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versaires, séparés par leurs idées religieuses, ont-ils pu échanger des lettres ? Le libre penseur et le catholique, le fils du peuple et le pair de France ont-ils donc quel- ‘que chose de commun ? Oui, ils ont été liés par une mutuelle estime et une cordiale amitié. Michelet fut, au collège Sainte-Barbe, pour le jeune rhétoricien Charles de Montalembert, un professeur dé libéralisme, et celui-ci le mit en relations avec ses amis catholiques, non seulement avec Lamennais et les rédacteurs de l'Avenir, mais avec M. de Cazalès et les collaborateurs du Correspondant. Aux environs de 1830, ils étaient l’un et l’autre, le maître et le disciple, exaltés par les « trois glorieuses », épris du Moyen Age et de l’art gothique, amoureux de « la belle Italie » et de « la douce Allemagne », avides de littérature étrangère, défenseurs des nations opprimées, de l’Irlande et de la Pologne. Les dissidences entre eux se produisirent. « Vous savez, écrit Montalembert, qu’en détestant du fond du cœur cet ancien régime que préconise le parti de la contre-révolution, j'aime d’amour ce vieux monde catholique dont vous racontez si éloquemment la chute en 1300. Vous savez que là où vous ne voyez qu’une forme belle et séduisante de la jeunesse des peuples, je vois la forme éternelle de la vérité. » Mais ces dissentiments n’étouffèrent pas leurs sympathies réciproques. Ce n’est qu’en 1842, après des relations qui avaient duré quinze ans, que la rupture s’accomplit entre eux. L'Eglise de France attaqua l’Université ; l’Université riposta, Cha- cun rejoignit son poste de combat.
À ce propos qu’on me permette une digression qui montre combien l'interprétation de Michelet est subor-
- Lamennais (Annales Romantiques (1909) et Flaubert, Figaro, -9 novembre 1907. Cf. aussi Annuaire de l’Ecole des Hautes Doiudes, 1912-1913, p. 33.
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donnée aux sentiments momentanés qui l’agitent, combien sa vision change avec ses dispositions d'esprit, comment son imagination travaille. On connaît l’antithèse fameuse que lui a inspirée la ville de Lyon, l’opposition des deux collines, Fourvières et la Croix- Rousse, la montagne qui prie et la montagne qui travaille. Cette vision n’est pas sa wision primitive. Elle ne s’implanta dans son esprit qu’en 1843, au plus fort de sa lutte contre les Jésuites, dan$ la tourmente qui jeta contre lui son ami Montalembert. En effet, pendant de longues années, Lyon reste pour lui la cité d’harmonie et de concorde qu'il avait dépeinte, sans l’avoir vue d'ailleurs, dans son célèbre Tableau de la France, image d'union, « grande et aimable ville, avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les fleuves », fourmilière laborieuse certes, mais dont il vante la « vie morale », la « poésie », la « touchante fraternité ». Mais, en 1843, il arrive lui-même à Lyon en pleine fièvre. C’est de Lyon que sont parties les attaques des Jésuites. C’est à Lyon qu'ont eu lieu les émeutes sanglantes de 183r et de 1834. Dès lors sa vision se transforme : il voit le peuple descendre, en grandes files, de la Croix-Rousse sur la place des Terreaux ; il devine les Jésuites, tapis dans leur bibliothèque de la. rue Sala et épluchant ses propres ouvrages, et il sent la discorde, la division, là où il n’avait vu que l’harmonie. Il écrit le dramatique dialogue du Banquet (1853), et la « ville aimable » de 1830 n’est plus qu’une ville. « concentrée, tragique » où s'exprime, en un grand symbole, la lutte de deux idées, de deux religions, de deux civilisations (x). |
() Cf. mon article sur Michelet à Lyon. Revue du Lyonnais, janvier 1924. #
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Mais il restait encore un autre domaine à explorer : ‘après la littérature française, la littérature comparée pouvait trouver sa part. Michelet, ce grand Français dont l’œuvre tout entière est soulevée par l’amour de son pays, est malgré tout un citoyen du monde. Il se sent bon Européen et il sait ce qu’il doit à l’Europe. Il s’est nourri de la pensée allemande, anglaise, italienne, il est allé une fois en Angleterre, deux fois ‘en Allemagne, quatre fois en Italie, six fois en Bel- “gique et deux fois en Hollande, plusieurs foïs en
Suisse ; il a entretenu une volumineuse correspondance avec des Russes, des Polonais, des Roumains ; il a fait, en 1846, un cours sur les nationalités, a écrit en 1851 ses Légendes démocratiques du Nord, etc. Cet aspect cosmopolite n’est sans doute pas resté inaperçu. Gabriel Monod a étudié les rapports de Michelet avec l’Allemagne et aveo l'Italie. (1) Je voudrais compléter ces ‘études et aussi agrandir peu à peu ce cercle d'intérêts et de relations, y faire rentrer d’autres pays. Pour commencer, j'ai exposé ici la question des rapports de Michelet avec l'Angleterre, avec l'Allemagne en 1870 (à) et avec la Hollande. (3)
L'influence de la pensée anglaise sur la formation des idées de Michelet n’a pas été estimée à sa juste valeur. Alors qu’il n’aborde les auteurs italiens qu’en re @ Revue Germanique, 1904. Michelet, Etudes, 1905.
(2) Gabriel Monod n’examine que les relations intellectuelles de Michelet et de l'Allemagne : je me place uniquement à un point de vue biographique et à une époque déterminée qu'il a laissée en dehors de son exposé.
° (3) Pour compléter l'étude de G. Monod sur « Michelet et les andres », Mélanges Wilmotte, 1909,
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