‹ Michelet et son tempsChapitre 12 sur 51 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

1824, les allemands en 1828, il dévore Shakespeare en 1825 et lit Milton depuis 1820. Il ne connaît pas encore Hugo, ne le découvre qu’en 1829, mais il lit avec passion Byron et Walter Scott. C’est encore plus franpant en philosophie qu’en littérature. Dès 182r, à l’âge de 23 ans, trois ans avant d’avoir abordé Vico et sept ans avant d’avoir étudié les penseurs allemands, il fait des extraits des philosophes écossais, copie et commente Reid et Dugald Stewart ; et, sous l’influence de ces lectures, se dessine peu à peu sa conception de l’histoire. Dès l'été 1824, et nous en avons la preuve par son discours de distribution des prix de Sainte-Barbe, il a déjà l’idée d’une science synthétique et totale qui embrasse et fond ensemble l’histoire et la philosophie. Or, à cette époque, il n’a pas encore lu la Scienza Nuova de Vico, ni les historiens allemands. Loin de moi la pensée d’attribuer à l’Angleterre seule une impulsion philosophique qu’on a, jusqu’à présent, rattachée presque exclusivement à l’action de l'Italie ou de l’Allemagne. Mais cette priorité chronologique vaut la peine d’être signalée. Pourtant Michelet n’aime pas l'Angleterre, et l’histoire de ses jugements sur ce pays est révélatrice de ses sentiments. Au début, il ressent l’humiliation de 1815 et il en veut aux vainqueurs de Waterloo. Avant de commencer le récit de la guerre de Cent ans, il visite en 1834 le Royaume-Uni, et j'ai cherché à préciser la répercussion de ce voyage sur son histoire : il dégage les contrastes qui existent entre l'Angleterre rurale et l'Angleterre industrielle, souligne la rivalité féconde, créatrice de notre conscience nationale, qui existe entre ce pays et le nôtre. Mais son interprétation oscille avec les moindres frémissements de son patriotisme. Le traité de Londres en 1840, la politique de Palmerston, l’affaire Pritchard l’exaspèrent et le rendent injuste. Il constate avec dureté la fin du romantisme anglais, la décadence

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de la littérature, le triomphe de l'esprit de lucre et du matérialisme, et il ne faut rien moins que ses relations amicales avec les grands positivistes, Stuart Mill, G.-H. Lewes, F. Harrison, Darwin, pour l’obliger à reviser son jugement sur la stérilité intellectuelle de l’Angleterre.

En étudiant le voyage en Angleterre de Michelet, j'ai été amené à comparer le texte original et la version qu’en a donnée sa femme dans le volume : Sur les chemins de l’Europe. J'ai fait sur ce point la même constatation que Gabriel Monod sur d’autres : M” Michelet a pris avec le manuscrit les plus grandes libertés.

Elle à mêlé les notations hâtives du journal de Michelet, ses lettres à sa première femme Pauline, ses lettres à M°”° Angelet, gouvernante des princesses d'Orléans, des passages écrits à une date postérieure et empruntés à l’histoire de la guerre de Cent ans ; et, grâce à de nom- ‘breuses additions et suppressions, elle a transformé le journal de voyage, alerte, coloré, primesautier, voire négligé, en un récit trois fois plus long, d’une éloquente monotonie et d’une rhétorique apprêtée.

On peut en dire autant de tous les récits de voyage de Michelet. Son volume posthume intitulé Rome, publié par sa femme, comprend des extraits du journal de 1830, des notes de 1838, des fragments de l'Histoire Romaine, des pages sur la Renaissance écrites en 1840, des extraits du Banquet de 1853, des souvenirs d'Italie de 1871, tout cela arrangé, trituré, amalgamé, disons le mot « cuisiné » tant bien que mal et plutôt mal que bien,

Il en va de même du voyage en Hollande qui se trouve dans Sur les chemins de l’Europe.

Je me suis attaché à le comparer avec le texte original et à lui restituer son accent primitif, sa tonalité parti- Culière et chaude. Si M” Michelet n'avait pas publié ces

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journaux de voyage, il est probable que personne ne les eût édités intégralement. On se serait contenté d’y puiser des renseignements, d’en donner des extraits, d'y chercher l'explication des sentiments et la trace des fièvres de Michelet. Mais tels qu'ils sont publiés, ils constituent une malfaçon et même une contrefaçon. La

vérité a des droits impérieux ; il faut la rétablir, et Miche-

let n’a rien à perdre à ces rectifications. Pour com-

prendre son œuvre, il faut souvent l’éclairer par le dedans, je dirai même par le dessous. Le connaître et à fond, ce n’est pas une prétention excessive cinquante années après sa mort ; et, sous ce jour nouveau, il n'apparaît pas moins grand parce qu'il apparaît plus humain.

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