr.—Oui, oui, je te vois, mon père! Oui, je te vois, Nadius !...

Pigrre.—Mon fils! mon fils! Quel bonheur !.… Ah! je comprends tes paroles maintenant. Dieu garde aux affigés d’ineffables consolations…

NaDius.—Mais comment se fait-il ?

PIERRE.—[t d’où vient ce miracle ?..

STROGOFF.— Quand je croyais te regarder pour la dernière fois, mon père, mes yeux se sont inondés de tant de pleurs, que le fer rougi n’a pu que les

4 Q sécher sans brûler mon regard! Et comme il me fallait, pour sauver notre Sibérie, traverser les lignes tartares: ‘Je suis aveugle, disais-je. Le Koran me

\ . . Q protège... Je suis aveugle...” et je passais!

Napius.—Mais pourquoi ne m'avoir pas dit, à moi ?...

STROGOFF.—Parce qu’un instant d'imprudence ou d’oubli aurait pu te perdre avec moi, mon enfant !..

PIERRE.—Silence !… Ils reviennent.

Page 1